Le 24 avril 1682, devant des officiers de la couronne d’Espagne, un marin basque nommé Francisco García rend compte de sa récente captivité aux mains du pirate anglais Bartholomew Sharp. Il est d’abord entendu par le gouverneur de Santa Marta, dans l’actuelle Colombie, qui l’envoie aussitôt à Carthagène des Indes où il répète son récit, le 28 avril, devant le général de la flotte espagnole, le marquis de BrenesFootnote 1. Celui-ci fait alors parvenir des copies du témoignage détaillé de García au Conseil de guerre en Espagne, qui sont ensuite intégrées à un rapport beaucoup plus large sur les ravages et les exactions de Sharp et d’autres pirates dits « de la mer du Sud » dans les eaux du PacifiqueFootnote 2. Le récit de García est donc consigné et conservé dans le cadre d’une enquête officielle portant sur les actes de piraterie et de violence commis par l’équipage de Sharp. Ce rapport fournit aux stratèges impériaux des informations cruciales sur la vulnérabilité potentielle des territoires espagnols du Pacifique face à de futures attaquesFootnote 3. En dépit de l’objectif politique et tactique clairement assigné à l’enregistrement de son témoignage, le marin basque s’était pourtant légèrement écarté du strict cadre de la déposition devant les fonctionnaires royaux de Carthagène. Sans y être invité, en effet, García déclare tout d’abord qu’il est un homme libre, allusion indirecte à la condition servile que les Anglais lui avaient imposée au cours de l’année précédente. En outre, plutôt que d’ouvrir son récit par l’histoire de sa capture par Sharp et son équipage, il commence par évoquer un autre enlèvement survenu près de trente ans plus tôt, et dans un tout autre espace maritime.
D’après son témoignage, García fut une première fois capturé en mer, en 1655, par des corsaires nord-africains qui le vendirent ensuite comme esclave à Alger. Cinq ans plus tard, des pères de l’ordre rédempteur des Trinitaires établis à Madrid financèrent son rachat et son retour en EspagneFootnote 4 . De retour dans la péninsule Ibérique, García embarqua comme marin dans la traite transatlantique des esclaves sur un navire transportant des captifs africains, hommes, femmes et enfants, vers l’Amérique espagnole. Après sa traversée de l’Atlantique, il s’engagea sur un vaisseau qui pratiquait la traite intra-américaine des esclaves, effectuant ainsi plusieurs voyages entre Curaçao, la Jamaïque, Carthagène et Portobelo au PanamaFootnote 5 . Il trouva ensuite à s’employer sur des bâtiments marchands opérant depuis le Panama. À l’été 1681, cependant, García fut de nouveau capturé en mer, cette fois-ci par Sharp et ses hommes. Selon son témoignage, son second rachat intervint lorsque l’équipage anglais regagna les Caraïbes après quatre mois de pillages et de raids le long des côtes du Pérou et du ChiliFootnote 6 .
Le monde de Francisco García vers 1680
Source : Carte réalisée par John Wyatt Greenlee.

La déposition de García, qui s’étend sur plus de douze pages manuscrites, évoque les multiples formes de captivité et de rachat qui ont marqué sa vie de marin. Certes, ce type de mobilité, parfois contrainte, n’était pas rare chez les gens de mer de l’époque moderne ; néanmoins, les expériences de García offrent un cas d’étude particulièrement intéressant en raison des définitions très variées qu’il associe à la pratique du rescate. Dans le témoignage qu’il livre à Carthagène en 1682, García emploie le mot « rescate » pour décrire non seulement son rachat à Alger, mais aussi la traite des esclaves aux Caraïbes par les empires européens ; il l’utilise également pour qualifier les rançons payées en Jamaïque afin de racheter les captifs africains de l’Amérique espagnole ainsi que pour décrire les activités de pillage et de contrebande anglaises dont il fut le témoin en tant que prisonnier de Sharp dans le Pacifique. Le mot espagnol « rescate », que l’on peut traduire par « rançon » ou « rachat », fonctionne ainsi chez García comme une notion souple et polysémique, qui permet de désigner diverses formes d’économie de la rançon où interviennent conjointement la captivité et le commerce interconfessionnelFootnote 7 . Une lecture attentive des contextes de ces multiples rescates – de la Méditerranée aux Caraïbes et jusqu’à l’océan Pacifique – révèle des parallèles inattendus, et souvent négligés par l’historiographie, entre les différentes pratiques de capture, de rançon et de commerce au xvii e siècle. Au cœur de chacune de ces économies de la rançon, la capture d’individus favorise les échanges interconfessionnels et interreligieux par-delà les frontières politiques.
Si García utilise un seul et même terme pour décrire des situations qui relèvent d’espaces géographiques très variés, la pratique du rescate est définie différemment par les spécialistes de la Méditerranée et par ceux du monde atlantique. Pour les premiers, le rescate désigne le prix payé pour le rachat des captifs chrétiens en Afrique du Nord. Tandis que les captures d’hommes et de femmes s’intensifient en Méditerranée à partir de la fin du xv e siècle, une grande variété d’institutions et d’acteurs se mobilisent pour le rachat de leurs coreligionnaires. Dans leurs travaux sur le rescate et la rançon en Méditerranée, historiennes et historiens se sont le plus souvent appuyés sur les documentations produites par les ordres rédempteurs catholiques tels que les Mercédaires et les Trinitaires. Elles et ils se sont en particulier intéressés aux opérations de mobilisation de ressources économiques et politiques en vue du rachat des captifs ainsi qu’aux expériences individuelles de captivité, de libération et de réintégration au sein des sociétés européennesFootnote 8 . Comme a pu le souligner Gillian Weiss, le rachat des captifs a joué un rôle institutionnel important dans la construction de l’État, en mettant en scène les manifestations de loyauté politique et d’adhésion religieuse au christianisme de la part des sujets récemment rachetésFootnote 9 . Outre les institutions spécialisées, marchands et intermédiaires privés jouaient un rôle décisif dans le rachat des captifs. Dans ses travaux, Daniel Hershenzon a par ailleurs montré que la rançon ne constituait pas la seule activité conduite par les rédempteurs catholiques et par les négociants qui traversaient les frontières religieuses et politiques en Méditerranée à l’époque moderneFootnote 10 . D’autres recherches ont ainsi mis en évidence la manière dont le rachat des captifs était un véritable « enduit » en faveur du commerce et de l’information, créant ce que Wolfgang Kaiser a proposé d’appeler une « économie de la rançon », par-delà les frontières confessionnelles et politiquesFootnote 11 . Dans ce cadre, le commerce des captifs ouvrait la voie à d’autres formes de négoce, articulant étroitement le rescate et les échanges dans la Méditerranée des xvi e et xvii e siècles.
Pour les historiens et historiennes du monde atlantique, en revanche, le terme « rescate » revêt de nombreuses acceptions. Les spécialistes des rivalités impériales et commerciales européennes dans le monde atlantique ont pu l’utiliser pour désigner des formes de commerce interlope entre les habitants de l’Amérique espagnole et les marchands non ibériques dépourvus de licence. Une génération antérieure d’historiennes et d’historiens, à l’instar d’Irene A. Wright, a souligné que cette définition du mot « rescate » impliquait le recours à une forme de contrainte, voire de violence : le mot renvoyait aux menaces que les rivaux européens de l’Espagne faisaient peser sur les autorités hispano-américaines lorsqu’elles refusaient d’autoriser le commerceFootnote 12 . Les marins et commerçants européens venus notamment d’Angleterre, des Provinces-Unies ou de France pouvaient ainsi, en pratique, « rançonner » des individus, des navires, voire des villes entières, afin de contraindre les populations locales à commercer, malgré les interdictions légales et la différence de confession. La menace de violence n’était cependant pas toujours nécessaire pour encourager les échanges. Comme l’ont montré des spécialistes tels que Luis Rafael Burset Flores et Jennifer Wolff, le monopole détenu par les marchands de Séville désavantageait de nombreux habitants de l’Amérique espagnole, qui décidaient de nouer des relations commerciales mutuellement bénéfiques avec des marchands étrangers – une pratique qu’ils désignaient également par le mot de « rescate ». Ainsi associée au commerce interlope aux Amériques, la notion pouvait donc désigner soit un troc obtenu sous contrainte par la rançon, soit un commerce non réglementé par-delà les frontières impérialesFootnote 13 .
Pour les spécialistes de l’esclavage des Amérindiens, le rescate revêt encore une autre signification, plus étroitement liée aux pratiques méditerranéennes des razzias, de la captivité et de la rédemption religieuse. Plus précisément, historiens et historiennes ont montré comment les marchands espagnols des Caraïbes qualifiaient de rescate l’achat de prisonniers de guerre autochtones à leurs ravisseurs, eux aussi autochtones. Selon cette acception, le terme impliquait l’idée de salut ou de rédemption : les captifs amérindiens étaient censés être « sauvés » de la violence ou de ce que les Espagnols appelaient leur « idolâtrie » en étant achetés à leurs ravisseurs indigènes, puis vendus comme esclaves au sein du monde catholiqueFootnote 14 . À l’origine, toute forme de troc interculturel entre les Européens et les communautés autochtones était appelée « rescate ». Toutefois, tel que l’a montré Molly Warsh, ces échanges prirent une tournure plus coercitive à mesure que les Espagnols cherchèrent à se procurer un nombre croissant de captifs autochtones pour des activités comme la pêche perlière au xvi e siècle. Tandis que le troc se transformait en de véritables razzias, le rescate, pensé comme une forme de rédemption, servait de prétexte à des incursions contre des communautés autochtones dans le but de réduire les captifs en esclavageFootnote 15 . Comme l’a montré Erin Stone, en raison de l’ambiguïté juridique qui entourait cette pratique, l’usage du terme « rescate » pouvait servir à justifier l’asservissement des populations indigènes dans l’Amérique espagnole du xvi e siècleFootnote 16 . Au cœur de cette logique se trouve le concept de « guerre juste », qui fournissait des fondements juridiques à l’esclavage des peuples qui résistaient au catholicisme ou qui étaient achetés à des non-catholiquesFootnote 17 . Chloe L. Ireton a ainsi souligné que la notion de rescate était également mobilisée par tous les acteurs de l’espace atlantique africain pour justifier l’esclavage des prisonniers capturés par des non-chrétiens, en particulier dans des situations illicites ou juridiquement ambiguësFootnote 18 .
Le témoignage de García invite à réviser une tendance de l’historiographie consistant à analyser les économies méditerranéennes et atlantiques de la rançon soit de façon complètement isolée, soit en adoptant une perspective comparée. Certains travaux ont ainsi pu avancer l’idée que, par contraste avec le monde méditerranéen, l’espace caribéen ne disposait pas d’« un marché organisé de l’esclavage et du rachat » des captifs à l’époque moderneFootnote 19 . La trajectoire et l’expérience de García indiquent, au contraire, qu’il existait bel et bien un marché de la rançon dans la Jamaïque des années 1660 ainsi qu’un ensemble informel de pratiques de rançonnement dans le Pacifique des années 1680, l’un et l’autre fonctionnant selon la logique du rescate. Une analyse microhistorique de la carrière de García en tant que marin, fondée sur son témoignage, met ainsi au jour des parallèles et des connexions entre différentes économies de la rançon à travers les mondes méditerranéen, caribéen et pacifique du xvii e siècleFootnote 20 . En partant des pratiques observées ou directement vécues par un seul marin, cet article montre comment le rescate structure les économies de la rançon dans différents espaces maritimes. Il met en évidence la manière dont l’esclavage racialisé aux Amériques présente des points de convergence avec des formes plus anciennes et méditerranéennes de rescate, entendu ici au sens de rédemption. Le fait que García emploie le même mot pour désigner diverses formes de commerce, de rançon et de rachat des captifs signale qu’il avait saisi une logique fondamentale à l’œuvre dans ces économies de la rançon, par-delà la diversité des espaces géographiques du monde moderne.
Captivité méditerranéenne
La première expérience de rescate de Francisco García fut celle de son propre rachat, cinq ans après sa capture au large de Tenerife, en 1655. García eut sans doute très tôt conscience de la précarité inhérente au métier de marin dans les mondes méditerranéen et atlantique ; peut-être s’estimait-il même heureux d’avoir pu naviguer sans encombre pendant au moins une décennie, avant de faire lui-même l’expérience de la captivité. Dans sa ville natale de Saint-Sébastien, García avait découvert le métier de marin dès son plus jeune âge. Enserrée dans ses remparts du Moyen Âge et dominée par l’imposant mont Urgull, la ville basque n’offrait guère d’autre horizon que la mer aux jeunes gens comme lui. Le panorama de batteries militaires, tours et remparts offert par la ville ainsi que les rangées d’entrepôts composant le port ouvert sur le golfe de Gascogne avaient probablement imprimé dans l’esprit du jeune García l’idée du lien étroit entre commerce et violence, caractéristique de son époqueFootnote 21 . Il n’eut cependant pas le loisir de méditer sur les fortifications de Saint-Sébastien : tout jeune enfant, García embarqua comme mousse à bord de La Teresa à destination des îles Canaries. Durant ses années de formation, au plus bas de la hiérarchie du bord, il fit l’expérience de la subordination, recevant des ordres de la part de tous les marins. Les navires sur lesquels il s’employa sillonnaient des mers et des océans infestés de corsaires et de pirates, tous engagés dans des entreprises de pillage et de prédation à des fins lucrativesFootnote 22 . Des décennies devaient s’écouler avant qu’il ne revienne dans sa ville natale.
Sises au carrefour des échanges commerciaux entre l’Atlantique et la Méditerranée, les activités maritimes des îles Canaries offraient à García de réelles, quoique périlleuses, perspectives d’ascension professionnelle. La chance sembla longtemps lui sourire dans sa jeunesse, passée à travailler dans les pêcheries et les réseaux de commerce de l’archipel. Il n’eut même aucun déboire lorsqu’il s’engagea sur un navire de pêche opérant au large de la côte atlantique de l’Afrique du Nord. Ces pêcheries faisaient venir de nombreux navires d’Europe occidentale, mais cette intense fréquentation attirait aussi des corsaires nord-africains. Au milieu du xvii e siècle, les eaux entre les îles Canaries et la côte marocaine étaient devenues particulièrement dangereuses pour les marins européens. En réponse à l’essor du trafic maritime espagnol avec les Amériques, des corsaires musulmans provenant de Salé ou d’Alger se tenaient à l’affût, prêts à surprendre et à attaquer les navires chrétiensFootnote 23 .
La captivité était une menace permanente qui planait sur les gens de mer, dont le travail était essentiel à l’économie des îles Canaries. Le poisson, en particulier le vivaneau, nourrissait les équipages et les passagers des flottes de navires faisaient escale aux Canaries avant la traversée transatlantique entre l’Europe et les Amériques. Au milieu du xvii e siècle, des pêcheurs européens de toutes les nations passaient jusqu’à un mois d’affilée à pêcher le long de la côte atlantique de l’Afrique du Nord, d’Agadir (dans l’actuel Maroc) jusqu’à Arguin, plus au sud (dans l’actuelle Mauritanie)Footnote 24 . Toutes les autres activités économiques des Canaries dépendaient de ces pêcheries pour l’approvisionnement des flottes de passage, car ces dernières encourageaient le commerce du vin de l’archipel et le négoce potentiellement plus lucratif encore de la contrebande de textiles nord-européens vers les AmériquesFootnote 25 . En d’autres termes, l’économie maritime des Canaries reposait sur une exposition constante des marins et des pêcheurs aux corsaires nord-africains. García avait sans doute conscience du danger ; or, en tant que jeune homme qui apprenait alors les techniques de la navigation, les perspectives d’ascension l’emportaient probablement sur les risques encourus. Ce pari semble lui avoir réussi : il passa du travail dans les pêcheries à des tâches plus qualifiées au sein de la marine marchande, effectuant au moins deux traversées transatlantiques tandis qu’il n’avait qu’une vingtaine d’annéesFootnote 26 .
La pêche n’était toutefois pas le seul secteur à mettre en péril les marins comme García. Depuis le xvi e siècle, les échanges commerciaux interconfessionnels entre les habitants des îles Canaries et le Maghreb attiraient aussi les corsaires nord-africains dans les criques et les anses isolées de l’archipelFootnote 27 . En 1655, à l’âge de 28 ans et fort d’une solide expérience de marin, García se retrouva pris dans cet écheveau de commerce et de violence. Cette année-là, il s’engagea à bord d’un navire qui cabotait entre Santa Cruz de Tenerife et La Orotava, sur la côte nord de l’île. Les habitants de Tenerife, peu nombreux, peinaient à produire suffisamment de céréales, et ils recouraient fréquemment à la contrebande, collaborant avec des marchands nord-africains pour répondre à la demande localeFootnote 28 . Ce commerce informel permettait aux corsaires nord-africains de se familiariser avec les ports, les criques et les anses de Tenerife ; la connaissance du territoire qu’ils en retiraient facilitait razzias et prises de captifs à l’égard du trafic maritime le long des établissements côtiers de l’îleFootnote 29 . Tel fut le sort de García lorsque des corsaires nord-africains s’emparèrent de lui et de ses quelques compagnons dans les eaux situées entre Santa Cruz et La Orotava, avant de les conduire à Alger.
Depuis la mer, le port animé d’Alger rappelait peut-être à García celui de Saint-Sébastien. Les sommets de l’Atlas tellien, qui encadraient les rues étroites et bondées de la cité, pouvaient évoquer quelque chose du mont Urgull et de son pays natal. Si la ressemblance l’effleura, l’illusion se dissipa probablement dès qu’il fut conduit, avec ses compagnons, au Badistan, le grand marché central, ou souk, utilisé pour la vente des prises et du butin humain capturés par les corsaires algériensFootnote 30 . Si la mise en vente au souk était un motif de terreur et d’humiliation pour l’ensemble des captifs, le paysage racial de la captivité et de l’esclavage à Alger revêtait des significations différentes selon les groupes. À l’époque où García fut capturé, la composition démographique des captifs de la ville était en train de passer d’une majorité d’Européens (essentiellement occidentaux) à une prédominance d’esclaves noirs originaires d’Afrique subsaharienneFootnote 31 . Ces derniers ne pouvaient espérer un rachat et, même lorsqu’ils étaient affranchis, ils continuaient à résider dans la ville dans des relations de dépendance servile vis-à-vis de leurs anciens maîtresFootnote 32 . L’esclavage perpétuel ne dépendait toutefois pas uniquement de la race et de la provenance. Certains chrétiens d’Europe occidentale étaient eux aussi vendus au Badistan en tant que « cautivos del almacén », soit « les captifs du Conseil », ce qui les condamnait à une vie d’esclave, avec des possibilités réduites de rachatFootnote 33 .
On ignore si García mesurait bien les conséquences des décisions prises par les acheteurs et les vendeurs au Badistan. Son témoignage, livré près de trente ans après les faits, ne permet pas de le dire. Toutefois, son statut et son expérience le plaçaient dans une position relativement privilégiée sur le marché des captifs à Alger. Jeune marin et chrétien, il fut vendu comme captif « de rescate », c’est-à-dire comme prisonnier susceptible d’être racheté. García se retrouva probablement dans l’un des célèbres bagnes d’Alger, où des groupes multiethniques de captifs étaient enfermés la nuit, puis conduits le jour, en file indienne, pour du travail forcé dans la villeFootnote 34 . Un captif de rescate disposait de plusieurs voies pour sortir de la captivité en Méditerranée : la fuite, la conversion à l’islam, le rachat par ses propres moyens ou encore le versement d’une rançon par l’un des ordres rédempteurs spécialisés. En tant que marin qualifié – doté qui plus est d’une expérience de la navigation transatlantique –, le montant réclamé pour la rançon de García était probablement plus élevé que celui d’un simple pêcheur, ce qui rendait quasi impossible un rachat par ses propres moyens. À titre d’exemples, l’année de l’arrivée de García à Alger, un ancien pêcheur était parvenu à négocier son prix de rachat à 500 pesos, tandis que, quelques décennies plus tard, un navigateur expérimenté était libéré contre 3 000 pesosFootnote 35 . Peut-être García dissimula-t-il son expérience et ses compétences pour ne pas faire monter sa valeur aux yeux des acheteurs du souk. Il s’agissait là d’une pratique courante chez les marins et les captifs soucieux de maintenir leur prix de rachat à un niveau raisonnableFootnote 36 . Alors que les ordres mercédaires et trinitaires collectaient des aumônes à travers l’Europe et les Amériques pour financer les rachats, la captivité en Afrique du Nord se prolongeait tant que les fonds nécessaires n’étaient pas réunis. Pour les hommes de condition modeste, mais aptes au travail, elle n’offrait souvent d’autre issue qu’une vie servile ou la conversion à l’islamFootnote 37 .
Heureusement pour García, l’exploitation du travail forcé à perpétuité n’était pas la seule logique à l’œuvre dans l’économie de la captivité en MéditerranéeFootnote 38 . Du dey d’Alger aux notables de la ville, les propriétaires de captifs comptaient bien tirer profit d’une rançon plutôt que de la seule force de travail. Cinq ans après sa capture, les Trinitaires négocièrent le rachat de García en même temps que celui de 367 autres captifsFootnote 39 . Les récits des privations matérielles et des dangers spirituels auxquels étaient exposés leurs coreligionnaires en Afrique du Nord incitaient les catholiques de toute l’Europe et des Amériques à verser des aumônes pour le rachat des captifs, en particulier lorsque les prisonniers appartenaient à leur communauté. Cette générosité avait toutefois certaines limites. À son retour à Madrid, García reçut de nouveaux vêtements et un document appelé « carta de franqueza », un document assimilable à un sauf-conduit qui accordait aux anciens captifs un délai de six mois pour trouver un emploi. En d’autres termes, l’échec à se procurer un travail dans un laps de temps convenable pouvait entraîner des poursuites pour vagabondage et, partant, une condamnation à ramer dans les galères royalesFootnote 40 .
Pour un marin comme García, l’essor du trafic maritime dans l’espace atlantique, au cours des années 1660, éloignait un tel risque. Sa libération en Afrique du Nord s’inscrivait en effet dans le contexte d’une économie en pleine expansion qui lui offrait de nouvelles possibilités d’emploi. Le rachat des captifs impliquait d’intenses et complexes négociations, non exemptes de ruse de part et d’autre. Pour en faciliter le bon déroulement et assurer un retour en toute sécurité vers les ports européens, les frères trinitaires et mercédaires cherchaient à s’attirer la faveur des autorités et des marchands nord-africains avec des produits américains. Des marchandises récoltées par des esclaves africains et amérindiens en Amérique, telles que le tabac, le cacao, la cochenille et les perles, facilitaient ainsi le rachat des captifs chrétiens au MaghrebFootnote 41 . Les marchés des matières premières et du travail dans l’espace méditerranéen et atlantique se trouvaient de la sorte étroitement imbriqués à travers les opérations de rescate qui aboutissaient à la rançon de captifs comme GarcíaFootnote 42 . Marin engagé sur des navires transportant des produits américains vers l’Europe, ainsi que dans les pêcheries qui approvisionnaient les flottes partant pour l’Atlantique, García offre, par son expérience de la captivité méditerranéenne, un exemple emblématique des connexions atlantiques au xvii e siècle. Si la race pouvait jouer dans les expériences de captivité en Afrique du Nord, elle n’était pas le seul facteur pour déterminer si un prisonnier allait ou non connaître une vie de servitude. Les similitudes et les différences entre la captivité en Méditerranée et l’institution de l’esclavage racialisé aux Amériques ont sans doute pris un relief plus évident pour García lorsqu’il trouva à s’employer dans des navires de traite d’esclaves aux Caraïbes.
L’économie caribéenne de la rançon
Après l’épisode de sa captivité à Alger, García s’engagea comme marin à bord de navires de traite intra-caribéenneFootnote 43 . Malgré la distance géographique qui le séparait désormais de son ancien lieu de captivité, García se trouva confronté, aux Caraïbes, à une économie de la rançon qui reprenait certaines pratiques méditerranéennes du rescate, tout en les adaptant aux formes locales de l’esclavage racialisé. Les employeurs de García dans la région étaient les nouveaux détenteurs de l’asiento de negros, un contrat par lequel la couronne espagnole accordait un monopole pour la vente des esclaves africains dans ses territoires américains. Détenu par les marchands génois Domingo Grillo (Domenico Grillo) et Ambrosio Lomelín (Ambrogio Lomellino) entre 1663 et 1674, le nouvel asiento transformait en profondeur le commerce des esclaves vers l’Amérique espagnole. Plutôt que d’acheter des prisonniers dans des comptoirs situés le long des côtes de l’Afrique occidentale ou centro-occidentale, Grillo et Lomelín obtinrent l’autorisation de sous-traiter le commerce transatlantique à n’importe quelle puissance en paix avec l’Espagne. Les agents des deux marchands achetaient des femmes, des hommes et des enfants réduits en esclavage dans les îles anglaises et néerlandaises des Caraïbes, et transportaient ces captifs vers certains ports de l’Amérique espagnole pour les y vendre comme esclavesFootnote 44 . Autrement dit, le nouvel asiento autorisait un commerce entre puissances européennes concurrentes qui entraîna une croissance spectaculaire de la traite intra-caribéenne. La mise en œuvre de ce commerce, consistant à acheminer des esclaves africains depuis des entrepôts régionaux comme la Jamaïque, Curaçao ou la Barbade vers les ports hispano-américains, incombait à des marins tels que García.
Aux Caraïbes, García fut témoin de deux formes distinctes de rescate. La première était l’achat d’Africains réduits en esclavage dans les entrepôts anglais et néerlandais de la région. Les capitaines de navires espagnols et les agents de l’asiento qualifiaient précisément ces transactions de « rescate ». En ce sens, les Espagnols considéraient l’achat de ces femmes, hommes et enfants africains réduits en esclavage auprès de maîtres protestants comme une forme de rédemption ; selon cette perspective, les esclaves africains étaient « rachetés » des mains de soi-disant « hérétiques » pour demeurer esclaves, certes, mais dans le giron du catholicismeFootnote 45 . García participa à trois voyages de traite intra-caribéenne au début des années 1660, au cours desquels les agents de l’asiento chargés de négocier l’achat d’esclaves auprès de marchands anglais et néerlandais désignèrent toutes ces transactions par le terme de « rescate »Footnote 46 .
La seconde forme de rescate dont García fut le témoin aux Caraïbes renvoie aux actes de piraterie, aux captures et aux demandes de rançon qu’il avait lui-même connus au Maghreb. Lorsque García arriva aux Caraïbes, les capitaines et les équipages venus d’Europe du Nord disposaient déjà de plusieurs décennies d’expérience de raids et de pillages menés contre les navires ibériques et les communautés côtières de l’Amérique espagnole afin de capturer des captifs africains ou amérindiens. Ces derniers étaient ensuite acheminés par leurs ravisseurs vers les nouvelles colonies anglaises et françaises, ou bien vendus, sans considération aucune pour leur statut juridique antérieur, dans des ports secondaires de l’Amérique espagnole, souvent mal approvisionnés et isolésFootnote 47 . Après l’invasion anglaise de 1655, la Jamaïque devint une plaque tournante de la vente d’esclaves africains et amérindiens capturés de cette manière. Cependant, lorsque s’ouvrirent des négociations de paix entre l’Angleterre et l’Espagne dans les années 1660, les Espagnols qui résidaient aux Caraïbes exigèrent la restitution des captifs détenus dans la Jamaïque anglaise. Le système de l’asiento contribua à la mise en place d’un mécanisme permettant leur rachat et leur restitution : les agents employés dans le commerce intra-caribéen des esclaves négociaient ainsi des rançons pour les personnes provenant de l’Amérique espagnole détenues en Jamaïque.
Comme García put l’observer en travaillant dans le domaine de la traite intra-caribéenne, les habitants de l’Amérique espagnole versaient aux agents impliqués dans le commerce de l’asiento des sommes destinées à racheter aux Anglais les captifs d’origine africaine, qu’ils fussent esclaves ou libres avant leur captureFootnote 48 . En d’autres termes, cette économie caribéenne de la rançon fonctionnait parallèlement au commerce transimpérial d’esclaves africains mis en place avec l’asiento. Les négociants, les capitaines de navires et les autorités espagnoles utilisaient le mot « rescate » pour décrire tout à la fois le paiement lui-même et l’opération de rachat des captifs en Jamaïque. Pour García, ces économies méditerranéenne et caribéenne de la rançon devaient sembler étrangement analogues.
La traite caribéenne était un domaine en plein essor où un marin expérimenté comme lui pouvait aisément trouver à s’employer. De Madrid, il retourna à Saint-Sébastien, où il s’engagea comme membre d’équipage sur l’un des deux navires de l’asiento à destination des Caraïbes. Saint-Sébastien était à la fois un haut lieu de la construction navale, de la pêche et de la chasse à la baleine ; les marchands de l’asiento y recrutaient volontiers de nombreux marins, dans un contexte de forte demande en gens de merFootnote 49 . En 1664, García s’embarqua sur le Santa Cruz, qui appareillait pour les Amériques aux côtés du San Fortunato, chacun chargé de marchandises et d’argent destinés à l’achat d’esclaves africains aux mains d’intermédiaires néerlandais et anglaisFootnote 50 .
L’ouverture de la traite intra-caribéenne aux entrepôts régionaux entraîna une augmentation considérable du trafic maritime vers des lieux comme Curaçao ou la Jamaïque. Avant le contrat d’asiento octroyé à Grillo et Lomelín, par exemple, la place de Curaçao dans les réseaux de traite était tout à fait secondaire. Entre 1634 et 1650, Curaçao ne fut la destination d’aucun navire de traite parti d’Afrique. En revanche, entre 1660 et 1670, on dénombre 61 voyages transatlantiques vers l’île des Caraïbes, où furent déportés pas moins de 16 617 femmes, hommes et enfants africainsFootnote 51 .
La croissance rapide des échanges transatlantiques et intra-caribéens vers des places telles que Curaçao offrait certes à des marins comme García des perspectives nouvelles de travail, mais elle était aussi synonyme de dangers. Les périls liés au transport maritime des esclaves africains, notamment les naufrages, les maladies, les disettes et les violences, étaient bien connus de tous les acteurs impliqués dans la traiteFootnote 52 . Ce n’était évidemment pas les seuls risques liés à ce commerce infâme. L’essor du trafic maritime vers des entrepôts régionaux comme la Jamaïque ou Curaçao fit des mers caribéennes un terrain de chasse privilégié des flibustiers, corsaires et pirates qui vivaient du pillage. Selon le gouverneur de Curaçao, Matthias Beck, les Anglais, parmi d’autres, « convoitaient ces lieux et le commerce qui y fleurissait » Footnote 53 . Les routes navigables qui entouraient Curaçao devinrent ainsi de plus en plus périlleuses au mitan du xvii e siècle. Tout comme García avait déjà pu l’éprouver dans les eaux entre Tenerife et l’Afrique du Nord, l’intensité du trafic maritime redoublait les risques de prédation et de pillage dans la mer des Caraïbes. Dans les deux cas, une économie florissante, fondée sur l’esclavage et la rançon, alimentait rapts et captures.
García avait déjà eu l’occasion de traverser l’Atlantique avant sa captivité à Alger, si bien qu’il devait être tout à fait conscient des aléas liés à son nouvel emploi. Peut-être avait-il entendu parler, au fil de ses escales dans les ports du monde atlantique, de voyages particulièrement difficilesFootnote 54 . Une fois dans les eaux caribéennes, les équipages du Santa Cruz et de son navire-jumeau, le San Fortunato, abordèrent à Curaçao et en Jamaïque pour acheter des esclaves africains, effectuant plusieurs navigations entre ces entrepôts et les grands marchés hispano-américains de Portobelo et de Carthagène des Indes. Ces navires de plus petit tonnage transportaient un nombre moins important de captifs, enchaînés dans les cales ; néanmoins, ces « derniers passages » pouvaient parfois être aussi longs et éprouvants pour les victimes de la traite que la « traversée du milieu »Footnote 55 . Ces trajets intra-américains de moindre envergure n’en atténuaient pas moins le risque pour des marins comme García. Au contraire, ces navires plus légers constituaient des proies faciles pour les pirates et les flibustiers des Caraïbes. Ces affrontements en mer étaient ainsi l’expression violente d’une concurrence commerciale plus large, nourrie par l’augmentation du trafic de captifs dans la région au cours des années 1660.
C’est dans ce contexte périlleux que García officia à bord du Santa Cruz Footnote 56 . Pour les captifs comme pour les marins employés à leur transport forcé, les menaces de prédation maritime étaient constantes. En 1664, par exemple, des trafiquants anglais attaquèrent un navire d’asiento, en tous points comparable au Santa Cruz de García, qui transportait 11 Africains réduits en esclavage vers La Havane. Au cours de l’affrontement, le navire de l’asiento prit feu. Alors que l’équipage tentait de fuir le bâtiment en flammes, seuls 4 jeunes garçons furent sauvés parmi les 11 esclaves à bord. La décision de sauver certains captifs – en l’occurrence de jeunes garçons jugés moins susceptibles de se révolter dans le tumulte – et d’en abandonner d’autres fut dictée tout à la fois par l’instinct de survie et l’appât du gain. Laissés à bord du navire en feu, les 7 adultes originaires d’Afrique de l’Ouest parvinrent à éteindre les flammes avant qu’elles n’atteignent la réserve de poudre du navire. Leur action leur sauva la vie ; mais une fois les flammes éteintes, ils se retrouvèrent aux mains des Anglais, qui les transportèrent en Jamaïque pour les y vendre comme esclaves. De tels récits, brutaux et macabres, circulaient dans toute la Caraïbe. Comme l’expliquait le gouverneur de Santiago de Cuba, « dans ces régions des Indes, la paix est constamment violée parce que chacun dépouille ou tente de dépouiller tous ceux qu’il rencontre en merFootnote 57 ».
Si García ne vécut pas de tels affrontements en tant que marin à bord du Santa Cruz, il connaissait bien l’économie de la captivité qui alimentait la prédation maritime aux Caraïbes. Les navires de l’asiento passaient de longues périodes au mouillage, dans les entrepôts régionaux, pendant que les agents négociaient l’achat d’esclaves africainsFootnote 58 . Dans ces ports, notamment à Port Royal, siège du gouvernement anglais en Jamaïque, les capitaines et les membres d’équipage rencontraient des personnes d’origine africaine, hispanophones et asserviesFootnote 59 . Certaines d’entre elles saisissaient peut-être l’occasion de ces rencontres pour raconter aux marins leur capture violente et leur vente sur le marché des esclaves. Désormais intégrée aux circuits de l’asiento, la Jamaïque anglaise devenait une plateforme pour le rachat de plusieurs captifs originaires de l’Amérique espagnole. Ces formes de « rédemption » supposaient que l’information parvienne, par l’intermédiaire de capitaines et d’équipages revenus de la Jamaïque, à d’anciens maîtres ou à des proches issus de leurs communautés, qui mobilisaient alors des fonds pour payer leur rachat. Le fonctionnement de cette économie informelle de la rançon reposait, à son tour, sur des agents engagés dans la traite esclavagiste intra-caribéenne, lesquels utilisaient les circuits officiels de l’asiento pour négocier le rachat de captifs.
Les voyages successifs du Santa Cruz et du San Fortunato permettent de mieux saisir les liens entre le système de traite interimpérial et intra-caribéen, et l’économie informelle de la rançon qui se développa en Jamaïque dans les années 1660. Lorsque les deux navires jetèrent l’ancre pour la première fois à Port Royal, à l’été 1665, le subrécargue, soit l’agent commercial employé à bord, Francesco Maria Compiano, négocia l’achat de 811 femmes, hommes et enfants réduits en esclavageFootnote 60 . Ces personnes, qui avaient survécu à la traversée de l’Atlantique depuis l’Afrique de l’Ouest et le golfe de Guinée, furent ensuite entassées dans les cales des deux bâtiments pour un nouveau voyage en mer, cette fois-ci à destination de Portobelo, pour y être venduesFootnote 61 . Compiano acheta les 811 esclaves à crédit auprès du gouverneur anglais de la Jamaïque, Thomas ModyfordFootnote 62 . Durant les quatre mois amarrés à Port Royal, le subrécargue et l’équipage des deux navires rencontrèrent de nombreux individus d’origine africaine capturés dans diverses régions de l’Amérique espagnole et vendus comme esclaves en Jamaïque anglaiseFootnote 63 . S’il recueillit certes des informations sur leur situation, leur provenance et leurs attaches, Compiano ne chercha pas, lors de ce premier séjour, à organiser leur rachat. En revanche, une fois la première vente des esclaves africains réalisée à Portobelo, il s’employa à collecter des rançons pour racheter les captifs africains issus de l’Amérique espagnole rencontrés en Jamaïque.
En jouant les intermédiaires entre le marché des esclaves de la Jamaïque anglaise et les ports hispano-américains voisins, tels que Carthagène et Portobelo, les agents de l’asiento, les capitaines et les équipages faisaient circuler des informations sur les captifs par-delà les frontières confessionnelles et politiques. De retour de la Jamaïque, par exemple, le Santa Cruz et le San Fortunato apportèrent à un certain Pedro de Aredondo des nouvelles d’un homme nommé Francisco, qui avait été autrefois son esclave. Alors qu’il travaillait aux fortifications de Portobelo, Francisco avait été capturé par des flibustiers anglais puis vendu comme esclave à Port Royal. Informé de son sort, Aredondo demanda à Compiano de le racheter pour 120 pesos, une transaction qu’il qualifia de « rescate »Footnote 64 .
Francisco n’était pas le seul dans ce cas. Trois sœurs nommées Antonia, Catalina et Francisca avaient, elles aussi, été capturées quelques années auparavant lors d’un raid anglais qui avait visé Santiago de CubaFootnote 65 . Les trois femmes avaient été vendues comme esclaves à Port Royal et chacune donna naissance à des enfants pendant leur captivité sur l’île anglaise. Antonia et Catalina avaient chacune trois jeunes enfants lorsque Compiano les rencontra en 1665, tandis que Francisca allaitait un nourrisson. Juliana, une femme d’origine africaine qui avait été capturée lors de la prise d’un navire qui la transportait de Carthagène à Cuba, avait elle aussi mis au monde un enfant. En apprenant son sort, son maître, Ignacio Ramos, demanda à Compiano de les racheter, elle et son nourrisson. Parmi les captifs que Compiano rencontra au cours de ce voyage à la Jamaïque, tous n’étaient cependant pas d’anciens esclaves. Juan, originaire de Carthagène des Indes, par exemple, travaillait en tant qu’homme libre sur une frégate commandée par Marcos Marin lorsque celle-ci fut attaquée par des flibustiers anglais qui la conduisirent à Port RoyalFootnote 66 . Toutes les personnes pour lesquelles Compiano organisa le paiement d’une rançon avaient néanmoins pour point commun d’être d’origine africaine et de travailler en tant qu’esclaves en Jamaïque.
Le Santa Cruz et le San Fortunato retournèrent en Jamaïque à la fin de l’année 1665, avec plus de 36 000 pesos à bord. La majeure partie de cette somme était destinée à rembourser le crédit accordé à Compiano par Modyford lors du premier voyage ; l’agent de l’asiento alloua néanmoins près de 2 000 pesos au rachat de captifsFootnote 67 . Compiano occupait à cet égard une position comparable à celle des marchands qui, en Méditerranée, associaient le rachat des captifs à d’autres activités commerciales. Son engagement dans les opérations de rescate en Jamaïque relevait à la fois de considérations financières et religieuses. Comme il le déclara auprès des autorités de Carthagène des Indes, Compiano rachetait ces captifs « par piété et pour les soustraire à l’esclavage parmi les hérétiquesFootnote 68 ». Dans le même temps, il reconnaissait avoir reçu une commission en échange de ses services de la part des anciens maîtres de Francisco, Antonia, Catalina, Francisca et Juliana. Quant à Juan, le seul membre du groupe qui était libre avant sa capture par les Anglais, il dut rembourser à Compiano les 107 pesos que celui-ci avait versés pour son rachatFootnote 69 .
La présence du Santa Cruz et du San Fortunato à Port Royal offrait à ces individus – dont certains avaient passé plusieurs années captifs chez les Anglais – une possibilité de retour au sein de leurs communautés d’origine, même si leur rachat par leurs anciens maîtres les maintenait dans une condition de dépendance. Dans le même temps, leur départ de Jamaïque rompait sans doute les liens familiaux et communautaires récemment noués, en particulier pour les femmes et les enfants rachetés par Compiano. Il est impossible de savoir ce que ces femmes et ces hommes éprouvèrent avec ce voyage qui les ramenait chez leurs anciens maîtres. Les archives qui documentent les expériences de Juliana, Francisco, Antonia, Catalina, Francisca ou Juan furent produites par les autorités portuaires de Carthagène des Indes dans le cadre d’un contrôle fiscal et financier de l’asiento et, notamment, de cette opération de rachatFootnote 70 . Les autorités ne disent mot, cependant, de la perception de leur rachat par ces captifs d’origine africaine, ni de ce qu’ils laissèrent derrière eux en Jamaïque. Travaillant à bord du Santa Cruz pendant que Compiano négociait la rançon auprès des maîtres protestants, García pouvait entrevoir, dans les trajectoires de Juan ou de Francisco, comme un reflet déformé de sa propre expérience. Qu’il ait ou non éprouvé de l’empathie pour ces captifs venus d’Afrique, il ne pouvait manquer de noter les analogies entre les économies de la rançon méditerranéenne et caribéenne.
Entre la prise de la Jamaïque par les Anglais en 1661 et la reconnaissance de cette possession par l’Espagne dans le traité de Madrid de 1670, près d’une décennie de trafic de captifs depuis l’Amérique espagnole vers la Jamaïque anglaise fit émerger, aux Caraïbes, une économie de la rançon présentant des similitudes frappantes avec le monde méditerranéen. Comme en Méditerranée, la capture d’individus aux Caraïbes engendra des réseaux de rachat qui entremêlaient commerce et rançon. Et, comme en Méditerranée, le rescate servait à racheter des coreligionnaires pour les soustraire à leur esclavage chez les « infidèles » ou les « hérétiques ». Ces similitudes n’échappèrent sans doute pas à García, mais le marin basque releva probablement une différence essentielle entre ces deux économies de la rançon. Tous les captifs rachetés par Compiano étaient d’origine africaine, et presque tous furent rachetés par leurs anciens maîtres pour continuer à les exploiter en tant qu’esclaves. L’esclavage racialisé était au fondement de l’économie de la captivité en Jamaïque, déterminant à la fois qui était sujet à la capture et qui finançait le rachat à l’échelle des Caraïbes. L’esclavage racialisé et la traite intra-caribéenne des esclaves façonnaient également les possibilités mêmes de rachat, les agents de l’asiento comme Compiano facilitant le paiement des rançons entre les communautés hispano-américaines et les maîtres anglais à la Jamaïque. Comme García allait bientôt le découvrir, presque deux décennies plus tard, la racialisation de l’esclavage jouait également un rôle dans une autre économie de la captivité à l’œuvre, cette fois, dans l’océan Pacifique.
Du rescate dans le Pacifique
García cessa de servir à bord des navires de commerce intra-caribéen après le voyage de rédemption du Santa Cruz en 1665-1666. Il s’engagea alors sur un navire marchand au départ de Portobelo, dans l’espoir, peut-être, de laisser derrière lui ces mondes de précarité, de violence et de captivitéFootnote 71 . À certains égards, ce fut bien le cas. En 1680, García connut une formidable ascension professionnelle, passant de simple matelot à maître d’équipage, puis capitaine sillonnant les eaux du Pacifique entre le Panama et le Pérou. À 54 ans, il avait toutes les raisons de penser qu’il finirait paisiblement ses jours comme officier à bord des navires marchands, aux confins de ce qu’on appelait alors le « lac espagnol ». En juillet 1681, il fut engagé comme maître d’équipage sur le Rosario María pour un voyage marchand classique entre Callao et Paita, au Pérou actuel. À Paita, cependant, le capitaine du Rosario María, Juan López, reçut des nouvelles inquiétantes concernant des actes de piraterie au Panama. Plus tôt cette année-là, une compagnie de pirates anglais avait pillé Portobelo et franchi l’isthme de Panama pour atteindre le Pacifique. Le président de l’audience royale de Panama avait alors averti les autorités de Paita que ces mêmes hommes s’étaient emparés d’un navire et menaient des raids le long des côtes de la vice-royauté du PérouFootnote 72 . Après deux jours d’hésitation à Paita, López prit la décision – qui allait lui être fatale – d’ignorer la mise en garde et de poursuivre le voyage vers le nord, en direction de Panama.
Cette décision plaça le Rosario María sur la route du pirate anglais Bartholomew Sharp et de sa bande. Le 9 août, cinq jours seulement après avoir quitté Paita, les Anglais « échauffèrent le pont » du Rosario María avec l’artillerie du navire qu’ils avaient précédemment capturéFootnote 73 . Selon García, seul le capitaine López ouvrit le feu pour défendre le bâtiment avant d’être tué par un tir d’arquebuse anglais. À peine s’effondra-t-il sur le pont que le reste de l’équipage se rendit. Pour García, cette scène de violence dut raviver le souvenir de sa capture, des décennies plus tôt, dans les eaux entre Santa Cruz de Tenerife et La Orotava. Toutefois, à la différence de sa première expérience de captivité en Méditerranée, García se trouva cette fois séparé de la plupart des membres de l’équipage du Rosario María. Sharp et ses hommes conduisirent le navire capturé vers un mouillage isolé sur la côte péruvienne, où ils fouillèrent la cale et transférèrent la cargaison de leur première prise sur le Rosario María, plus robuste. Ils échouèrent l’autre navire sur le rivage, sur lequel ils abandonnèrent la majorité des survivants. Ils gardèrent cependant à bord García et six autres hommes, quatre d’origine africaine, un Amérindien et un autre que García décrit comme un « métis chrétien »Footnote 74 .
Sharp décida de retenir García en raison de ses compétences de navigateur, tandis que les autres prisonniers, stigmatisés racialement, étaient considérés comme une source de revenus pour les Anglais. Sharp et ses hommes avaient, en effet, déjà tiré profit du trafic de captifs d’origine africaine. Après leur traversée de l’isthme de Panama et leurs raids sur Portobelo cet été-là, les flibustiers anglais s’étaient emparés de plusieurs navires dans le port de Panama. Le président-gouverneur refusa de payer un rescate pour ces vaisseaux, c’est-à-dire de verser une rançon en échange de leur restitution. Mettant ses menaces à exécution, Sharp et ses hommes en incendièrent au moins trois, après les avoir préalablement dépouillés de tout ce qui avait de la valeur : cordages, pièces d’artillerie, ancres, voiles, vin, farine, étoffes, fer et argent. Les Anglais firent également prisonniers tous les marins d’origine africaine qui se trouvaient à bordFootnote 75 . Certains étaient peut-être déjà esclaves, employés comme marins au Panama par des maîtres qui percevaient leurs salaires ; d’autres étaient peut-être considérés comme libres avant leur captureFootnote 76 . Pour Sharp et sa bande, en revanche, tous ces prisonniers d’origine africaine constituaient une source potentielle de profit.
Une source de profit certes, mais seulement à condition de pouvoir les vendre contre de l’argent comptant. Or, sur la côte pacifique du Panama, Sharp et ses hommes étaient bien trop loin des marchés caribéens de recel où s’écoulaient habituellement captifs et marchandises pillées. L’équipage anglais quitta le port de Panama et mouilla à deux ou trois lieues de là, près d’une petite île, afin de faire le point et de décider de la suite des opérations. S’ils s’inquiétaient de trouver un débouché pour leurs prisonniers d’origine africaine, l’apparition d’un navire marchand, quelques jours plus tard, contribua à dissiper ces craintes. Arborant un pavillon blanc à leur approche, cinq marchands espagnols débarquèrent du bâtiment pour commercer avec l’équipage anglais. En échange du vin volé, ils offrirent de l’argent pour rémunérer les Anglais ainsi que de la farine pour leur long voyage retour vers les Caraïbes. Au cours des trois allers et retours successifs destinés à conclure ces échanges et à emporter les biens mal acquis de Sharp et de sa compagnie, les marchands espagnols achetèrent également la plupart des captifs d’origine africaine présents à Panama. Dans les rapports postérieurs relatant ces transactions illicites et interconfessionnelles, cet achat de prisonniers africains fut qualifié de rescate (« les rescató »)Footnote 77 .
Le lien entre cet acte de rescate et l’idée de rédemption apparaît toutefois moins évident ici. Les marchands espagnols qui faisaient affaire avec les pirates anglais contrevenaient aux lois et règlements de la Couronne. De manière significative, le rapport sur les activités de Sharp et de ses hommes, transmis au Conseil de guerre en Espagne, comportait également une description physique détaillée du principal marchand espagnolFootnote 78 . Celle-ci visait à faciliter son identification et à le traduire en justice pour activité de contrebande avec des pirates anglais. Si les documents d’archives conservés ne permettent pas de retracer le destin des prisonniers d’origine africaine capturés à Panama, il est probable qu’ils furent vendus comme esclaves par les marchands espagnols. Le fait que cet échange fût désigné comme un « rescate » souligne une relative indétermination entre le rescate compris comme commerce de contrebande entre ennemis et le rescate en tant que rédemption et rachat. À l’instar de ce que l’on observe pour les captifs d’origine africaine en Jamaïque, les marins de Panama furent ainsi rachetés de leur captivité chez les protestants pour être très vraisemblablement placés dans une condition de servitude chez les catholiques. S’ils étaient libres avant leur capture par Sharp et son équipage, cet acte de rescate de la part des marchands espagnols constituait aussi une mise en esclavage. Ce ne serait ni la première ni la dernière fois que le rescate, entendu comme forme de rédemption, servirait de paravent à des pratiques d’asservissement illicites.
Du rachat aux Caraïbes
Malgré sa longue carrière de marin, rien ne pouvait vraiment préparer García au long périple qui l’attendait et au passage du cap Horn sous l’autorité de Sharp et de sa bande. La maigre quantité de farine achetée aux marchands espagnols au large de Panama ne tarda pas à s’avérer insuffisante durant ces quatre mois de navigation. Les marins anglais progressaient vers le sud en vivant de leurs prises le long des côtes du Pérou et du Chili. À mesure que les vivres diminuaient et que la mer se couvrait de glace, Sharp et ses hommes recoururent une nouvelle fois à la capture de prisonniers pour tenter de sauver leur expédition. Sur un rivage tout au sud du continent, les pirates anglais s’emparèrent d’un jeune garçon autochtone et le contraignirent à les guider jusqu’à son village. Les habitants prirent la fuite avant leur arrivée. Sharp et ses hommes pillèrent alors leurs maisons, emportant toute la viande séchée qu’ils purent trouver. Ce maigre butin ne suffisait pas. L’équipage se résolut à abattre les chiens qu’ils avaient à bord ; ils chassèrent et consommèrent à l’occasion des manchots, alors que leur navire contournait le cap Horn avant de mettre le cap au nord en direction des CaraïbesFootnote 79 .
Les Anglais et leurs prisonniers, désormais au nombre de vingt, atteignirent d’abord la Barbade, en janvier 1682. À cause de la présence de quatre vaisseaux de la Royal Navy au mouillage dans la vaste rade de Bridgetown, Sharp ne put négocier directement avec le gouverneur anglais, Richard Dutton. Plutôt que de tenter d’expliquer et de justifier leurs pirateries dans le Pacifique, Sharp et ses hommes poursuivirent leur route vers le nord en direction de la petite île d’Antigua. D’après les récits publiés ultérieurement par les membres d’équipage de Sharp ainsi que les rapports du gouverneur d’Antigua, Valentine Russell, une fois au mouillage, Sharp fit parvenir à l’épouse de ce dernier, Mary Warner, une lettre flatteuse accompagnée de nombreux bijoux. Dans les récits populaires qui relatent les aventures de Sharp, imprimés et réimprimés en Angleterre, cet épisode revêt une tonalité quasi picaresque. Sharp tente d’obtenir les bonnes grâces du gouverneur en tentant de corrompre une femme de la bonne société anglaise, mais Russell se montre insensible à ces manœuvres et exige que son épouse restitue les parures reçues des mers du SudFootnote 80 . Privés de la possibilité d’acheter leur liberté, Sharp et ses hommes décidèrent de se séparer et de se disperser, chacun emportant sa part du butin. Rédigés pour divertir et célébrer les exploits de ces aventuriers des mers – dont certains furent arrêtés et accusés de piraterie et de meurtre à leur retour en Angleterre –, les récits du voyage de Sharp publiés en Angleterre ne disent mot des captifs africains et amérindiens enchaînés à bord du navire lors de cette tentative avortée de corruptionFootnote 81 .
Sharp n’eut finalement pas besoin, pour commercer à Antigua, de compter sur l’attrait supposé d’une femme de la bonne société britannique pour des bijoux . Ce fut au contraire par le biais du trafic d’êtres humains, bien plus sordide, qu’il parvint à entrer en relation avec les marchands de la petite île. Le lendemain du départ des pirates de Saint John’s, une petite embarcation, manœuvrée à la rame par un esclave africain, conduisit cinq marchands anglais jusqu’au vaisseau de Sharp et ses hommes. Deux jours de négociations, ponctués de repas bien arrosés à bord du navire, débouchèrent sur l’achat par les marchands d’Antigua non seulement des biens saisis le long des côtes hispano-américaines, mais aussi d’au moins dix parmi les captifs d’origine africaine et les captifs amérindiensFootnote 82 . Après avoir survécu à une captivité violente et à un périple éprouvant aux confins du monde, ces prisonniers se retrouvèrent ainsi vendus comme esclaves sur une île qui commençait tout juste à tirer profit des plantations sucrières. Il est difficile d’imaginer que le jeune garçon indigène, dont on ne connaît pas le nom, capturé dans sa pirogue le long des côtes escarpées du Cône Sud, pût longtemps survivre dans l’environnement brutal des plantations sucrières.
Tous les captifs ne furent cependant pas vendus comme esclaves à Antigua. Lors du partage du butin, trois des membres de l’équipage de Sharp revendiquèrent des captifs d’origine africaine, pris dans les possessions espagnoles d’Amérique, qu’ils emmenèrent ensuite en Angleterre. Le sort de ces prisonniers africains se trouva lié au procès intenté devant l’Amirauté anglaise contre Sharp et ces trois membres d’équipage. Seuls García et un homme d’origine africaine furent relâchés. Peut-être leur libération faisait-elle écho à la pratique, courante en Méditerranée, consistant à « renier », c’est-à-dire à se rallier à l’ennemi pour obtenir la liberté. García, en tout cas, fournit très certainement des informations à Sharp et à ses hommes au cours de leur voyage en Amérique du SudFootnote 83 . Quoi qu’il en soit, et ce n’était pas la première fois, García obtint un passeport pour réintégrer la société espagnole – en l’occurrence, un sauf-conduit délivré par le gouverneur anglais d’Antigua lui garantissant un passage en toute sécurité vers l’Amérique espagnole. Contraint de voyager à bord de navires marchands, García se rendit d’abord en Jamaïque, où il demeura plusieurs semaines avant de trouver une place sur un bâtiment à destination des ports hispano-américains. Dans le témoignage qu’il livra aux autorités espagnoles à Carthagène des Indes en avril 1682, García raconta ses expériences de captivité et de rachat, produisant un récit complexe qui soulignait les pressions dont il fit l’objet afin d’expliquer le rôle qu’il avait pu jouer en confiant des informations à Sharp et à son équipage. L’ensemble de son témoignage fournit à l’ambassadeur d’Espagne en Angleterre suffisamment d’éléments pour exiger que Sharp et son équipage fussent traduits en justice à LondresFootnote 84 .
Il ressort de ces différents épisodes de captivités qu’il n’existait pas de frontière étanche entre les modalités méditerranéennes d’esclavage et de rachat des captifs, et les pratiques atlantiques d’esclavage racialisé. Que l’on retrouve, de la Méditerranée aux Caraïbes du milieu du xvii e siècle, des types de servitudes à la fois diverses et enchevêtrées n’a, en soi, rien de surprenant, en particulier pour les spécialistes de l’esclavage à l’échelle globale. Après tout, la captivité était un phénomène omniprésent à l’époque moderne. Que faut-il alors penser des expériences vécues par García, confronté, au fil de ses déplacements sur les mers et les océans, à une variété « apparemment infinie de formes de travail forcé et de dépendance »Footnote 85 ? Sous un certain angle, ces expériences confirment largement ce que l’on sait déjà des espaces qu’il a fréquentés. De sa captivité aux mains des corsaires nord-africains à son séjour auprès de Sharp et des pirates anglais, García éprouva des formes de contrainte et de coercition bien étudiées par l’historiographie. Toutefois, sa trajectoire et sa perspective permettent de mettre en lumière les différentes déclinaisons du rescate et leurs articulations avec les catégories raciales de l’époque.
Lu de près, et en prenant pour fil conducteur la notion de rescate, le récit de García sur ses expériences met au jour de multiples économies de la rançon au xvii e siècle. Toutes reposaient sur des captifs dont la libération éclaire l’intrication du commerce, de la violence et de la religion. Dans chacun des cas, le rescate désignait le rachat de captifs par-delà les frontières religieuses et confessionnelles, par l’entremise d’intermédiaires qui mobilisaient des ressources pour acquitter le paiement des rançons, souvent en lien avec d’autres formes d’échanges. Pour autant, malgré les similitudes que García put observer entre la Méditerranée, les Caraïbes et le Pacifique, ces économies de la rançon ne se confondaient pas. La vulnérabilité à la capture et les trajectoires des prisonniers après leur rachat y étaient, dans chaque cas, façonnées par des logiques raciales spécifiques. On constate avec García, ancien captif en Afrique du Nord, combien l’économie méditerranéenne de la rançon exposait à la capture un large éventail d’individus, sans distinction d’origine, de race ou de rang social. Il n’en allait pas de même aux Amériques dans la seconde moitié du xvii e siècle, où le rachat de captifs d’origine africaine par des catholiques aux mains de ravisseurs protestants n’était nullement, pour eux, synonyme de libération et de libertéFootnote 86 . L’analyse serrée des multiples captivités et rescates de Francisco García permet ainsi de mettre en évidence les modalités et les formes des différentes économies de la rançon qu’il a rencontrées, de gré ou de force.
