Il existe peu de livres comparables à Harems et sultans dans le paysage récent de l’édition d’histoire et des sciences sociales en France. L’ouvrage de Jocelyne Dakhlia est en effet exceptionnel par son ampleur : trois volumes, plus de 2 000 pages, près de sept siècles d’histoire, un riche appareil iconographique constitué de centaines d’images et gravures. Il y a, dans ce triptyque, quelque chose qui n’est pas sans évoquer les œuvres de Fernand Braudel, où la thèse est soutenue par l’architecture du livre elle-même. À ce format exceptionnel il faut ajouter une ambition intellectuelle consistant à déplier patiemment des notions : celles de gynécée, de sérail et de harem, et, avec elles, celle de despotismeFootnote 1 . À travers ces différents termes se dessine en effet une autre histoire politique des sociétés islamiques (une « contre-histoire », écrit J. Dakhlia), arrimée à une réflexion constante sur la puissance des mots, des images, des classifications et opérations historiographiques. 2 000 pages n’étaient donc pas de trop pour proposer une alternative aux récits conventionnels sur les mondes d’Islam.
Une telle entreprise est suffisamment rare pour que les Annales s’y arrêtent. Elle l’est d’autant plus aujourd’hui que les conditions mêmes de la production du livre savant semblent prendre une tout autre direction. Les formats et les appareils critiques sont de plus en plus réduits à la portion congrue par les maisons d’édition, les supports iconographiques et bibliographiques sabrés, les considérations historiographiques jugées dispensables. Il ne s’agit pas de regretter avec nostalgie un supposé âge d’or des grandes sommes historiques, ni de minorer la part de désaffection du lectorat pour des ouvrages longs et exigeants. Force est cependant de constater que les livres qui prennent le temps de construire un développement sur plusieurs milliers de pages sont devenus des raretés, voire des anomalies. En publiant Harems et sultans, les éditions Anacharsis ont fait un choix courageux et remarquable, à rebours des tendances actuellesFootnote 2 . Elles ont parié qu’un livre – un « beau livre » en l’occurrence – pouvait encore constituer un espace de recherche qui présente la matière même de cette recherche, un espace où la place laissée à la documentation, à l’analyse et à l’enquête forme en soi les conditions de la démonstrationFootnote 3 .
L’ampleur du triptyque tient ici à la manière dont il s’inscrit dans le parcours intellectuel de J. Dakhlia. Harems et sultans prolonge en effet une enquête menée depuis plusieurs décennies sur les cultures politiques des sociétés d’Islam. Dans Le divan des rois, l’historienne s’était attachée, notamment à travers l’étude des miroirs des princes, à interroger les « lieux communs » du pouvoir et les modèles de souveraineté, en contestant un comparatisme qui tendait à reconduire les frontières culturelles qu’il prétendait dépasser. Plutôt que de mettre en regard des entités closes, elle proposait de partir des récits partagés, des pratiques communes et des espaces d’intersection qui, de part et d’autre de la Méditerranée, rendaient toute séparation trop nette artificielleFootnote 4 . Quelques années plus tard, L’empire des passions orientait cette réflexion vers l’un des grands topoï de l’historiographie orientaliste, celui d’un pouvoir islamique gouverné par les passions et miné par l’emprise des favoris (plus rarement des favorites)Footnote 5 . Harems et sultans constitue le troisième moment de cette enquête. En s’intéressant aux espaces du palais et des maisons, il poursuit une même interrogation sur les formes du pouvoir et sur les catégories avec lesquelles elles ont été décrites.
Une telle somme ne relève ainsi d’aucune démesure, et la dimension de l’ouvrage répond à une nécessité intellectuelle et politique. Le découpage en trois volumes accompagne en effet le raisonnement : avec Le temps des gynécées, celui des sérails, puis celui des harems, la périodisation épouse le devenir des catégories autant que celui des sociétés d’Islam. Les mots changent, les régimes de représentation se transforment avec eux et finissent par produire de nouveaux objets historiques. L’histoire commence donc bien avant le harem, lorsque les espaces domestiques, les cours princières et les lieux du pouvoir n’étaient pas encore désignés ainsi. Ce choix de la longue durée éclaire l’un des gestes originaux de J. Dakhlia : loin de constituer une institution immuable qui traverserait les siècles, le « harem » se construit progressivement, à travers des glissements lexicaux, des traductions imparfaites, des circulations de savoirs, des reconfigurations politiques et des appropriations successives. Les trois volumes proposent donc l’histoire longue d’une catégorie et de ses transformations, montrant comment les notions de gynécée, de sérail, puis de harem s’imposent peu à peu comme des opérateurs de périodisation et des cadres d’intelligibilité avant de devenir les supports privilégiés d’une certaine représentation des sociétés islamiques.
L’intérêt porté aux formes du pouvoir dans ces espaces explique aussi le choix du Maroc comme point d’ancrage de l’enquête. Le royaume ou sultanat fonctionne comme un observatoire à partir duquel se déploient des circulations de motifs qui conduisent vers l’ensemble du Maghreb, la Méditerranée, le Sahara, l’Empire ottoman et parfois bien au-delà. Il ne s’agit donc pas de mesurer un prétendu écart entre les sociétés d’Europe et d’Afrique du Nord, mais de prendre acte des multiples interactions, des héritages communs et des espaces de contact qui les ont durablement façonnées. Dans cette perspective, le harem offre un point d’observation privilégié pour reconsidérer les formes du gouvernement, les acteurs du pouvoir et les catégories d’intellection des mondes d’Islam. L’attention portée aux femmes, aux eunuques et aux maisons princières participe d’une réflexion plus générale sur les modes d’exercice de l’autorité, sur les médiations politiques et sur des actrices et des acteurs longtemps demeurés à la marge des récits historiques. L’objectif du livre consiste ainsi à faire apparaître, dans des corpus documentaires souvent connus mais relus à la lumière de nouveaux questionnements, des pratiques et des formes d’action qui échappent aux découpages plus traditionnels de l’histoire politique en Islam.
Le premier volume, Le temps des gynécées, remonte aux périodes médiévales afin de suspendre l’évidence du mot « harem ». À partir des chroniques arabes, des textes juridiques et des récits politiques, J. Dakhlia restitue l’univers des cours princières et des maisons patriciennes avant que le « harem » ne s’impose comme catégorie d’interprétation. Les gynécées y apparaissent ainsi comme des espaces de gouvernement, où les femmes jouent un rôle de premier plan dans l’élaboration du politique. L’enquête montre également que les catégories de sexe, de statut et de parenté y sont profondément fluides et labiles. Le deuxième volume, Le temps des sérails, est dédié aux formes concrètes du gouvernement à l’époque moderne. Depuis le Maroc saadien, puis tout au long règne du sultan Mawlay Ismāʿīl (r. 1672-1727), le sérail devient un rouage essentiel du Makhzen, où se fabriquent les hiérarchies politiques, les fidélités et les médiationsFootnote 6 . J. Dakhlia étudie l’espace du sérail où eunuques, serviteurs et esclaves (notamment subsahariens) prennent part au fonctionnement du pouvoir. Cette politique du palais alimente progressivement les représentations européennes du despotisme qui se diffusent au siècle des Lumières. Le troisième et dernier volume, Le temps des harems, explique comment, entre le milieu du xviii e siècle et le début du xx e siècle, le harem devient une catégorie centrale des savoirs européens et de la domination coloniale. L’ouvrage revient sur la constitution d’une véritable « science du harem », où voyageurs, diplomates, médecins, orientalistes, peintres et administrateurs coloniaux érigent le harem en emblème du despotisme musulman et de la condition des femmes en Islam. En retour, J. Dakhlia restitue les pratiques sociales et politiques que ces représentations ont occultées, en suivant les transformations des maisons souveraines, des relations de genre et des formes de gouvernement à l’époque des réformes et de la conquête coloniale. Ce dernier volume s’achève sur le moment où le harem devient lui-même un enjeu de réforme, d’émancipation et de réappropriation.
Harems et sultans se prête difficilement à une lecture univoque : le genre du forum, que nous souhaitons développer aux Annales pour rendre compte des recherches en histoire et en sciences sociales, nous paraissait particulièrement bienvenu pour appréhender la variété des questions ouvertes par une œuvre de cette dimension. Dans sa contribution, M’hamed Oualdi, historien du Maghreb moderne et contemporain, et spécialiste de l’esclavage, souligne combien le livre de J. Dakhlia contribue à « désexceptionnaliser » les sociétés musulmanes en revisitant les constructions des notions de « harem » et de « despotisme oriental » qui ont longtemps servi – et servent parfois encore – à les penser. Il insiste sur la manière dont l’ouvrage restitue l’historicité des rapports de pouvoir, du genre et de la race, sans projeter sur le passé des catégories héritées de l’époque coloniale. M. Oualdi s’intéresse aussi aux manières dont la démarche et les choix de méthode de J. Dakhlia contribuent à ouvrir un vaste programme de recherche, invitant à repenser les formations et les pratiques historiennes pour mieux penser les mondes d’Islam aujourd’hui.
Spécialiste de la Sicile médiévale, de l’Occident musulman et de l’orientalisme, Annliese Nef revient quant à elle sur l’apport décisif du premier volume dans la fresque de J. Dakhlia. En effet, Le temps des gynécées réintègre pleinement les premiers siècles de l’histoire islamique et le Moyen Âge, qui permettent de mettre en évidence des configurations politiques et domestiques qui ont précédé la construction du sérail puis du harem. Son texte souligne également l’importance de l’articulation du présent et du passé dans l’ouvrage, qui autorise non seulement une lecture renouvelée d’Ibn Khaldūn, mais aussi une écriture « non khaldūnienne » de l’histoire du Maghreb médiéval. A. Nef souligne combien l’ouvrage s’appuie sur une forme d’écriture originale, où l’accumulation des textes, des images et des exemples participe de la construction progressive d’un autre imaginaire des sociétés d’Islam.
Socio-anthropologue du religieux, de l’islam et du Maghreb, Hamza Esmili invite de son côté à lire Harems et sultans comme un révélateur des débats, des conflits de valeurs et des formes de critique qui traversent de l’intérieur les sociétés musulmanes. Il insiste sur la manière dont J. Dakhlia parvient à dénoncer les stéréotypes orientalistes sans pour autant renoncer à écrire l’histoire des violences, des rapports de domination ou des hiérarchies de genre – en les resituant toujours dans leur propre historicité. Son texte souligne également l’importance d’une « contre-iconographie » qui interroge les images autant qu’elle s’appuie sur elles pour produire un autre regard sur le Maghreb et les sociétés islamiques. H. Esmili montre enfin que cette enquête restitue non seulement les circulations, les emprunts et les conflits entre l’Europe et les mondes d’Islam, mais ne réduit pas ces relations à une simple opposition entre blocs culturels homogènes.
Ce forum ne propose évidemment pas une lecture définitive : Harems et sultans, redisons-le, ouvre de nombreuses pistes de recherches et de réflexions. Comme J. Dakhlia l’écrit, son triptyque peut se lire de manière cursive comme au gré de quelques pages, en suivant le fil de tel ou tel développement. Sans doute d’autres lectures, venues de traditions historiographiques, de disciplines et d’aires de spécialité différentes, mettront-elles bientôt en lumière de nouveaux aspects du livre. Nous espérons en tout cas que ce forum des Annales permettra d’ouvrir la discussion, en donnant à lire quelques-unes des nombreuses questions que dessine cette œuvre hors-norme.