1. NORMES DANS LA FRANCOPHONIE DU NORD: DYNAMIQUES AUX ANTIPODES
Les études scrutant le rapport des Suisses romands, et plus généralement des Francophones du Nord, envers leurs variétés nationales apportent une nouvelle illustration de la variabilité des attitudes linguistiques. En effet, les résultats de recherches axées sur la variation du français, menées sur les mêmes terrains d'enquête et rapprochées dans le temps, divergent quant à la localisation de la norme de référence au sein de ces communautés.
D'une part, plusieurs études (pour la Suisse: Singy, Reference Singy1996, L'Eplattenier-Saugy, Reference L'Eplattenier-Saugy, Long and Preston1999; pour la Belgique: Lafontaine, Reference Lafontaine1991, Francard, Reference Francard1993; pour le Québec: D'Anglejan et Tucker, Reference D'Anglejan, Tucker, Shuy and Fasold1973, Maurais, Reference Maurais2008) montrent que les Francophones ont tendance à ne pas mettre sur un pied d'égalité leurs variétés nationales (suisse, belge, québécoise) et le français de France.Footnote 2 La vision hiérarchisante des usages linguistiques attribue aux Français une qualité de langue meilleure, tandis que les variétés nationales sont stigmatisées et dotées d'un faible prestige, ce qui les place en situation de subordination linguistique. Plus concrètement, ces recherches rendent compte d'un profil attitudinal qui correspond au modèle général suggéré par Ryan et al. (Reference Ryan, Giles, Sebastian, Ryan and Giles1982): la variété dominante est perçue plus favorablement sur la dimension relevant du statut social, tandis que la variété présentant un déficit de légitimité est décrite plus positivement sur les traits relatifs à la sociabilité. A ce propos, il faut souligner que, sur le terrain francophone, l'utilisation de techniques d'enquête différentes conduit à des résultats semblables. C'est ainsi que lorsque l'on soumet à l'évaluation un simple dénominatif de la variété, les enquêtés vaudois ont tendance à qualifier l'accent parisien comme le moins sympathique, bien que la France, et plus particulièrement Paris, soient tenus pour espace de référence par ces mêmes enquêtés (Singy, Reference Singy1996: 111). S'agissant de la technique du locuteur masqué, les résultats de Bayard et Jolivet (Reference Bayard and Jolivet1984: 155) montrent que si le prestige de la profession et l'intelligence attribués à des locuteurs sont inversement proportionnels à l'intensité de l'accent vaudois, la sympathie est, en revanche, perçue dans la voix des personnes présentant un accent vaudois marqué. Enfin, l'étude de L'Eplattenier-Saugy (Reference L'Eplattenier-Saugy, Long and Preston1999: 357), réalisée dans le cadre méthodologique de la dialectologie perceptive, fait apparaître que les Romands sont enclins à juger la variété parisienne d'une part comme plus correcte et d'autre part comme moins plaisante que les variétés locales du français.
Les travaux initiés par Moreau (Bouchard et al., Reference Bouchard, Harmegnies, Moreau, Prikhodkine, Singy and Bouchard2004; Moreau et al., Reference Moreau, Bouchard, Demartin, Gadet, Guerin, Harmegnies, Huet, Laroussi, Prikhodkine, Singy, Thiam and Tyne2007) font état, quant à eux, d'une dynamique normative dont la direction est opposée à celle mise au jour dans les recherches susmentionnées. En suscitant les attitudes des francophones à partir d'échantillons de parole produits par des locuteurs ancrés socialement,Footnote 3 les auteurs ont formulé un constat global, selon lequel le français de France ne bénéficie pas d'une position privilégiée sur le plan normatif dans les pays francophones du Nord, car il est fortement concurrencé par les variétés endogènes. C'est ainsi que lorsque l'on demande aux enquêtés d'évaluer les personnes qu'ils entendent sur plusieurs dimensions, ils tendent à noter leur variété endogène respective tout aussi bien, sinon mieux, que la variété exogène. Même si le rapport de forces n'est pas complètement renversé (seule la variété québécoise se distingue de manière significative de la variété du français de France) et que l'étendue du processus de valorisation n'est pas circonscrite, ces résultats démontrent l'existence de certains usages endogènes légitimés sur le marché linguistique officiel.Footnote 4
2. GÉNÉRAL ET SPÉCIFIQUE
Comment peut-on rendre compte des différences observées quant à la localisation de la norme de référence? L'hypothèse mettant en cause la technique utilisée doit être écartée: plusieurs études (par ex., Coupland et al., Reference Coupland, Williams, Garrett and Preston1999) montrent que la manière de présenter le stimulus – sous forme de concept ou d'échantillon de parole – ne produit pas de différences sensibles dans l'évaluation des faits linguistiques. Ce constat ne se vérifiant que lorsque les stimuli présentés à l'enquêté présentent un format semblable, il est possible d'avancer que les profils évaluatifs distincts s'expliquent par le degré de généralité de l'objet présenté aux enquêtés.
La décision concernant le format des stimuli – général ou spécifique – est de première importance pour un chercheur voulant que l'attitude qu'il mesure puisse prédire le comportement effectif. C'est ainsi que pour éviter des distorsions importantes entre attitudes et comportements, Ajzen et Fishbein (Reference Ajzen and Fishbein1980) recommandent que l'attitude investiguée corresponde au comportement à prédire notamment en ce qui concerne le niveau de spécificité de la cible (ou der stimulus). Cette recommandation est vérifiée dans plusieurs études (cf. Leyens et Yzerbyt, Reference Leyens and Yzerbyt1997: 100–108), qui tendent à montrer que la corrélation entre attitude et comportement effectif est d'autant plus positive que la question posée comporte le format spécifique des stimuli. En quoi l'usage de concepts généraux peut-il nuire à la validité des résultats? Outre l'impossibilité d'observer directement des concepts généraux (par ex., ‘la façon de parler’) au niveau des comportements effectifs, la validité des données attitudinales produites à partir de concepts non spécifiés peut être négativement influencée par le processus cognitif de la formulation de la réponse à ces stimuli. Considérant que ces derniers subsument un certain nombre de traits concrets, les concepts généraux sont, de fait, polysémiques et multidimensionnels. Cela est susceptible d'avoir une incidence négative sur la fidélité de la mesure, du moment que les stimuli généraux activent chez des individus différents des informations elles-mêmes différentes, celles-ci pouvant être indépendantes ou mutuellement exclusives (Lorenzi-Cioldi, Reference Lorenzi-Cioldi1997: 126). Mais on peut tout aussi bien supposer que le conditionnement social, intervenant dans l'organisation sémantique des catégories, est susceptible de rendre certains traits plus saillants que d'autres. C'est ce qui ressort, par exemple, des résultats d'une étude centrée sur la variabilité sémantique des termes relatifs à la prévention VIH/sida (Singy et al., Reference Singy, Bourquin, Prikhodkine, Schaffter and Spencer2006: 43–44). Lorsque, dans une question ouverte, on a demandé aux enquêtés d'expliquer la signification du mot ‘pénétration’, le trait ‘pénétration vaginale’ a été spontanément évoqué par près de la totalité des répondants, tandis que seul un tiers d'informateurs ont cité le trait ‘pénétration anale’. Il est intéressant de rapporter encore le fait suivant: les deux tiers restants de l'échantillon ont néanmoins rattaché la sodomie à la catégorie ‘pénétration’ en réponse à une question fermée, tout en soulignant que ce trait ne venait pas immédiatement à l'esprit. Cet exemple vérifie le bien-fondé d'une conception hiérarchisée de l'organisation du sens: bien qu'il inclue les deux traits sémantiques (‘pénétration vaginale’ et ‘pénétration anale’), le concept général ‘pénétration’ est prioritairement défini par un seul élément spécifique (‘pénétration vaginale’), dont la disponibilité peut être expliquée par des normes de comportement ancrées en dehors de la situation d'enquête.
Dans ces conditions, il est fondé d'admettre que, chez les sujets parlants, les concepts généraux tels l’accent ou la façon de parler activent, eux aussi, seulement une partie de traits spécifiques. Si l'on admet que ces traits sont associés à des caractéristiques stéréotypées – comme l'ancrage rural, par exemple – souvent attribuées aux concepts généraux susmentionnées (Moreau et al., Reference Moreau, Brichard and Dupal1999; Singy et al., Reference Singy, Mottaz Baran, Amstalden, Prikhodkine and Jufer2004), ces derniers devraient rendre saillantes essentiellement des traces dialectales.Footnote 5 Dès lors, les jugements portés sur ces concepts généraux ne sauraient être considérés comme inclusifs des évaluations de l'ensemble des éléments concrets. Pour pallier ce biais, nous avons entrepris d'investiguer la dynamique normative au travers des éléments linguistiques concrets qui forment la variété romande du français.
3. EXPLIQUER LA DYNAMIQUE NORMATIVE
Afin d'envisager une description de la dynamique normative au travers de traits concrets, il convient de redéfinir le cadre théorique. Nous inspirant de la théorie de l'identité sociale, qui décrit les procédés identitaires notamment comme étant non exclusifs (Tajfel, Reference Tajfel1981), nous pouvons dépasser une conception unifiante de la variété locale, qui suppose que l'emploi de tous les éléments composant l'idiome local soit régi, à des degrés divers, par la même norme. C'est le cas, par exemple, lorsque certains chercheurs (par ex., Paquot, Reference Paquot1988; Lafontaine, Reference Lafontaine1991) tentent de généraliser un modèle diglossique selon lequel les francophones de périphérie accepteraient la légitimité de la forme du français de France sur le marché linguistique officiel (cf. Bauvois, Reference Bauvois and Moreau1997) et compenseraient cette subordination par l'emploi du terme régional sur le marché restreint (dont les contours sont essentiellement circonscrits par le cercle familial et amical). Adopter ce point de vue signifie toutefois accepter le fait que le comportement des locuteurs est guidé par des normes différentes suivant le marché linguistique. Or, plusieurs études, y compris les susmentionnées, montrent que, du point de vue de leur signification sociale, les variantes endogènes ne représentent pas un corps homogène (De Pietro et Matthey, 1994; Prikhodkine, Reference Prikhodkine and Bouchard2004).Footnote 6
Ensuite, étant admis que les procédés identitaires peuvent varier d'un matériau linguistique à l'autre (Giles et al., Reference Giles, Bourhis, Taylor and Giles1977), il est fondé de supposer qu'un locuteur peut, dans le cadre du même marché linguistique, se positionner envers deux pôles normatifs – exogène et endogène – avec des éléments différents, appartenant pourtant à la même catégorie (ayant, par exemple, le trait régional pour caractéristique commune). Menée en Belgique, l'étude de Moreau et al. (Reference Moreau, Brichard and Dupal1999) apporte des éléments appuyant cette hypothèse: certains régionalismes y ont été évalués à la fois comme belges et incorrects, tandis que d'autres ont été relativement bien identifiés comme belges, sans pour autant être qualifiés d'incorrects. Cette recherche, de même que toutes celles – citées précédemment – qui mettent en évidence une hiérarchisation évaluative des items régionaux, permet d'avancer par ailleurs que la légitimité de certaines variantes endogènes ne peut être expliquée ni par leur statut de statalismeFootnote 7 ni par leur particularité sémantique (par ex., l'article de Francard (Reference Francard, Marley, Hintze and Parker1998) où l'on voit que la singularité sémantique peut assurer le maintien de certains régionalismes).
Dans ces conditions, il devient nécessaire de pouvoir expliquer pourquoi certaines variantes lexicales sont plus susceptibles que d'autres de servir de fondement à la norme endogène. Nous avançons l'hypothèse selon laquelle les locuteurs suisses romands n'investissent de sens positif que les ressources lexicales qui sont moins concernées par les dimensions de comparaison sur lesquelles porte la stigmatisation.Footnote 8 Certains éléments socio-historiques permettent d'envisager un tel cas de figure. En effet, jusqu'à très récemment, l'assimilation linguistique était la tendance dominante dans les limites de la Romandie actuelle.Footnote 9 Si l'adhésion au modèle culturel français était accompagnée d'un discours puriste condamnant, à des degrés divers, des traces d'autonomie linguistique, la stigmatisation – au travers de l'école et des manuels de correction – s'est surtout focalisée sur des éléments linguistiques résultant du contact de langues, à savoir les variantes d'origine dialectale et germanique.Footnote 10 Aussi, dans les conditions d'une certaine émancipation attitudinale qui semble caractériser les dernières décennies (nous y reviendrons), la légitimation ne peut porter que sur d'autres traits lexicaux, ceux qu'il est plus facile de réévaluer positivement. En d'autres termes, les Suisses romands construisent leur autonomie linguistique au travers d'éléments relevant du français, à savoir des archaïsmes (i.e. les termes qui sont toujours en usage en Suisse romande mais plus dans le français de France dans sa version standardFootnote 11 ) et des innovations (i.e. les items qui résultent de la dynamique propre du français parlé en Romandie).
4. ÉLÉMENTS DE MÉTHODE
La Suisse romande, terrain de notre enquête, constitue un espace relativement homogène structuré par l'usage dominant du français. Elle se compose de quatre cantons officiellement monolingues (Genève, Jura, Neuchâtel et Vaud) et des parties francophones de trois cantons bilingues (Berne, Fribourg et Valais). En l'absence d'institutions politiques communes, la mise en place d'organismes visant à coordonner les efforts des cantons dans tel ou tel domaine (par ex., celui de l'éducation) peut traduire une perception de la Suisse romande comme une région autonome politico-culturellement, perception favorisée, selon Francard (Reference Francard2001: 44), par une nette domination du français sur son territoire. Sur le plan linguistique, un des aspects les plus importants du paysage actuel en Romandie concerne l'absence de contact du français avec les langues endogènes.Footnote 12 Cet état de fait clôt un long processus d'unification linguistique, qui a vu le nombre de locuteurs patoisants s'éroder relativement rapidement – essentiellement sous l'impulsion de l'instruction publique – à l'avantage du français. Outre les traces dialectales, le français parlé en Suisse romande est alimenté par trois autres sources: les germanismes, les archaïsmes et les innovations (cf. § 3). Le lexique fournit non seulement une typologie plus variée de ces sources que les autres niveaux linguistiques, en incluant des innovations, mais constitue également le plus grand réservoir de traits endogènes.
Les données que nous analysons dans cet article ont été récoltées au travers d'entretiens oraux individuels auprès de 100 individus, résidant dans les cantons de Vaud, Genève et Fribourg. Construit selon la technique des quotas, l'échantillon a été structuré par plusieurs variables sociodémographiques, dont l'âge et la catégorie socio-professionnelle.
Un corpus indicatif de quarante-cinq unités lexicales a été prélevé sur la base du Dictionnaire suisse romandFootnote 13 [DSR] (Thibault et Knecht, Reference Thibault and Knecht2004) selon les critères principaux suivants: l'aire de diffusion (les items devaient au moins être répertoriés dans l'ensemble des cantons qui représentent le terrain de notre rechercheFootnote 14 ); la fréquence (les termes ne devaient pas être étiquetés des mentions ‘rare’, ‘vieilli’ ou ‘tendant à vieillir’); le champ thématique (les référents des items ne devaient pas appartenir à des domaines d'activités spécifiques, à l'université ou à la viticulture, pour prendre un exemple); l'équivalence référentielle (les termes endogènes devaient présenter un référent commun avec leur équivalent du français de France). Suite au classement, les catégories de dialectalismes, de germanismes, d'archaïsmes et d'innovations romandes ont été distinguées en fonction des commentaires du DSR. Pour des raisons de faisabilité, le corpus ainsi obtenu a ensuite été subdivisée en deux sous-corpus (cf. l'annexe). Les éléments du premier corpus devaient apparaître dans les premières phases de l'entretien et faire office de base de comparaison pour les items du deuxième corpus. Compte tenu des limites temporelles nécessaires à une exécution optimale par le répondant des tâches liées aux termes du corpus I, la taille de celui-ci a été établie à dix-sept unités. Le corpus II comptait vingt-huit items qui ont tous servi de stimulus à la fin de l'entretien, où ils devaient être comparés aux items du corpus I. Cette répartition présentait un gain de temps considérable, tout en assurant une plus grande représentativité du lexique endogène.
Plusieurs approches – directe et indirecte – combinant diverses techniques ont été utilisées lors de l'entretien. Ainsi, si une grande partie de celui-ci était dévolue à une interview semi-directive, nous avons également fait usage d'une technique indirecte (test de disponibilité des variantes lexicales), d'une série d'échelles de différenciateurs sémantiques et d'une technique de catégorisation (appliquée à la fin de l'entretien au corpus II). Compte tenu des limites matérielles nous étant imparties ici, les résultats présentés ci-dessous n'illustreront qu'une partie des outils méthodologiques utilisés.Footnote 15
5. QUELQUES RÉSULTATS
5.1 Image de la variété locale du français
Lorsque l'on soumet aux informateurs un concept général sans autres détails ou exemples – soit ‘les mots du français local’ par opposition au français de France – il apparaît (cf. fig. 1) que leurs usagers sont dépeints comme des individus âgés évoluant dans un milieu rural et exerçant des métiers ne demandant pas un niveau de formation élevé, plus particulièrement des métiers agricolesFootnote 16 . Ces caractéristiques stéréotypées corroborent les données produites à partir d'autres stimuli, tels l'accent ou la façon de parler (Singy et al., Reference Singy, Mottaz Baran, Amstalden, Prikhodkine and Jufer2004: 51–81).
Utilisateurs privilégiés des ‘mots du français local’
Par ailleurs, il était demandé aux informateurs de désigner les traits lexicaux typiques du français local. Nonante-cinq individus ont cité un ou plusieurs éléments en lien avec cette question. Au total, cinquante-neuf items ont été répertoriés au terme de l'analyse. Quatre termes régionaux, mentionnés par au moins dix enquêtés, forment le hit-parade des unités perçues par les sujets parlants comme les plus typiques de l'idiome local: panosse (57), gouille (20), s'encoubler (17), cheni (10). Plus de quatre locuteurs sur cinq (81%) ont prononcé spontanément au moins une de ces unités. Enfin, lorsque l'on interroge l'origine de ces prototypes lexicaux, on s'aperçoit qu'ils sont, dans une large mesure, marqués par la dialectalité. Au vu de ces résultats, on peut penser que lorsqu'un locuteur répond à une question générale, il se base essentiellement sur des mots d'origine dialectale. Dans ces conditions, il devient difficile de prétendre que les réponses aux questions générales représentent l'attitude des locuteurs envers l'ensemble des mots romands, puisque, comme on l'a vu, ceux-ci comprennent tant des dialectalismes que des germanismes, des archaïsmes et des innovations.
5.2 Degré de ressemblance des mots concrets au stéréotype
Un autre indicateur devait nous permettre de mesurer la correspondance des éléments lexicaux concrets aux caractéristiques socio-spatiales véhiculées par le concept général. La consigne suivante était adressée aux informateurs pour chaque variante identifiée comme endogène: ‘Dans une autre recherche, certaines personnes interviewées ont qualifié l'accent local, entre autres choses, de terrien et de paysan. Dans quelle mesure est-ce que vous diriez que l'image du mot correspond à cette image de l'accent local?’. Les sujets parlants devaient situer oralement leur estimation sur une échelle de type Likert à quatre degrés: pas du tout, pas vraiment, plutôt bien et tout à fait.
Comme le montre la figure 2, le degré de ressemblance aux caractéristiques socio-spatiales du stéréotype tend à dépendre de l'origine du régionalisme. Ainsi, tout le haut du tableau (degré de ressemblance élevé) est occupé, d'une manière homogène, par les dialectalismes et les germanismes. L'ensemble des archaïsmes et des innovations suisses romandes occupent le bas du tableau, ne présentant, de la sorte, que très peu, voire aucune ressemblance avec l'objet partageant les caractéristiques du stéréotype.
Degré de ressemblance des variantes endogènes au stéréotype
La classification ascendante hiérarchique (méthode de Ward) livre un dendrogramme dont l'architecture semble corroborer les observations formulées précédemment (cf. fig. 3 Footnote 17 ). En effet, tous les éléments relevant des archaïsmes et des innovations sont regroupés, formant la première classe d'items. Deux autres classes, qui finissent par s'agréger, sont composées des germanismes et des dialectalismes. L'association entre l'origine des variantes endogènes et leur répartition dans les classes est confirmée par le test Chi2 (X2[6] = 21.250, p = .002, V de Cramer .791, coefficient de contingence .745).
Degré de ressemblance: classification automatique
La distribution est similaire pour ce qui est de la perception de la diffusion géographique de ces mots à l'échelle de la Suisse romande. Les dialectalismes et les germanismes sont essentiellement considérés comme employés seulement dans certains cantons. Mais si l'emploi des germanismes est principalement attribué aux cantons bilingues, les locuteurs tendent à inscrire l'emploi des variantes dialectales dans les limites de leur propre canton, quand bien même l'usage attesté de ces items caractérise au moins tous les cantons sous investigation et dépasse même les frontières de la Suisse romande.Footnote 18 Le fait que ces mots soient perçus comme utilisés surtout dans un milieu rural et sur une partie seulement du territoire romand rend d'autant moins probable leur légitimation. Plusieurs recherches menées sur d'autres terrains en Europe, par exemple en Grande Bretagne, montrent que les variétés perçues comme localisées sur un petit territoire sont moins bien évaluées que les variétés localisées sur une partie plus grande d'un pays ou encore que les variétés sans localisation précise (Bishop et al., Reference Bishop, Coupland and Garrett2005).
5.3 Pratiques déclarées
Les enquêtés étaient invités à indiquer, pour chaque variable lexicale, les termes qu'ils employaient (i.e. endogène ou exogène). Ainsi que le montre la figure 4,Footnote 19 l'ensemble des créations locales et des archaïsmes, à l'exception de l'item gâteau, bénéficient d'un usage exclusif de la part du plus grand nombre de répondants; une préférence dont les dialectalismes et les germanismes ne peuvent se prévaloir. En effet, jamais une unité relevant de ces catégories n'est avantagée par rapport à son équivalent du français de France. Enfin, il est à noter que le dialectalisme roiller et tous les germanismes sont rejetés par la majorité des répondants.Footnote 20
Pratiques déclarées des variables lexicales
La classification hiérarchique ascendante fait apparaître trois classes d'items (cf. fig. 5). La première est composée exclusivement des archaïsmes et des innovations. Le deuxième groupe ne comprend que deux unités – huitante et gâteau. Enfin, la troisième classe rassemble tous les dialectalismes et les germanismes. Le test Chi2 (X2[6] = 18.214, p = .006, V de Cramer .732, coefficient de contingence .719) indique la présence d'une association entre les catégories établies en fonction de l'origine diachronique des items lexicaux et les classes obtenues au travers de la classification automatique.
Pratiques déclarées: classification automatique
Etant associées aux caractéristiques stéréotypées, telles la ruralité et une diffusion spatiale limitée, les unités lexicales résultant d'un contact de langues, sont donc relativement peu disponibles dans l'usage déclaré des sujets parlants. Contrairement aux innovations et aux archaïsmes, le prestige ne semble pas, en effet, être du côté des variantes dialectales et germaniques: leur usage déclaré décroît au fur et à mesure que l'on s'élève dans la hiérarchie sociale. Peut-on pour autant avancer que ces items sont en déclin? Auer (Reference Auer, Delbecque, Van Der Auwera and Geeraerts2005), conceptualisant les rapports entre variétés standard et dialectes sur plusieurs terrains en Europe, note qu'après l'extinction du dialecte (ou langue endogène), les traces dialectales ayant la diffusion spatiale la plus limitée tendent à disparaître. Ce processus peut être graduel et aboutir à l'extinction complète des éléments spatialement très localisés, comme c'est le cas, par exemple, pour la plus grande partie du Danemark (cf. Kristiansen, Reference Kristiansen2009). Si nos résultats ne permettent pas de confirmer cette tendance pour les dialectalismes, ils indiquent un déclin progressif des variantes germaniques, ces dernières devenant plus rares dans les pratiques déclarées des plus jeunes.
5.4 Évaluation
5.4.1 Dimension prescriptive
Une des phases de l'entretien visait à obtenir une évaluation des variables du corpus I au travers de l'échelle des différenciateurs sémantiques. Les informateurs devaient noter les variantes de chaque paire lexicale sur plusieurs dimensions évaluatives à l'aide d'une échelle à quatre points (par ex., correct, plutôt correct, plutôt incorrect, incorrect). Les variantes endogène et exogène étaient situées dans le même cadre graphique, invitant les répondants à intégrer une perspective comparative.
S'agissant de la dimension prescriptive (cf. fig. 6 Footnote 21 ), on peut constater un traitement différencié de deux groupes de régionalismes. En effet, tous les éléments relevant des dialectalismes et des germanismes sont clairement perçus comme moins corrects que les variantes correspondantes du français de France, tandis que la majeure partie des innovations et des archaïsmes possèdent un statut compétitif; ils ne sont jugés ni plus, ni moins corrects que leurs équivalents exogènes. C'est l'élément septante qui est préféré à sa variante hexagonale soixante-dix sur cet attribut. L'item gâteau est le seul de ce type qui soit déprécié sur la dimension prescriptive.Footnote 22 Le Chi2 indique que la répartition des items en classes, dégagées par la classification automatique, tend à dépendre de leur origine (X2[9] = 23.092, p = .006, V de Cramer .673, coefficient de contingence .759).
Évaluation sur la dimension prescriptive du corpus I
L'examen des résultats attachés aux variables du corpus IIFootnote 23 fait également apparaître une évaluation relativement homogène des deux groupes d'items (cf. fig. 7). Suite à la classification automatique, le Chi2 indique la présence d'une association entre l'origine des variantes endogènes et leur répartition en clusters (X2[6] = 13.000, p = .043, V de Cramer .482, coefficient de contingence .563).
Évaluation sur la dimension prescriptive du corpus II
5.4.2 Dimension de sociabilité
La dimension prescriptive ne saurait être l'unique indicateur évaluatif investigué. On sait en effet (cf. Ryan et al., Reference Ryan, Giles, Sebastian, Ryan and Giles1982) que les attitudes linguistiques tendent à varier principalement sur deux axes: l'un a trait au statut social ou à la prescription, tandis que l'autre concerne les caractéristiques humaines ou la loyauté. Il est alors essentiel de savoir si les variantes endogènes qui bénéficient d'un certain prestige permettent en même temps, au travers de leur emploi, l'expression de loyauté envers le groupe. Aussi, les informateurs ont été invités à indiquer dans quelle mesure ils trouvaient les variantes lexicales de chaque paire chaleureuses ou froides.
L'analyse des résultats démontre une certaine homogénéité dans l'évaluation des items relevant des innovations et des archaïsmes. On le voit (cf. fig. 8), à l'exception du terme bancomat, toutes les variantes endogènes font preuve d'un capital de sympathie supérieur à celui de leurs concurrentes exogènes. Ce n'est pas le cas des dialectalismes: seuls trois termes – gouille, s'encoubler et cheni – sont jugés plus chaleureux que les variantes du français de France. Enfin, aucun germanisme ne peut se prévaloir d'un caractère attachant pour nos informateurs. Au contraire, ces derniers tendent à préférer la variante hexagonale blague à l'item witz sur l'attribut de sociabilité. Le Chi2, non significatif (X2[6] = 8.972, p = .175, V de Cramer .514, coefficient de contingence .588), indique que l'on ne peut admettre l'incidence de l'origine des variantes endogènes sur la distribution de celles-ci en classes.
Évaluation sur la dimension de sociabilité du corpus I
L'examen des données en lien avec le corpus II aboutit à des résultats relativement homogènes (cf. fig. 9). On observe, en effet, qu'aucun germanisme ne peut se prévaloir d'un capital de sympathie, un item – colonne (d'essence) – étant même déprécié sur l'attribut de la loyauté. En revanche, la plupart des dialectalismes et des innovations sont clairement perçus comme plus chaleureux que leurs équivalents du français de France. En outre, bien que tous les archaïsmes témoignent d'une attitude positive, seul l'item costume de bain présente une différence significative. Enfin, on ne note pas d'association entre l'origine diachronique des variantes endogènes et leur répartition en clusters, le Chi2 n'étant pas significatif (X2[6] = 8.868, p = .181, V de Cramer .398, coefficient de contingence .490).
Évaluation sur la dimension de sociabilité du corpus II
Le fait que nombre d'innovations et d'archaïsmes relevant des deux corpus témoignent ici d'une attitude positive constitue un résultat intéressant en regard de l'articulation de la dimension prescriptive et celle de la loyauté. En effet, l'interaction entre ces dimensions n'a pour l'heure été envisagée que dans le cadre du modèle diglossique, lorsque les traits régionaux sont perçus comme inférieurs quant à leur prestige mais supérieurs en ce qui concerne la valeur de sociabilité qu'ils véhiculent (cf. § 3). Celle-ci est alors interprétée en termes de stratégies de compensation en faveur des variantes non légitimes (cf. Francard, Reference Francard1993: 14–19) et se manifeste, sur le plan des pratiques, par l'usage des régionalismes sur le marché linguistique restreint. Si ce cas de figure semble se confirmer pour plusieurs dialectalismes, nos résultats mettent au jour un autre type d'interaction des dimensions évaluatives qui, déjà relevée par Ryan et al. (Reference Ryan, Giles, Sebastian, Ryan and Giles1982), se caractérise par une attitude positive exprimée par des locuteurs envers les innovations et les archaïsmes à la fois sur la dimension prescriptive et celle de la loyauté. A notre avis, l'intérêt de cette mise au jour consiste précisément en la démonstration que, sur le terrain suisse romand, la valeur symbolique, qui traduit un sentiment de loyauté envers le groupe, concerne tout un pan du lexique endogène possédant par ailleurs un certain prestige social et non plus seulement des items régionaux souffrant d'un déficit de légitimité.
6. CONCLUSION
Les différents résultats exposés sont convergents sur plusieurs points. Tout d'abord, ils indiquent clairement que, du moins pour ce qui est de la Suisse romande, les concepts généraux désignant une variété linguistique ne subsument qu'une partie des variantes lexicales, celles qui sont les plus concernées par le stéréotype négatif attaché à la variété locale du français, tandis que les variantes endogènes légitimées ne sont pas mobilisées par ces stimuli. Plus généralement, ce constat invite à poursuivre les études qui visent à identifier les paramètres de variabilité des attitudes linguistiques. Un des objectifs d'un tel programme serait de rendre les chercheurs attentifs, avec force éléments empiriques, à ce que toute étude dans le domaine des attitudes linguistiques, à l'instar de celles scrutant les pratiques linguistiques, ne saurait faire abstraction de la prise en compte des conditions de leur élicitation (cf. Preston, Reference Preston, Zeigler, Gilles and Scharloth2010).
Les résultats de cette étude invitent, par ailleurs, non seulement à dépasser une conception unifiante de la variété linguistique, qui exclut de fait la variation à l'intérieur de celle-ci, mais également à adopter une approche davantage explicative des rapports des individus à leur langue. Nous avons vu, en effet, que la situation sociolinguistique en Suisse romande est caractérisée par une double dynamique normative, qui peut s'expliquer par des raisons socio-historiques liées à l'implantation du français dans les limites de la Suisse romande. Dans le détail, on note que les locuteurs tendent à se départir des variantes dialectales et germaniques, tout en légitimant les archaïsmes et les innovations romandes.
La tendance à la valorisation de ces variantes endogènes se vérifie sur plusieurs indicateurs. C'est ainsi que les traits lexicaux endogènes relevant d'innovations et d'archaïsmes disputent la conformité à la norme prescriptive aux mots du français de France. En même temps, on note la préférence donnée à ces variantes endogènes dans les usages déclarés des locuteurs. Si une partie des répondants motivent l'usage exclusif de certains de ces termes par une volonté d'identification à la Suisse romande, nombreux sont ceux qui disent ne pas associer les variantes concurrentes du français de France au même référent ou qui évoquent la domination des termes endogènes dans les pratiques linguistiques des Romands. A cet égard, peut-on considérer les créations du français parlé en Suisse romande et les archaïsmes comme des ressources lexicales pour une autonomisation de la variété endogène? On sait en effet (par ex., Preston, Reference Preston1996) qu'une relative sécurité linguistique peut caractériser des locuteurs qui ressentent certaines formes comme étant largement répandues autour d'eux et que cette sécurité peut être mise à mal lorsqu'une origine non standard de ces formes est révélée. Or, les résultats de notre test d'identification démontrent que, d'une part, les innovations et les archaïsmes ne sont pas systématiquement moins bien identifiés comme romands que les dialectalismes et les germanismes (la reconnaissance des innovations augmente même au fur et à mesure que l'on s'élève dans la hiérarchie sociale) et, d'autre part, l'identification des unités lexicales comme endogènes n'a pas d'incidence négative sur leur évaluation, cette observation empirique réfutant par ailleurs l'hypothèse qui tendait à expliquer le maintien des marques régionales par leur caractère inconscient (par ex., Straka, Reference Straka1983: 37). Enfin, la légitimation des termes endogènes bénéficie d'un large consensus auprès de la population. Quelle que soit l'identité sociale des locuteurs, les archaïsmes et les innovations romandes jouissent, en effet, d'attitudes positives ainsi que d'un emploi déclaré soutenu.
Le pôle endogène légitime se formerait donc autour des traits qu'il est plus aisé de réévaluer positivement et qui sont davantage susceptibles de concurrencer, parce qu'ayant moins été objets de stigmatisation au cours de l'histoire (au travers de l'école et des manuels de correction), les variantes du français de France sur le double marché linguistique (cf. § 3). Admettre le fait que l'identité romande est exprimée linguistiquement par des ressources relevant du français et non pas d'éléments résultant du contact des langues appelle à se demander dans quelle mesure l'expression de l'identité locale au travers de formes structurellement proches des variantes du français de France peut relever d'une norme endogène et non pas d'une convergence, certes incomplète car maintenant des variantes distinctes (Auer, Reference Auer1998: 6), vers la norme exogène? Considérer ce phénomène en termes de convergence suppose que, d'une part, on accepte l'idée que la variation spatiale résulte principalement de l'influence des langues endogènes et que, d'autre part, les formes issues du français ne peuvent soutenir une norme qui est foncièrement endogène. Cependant, on sait qu'il ne faut pas surestimer l'impact des langues endogènes sur les variétés locales du français, car celles-ci ne prennent pas nécessairement leur source dans les patois, de même qu'elles ne sont pas constituées principalement par des traces dialectales (par ex., Gleißgen & Thibault, Reference Gleißgen, Thibault, Gleißgen and Thibault2005). A ce propos, rappelons qu'en Romandie le français n'est plus en contact avec les patois, presque entièrement disparus aujourd'hui (Maître et Matthey, Reference Maître, Matthey and Eloy2004), ce qui ne fait plus de ces parlers un réservoir dans lequel des locuteurs pourraient puiser de nouvelles formes. En revanche, le français parlé en Suisse romande, constituant depuis longtemps le seul idiome disponible sur le double marché linguistique, connaît une dynamique propre – créatrice d'un nouveau lexique – relativement soutenue (Manno, Reference Manno and Singy2002). Cette appropriation du français se confirme dans le rapport des locuteurs à une bonne partie de ces termes: il est empreint de sentiments d'affection et de loyauté, qui leur confèrent, de la sorte, une valeur symbolique.
Il reste cependant à savoir dans quelle mesure on peut observer des manifestations de la volonté de codifier les usages endogènes légitimés. Mattheier (Reference Mattheier, Mattheier and Radtke1997: 8) note en effet qu'il peut y avoir, grosso modo, deux types de réactions au processus d'émancipation: soit il peut être perçu comme une déviation condamnable, soit il peut donner lieu à des réformes et à la codification de nouveaux usages. L'absence de dictionnaire et de grammaire à portée normative permet à Pöll (Reference Pöll1998: 173–175) d'avancer que la Suisse romande ne saurait constituer un centre (existant parmi d'autres centres, dans une conception pluricentrique de la norme) qui définit ses propres normes. On ne peut pas, cependant, ne pas prendre en compte les efforts de codification visant à refléter les usages linguistiques endogènes tel la féminisation des noms de métier (cf. Dictionnaire féminin-masculin des professions, des titres et des fonctionsFootnote 24 (Collectif, 1991)) ou encore le texte définissant la politique linguistique de la Radio suisse romande (document interne, 2004), qui traduisent la volonté d'user d'une variété distincte de celle de France. Mais quelle que soit la tendance codificatrice, l'apport de notre contribution consiste à fournir des résultats empiriques mettant au jour la légitimité de tout un pan de variantes endogènes ainsi qu'un large accord des informateurs quant à leur acceptabilité.
En guise de conclusion, nous aimerions relever un certain nombre d'éléments qui pourraient expliquer cette tendance à l'appropriation par les Romands de l'idiome français après une période de convergence vers des usages linguistiques exogènes (cf. § 3). Parmi ces éléments, nous pouvons citer notamment les conséquences que pourrait avoir eues la Deuxième Guerre Mondiale sur l'influence et le prestige international de la France, le développement économique fulgurant de la Suisse, qui a hissé le niveau de vie des Confédérés jusqu'à un niveau supérieur à celui des Français, ou encore le rôle de l'organisation de la Francophonie, qui a eu pour effet une certaine prise de conscience de la diversité culturelle et linguistique des pays membres. Mais il semble également possible de situer l'explication de la légitimation des variantes endogènes dans le cadre d'un processus plus large, que Mattheier (Reference Mattheier, Mattheier and Radtke1997) appelle la déstandardisation des variétés standard en Europe, dans la deuxième moitié du XXe siècle essentiellement. Ce processus résulte d'un conflit entre le caractère conservateur et élitiste de la variété codifiée, qui évacue la variation spatiale et sociale, et la variabilité inhérente à tout idiome qui sert d'outil de communication à l'ensemble de la communauté. Ce conflit se manifeste notamment, selon les observations de Mattheier et des auteurs qu'il cite, par une remise en question non seulement du prestige de la variété codifiée et écrite mais aussi de sa conception en tant qu'ensemble linguistique homogène. Fairclough (Reference Fairclough1992) appelle ce processus ‘démocratisation’, qui, prenant source dans les transformations sociales de l'après-guerre, se caractérise notamment par une certaine informalisation du discours, une plus grande visibilité de variétés non standard et une tolérance accrue envers le phénomène de la variation. Cette tolérance peut être accompagnée d'une nouvelle créativité et d'un élargissement du diapason de la variation linguistique (par ex., Androutsopoulos, Reference Androutsopoulos2000), dont certains éléments peuvent devenir socialement acceptables et partagés par l'ensemble de la communauté (cf. Mattheier, Reference Mattheier, Mattheier and Radtke1997; Deumert & Vandenbussche, Reference Deumert and Vandenbussche2003). C'est ce que semblent indiquer nos résultats: le fait que les variantes légitimées soient constituées en grande partie des termes dont l'origine est imputable à la dynamique propre du français parlé en Suisse romande (i.e. les innovations) semble traduire une attitude positive des Romands envers la créativité lexicale ainsi que le potentiel de ces créations lexicales de servir de ressources adéquates pour une autonomisation de la variété nationale.
ANNEXE
Corpus I
Corpus II