1 INTRODUCTION
Notre étude s'inscrit dans un courant de recherche comparative sur la variation en français laurentien lancé par Mougeon, Hallion Bres, Papen et Bigot (Reference Mougeon, Hallion Bres, Papen, Bigot, LeBlanc, Martineau and Frenette2010) et Mougeon, Hallion Bres, Bigot et Papen (Reference Mougeon, Hallion Bres, Bigot and Papen2016). Ce courant de recherche vise un double objectif: i) évaluer le degré de parenté sociolinguistique des variétés de français laurentien parlé en les comparant les unes aux autres et ii) identifier les facteurs internes ou externes qui sont à l'origine des points communs ou des différences révélés par la comparaison. Cette démarche est similaire à celle préconisée par Chaudenson, Mougeon et Beniak (Reference Chaudenson, Mougeon and Beniak1993) et Gadet (Reference Gadet, Konopka, Kubczak, Mair, Sticha and Wassner2011), qui abordent la variation du français selon une perspective panlectale, au niveau transnational ou transcontinental et s'interrogent sur sa causation interne et externe.
La présente étude se concentre davantage sur le temps et l'espace que les travaux mentionnés ci-dessus puisqu'elle compare l’évolution récente du français parlé à Montréal et à Welland (Ontario) où réside une minorité francophone dont les principales origines sont au Québec. L'alternance retenue pour notre étude est l'usage des connecteurs (ça) fait (que), so, alors et donc. Nous examinons l'emploi de ces quatre formes comme connecteurs logiques pour exprimer une relation de conséquence ou comme connecteurs discursifs dans des corpus recueillis à l'aide d'entretiens enregistrés entre 2011 et 2015.Footnote 2 Nous verrons que la comparaison de l'influence des facteurs linguistiques et extra-linguistiques dans les deux corpus met au jour le développement de normes endogènes distinctes dans les deux communautés et, en conséquence, une tendance générale à la divergence entre ces deux parlers laurentiens.
2 REVUE DES TRAVAUX ANTÉRIEURS
2.1 Recherche panlectale sur la variation dans les français laurentiens
Les travaux de Mougeon et al. (Reference Mougeon, Hallion Bres, Papen, Bigot, LeBlanc, Martineau and Frenette2010) et de Mougeon et al. (Reference Mougeon, Hallion Bres, Bigot and Papen2016) sont pertinents pour la présente étude, car ils ont inclus le français parlé à Welland dans leur analyse comparative de la variation en français laurentien. Dans Mougeon et al. (Reference Mougeon, Hallion Bres, Papen, Bigot, LeBlanc, Martineau and Frenette2010), étude portant sur l'alternance je vas/je vais/mas, le français de Welland est comparé à celui de Bonnyville (Alberta) ainsi qu’à ceux de Saint-Laurent et Saint-Boniface (Manitoba). Dans Mougeon et al. (Reference Mougeon, Hallion Bres, Bigot and Papen2016), étude portant sur l'alternance seulement (que), rien que, juste et ne . . . que, la comparaison inclut ces quatre communautés et tient compte des résultats d’études antérieures consacrées à cette alternance dans le français parlé à Montréal et dans les communautés franco-ontariennes de Hawkesbury, Cornwall, North Bay et Pembroke. La tendance générale révélée par ces deux travaux est que les différentes variétés de français laurentien examinées présentent un remarquable degré de similarité dans l'inventaire des formes et dans les contraintes intra-systémiques et extra-systémiques qui pèsent sur leur usage.Footnote 3 Le fait que dans l’étude de Mougeon et al. (Reference Mougeon, Hallion Bres, Bigot and Papen2016) la variation dans le français parlé à Welland est conforme à celle observée dans le français de Montréal est évidemment pertinent pour notre étude. On doit toutefois garder à l'esprit que les corpus qui ont donné lieu à ce résultat ont été recueillis durant les années 1970 (corpus Sankoff et Cedergren, 1971 pour le français montréalais et corpus Mougeon et Beniak 1975, pour le français de Welland). Le recueil de nouveaux corpus à Montréal et Welland fournit donc l'occasion de réexaminer la question de la convergence/divergence à l'aide de données récentes.
2.2 Recherches sur l'usage des connecteurs (ça) fait (que),Footnote 4 so, alors et donc
2.2.1 Études sémantiques et pragmatiques
Notre revue des études sémantiques et pragmatiques consacrées aux connecteurs (ça) fait (que), so, alors, donc sera limitée aux travaux sur leur usage en français canadien, car bien que la forme non standard (ça) fait (que) ait été attestée en France et en Belgique, elle n'a pas fait l'objet d'analyse linguistique (Dostie, Reference Dostie2006).
L’étude de Léard (Reference Léard1983) analyse l'usage de (ça) fait (que) et d’alors en français québécois et le compare à l'usage de ces deux formes ainsi que des formes donc et de sorte que en français hexagonal. Pour ce faire, il a recours essentiellement à ses intuitions. Léard distingue les emplois interphrastiques consécutifs des formes alors et (ça) fait (que) de leurs emplois interactifs (en dialogue). Parmi ces derniers, il mentionne la suspension d'un énoncé et le retour à un point mis temporairement de côté dans un échange. Il note aussi que dans les phrases hypothétiques en si . . . alors (ça) fait (que) est impossible et qu'il en est de même avec les combinaisons mais alors, ou alors et et alors. Pour ce qui est de donc, l'analyse ne tient pas compte de son usage en français québécois, qu'il estimait peut-être marginal. Il mentionne le fait que donc ne pourrait remplacer alors ou (ça) fait (que) lorsque la conséquence découle d'un fait contingent qui vient d’être énoncé, car donc introduit une conséquence qui découle d'une loi ou d'un principe naturel connu par l'interlocuteur. Il semblerait que cette contrainte se soit affaiblie ou ait même disparu, car, dans les exemples qu'il mentionne pour illustrer son analyse, les deux auteures locutrices natives du français québécois jugent l'emploi de donc acceptable.
Dans son étude consacrée à (ça) fait (que), Dostie (Reference Dostie2006) distingue elle aussi les emplois interphrastiques des emplois discursifs de cette forme et des connecteurs alors et donc. Pour ce qui est des premiers, elle reprend plusieurs des oppositions formulées par Léard (Reference Léard1983), comme la distinction entre cause contingente (associée à alors et (ça) fait (que) et cause naturelle (associée à donc, mais compatible aussi avec alors et (ça) fait (que)), et l'introduction d'une cause déduite, qui implique obligatoirement l'usage d'une modalité. Pour ce qui est des usages discursifs, elle distingue quatre catégories: i) cause déduite par l'interlocuteur; ii) suspension de l’énonciation après la cause; iii) demande d'explicitation ou de précisions; et iv) indicateur de continuité des faits ou événements rapportés dans une narration. Elle signale que, dans ces contextes, (ça) fait (que) pourrait alterner avec alors, mais, dans son article, la question de l'acceptabilité de donc dans ces mêmes contextes est peu explorée.
Chevalier (Reference Chevalier2007) examine non seulement les formes (ça) fait (que), alors et donc mais aussi la forme so, car son étude repose sur des corpus recueillis au Nouveau-Brunswick, notamment dans des communautés où le contact avec l'anglais est intense (la région de Moncton)Footnote 5. Elle remarque que ces quatre formes sont employées comme conjonctions consécutives ou marqueurs de discours et qu'elles «commutent entre elles dans le même contexte, sans changement de sens ni de valeur de vérité» (Chevalier, Reference Chevalier2007 : 60–61). Cependant, elle estime en ce qui concerne so, que sa fonction de subordonnant prévaut probablement sur sa fonction discursive. Dans ses corpus, (ça) fait (que) et so sont beaucoup plus fréquents que la variante alors. En fait, alors n'est employé marginalement que dans le corpus recueilli dans le nord-est du Nouveau-Brunswick, région très majoritairement francophone où le contact avec l'anglais est faible. Dans ce corpus, so n'est pas utilisé. Chevalier remarque que la forme so a connu une diffusion importante depuis les années 1970, où Roy lui a consacré une étude (cf. ci-dessous). Dans un des corpus recueilli à Moncton parmi des adolescents, l'emploi de so y est même catégorique.
2.2.2 Études variationnistes
Les connecteurs (ça) fait (que), so, alors et donc ont fait l'objet de nombreuses études reposant sur des corpus de français laurentien (Québec et Ontario) et de français acadien (Nouveau-Brunswick et Louisiane). Ces études incluent: i) celle de Dessureault-Dober (Reference Dessureault-Dober1974), réalisée avec un sous-échantillon tiré du corpus de Sankoff et Cedergren recueilli à Montréal en 1971; ii) l’étude de Thibault et Daveluy (Reference Thibault and Daveluy1989), reposant sur le corpus de 1971 et sur un nouveau corpus recueilli à Montréal en 1984 par Thibault et Vincent; iii) l’étude de Mougeon et Beniak (Reference Mougeon and Beniak1991), basée sur le corpus de Mougeon et Beniak recueilli en Ontario à Hawkesbury (communauté majoritaire), Cornwall, North Bay et Pembroke (communautés minoritaires) en 1978; iv) l’étude de Mougeon, Nadasdi et Rehner (Reference Mougeon, Nadasdi, Rehner, Martineau, Mougeon, Nadasdi and Tremblay2009), qui compare les corpus recueillis à Hawkesbury et Pembroke en 1978 avec de nouveaux corpus recueillis dans ces deux villes en 2005 (corpus de Mougeon, Nadasdi et Rehner); v) l’étude de Golembeski (Reference Golembeski1998), basée sur un corpus recueilli en Ontario à Hearst (communauté majoritaire) en 1995; vi) la recherche de Roy (Reference Roy1979), qui a utilisé un corpus recueilli en 1976 à Moncton (communauté acadienne minoritaire du Nouveau Brunswick); vii) et l’étude de Martineau et Séguin (Reference Martineau and Séguin2016) réalisée avec de petits sous-corpusFootnote 6 tirés du corpus FRAN et recueillis à Gardner (Massachussets), Lafourche (Louisiane), Welland (Ontario) – trois communautés minoritaires – et à Hochelaga-Maisonneuve (est de Montréal) et St-Michel-Montréal-Nord. Précisons que tous les corpus mentionnés ci-dessus ont été recueillis à l'aide d'entretiens semi-dirigés auprès d’échantillons de locuteurs stratifiés selon l’âge, la classe sociale et le sexe.Footnote 7 Toutefois, les corpus recueillis à Hawkesbury, Cornwall, North Bay et Pembroke en 1978 et en 2005 n'incluaient que des locuteurs adolescents et le corpus recueilli à Moncton n'incluait que des locuteurs issus des couches sociales basses. Enfin, on peut mentionner l’étude de Wiesmath (Reference Wiesmath2000), qui repose sur des données recueillies dans le sud-est du Nouveau-Brunswick lors d'entretiens, d'une fête communautaire, d’émissions radiophoniques et d'une conférence.
2.2.2.1 Influence des paramètres linguistiques
L'examen de l'influence des facteurs linguistiques sur l'emploi des quatre connecteurs a porté sur l'opposition entre les fonctions grammaticale (expression de la conséquence en contexte inter-phrastique) et discursives (clôture d'un énoncé, progression des idées, etc.) remplies par ces formes.
Cette dimension n'a été examinée que par Dessureault-Dober (Reference Dessureault-Dober1974) et Roy (Reference Roy1979). L’étude de Dessureault-Dober montre qu’à Montréal, les connecteurs expriment beaucoup plus souvent la fonction grammaticale que les fonctions discursives et que, chez les locuteurs qui permettent la variation, les locuteurs de la classe socioéconomique haute, le choix de la variante n'est pas influencé par la fonction linguistique. Roy (Reference Roy1979) obtient un résultat similaire pour l'alternance entre (ça) fait (que) et so à Moncton: chez les locuteurs qui utilisent les deux formes, le choix entre les deux variantes est indépendant de la fonction linguistique. En résumé, les études en français laurentien et acadien montrent que le choix du connecteur est peu influencé par la fonction linguistique.
2.2.2.2 Influence des paramètres extralinguistiques
Bon nombre d’études variationnistes ont examiné le rôle des facteurs extralinguistiques dans l'usage de (ça) fait (que)/so/alors/donc dans des variétés de français canadien. Pour ce qui est des facteurs sociaux, nous avons opté pour un résumé succinct des principaux résultats selon les formes à l’étude. Nous présentons ensuite les quelques études qui ont examiné la variation selon la dimension stylistique.
(Ça) fait (que)
En milieu majoritaire, (ça) fait (que) est très fréquent dans les corpus des années 1970 et dans les corpus plus récents (Dessureault-Dober, Reference Dessureault-Dober1974 ; Golembeski, Reference Golembeski1998 ; Mougeon et Beniak, Reference Mougeon and Beniak1991 et Mougeon, Nadasdi et Rehner, Reference Mougeon, Nadasdi, Rehner, Martineau, Mougeon, Nadasdi and Tremblay2009). Il est employé plus souvent par les locuteurs âgés que par les jeunes. En milieu minoritaire, cette forme était peu fréquente dès les années 1970 (Mougeon et Beniak, Reference Mougeon and Beniak1991 et Martineau et Séguin, Reference Martineau and Séguin2016). Elle est employée plus souvent par les jeunes que par les locuteurs âgés. Elle est associée au parler des locuteurs des couches sociales basses et intermédiaires et à celui des hommes. Elle est typique du parler des bilingues franco-dominants. Dans les études sur la variation du français en Ontario, on a montré que ces locuteurs se distinguent du reste de la population francophone par un haut niveau de conservation des traits de la variété vernaculaire (Nadasdi, Reference Nadasdi, Valdman, Auger and Piston-Hatlen2005).
So
Dans les communautés majoritaires, la forme so est peu fréquente ou absente (Dessureault-Dober, Reference Dessureault-Dober1974 ; Golembeski, Reference Golembeski1998 ; Martineau et Séguin, Reference Martineau and Séguin2016 ; Mougeon, Nadasdi, Rehner, Reference Mougeon, Nadasdi, Rehner, Martineau, Mougeon, Nadasdi and Tremblay2009). Cette forme est typique du parler des bilingues équilibrés ou anglo-dominants et des communautés minoritaires (Mougeon et Beniak, Reference Mougeon and Beniak1991). À Moncton, elle est employée plus souvent par les jeunes que par les locuteurs âgés (Roy, Reference Roy1979) et à Hearst, par les locuteurs âgés que par les jeunes (Golembeski, Reference Golembeski1998). Dans ces deux communautés, l'influence de l’âge recoupe celle du bilinguisme. À Moncton, les jeunes sont plus bilingues que les locuteurs âgés et à Hearst, les jeunes sont moins bilingues que les locuteurs âgés. L'influence de la classe socio-économique (CSE) et du sexe sur la forme so varie dans l'espace et le temps. Elle était associée au parler des locuteurs des couches sociales basses et des hommes durant les années 1970 (Mougeon et Beniak, Reference Mougeon and Beniak1991), mais, dans les corpus plus récents (Mougeon, Nadasdi et Rehner, Reference Mougeon, Nadasdi, Rehner, Martineau, Mougeon, Nadasdi and Tremblay2009), on observe une disparition ou un renversement de ces associations. En d'autres termes, la forme so a eu initialement le statut d'une variante populaire, statut qu'elle a perdu par la suite dans les communautés où le contact avec l'anglais s'est intensifié.
Alors
Dans les corpus des années 1970, la forme alors était assez fréquente. Sa fréquence diminue fortement dans les corpus plus récents. Elle est employée plus souvent par les locuteurs âgés que par les jeunes (Dessureault-Dober, Reference Dessureault-Dober1974 et Golembeski, Reference Golembeski1998), mais en 1984, à Montréal, l'association avec les locuteurs âgés constituait un indice de gradation d’âge plutôt que de changement en cours (Thibault et Daveluy, Reference Thibault and Daveluy1989). Alors est typique des locuteurs des couches sociales hautes ou intermédiaires (Dessureault-Dober, Reference Dessureault-Dober1974 ; Golembeski, Reference Golembeski1998 et Mougeon et Beniak, Reference Mougeon and Beniak1991). À l'inverse de (ça) fait (que), alors est plus fréquent dans les communautés minoritaires ou dans le parler des bilingues équilibrés ou anglo-dominants (Mougeon et Beniak, Reference Mougeon and Beniak1991 et Martineau et Séguin, Reference Martineau and Séguin2016). Cette fluctuation reflète une diminution du rôle des domaines informels de la société dans la transmission intergénérationnelle du français et une augmentation corollaire de celui de l’école quand le français est dominé par l'anglais (Mougeon, Reference Mougeon2005).
Donc
Dans les corpus des années 1970, la forme donc était peu fréquente ou marginale.Footnote 8 Sa fréquence augmente dans les corpus plus récents. Elle est typique du parler des locuteurs des couches sociales hautes (Golembeski, Reference Golembeski1998 et Mougeon, Nadasdi et Rehner, Reference Mougeon, Nadasdi, Rehner, Martineau, Mougeon, Nadasdi and Tremblay2009), mais l'influence du sexe des locuteurs n'est pas uniforme : association avec les hommes à Hearst et Pembroke, et avec les femmes à Hawkesbury. Elle est plus fréquente dans les communautés majoritaires que dans les communautés minoritaires (Martineau et Séguin, Reference Martineau and Séguin2016) ou dans le parler des locuteurs franco-dominants (Golembeski, Reference Golembeski1998). Ces résultats suggèrent que lorsque le français joue un rôle prépondérant dans la vie des locuteurs, ceux-ci sont plus enclins à intégrer cette variante de prestige dans leur répertoire.
2.2.2.3 La dimension stylistique
La dimension stylistique n'a été abordée que dans quelques études par le biais de la formalité / l'informalité des sujets abordés dans les entrevues. Dessureault-Dober a trouvé que, dans le corpus de Montréal 1971, (ça) fait (que) était associé aux sujets informels, et alors et donc aux sujets formels. Mougeon, Nadasdi et Rehner (Reference Mougeon, Nadasdi, Rehner, Martineau, Mougeon, Nadasdi and Tremblay2009) ont constaté qu’à Hawkesbury, la formalité/informalité des sujets n'influence pas l'emploi de (ça) fait (que) et de so, mais que donc est associé aux sujets formels et qu’à Pembroke 2005, ni (ça) fait (que) ni alors ne sont influencés par la formalité/informalité des sujets, mais so est associé aux sujets informels et donc aux sujets formels. Enfin, Wiesmath (Reference Wiesmath2000) a trouvé que donc et alors étaient employés dans les situations formelles et que so était employé moins souvent dans ces situations que dans les situations informelles. En résumé, ces études suggèrent que le choix du connecteur est influencé par la formalité des sujets ou de la situation car (ça) fait (que) et so tendent à être favorisées en contexte informel et les formes alors et donc tendent à être favorisées en contexte formel.
3 LES COMMUNAUTÉS
Dans le cadre du GTRC Le français à la mesure d'un continent, on a recueilli deux sous-corpus, l'un à Welland, une communauté franco-ontarienne minoritaire, et l'autre à Montréal dans le quartier Hochelaga/Maisonneuve, un quartier situé dans l'est de la ville où les francophones constituent une forte majorité.
3.1 Hochelaga-Maisonneuve
Hochelaga-Maisonneuve a longtemps été une zone industrielle dont les habitants étaient d'anciens ruraux issus de la plaine de Montréal (Linteau, Reference Linteau1981). Au tournant du 20e siècle, ce quartier prospère de l'est de la ville de Montréal fournissait de nombreux emplois pour les ouvriers. Cette ère de prospérité a été suivie par une période de déclin économique engendrée par la désindustrialisation de Montréal. Ce déclin a entraîné une augmentation de la pauvreté et du chômage avec, comme corollaire, le développement de nombreux réseaux d'entraide.
Plus récemment, avec l'arrivée de nouveaux résidents issus de la classe moyenne supérieure, on observe un embourgeoisement du quartier. Cette cohabitation de populations de différents milieux sociaux a entraîné une diversification sociale de la population, ce qui permet entre autres d'examiner l'effet de l'embourgeoisement et de la mixité sociale sur la langue (Blondeau et Tremblay, Reference Blondeau and Tremblay2012). Par ailleurs, cette diversification sociale a l'avantage de faciliter la comparaison avec les grands corpus de français montréalais recueillis au 20e siècle.Footnote 9
3.2 Welland
Welland est située dans le comté du Niagara (Ontario). Cette ville a connu un essor industriel considérable du début de la Première Guerre mondiale jusqu'au milieu des années 1970. C'est surtout durant cette période que les francophones sont venus s'installer à Welland. Ceux-ci provenaient, par ordre d'importance, du Québec, du nord et de l'est de l'Ontario ainsi que des Provinces Maritimes. Le contingent québécois venait principalement de la région Chaudières/Appalaches et, secondairement, de l'Abitibi/Témiscamingue, de l'Estrie et du Centre du Québec. L'apport des immigrants francophones à la population de Welland a toujours été marginal.
Vers la fin des années 1970, Welland est entrée dans une phase de décroissance économique et le courant migratoire francophone a pris fin. Jusqu'aux années 1960, la population francophone était en majorité composée d'ouvriers et elle résidait principalement dans un quartier du centre de la ville, non loin des grandes usines qui fournissaient le gros des emplois. Par la suite, la population francophone s'est diversifiée socialement et s'est dispersée dans les autres quartiers de la ville. Cette évolution a été accentuée par le déclin du secteur secondaire sur le plan local et régional.
3.3 Statut du français dans les deux communautés
Pour mieux saisir l’évolution de la variation du français à Welland et Montréal, il est utile de prendre en considération le statut du français dans ces deux communautés. Les données du recensement national de 2011 sur la langue maternelle et la langue parlée au foyer révèlent que Hochelaga-Maisonneuve et Welland sont deux contextes urbains où la vitalité démographique des francophones diffère considérablement. Selon les statistiques de la Ville de Montréal (Montréal en statistiques, 2011), dans l'arrondissement de Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, parmi la population ayant déclaré une seule langue maternelle, les individus de langue maternelle française sont largement majoritaires (79%). À Welland, la population de langue maternelle française est très minoritaire avec seulement 11% de la population locale. Dans l'arrondissement Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, il y a plus d'individus qui communiquent en français au foyer que d'individus de langue maternelle française. Ceci signifie que, parmi les autres communautés linguistiques de l'arrondissement, certains individus ont effectué un transfert au français dans l'espace social où ils ont vraisemblablement acquis la langue de leur communauté. Dans le quartier, le français gagne relativement du terrain sur les autres langues comme langue de communication au foyer. Par contraste, à Welland, on observe le processus inverse. Dans l'espace social où ils ont acquis le français, environ 60% des individus de langue maternelle française ne communiquent plus dans cette langue. En d'autres termes, à Welland, dans le domaine qui pourrait assurer sa survie, le français enregistre des pertes considérables.
Les données du recensement de 2011 sur la connaissance des langues officielles (capacité de tenir une conversation dans les langues officielles) révèlent qu’à Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, 63% des individus de langue maternelle française ne peuvent converser qu'en français et 37% d'entre eux peuvent converser en français et en anglais. En revanche, à Welland, seulement 4% de la population de langue maternelle française est unilingue, alors que pas moins de 90% de cette population peut communiquer dans les deux langues officielles. De toute évidence, le bilinguisme est presque généralisé chez les francophones à Welland, alors qu’à Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, il est nettement moins répandu.
4 MÉTHODOLOGIE
4.1 Collecte des données
4.1.1 Welland
À Welland, les enquêtrices provenaient de la communauté francophone locale et étaient âgées respectivement de 36 ans et 56 ans. Les entrevues se sont déroulées au domicile des locuteurs. Elles incluaient : i) une série de questions conçues pour faire parler les participants librement sur des sujets tels que les souvenirs d'enfance, les fêtes de famille, les loisirs, les activités professionnelles, le déclin économique de Welland, l’éducation des enfants et la religion et ii) une série de questions d'ordre linguistique dont le but était d'obtenir des données sur le bilinguisme des locuteurs (auto-évaluation), la fréquence de l'emploi du français et de l'anglais par les locuteurs dans différentes situations de communication et leurs attitudes linguistiques. Les entrevues ont duré environ une heure. Les questions linguistiques ont été abordées à la fin de l'entrevue.
4.1.2 Montréal
Comme pour Welland, les entrevues ont été, en général, conduites au domicile des locuteurs. À Montréal, plusieurs enquêteurs ont participé à la réalisation des entrevues. Treize des locuteurs âgés ont été interviewés par des co-chercheurs du projet (deux femmes et un homme dans la cinquantaine), alors que les autres entrevues ont été faites par des étudiants (un homme et deux femmes dont l’âge s’étalait de 24 à 31 ans). Du point de vue du contenu, elles étaient comparables à celles de Welland. Les enquêteurs abordaient différents modules thématiques destinés à laisser la parole au locuteur. Des questions d'ordre linguistique adaptées à la situation montréalaise étaient aussi posées aux locuteurs à la fin de l'entrevue.
4.2 Échantillons de locuteurs
4.2.1 Welland
À Welland, l’échantillon totalise 68 personnes sélectionnées en fonction de l’âge, de la catégorie socio-économique et du sexe. La présente étude repose sur les 34 enregistrements transcrits jusqu’à présent. Le tableau 1 montre que parmi les locuteurs de moins de 45 ans, il n'y a que des individus des catégories socio-économiques (CSE) haute et intermédiaire. Ce déséquilibre est dû au fait qu'au sein de la communauté, parmi les locuteurs des couches sociales basses, l'assimilation et l'insécurité linguistiques sont particulièrement intenses. Par conséquent, il a été fort difficile de recruter des jeunes locuteurs issus de la CSE basse.Footnote 10 Au sein des deux tranches d’âge, la répartition des locuteurs selon le sexe est relativement équilibrée. Presque tous les locuteurs âgés de moins de 45 ans sont nés à Welland, alors que presque la moitié des locuteurs âgés de plus de 45 ans sont nés hors de l'Ontario, et, en grande majorité, au Québec. Cette différence reflète le tarissement du courant migratoire francophone à la fin des années 1970. Le facteur bilinguisme révèle un contraste marqué entre les deux groupes d’âge. Tous les locuteurs âgés de moins de 45 ans sont des bilingues anglo-dominants ou équilibrés, alors que près de 50% des locuteurs âgés de plus de 45 ans sont franco-dominants.
Échantillon des 34 locuteurs de Welland

4.2.2 Montréal
Initialement, le sous-corpus Hochelaga-Maisonneuve visait un échantillon de 48 locuteurs sélectionnés en fonction de l’âge, de la catégorie socio-économique et du sexe. Les participants devaient avoir grandi dans la grande plaine de Montréal, avoir été scolarisés en français et résider dans le quartier depuis au moins cinq années. Dans l’état actuel, le corpus comprend un total de 50 enregistrements. Cependant, la présente étude repose sur 40 des enregistrements disponibles pour l'analyse. Le tableau 2 fournit des informations sur les caractéristiques sociales de l’échantillon.
Échantillon des 40 locuteurs de Montréal (Hochelaga-Maisonneuve)

4.3 Les connecteurs à l’étude
Comme on l'a dit plus haut, notre analyse porte sur les emplois discursifs et grammatical des quatre connecteurs. L'emploi grammatical ciblé par notre étude (et les travaux antérieurs) consiste en l'expression d'une relation consécutive entre deux propositions, tel qu'illustrée par les exemples (1) à (4) tirés de nos corpus.
1) On doit aller dans un restaurant alors évidemment le coût est plus élevé (FRAN-Welland_113M62)
2) La prof m'avait demandé de sortir donc le surveillant il pouvait pas lui expliquer (FRAN-Montréal HOMA13_032M21)
3) Elle restait sur la rue Mercier dans ce temps-là fait que probablement qu'elle a pris euh le tramway pis ils se sont connus (FRAN-Montréal HOMA12_907M89)
4) Ils vont pas faire les playoffs so je suis ben contente (FRAN-Welland_095F57)
Les emplois discursifs des quatre connecteurs incluent notamment la clôture des énoncés (ex. 5 et 6)Footnote 11 et leur usage dans des contextes où les locutrices hésitent ou reformulent leurs idées (7 et 8).
5) Mon mari prend des traitements à la dialyse so //
Enquêtrice : c'est-tu à Welland ça (FRAN-Welland_029F61)
6) Je m'entendais pas bien avec le prof fait que. . . //
Enquêtrice : Ah oui hein (FRAN-Montréal HOMA13_013F27)
7) Ah ben écoute euh // en tout cas euh // alors non j'/ j'adore Welland je/ je suis t //
Enquêtrice : oui (FRAN-Welland_020F64)
8) Fait-que c'est ça. Pis tu vois le/ donc le primaire ou le secondaire c'est pas loin là. Sixième. Secondaire un (FRAN-Montréal HOMA13_012F53)
4.4 Équivalence fonctionnelle des quatre formes
Afin de définir la variable à l’étude, nous avons eu recours à la notion d’équivalence fonctionnelle sans nécessairement présupposer une stricte équivalence sémantique entre les formes étudiées. Cette notion de polyvalence forme-fonction,Footnote 12 qui a le mérite d’élargir le domaine de l'analyse de la variation au-delà de la phonologie (Sankoff, Reference Sankoff and Newmeyer1988, Reference Sankoff1994), a jusqu'ici bien servi les études sur la variation sociolinguistique aux niveaux de la morphologie, de la syntaxe et du discours. Nous postulons donc que les quatre formes analysées possèdent suffisamment de traits en commun pour remplir les mêmes fonctions linguistiques. L'analyse de la variation en contexte permettra de dégager les spécificités sociales ou linguistiques associées à chacune des formes.
4.5 Analyse des données
L'influence des paramètres extra-linguistiques et linguistiques sur la fréquence d'emploi des connecteurs est mesurée à l'aide d'une série d'analyses factorielles réalisées avec le logiciel GoldVarb X (version 3.0b3) (Sankoff et al., Reference Sankoff, Tagliamonte and Smith2005).
4.5.1 Le facteur linguistique
Le facteur linguistique pris en compte dans la présente étude est la fonction des quatre connecteurs, telle que manifestée par le contraste entre l'usage interphrastique consécutif et l'usage discursif, contraste noté dans toutes les études canadiennes qui ont porté sur ces quatre formes. Dans une étude ultérieure, nous allons inclure certaines des distinctions proposées par Léard et Dostie, dans le but de vérifier si elles influencent la variation.
4.5.2 Les facteurs extra-linguistiques
Les facteurs extra-linguistiques pris en compte dans l'analyse des données des deux corpus incluent l’âge, la catégorie socio-économique (CSE) et le sexe. Dans l'analyse des données de Welland, nous examinerons aussi l'influence du facteur niveau de bilinguisme. Dans notre examen de l'influence des facteurs extra-linguistiques, nous accorderons une attention particulière à l'influence de l’âge des locuteurs. Celle-ci sera mesurée par un contraste entre les locuteurs âgés de 45 ans et plus avec les locuteurs âgés de moins de 45 ans, susceptible de mettre au jour les grandes tendances du changement linguistique dans les deux communautés,Footnote 13 et par une analyse dans laquelle le paramètre âge sera croisé avec les facteurs CSE et sexe à Montréal, et CSE et bilinguisme à Welland.
Nous n'avons pas tenu compte dans la présente étude de la dimension diaphasique de la variation. Cette question pourra être abordée ultérieurement par le biais de l’évaluation de l'influence de la formalité des sujets abordés dans l'entrevue, lorsque nous aurons élaboré une échelle de formalité valable pour les deux corpus.
5 RÉSULTATS
5.1 Tendance générale
Le tableau 3 compare les tendances générales à Welland et à Montréal. Au niveau premier de l'analyse, on constate que, dans le corpus de Welland, sur un total de 1740 occurrences, alors occupe le premier rang de fréquence, (ça) fait (que) est au deuxième rang et so au troisième, mais la différence de fréquence entre so et (ça) fait (que) est minime. La fréquence de donc, par contre, est nettement plus basse.
Distribution générale des quatre connecteurs dans les deux corpus

Le corpus de Montréal a produit un total de 3 117 occurrences. On note des différences marquées avec le corpus de Welland. Tout d'abord, la forme alors est ici reléguée au troisième rang et ne représente que 5% des données. La forme (ça) fait (que) se taille la part du lion avec une fréquence de 76%. Donc se situe au second rang avec une fréquence de 19%. À ces différences quantitatives, s'ajoute une différence qualitative : l'inventaire des marqueurs est plus restreint à Montréal, où on note l'absence de so.
Ces premiers résultats nous permettent déjà de dégager les grandes lignes du changement durant les quatre dernières décennies grâce à l’étude de Dessureault-Dober (Reference Dessureault-Dober1974) qui porte sur l'emploi de ces mêmes conjonctions dans le corpus de 1971 à Montréal et à une analyse préliminaire du corpus de 1975 recueilli à Welland.
La figure 1 montre que, dans les deux communautés, le changement a été substantiel. À Welland, so a nettement progressé (+21%) aux dépens de (ça) fait (que) et alors qui ont tous les deux diminué, respectivement (-11%) et (-7%). Donc, par contre, est resté relativement stable (-3%). À Montréal, par contre, on observe une augmentation de donc (+17%), une diminution radicale d’alors (-38%) et une augmentation appréciable de (ça) fait (que) (+20%). On assiste ici à la montée de deux marqueurs, donc et (ça) fait (que), au détriment du marqueur alors.
Évolution de l'usage des quatre connecteurs en temps réel à Montréal et Welland

Somme toute, dans les deux communautés, les marqueurs présentent des tendances évolutives différentes, ce qui indiquerait une divergence. Comment ces changements se sont-ils propagés dans la communauté ? Quel est le rôle des facteurs linguistiques et sociaux ? Quel rôle le bilinguisme joue-t-il dans le changement ? Dans les prochaines sections, nous apportons des éléments de réponse à ces questions par le biais d'une analyse sociolinguistique du changement en temps apparent dans les corpus de 2011–2012.
5.2 Résultats des analyses multivariées
5.2.1 La répartition fonctionnelle des connecteurs à Welland et à Montréal
Comme on l'a mentionné plus haut, alors qu’à Welland, quatre connecteurs remplissent à la fois la fonction grammaticale de connexion inter-phrastique consécutive et des fonctions discursives, à Montréal, trois formes seulement peuvent remplir ces fonctions. En effet, so n'est pas attesté dans le corpus. Le tableau 4 rapporte les résultats de l'analyse de l'influence des deux fonctions.
Influence de la fonction des quatre connecteurs dans les corpus de Welland et Montréal

À Welland, (ça) fait (que) et alors expriment plus souvent la fonction grammaticale que les fonctions discursives et la différence est statistiquement significative. Cependant cette influence est assez modeste. Avec (ça) fait (que), l’écart entre les poids relatifs des facteurs est de 12 points et, avec alors, il n'est que de 7 points. Dans le cas de donc, la différence de fréquence selon la fonction est quasiment nulle et elle n'est pas jugée statistiquement significative. Par contraste, avec so, on observe un renversement de la fréquence selon les deux types de fonction. La fonction discursive favorise l'emploi de so et la fonction grammaticale le défavorise (l’écart entre le poids relatif des deux facteurs est de 20 points). Ce résultat diffère de celui de l’étude de Roy (Reference Roy1979), dont, on l'a vu plus haut, les données ne permettent pas de conclure que la fonction linguistique influence les formes so et (ça) fait (que).
À Montréal, l'examen des pourcentages indique que la forme (ça) fait (que) exprime plus souvent la fonction discursive, alors que les deux autres formes sont davantage associées à la fonction grammaticale. Toutefois, seule l'analyse de (ça) fait (que) révèle un effet significatif avec un faible écart de poids relatifs s’élevant à 6. En résumé, à Montréal, la répartition fonctionnelle ne joue pas un rôle majeur, un résultat déjà identifié dans la première étude sur les données de 1971, alors qu’à Welland, ce rôle est plus important, en particulier dans le cas du connecteur so.
5.3 La variation sociale à Welland et à Montréal
5.3.1 Alors
Comme le montre le tableau 5, à Welland, alors est associé au parler des locuteurs âgés. On voit aussi que ce connecteur est quasi inexistant dans le parler des locuteurs de la CSE basse et est employé respectivement une fois sur trois et plus d'une fois sur deux par les locuteurs des CSE intermédiaire et haute. L’écart entre les poids relatifs des catégories haute et basse est considérable (76 points). L'influence de l’âge et de la classe sociale est donc conforme à ce qu'ont trouvé les études antérieures.
Influence des facteurs extra-linguistiques sur alors dans les corpus de Welland et de Montréal

1Le nombre un peu plus élevé du total des occurrences dans les statistiques sur l'effet des facteurs extra-linguistiques que dans celles sur l'effet des facteurs linguistiques tient au fait que dans le cas de plusieurs des emplois des connecteurs on n'a pas pu déterminer la fonction discursive.
2Dans l'analyse factorielle du corpus de Welland nous avons dû parfois regrouper les catégories bilingues anglo-dominants et bilingues équilibrés et les catégories CSE intermédiaire et basse pour pallier aux problèmes découlant de l'interaction des facteurs âge, CSE, et/ou bilinguisme. Ces regroupements nous ont semblé une alternative préférable à celle de l'exclusion pure et simple des facteurs quand il y avait des problèmes d'interaction.
L'influence du facteur sexe se traduit par une différence de 34 points entre le poids relatif trouvé pour les femmes, qui préfèrent nettement alors, et celui trouvé pour les hommes, qui ne l'emploient guère. L'influence du sexe est conforme à celle identifiée dans tous les corpus franco-ontariens, sauf celui de Hearst où ce sont les hommes qui emploient cette forme plus souvent que les femmes.
L'influence du bilinguisme est presqu'aussi forte que celle du sexe (écart de 32 points entre les locuteurs franco-dominants et les autres). Elle permet, en partie, de comprendre la moindre fréquence d’alors dans le parler des jeunes, qui, comme on l'a vu ci-dessus, sont tous des bilingues équilibrés et ou anglo-dominants, par contraste avec les locuteurs âgés, qui incluent près de 50% d'individus franco-dominants. Ceci dit, on a vu plus haut que le déclin d’alors en français laurentien parmi les jeunes s'observe aussi dans les communautés francophones majoritaires. Le bilinguisme n'est donc pas une condition nécessaire à ce déclin et on peut même se demander si celui-ci n'est pas quelque peu atténué à Welland, une question sur laquelle nous reviendrons dans notre examen approfondi de l'influence combinée de l’âge, du bilinguisme et de la CSE sur le changement linguistique (section 5.3).
À Montréal, la forme alors est aujourd'hui marginale dans la communauté avec une fréquence de 5%. Deux facteurs seulement influencent l'emploi de cette forme. L’âge exerce un effet important avec un écart de poids relatifs de 50. L'usage de la forme alors s'avère favorisé par les locuteurs âgés alors que les jeunes défavorisent cette forme. Dans l’étude des données de 1984, Thibault et Daveluy (Reference Thibault and Daveluy1989) avait formulé l'hypothèse qu'on avait affaire à un phénomène de gradation d’âge. En 2012–15, la faible fréquence d’alors même chez les locuteurs âgés semble plutôt indiquer un déclin de la forme dans la communauté. Signalons que le changement communautaire n'est pas incompatible avec un phénomène de gradation d’âge, les deux processus pouvant parfois aller de pair comme l'ont montré les études en temps réel (Labov, Reference Labov1994). Des données de suivi de cohorte seraient toutefois nécessaires pour trancher la question. La CSE constitue le second groupe de facteurs retenu avec un écart de 31. Les locuteurs de la CSE haute favorisent la forme alors tandis que les locuteurs des deux autres catégories la défavorisent. Enfin, la différence d'usage entre les hommes et les femmes est rejetée du modèle explicatif. Ce facteur n'avait pas été considéré dans les études antérieures sur le français de Montréal.
Nous avons vu à la section 5.1 que les données en temps réel indiquaient des rythmes de diminution très différents (-6% à Welland et –38% à Montréal). L'analyse comparative de l'influence des facteurs extra-linguistiques sur alors renforce l'hypothèse de divergence entre les deux communautés, telle qu'elle se manifeste en temps apparent dans les corpus les plus récents : les facteurs bilinguisme et sexe sont significatifs à Welland, et l’âge est beaucoup plus important à Montréal qu’à Welland. Quant à la CSE, elle exerce l'effet le plus important à Welland, alors que ce groupe de facteurs se range derrière celui de l’âge à Montréal.
5.3.2 Donc
Le tableau 6 révèle qu’à Welland, le connecteur donc est nettement favorisé par les jeunes. Ce résultat concorde avec ce qu'ont trouvé Mougeon, Nadasdi et Rehner (Reference Mougeon, Nadasdi, Rehner, Martineau, Mougeon, Nadasdi and Tremblay2009) à Pembroke où, de 1978 à 2005, donc effectue une forte montée dans le parler des adolescents, des locuteurs qui sont tous devenus des bilingues anglo-dominants. L'explication proposée pour Pembroke vaut probablement aussi pour Welland. Le parler des jeunes générations est plus standardisé, car ces locuteurs sous-utilisent le français dans les situations informelles et ils se sont principalement approprié le français à l’école. On voit aussi que donc est très fortement associé aux locuteurs de la CSE haute (poids relatif de 0.83). Ce résultat est conforme à ceux des travaux antérieurs. Quant à l'influence du sexe, on constate que ce sont les hommes qui emploient cette forme nettement plus souvent que les femmes, tout comme à Hearst (Golembeski, Reference Golembeski1998) et à Pembroke, mais pas à Hawkesbury, où ce sont les femmes qui préfèrent cette forme (Mougeon, Nadasdi et Rehner, Reference Mougeon, Nadasdi, Rehner, Martineau, Mougeon, Nadasdi and Tremblay2009).
Influence des facteurs extra-linguistiques sur donc dans les corpus de Welland et de Montréal

Dans les études antérieures sur le français montréalais, donc était considéré une forme marginale associée aux jeunes et à la CSE haute. Les résultats de l'analyse du conditionnement social de la forme donc présentés au tableau 6 montrent que ce connecteur a nettement progressé comme forme de prestige dans la communauté, au détriment de alors. Footnote 14 Les trois paramètres sociaux soumis à l'analyse contraignent la variation : donc est favorisé par les locuteurs plus âgés, les locuteurs des CSE haute et intermédiaire, et les hommes. Nous verrons à la section 5.4.2 que ce renversement de la corrélation avec l’âge est tributaire de la progression de la forme (ça) fait (que) dans la communauté, particulièrement chez les jeunes femmes.
Nous avons vu dans la comparaison des données en temps réel (section 5.1) que le marqueur donc était relativement stable à Welland (-3%), mais en forte progression à Montréal (+19%). En plus de cette différence dans la direction du changement, l'analyse comparative de l'influence des facteurs extra-linguistiques sur donc vient appuyer l'hypothèse de divergence entre les deux communautés. À Welland, donc est largement favorisé dans le parler des jeunes, tandis qu’à Montréal, l'effet est inversé (quoique l’écart soit moins grand qu’à Welland). Notons aussi que ces trois groupes de facteurs montrent des écarts beaucoup plus importants à Welland qu’à Montréal. Les changements à l’œuvre n'auraient pas la même envergure et leur configuration sociale s'articulerait différemment.
5.3.3 (Ça) fait (que)
Le tableau 7 montre qu’à Welland, l'influence de la CSE sur (ça) fait (que) est à l'inverse de celle que l'on a trouvée dans le cas des formes standard alors et donc. (Ça) fait (que) est la forme préférée des locuteurs des catégories intermédiaire ou basse, mais elle est évitée par les locuteurs de la catégorie haute. Toutes les études antérieures reposant sur des corpus de français laurentien de l'Ontario ou du Québec étaient arrivées à ce même résultat. On voit aussi que, contrairement à alors, (ça) fait (que) est la forme préférée des hommes, tout comme à Hawkesbury en 1978 et 2005 (Mougeon, Nadasdi et Rehner, Reference Mougeon, Nadasdi, Rehner, Martineau, Mougeon, Nadasdi and Tremblay2009). Cependant, à Hearst, ce sont les femmes qui préfèrent (ça) fait (que) (Golembeski, Reference Golembeski1998). À noter aussi qu’à Hearst, (ça) fait (que) est favorisé dans le parler des jeunes et qu’à Hawkesbury, cette forme augmente parmi les adolescents de 1978 à 2005. On voit que ce n'est pas le cas à Welland, puisque les jeunes délaissent cette forme.
Influence des facteurs extra-linguistiques sur (ça) fait (que) dans les corpus de Welland et Montréal

Comme avec alors et donc, le bilinguisme exerce un effet sur l'usage de (ça) fait (que). Dans le parler des locuteurs anglo-dominants, (ça) fait (que) est quatre fois moins fréquent que dans celui des locuteurs franco-dominants et l’écart entre les poids relatifs pour ces deux groupes est considérable (42 points). Mougeon, Nadasdi et Rehner (Reference Mougeon, Nadasdi, Rehner, Martineau, Mougeon, Nadasdi and Tremblay2009) sont arrivés à un résultat similaire. À Pembroke, en 1978, le taux de fréquence de (ça) fait (que) était de 17%, en 2005, il n'est plus que de 6%. On a vu plus haut que Martineau et Séguin (Reference Martineau and Séguin2016) ont elles aussi constaté que (ça) fait (que) est peu fréquent ou marginal dans les corpus recueillis en milieu minoritaire. De toute évidence, dans les communautés laurentiennes minoritaires, (ça) fait (que) tend donc à devenir une forme obsolète. L’évaluation de l'influence du bilinguisme dans les corpus franco-ontariens minoritaires suggère que cette évolution découle du bilinguisme avancé des locuteurs et de leur sous-utilisation du français dans les situations de communication informelles.
La situation est tout autre à Montréal, où, comme on l'a vu précédemment, (ça) fait (que) est la forme privilégiée. Les trois groupes de facteurs exercent un effet sur la variation. La CSE joue le rôle le plus important comme en fait foi l'ampleur de l’écart de 34. Les locuteurs de la couche sociale basse favorisent la forme (ça) fait (que), qui s'avère défavorisée par les deux autres groupes sociaux. Notons toutefois que la stratification sociale observée à Montréal est beaucoup moins marquée qu’à Welland : les locuteurs de la CSE haute présente un taux d'emploi de 67% de (ça) fait (que), alors que ce taux n'est que de 9% à Welland. Cette différence serait un indice supplémentaire de la diffusion sociale avancée de (ça) fait (que) à Montréal. Par ailleurs, l'influence de l’âge constitue le second groupe de facteurs en ordre d'importance avec un écart de 29. Les jeunes locuteurs favorisent la forme (ça) fait (que) alors qu'elle est défavorisée chez les locuteurs âgés. Déjà dans les études antérieures, on notait une nette association de la forme avec les jeunes, un résultat qui suggérait un changement en cours selon le modèle du temps apparent. Cette distribution selon l’âge se confirme encore aujourd'hui, de même que l'avancée du changement dans la communauté. Enfin, l'analyse indique que les femmes favorisent l'emploi de (ça) fait (que). Le facteur sexe n'ayant pas été tenu en compte dans les études antérieures en français montréalais, ce rôle des femmes dans la montée de (ça) fait (que) n'avait pas encore été identifié. Cet effet significatif corrobore l'hypothèse d'un changement en cours dans lequel les femmes jouent un rôle de premier plan (Labov, Reference Labov2001). En somme, à Montréal, la forme (ça) fait (que), à l'origine associée à la langue populaire, fait maintenant partie du parler ordinaire.
La montée spectaculaire de (ça) fait (que) à Montréal, qui a connu une augmentation de 20% entre 1971 et 2012 et qui compte maintenant pour 76% des occurrences, tranche avec la situation à Welland où ce marqueur a diminué de 10% et ne compte plus que pour 26% des occurrences. L'analyse comparative de l'influence des facteurs extra-linguistiques sur (ça) fait (que) appuie aussi l'hypothèse de divergence entre les deux communautés puisque les effets d’âge et de sexe sont inversés : la forme est favorisée par les locuteurs âgés et les hommes à Welland, mais par les jeunes et les femmes à Montréal.
5.3.4 So
Comme le montre le tableau 8, à Welland, dans le parler des locuteurs franco-dominants, la fréquence de ce connecteur est marginale (seulement 2%), alors que dans le parler des locuteurs bilingues, sa fréquence est 17 fois plus élevée et l’écart entre les poids relatifs des deux facteurs est de 54. On constate que l'effet du bilinguisme a pour corollaire celui de l’âge qui se traduit en l'occurrence par une montée de so chez les jeunes locuteurs. Dans son étude du français parlé à Moncton, Roy (Reference Roy1979) est arrivée à un résultat similaire : so effectue une montée aux dépens de (ça) fait (que) dans le parler des jeunes générations, dont le bilinguisme est plus avancé que celui des vieilles générations. On a vu plus haut que Golembeski (Reference Golembeski1998) a trouvé que la fréquence de so diminuait chez les jeunes, mais aussi que ceux-ci était moins bilingues que leurs aînés, ce qui confirme l'influence connexe des facteurs âge et bilinguisme sur la fréquence de so. Les résultats concernant l'effet de la CSE révèlent que ce facteur a un impact modeste sur la fréquence de so. En effet, qu'elle soit exprimée en pourcentage ou en poids relatif, la différence de fréquence entre les locuteurs de la classe haute et ceux des deux autres classes est faible. De plus, il est remarquable que les locuteurs de la classe haute ne manifestent pas une tendance marquée à éviter so (le poids relatif trouvé pour ces locuteurs étant de 42). On a vu ci-dessus que Mougeon, Nadasdi et Rehner (Reference Mougeon, Nadasdi, Rehner, Martineau, Mougeon, Nadasdi and Tremblay2009) sont arrivés à un résultat similaire dans leur analyse du corpus de Pembroke 2005, où les locuteurs des CSE haute et intermédiaire emploient so plus souvent que ceux de la CSE basse. Enfin, on voit que, tout comme la CSE, le facteur sexe exerce une influence peu marquée sur la fréquence de so, qui se traduit par un emploi un peu plus fréquent de ce connecteur par les hommes que par les femmes. On constate donc qu’à Welland, l’évolution de so est à l'inverse de celle de (ça) fait (que). En effet, la marque sociale de so est faible, l'association avec le sexe est encore plus faible et la progression chez les jeunes locuteurs est nette. On assiste donc à la diffusion d'une nouvelle forme vernaculaire à Welland.
Influence des facteurs extra-linguistiques sur so dans le corpus de Welland

Dans la section suivante, nous allons approfondir l'analyse des changements en cours dans les deux communautés en examinant l'influence combinée des facteurs âge, CSE et bilinguisme à Welland, et âge, CSE et sexe à Montréal. Nous pourrons de la sorte identifier les groupes de locuteurs qui sont à l'avant-garde des changements.
5.4 Zoom sur le changement
5.4.1 Le changement à Welland
On a vu plus haut que le parler des jeunes locuteurs se distingue de celui des vieilles générations par une augmentation de l'emploi des formes so et donc, et une diminution des formes alors et (ça) fait (que). On a vu aussi que la fréquence de chacune de ces formes est influencée par le bilinguisme et la CSE. Un examen de l'influence combinée de l’âge, du bilinguisme et de la CSE est donc susceptible d'identifier les sous-groupes de locuteurs qui sont à la pointe de la montée de so et de donc et, inversement, ceux qui ne participent pas ou participent peu à ces changements et manifestent un haut niveau de conservation des connecteurs (ça) fait (que) ou alors. Les tableaux 9 et 10 fournissent les résultats préliminaires d'un tel examen. Étant donné que la présente étude ne repose que sur un échantillon de 34 locuteurs dans le croisement des facteurs âge, bilinguisme et CSE, nous avons dû effectuer des regroupements. Parmi les locuteurs âgés, nous avons regroupé les CSE intermédiaire et basse, et nous avons regroupé les bilingues anglo-dominants avec les bilingues équilibrés. Parmi les jeunes locuteurs, nous avons regroupé les bilingues équilibrés et les bilingues anglo-dominants. Après ces regroupements, il demeure possible de distinguer quatre groupes parmi les locuteurs âgés (tableau 9) et deux groupes parmi les jeunes locuteurs (tableau 10).
Fréquence de l'emploi des quatre connecteurs par les locuteurs âgés selon le bilinguisme et la classe sociale dans le corpus de Welland

Fréquence de l'emploi des quatre connecteurs par les jeunes locuteurs selon la CSE dans le corpus de Welland

Comme le montre le tableau 9, parmi les locuteurs âgés, les locuteurs franco-dominants de la classe haute et locuteurs bilingues de cette même classe font un usage remarquablement similaire des quatre formes: absence totale (ou quasi-totale) de so, emploi modeste de (ça) fait (que), emploi massif de alors et emploi presque nul de donc. Le comportement de ces locuteurs est similaire à celui qu'a constaté Dessureault-Dober (Reference Dessureault-Dober1974) parmi les locuteurs des couches sociales élevées à Montréal au début des années 1970. Les deux autres groupes de locuteurs âgés (tous les deux des catégories intermédiaire ou basse) présentent plusieurs points communs dans leur usage de trois des formes: emploi modeste de alors, fréquent de (ça) fait (que) et quasiment nul de donc. L'emploi fréquent de (ça) fait (que) par ces deux groupes de locuteurs est conforme à leur position sur l’échelle sociale. Cependant, les deux groupes se distinguent l'un de l'autre dans leur usage de so. Dans le parler des locuteurs franco-dominants, cette forme est marginale, mais, dans celui des bilingues, elle est aussi fréquente que (ça) fait (que). On constate donc que parmi les locuteurs âgés bilingues, so était déjà nettement en phase d'ascension. Le bilinguisme avancé de ces locuteurs explique peut-être le remplacement partiel dans leur parler de la forme vernaculaire traditionnelle par une nouvelle concurrente, qui serait plus conforme à leur identité linguistique.
Le tableau 10 montre que parmi les jeunes (tous des locuteurs bilingues), ceux de la CSE haute font un usage remarquablement élevé de la forme so (50%), ce qui tranche fortement avec l'usage nul ou marginal de cette forme par les locuteurs âgés de la même classe. Ce contraste conforte l'hypothèse d'une mutation dans la valeur sociale distinctive de cette forme avec le passage du temps. À l'idéologie du rejet de cet emprunt à l'anglais par les locuteurs âgés de la CSE haute a succédé celle de la neutralisation sociale, voire de la valorisation, de cet emprunt parmi les jeunes locuteurs de cette même classe, qui sont tous des bilingues équilibrés ou anglo-dominants. Sans perdre son caractère non standard, la forme so a gagné en valeur par le biais du prestige latent qu'elle porte au sein de la communauté franco-ontarienne, qui tend à valoriser le bilinguisme. On remarque aussi, parmi les deux groupes de jeunes locuteurs, une nette tendance à la standardisation, qui se traduit, dans le cas des locuteurs de la classe haute, par l'emploi fréquent de donc et, dans celui des locuteurs de la classe intermédiaire, par l'emploi fréquent de alors. L'association de donc avec les locuteurs de la CSE haute et celle d’alors avec ceux de la CSE intermédiaire reflèterait le fait qu’à Welland, donc revêt toujours un prestige plus élevé qu’alors. À l'appui de cette hypothèse, on peut signaler que, dans le corpus d'enseignants franco-ontariens enregistrés en salle de classe de Mougeon Nadasdi et Rehner, la fréquence de donc l'emporte largement sur celle d’alors.
5.4.2 Le changement à Montréal
À Montréal, il semble y avoir eu une reconfiguration de la variation sociolinguistique. Dans les années soixante-dix, la forme donc était marginale laissant pratiquement toute la place à une compétition entre (ça) fait (que) et alors. La forme vernaculaire (ça) fait (que) était associée au bas de l’échelle sociale et aux jeunes, laissant présager un changement en cours sur la base du temps apparent. En 1984, l’étude d'un suivi de cohorte avait cependant démontré que la forme alors était plutôt associée à un phénomène de gradation d’âge. Dans l'analyse des données présentées ci-dessus, on remarque que la forme alors a connu un déclin important. En contrepartie, la forme donc a augmenté en fréquence. Les formes alors et donc partagent certains points communs et sont en concurrence. En effet, on a observé un conditionnement similaire en ce qui a trait à l’âge et à la CSE : les deux formes sont favorisées par les CSE élevées et les locuteurs plus âgés. Par ailleurs, on sait que dans les études antérieures, les deux formes étaient associées à la formalité. Bien que nous n'ayons pas encore pu tester l'effet de la formalité pour les données récentes, la ressemblance dans le conditionnement des formes alors et donc nous amène à formuler une hypothèse de substitution des deux formes. En effet, comme elles jouent un rôle similaire sur le plan sociolinguistique, elles pourraient, sous réserve d’études plus poussées, avoir une distribution stylistique similaire. Ceci ne serait pas incompatible avec un phénomène de gradation d’âge où les formes associées à la formalité et au haut de l’échelle sociale se développent au cours de la vie. La forme donc, négligeable dans les études précédentes, remplacerait alors comme nouvelle forme standard. Le remplacement de alors par donc est particulièrement évident chez les locuteurs de moins de 45 ans qui n'utilisent alors que dans 1% des cas. Toutefois, pour vérifier si on a bel et bien affaire à un phénomène de substitution d'une forme standard à une autre au fil du temps associé à un phénomène de gradation d’âge, il nous faudrait une étude longitudinale, un objectif qui dépasse ceux que nous nous sommes fixés dans la présente étude.
D'autre part, on remarque que (ça) fait (que) a continué sa progression et que les femmes sont maintenant à la tête du changement. La forme marque encore la catégorie socio-professionnelle mais de façon moins nette qu'auparavant. La figure 2 présente les résultats d'un croisement des groupes de facteurs âge, sexe et CSE dans l'usage de la forme (ça) fait (que). Cette figure révèle des dichotomies importantes entre les locuteurs âgés et les plus jeunes.
Fréquence d'usage de (ça) fait (que) selon l’âge, la CSE et le sexe dans le corpus de Montréal

Parmi les locuteurs de 45 ans et plus, on observe que, chez les femmes, la différence sociale associée à (ça) fait (que) s'avère plus importante que chez les hommes. En effet, chez les femmes, le taux de la forme vernaculaire (ça) fait (que) augmente de manière régulière selon la CSE : 35% dans la CSE haute, 51% dans la CSE intermédiaire et 87% dans la CSE basse. Cette stratification sociale est beaucoup moins présente chez les hommes: les locuteurs de la CSE haute utilisent la forme stigmatisée à des taux supérieurs (65%) à ceux observés pour la CSE intermédiaire (49%). Pour les hommes de la CSE haute, l'utilisation de la forme plus stigmatisée tiendrait au prestige latent de masculinité attaché à cette dernière de par son association avec les locuteurs de la CSE basse (Trudgill, Reference Trudgill1972). À l'opposé, on constate aussi que les femmes de la CSE haute utilisent moins (ça) fait (que) que les hommes de la même catégorie sociale.
La situation est très différente chez les locuteurs de moins de 45 ans. En effet, les jeunes femmes sont celles qui utilisent le plus la forme (ça) fait (que). L'effet de CSE observé chez les femmes de 45 ans et plus disparaît complètement chez les plus jeunes. La neutralisation sociale de la forme vernaculaire parmi ces jeunes locutrices n'est pas sans rappeler le phénomène observé pour so chez les jeunes locuteurs de Welland. Ces données confirment la tendance des femmes à être à l'avant-garde des changements en cours. En effet, selon Labov (Reference Labov2001: 293), ‘in linguistic change from below, women use higher frequencies of innovative forms than men do’. En revanche, on voit un effet de la CSE apparaître chez les hommes de moins de 45 ans, alors qu'il était absent chez les hommes plus âgés. En raison de sa forte utilisation chez les femmes de moins de 45 ans, la forme (ça) fait (que) est dépouillée de ses connotations de masculinité. Privée de ce prestige latent, cette forme n'est plus favorisée par les hommes de moins de 45 ans de la CSE haute, qui lui préfèrent la forme donc (alors étant marginal dans ce groupe d’âge).
6 CONCLUSION
Notre étude en temps apparent avait pour but de vérifier si la comparaison de deux corpus recueillis de 2011 à 2015 à Welland et Montréal révélerait un degré de parenté sociolinguistique comparable à celui observé par Mougeon et al. (Reference Mougeon, Hallion Bres, Bigot and Papen2016) dans les corpus recueillis dans les années 1970. Les résultats relatifs à la fréquence globale des formes montrent une réorganisation de la variation dans les deux communautés. À Welland, la montée de la forme so a provoqué l'affaiblissement de la forme (ça) fait (que) et contribué à une restructuration de la variation. À Montréal, où la forme so est absente, un changement a également eu lieu, mais dans une direction différente puisque (ça) fait (que) est la forme qui connaît la progression la plus forte entre les deux époques.
Pour ce qui est de l'influence des facteurs linguistiques, la comparaison entre les deux corpus révèle qu’à Welland, la fonction exercée par les connecteurs a une influence nettement plus marquée qu’à Montréal. À Welland, on constate que le connecteur so est associé à la fonction discursive, alors que (ça) fait (que) et alors sont associés à la fonction grammaticale. Ce résultat suggère que les emplois discursifs de so ont pu être une porte d'entrée pour ce connecteur. Par contrecoup, il y aurait eu un renforcement de l'association des deux concurrents principaux de so avec la fonction grammaticale. À Montréal, que ce soit dans les anciens ou le nouveau corpus, la fonction n'a pas d'effet sur le choix des formes.
En ce qui a trait aux contraintes extra-linguistiques, on note que dans les deux communautés, donc est associé au prestige et à la norme standard. À Welland, cela se remarque en particulier chez les jeunes qui sont exposés davantage à la langue standard par le biais de l’école, alors qu’à Montréal, ce sont plutôt les hommes âgés de plus de 45 ans des CSE haute et intermédiaire qui favorisent cette forme. Quant à alors, son statut de forme prestigieuse se maintient à Welland, tandis que cette forme décline à Montréal. Enfin, la forme (ça) fait (que) est associée dans les deux communautés aux locuteurs des CSE intermédiaire et basse, bien que cette association soit beaucoup plus forte à Welland qu’à Montréal.
L'analyse de l'effet combiné des facteurs âge, CSE, sexe et bilinguisme révèle aussi des différences importantes entre le parler des jeunes et celui des locuteurs âgés qui jettent un éclairage supplémentaire sur cette tendance générale. À Welland, le parler des locuteurs franco-dominants âgés des CSE haute et intermédiaire reste relativement proche de celui des locuteurs âgés de Montréal des mêmes classes sociales: alors l'emporte sur (ça) fait (que), et donc et so sont marginaux. Cependant, parmi les locuteurs âgés de la classe basse, on observe l’émergence d'une tendance à la divergence qui se traduit par l'augmentation de so au détriment de (ça) fait (que). Par contraste, dans le parler des jeunes locuteurs, la tendance à la divergence s'est considérablement intensifiée: so l'emporte nettement sur (ça) fait (que) et il est maintenant largement diffusé parmi les locuteurs des classes haute et intermédiaire. On assiste donc à une mutation de la marque sociale de ce connecteur. Celui-ci n'est plus un indicateur d'appartenance socio-économique et il est porteur d'une nouvelle valeur identitaire qui renvoie à la fois à une opposition entre les générations âgées et les jeunes générations, entre les locuteurs hautement bilingues et les locuteurs peu bilingues et probablement aussi entre les locuteurs nés à Welland et les locuteurs nés en dehors de Welland (notamment au Québec). C'est donc dans un passé relativement récent que le français parlé à Welland a manifesté une évolution divergente marquée.
À Montréal, l'expansion de la forme (ça) fait (que) révèle un changement complexe. Alors que, chez les locuteurs âgés, la forme est associée à la masculinité et, chez les femmes, à la stratification sociale, cette forme perd son statut de marqueur sociolinguistique et devient une forme neutre chez les jeunes femmes. Enfin, à Montréal, d'une part, donc semble en bonne voie de remplacer alors comme forme associée au prestige apparent et, d'autre part, (ça) fait (que) se propagerait dans la communauté, en particulier chez les jeunes femmes pour qui cette forme perd sa connotation sociale.
Somme toute, notre analyse en temps apparent a révélé des changements importants en comparaison avec la situation décrite dans les études antérieures. La vigueur de so à Welland et l'extension de (ça) fait (que) à Montréal indiquent que les formes vernaculaires continuent à jouer un rôle important dans la dynamique sociolinguistique. À Welland, cette restructuration de la variation sociolinguistique des marqueurs de conséquence s'inscrit dans le contexte plus général des modifications du statut du français en situation minoritaire. La montée de so y illustre bien comment l’émergence d'une forme vernaculaire empruntée à l'anglais peut véhiculer une valeur identitaire à l’échelle communautaire. À Hochelaga-Maisonneuve, un quartier caractérisé par la mixité sociale, la réorganisation de la variation n'apparaît pas tributaire d'influences externes à la communauté. Au contraire, les variations observées s'inscrivent dans une dynamique de changement dont les sources sont apparentes dans les études antérieures.











