1. INTRODUCTION
Les tournures en C'est Adj comme N (C'est pas bête(,) comme idée) ont été décrites par Lambrecht (Reference Lambrecht, Vilkuna and Shore1993, Reference Lambrecht, Galloway and Simons1995, Reference Lambrecht, Friedman and Östman2004) comme un cas particulier de détachement (ou de dislocation) à droite, dans lequel le segment en comme N correspond à un thème post-posé, un anti-topique selon la terminologie de l'auteur. Il s'agirait d'une construction (au sens de la Grammaire de Construction) spécifique de l'oral, différant des cas de « dislocation du sujet » (C'est pas bête, cette idée) en ce que le segment en comme N ne peut pas être considéré comme la simple instanciation lexicale d'un argument du verbe, et qu'il n'est pas à proprement parler lié au pronom sujet par une relation cataphorique. En outre, le segment en comme N n'est pas référentiel, et ressemble à un prédicat plutôt qu'à un argument. Enfin, comme n'aurait pas de valeur sémantique spécifique, et les phrases de forme C'est Adj comme N (C'est intéressant, comme livre) seraient « sémantiquement équivalentes » à celles en C'est un N Adj (C'est un livre intéressant) quand ces dernières permettent de répondre à une question du type Qu'est-ce que tu penses de ce livre? (Lambrecht, Reference Lambrecht, Vilkuna and Shore1993: 142–143). Pour sa part, Nølke Reference Nølke, Forsgreen, Jonasson and Kronning1998 analyse les constructions en comme N (C'est très difficile comme question) comme des « variantes » (Ibid.: 391) de dislocations du sujet (C'est renversant, cette idée de papa).
Ces constructions existent également à l'écrit, comme en attestent les exemples (plus d'une centaine) relevés dans la base textuelle Frantext.Footnote 3 Il s'agit en fait de structures à trois termes, dans la mesure où le pronom démonstratif représente un segment du co-texte, majoritairement du co-texte antérieur. Cet élément peut d'ailleurs apparaître sous la forme d'un SN dans la même phrase que la tournure en c'est Adj comme N:
(1) a. Comme mélodrame, Hamlet, c'est un chef-d'œuvre. (Alain-Fournier, Correspondance avec Jacques Rivière)
b. On vient là pour jouer un peu au foot parce que les Buttes, c'est pas mal comme jardin, mais alors c'est plein de pentes et quand on shoote trop fort, faut courir. (Cauvin, Monsieur Papa)
Dans ce cas, le SN peut être postposé à c'est Adj:
(2) a. C'était plutôt court, comme phrase, ce ‘oh'! (Malet, Sueur aux tripes)
b. A jeun, il est possible comme maton, le Malouin, affable même, si on lui parle du pays, [. . .] (Boudard, La cerise)
Ces exemples montrent en outre que l'analyse de comme N comme un thème postposé (ou comme une « variante » de dislocation du sujet) pose problème. Bien qu'un segment en comme N puisse apparaître dans d'autres contextes,Footnote 4 je m'intéresserai ici au seul cas dans lequel il est associé à une prédication évaluative en être Adj, ou, plus marginalement, en être Adv:
(3) a. C'est bien comme endroit [. . .] (Cauvin, Monsieur Papa)
b. Comme hors-d'œuvre, ça n'est pas mal [. . .] (Giraud, La coupure)
Qu'il soit adjectival ou adverbial, le syntagme est évaluatif, au sens de Kerbrat-Orecchioni Reference Kerbrat-Orecchioni1980.Footnote 5
Dans la suite de cette étude, je me pencherai sur le rôle du pronom démonstratif C’, très majoritaire lorsque l'antécédent dénote de l'inanimé. Puis, je décrirai les spécificités de comme dans cet emploi. Enfin, j'étudierai la construction dans son ensemble, et je montrerai que l'analyse proposée Lambrecht constitue un cas particulier lié à la situation de communication.
2. LE ROLE DE C’
Les caractéristiques de ça/ c’ en opposition à celles du pronom personnel Il(s)/ Elle(s) ont été abondamment décritesFootnote 6. Sur le plan morpho-syntaxique, l'emploi du pronom personnel s'accompagne d'une variation en genre et en nombre aussi bien du pronom lui-même que de l'adjectif attribut, la copule variant en nombre:
(4) a. Il est fou, cet Allemand! (Rambaud, La bataille)
b. [. . .] mais elle est jolie, sa promise, à celui-là! (Rambaud, La bataille)
c. Elles sont chouettes, les bonnes-sœurs! (Aventin, Le cœur en poche)
tandis que le pronom démonstratif est neutre, la copule étant nécessairement au singulier, et l'adjectif au masculin singulier:
(5) a. C'est beau, la France, hein? (Kristeva, Les samourais)
b. C'est mignon ces petites bêtes (Séguin, L'arme à gauche)
Il en résulte que, dans les dislocations du sujet, le pronom personnel est un véritable substitut de son antécédent, avec lequel il entretient une relation de coréférence totale, ce qui n'est pas le cas du pronom démonstratif. Le choix du pronom (personnel ou démonstratif) est en outre régi par de nombreuses contraintes, relatives tant aux caractéristiques de l'antécédent qu'au type de prédication utilisée (être Adj/ N ou être un N).Footnote 7
2.1. Il/ Elle est Adj comme N
L'emploi du pronom personnel apparaît très majoritairement avec un antécédent animé, et sporadiquement avec un antécédent inanimé.
2.1.1. L'antécédent est animé
Quand l'énoncé réfère à un (ou des) animé(s) clairement identifié(s), le sujet syntaxique est nécessairement réalisé sous la forme d'un pronom personnelFootnote 8:
(6) Mon préféré, c'est Athos parce qu'il est froid comme mec. (Cauvin, Monsieur Papa)
La substitution du pronom démonstratif au pronom de troisième personne engendre des énoncés peu acceptables:
(6′) * Mon préféré, c'est Athos, parce que c'est froid comme mec.
ce qui ne diffère guère des cas de dislocations du sujet (cf. Athos, il est froid vs * Athos, c'est froid).
L'emploi du pronom ce est possible dans un énoncé à valeur génériqueFootnote 9:
(7) Les Anglais, c'est drôle quand même comme dégaine, c'est mi-curé, mi-garçonnet . . . (Céline, Mort à crédit)
avec un emploi autonymique du Npr:
(8) Eléonore, c'est chouette comme prénom.
si le Npr désigne non pas un humain, mais un inanimé auquel a été donné son nom:
(9) (Fénelon + Henri IV), c'est sérieux comme lycée.
ou encore si le Npr correspond non pas au nom d'un personnage, mais au titre d'une œuvre (Cf. supra (1a)).
2.1.2. L'antécédent est inanimé
Dans quelques rares exemples, le pronom Il/ Elle est utilisé en reprise d'un antécédent inanimé:
(11) Le fruit de l'arbre à pain n'est jamais mangé cru, sauf par les cochons; [. . .]. Comme légume il est excellent, mais ce n'est qu'un succédané assez médiocre du pain anglais. (Page, Les derniers peuples primitifs)
(12) a. Mon père, son revolver à lui, c'était un modèle d'ordonnance, il le cachait dans sa table de nuit. Il était énorme comme calibre. (Céline, Mort à crédit)
b. Pourtant comme camelote, notre stock en boutique, il était devenu tartouze, mince et navrant . . . (Céline, Mort à crédit)
En (11), l'emploi du pronom démonstratif serait possible, et l'utilisation du pronom personnel s'explique par des raisons discursives: la phrase intervient au terme d'une longue description des différentes façons d'accommoder le fruit de l'arbre à pain, nommé une seule fois en début de paragraphe, et relayé ensuite par le pronom personnel. Il s'agit donc d'un développement à partir d'un thème unique, ce que manifeste l'emploi de il dans la phrase de clôture. En (12), le pronom personnel anaphorise un référent spécifique avec lequel il entretient une relation de coréférence totale.
2.2. C'est Adj comme N
Quand la construction dénote de l'inanimé, le pronom démonstratif est très majoritairement utilisé. Plusieurs cas de figure peuvent être distingués, selon le type d'éléments que représente c’.
2.2.1. Le SN antécédent reçoit une interprétation générique
Cette situation est assez peu représentée dans le corpus:
(12) Comme système, les vénériens, c'était ingénieux. (Céline, Mort à crédit)
L'acceptabilité d'un SN générique ‘le + N comptable’ couplé à un pronom démonstratif est diversement appréciée. Furukawa Reference Furukawa1989 admet ces constructions, tandis que Carlier Reference Carlier1996 les rejette. La présence d'un segment en comme N les rend parfaitement acceptables:
(13) Le doberman, c'est agressif comme (chien + bestiole).
A cette nuance près, la présence d'un segment en comme N ne modifie en rien les conditions dans lesquelles c’ est susceptible d'anaphoriser un SN générique.
2.2.2. Le SN antécédent reçoit une interprétation spécifique
Ce cas de figure apparaît également assez peu dans le corpus:
(14) C'était pénible comme décor leur réfectoire au rez-de-chausée. (Céline, Mort à crédit)
L'interprétation spécifique du SN antécédent est corrélée au type de déterminant utilisé (possessif ou démonstratif). L'antécédent étant clairement identifié, il serait possible d'utiliser le pronom personnel (Il est (pénible + désagréable) comme décor leur réfectoire).
2.2.3. L'antécédent correspond à une ou plusieurs propositions antérieures
Il s'agit de la situation de loin la plus fréquente dans le corpus. Deux cas doivent être distingués: soit c’ représente le contenu d'une ou plusieurs proposition(s) antérieures:
(15) a. – Oui, remarqua Dominck, mais c'est un ivrogne notable, et ce n'est pas très bon comme publicité. (Clavel, La maison des autres)
b. On a eu deux fenêtres de cassées dans la même semaine. . . D'autres péquenots en bicyclette qui passaient exprès en trombe. . . Ils nous lapidaient de plus en plus. . . Ils se planquaient, ils revenaient encore. . . Ça devenait infect comme rancune. . . (Céline, Mort à crédit)
soit c’ correspond à une information inférée du co-texte antérieur, sans pour autant correspondre au contenu propositionnel stricto sensu:
(16) Il allume une Gitane, c'est fort comme odeur. (Cauvin, Monsieur Papa)
Avec un antécédent propositionnel, l'emploi du pronom démonstratif est obligatoire.
2.2.4. Il n'y pas d'antécédent linguistique
Reste une dernière situation, spécifique du discours, dans laquelle c’ réfère à un élément extralinguistique présent dans la situation d'énonciation:
(17) a. (En buvant du champagne) C'est bon comme champagne.
b. Olivier y monta par l'escalier tournant, pénétra dans la chambre désignée par la tante, posa son squarmouth et son sac de camping sur le sol et regarda son minuscule logis avec satisfaction. [. . .]
– C'est plutôt chouette comme piaules, dit Olivier.
(Sabatier, Les fillettes chantantes)
Il n'est d'ailleurs pas nécessaire que le référent corresponde à un objet matériel:
(18) – C'est complètement raté comme Noël [. . .] (Brisac, Week end de chasse à la mère)
En l'absence d'antécédent linguistique clairement identifié, la désignation par c’ d'un référent extralinguistique inanimé paraît plus naturelle. Dans le cas d'un référent extralinguistique humain, l'emploi du pronom personnel s'impose (Il est pas mal comme mec).
3. LE ROLE DE COMME
Deux types de relations peuvent être établis entre le N à droite de comme et l'antécédent de c’ (cf. Lagae Reference Lagae2008), de type être (l'antécédent est –ou est conçu– comme étant un N):
(19) Il est gentil comme type parce que si ç’avait été vrai que je les aie perdus, j'aurais dû faire le chemin à pied. (Cauvin, Monsieur Papa)
ou de type avoir (l'antécédent a un N):
(20) Elle est affreuse en tout Vitruve, et comme visage et comme boulot. (Céline, Mort à crédit)
3.1. La relation être un N
Il s'agit de la relation la plus fréquente. Dans ce cas, la construction en Ce N’, il/ c'est Adj comme N peut être glosée par Ce N’, c'est un N Adj:
(21) a. Athos, il est froid comme (type + mec).
(22) a′. Athos, c'est un (type + mec) froid.
et comme admet une glose par en tant que:
(22) Athos, en tant que mec, il est froid.
3.1.1. L'antécédent est animé
Lorsque l'antécédent est animé, la relation de type être établie entre celui-ci et le N à droite de comme impose que ce N dénote un état ou une activité spécifiquement humain, notamment le genre (homme/ femme), le statut familial (enfant, père, mère. . .), la profession (médecin, professeur. . .), le titre (roi), la fonction (président), ou autres (ami, cinéphile, étudiant, retraité. . .):
(23) Ça y est, il monte sur le ring, alors là, je le regarderais des heures: il sautille sur place, il tourne en levant les bras et, avec la bouche, il fait la foule, le speaker, les bruits, tout. . . Il est terrible comme mime; (Cauvin, Monsieur Papa)
Le N à droite de comme correspond donc globalement à un nom de rôle ou de fonction.
3.1.2. L'antécédent est inanimé
Lorsque l'antécédent est inanimé, l'attribution de la propriété décrite par le N à droite de comme à l'antécédent de c’ peut être consensuelle:
(24) Comment vous a semblé le Trocadéro, petite folle? [. . .] Comme monument, c'est assez moche, n'est-ce pas? (Proust, La prisonnière)
ou relever du seul énonciateur (au sens de Ducrot Reference Ducrot1984) qui prend en charge ce fragment d'énoncé:
(25) – Nous allons commencer par les brillants et diamants. Vous savez sans doute que le brillant est un diamant taillé à facettes.
– Comme hors-d'oeuvre, ça n'est pas mal, laissa tomber Albert.
(Giraud, La coupure)
La présence d'un segment en comme N peut contraindre l'identification de l'antécédent de c’:
(26) a. Pas très loin de chez nous, il y avait un gars de l'Assistance publique, un peu sournois et simple, que les fermiers chez lesquels il travaillait avaient surnommé « Bébête ». C'était cruel comme surnom [. . .]. (Lanzmann, Le têtard)
a′. Il y avait un gars de l'Assistance publique que les fermiers chez lesquels il travaillait avaient surnommé « Bébête ». C'était cruel.
Alors qu'en (26a), le pronom démonstratif a pour antécédent Bébête, en (26b) c’ représente l'acte qui consiste à surnommer un individu Bébête.
Enfin, lorsque c’ anaphorise plusieurs propositions antérieures, comme N indique de quel point de vue leur contenu doit pris en considération:
(27) Dans les moments d'éclaircies, on pouvait voir toute l'étendue, le panorama du fleuve, les trois villes, le port, les docks qui se tassent juste au bord de l'eau. . . Les lignes de chemin de fer. . .. . . Tous les bateaux qui s'en vont. . . qui repassent encore un peu plus loin. . . derrière les collines après les prairies. . . vers la mer, après Chatham. . . C'était unique comme impression. . . (Céline, Mort à crédit)
3.2. La relation avoir un N
Dans ce cas, la construction en Ce N’, il/ c'est Adj comme N peut être glosée par Ce N’, ça/ il a un N Adj:
(28) a. Les Anglais, c'est drôle comme dégaine.
a′. Les Anglais, ça a une drôle de dégaine.
et comme admet une glose par pour ce qui est de ou encore par côté:
(29) Les Anglais, (pour ce qui est de la + côté) dégaine, c'est drôle.
Le N à droite de comme dénote une caractéristique de l'antécédent (animé ou non) du pronom:
(30) [. . .] Jeanine est mieux que maman comme femme, elle est plus sexuelle comme allure, [. . .] (Cauvin, Monsieur Papa)
(31) Pour le complet, les pantalons, j'ai été me faire prendre mes mesures, aux Classes Méritantes près des halles, c'était la maison garantie, la réputation centenaire, surtout pour toutes les cheviotes et même les tissus « habillés », vêtements pratiquement inusables. . . « Trousseaux de travailleurs » ça s'appelait. . . Seulement comme prix c'était salé ! (Céline, Mort à crédit)
Si l'antécédent peut être interprété comme la cause de ce qui est dénoté par le N à droite de comme, la relation de type avoir peut être décrite par une glose plus spécifique au moyen de produire par exemple:
(32) a. Il lui venait quand même des furoncles, mais ils étaient supportables comme douleur et comme gonflement. (Céline, Mort à crédit)
a′. Ces furoncles, ils (produisent + provoquent) une douleur et des gonflements supportables.
Les exemples correspondant une relation de type avoir entre le N à droite de comme et l'antécédent sont minoritaires.
3.3. Rôle sémantique de comme
Selon Portine (Reference Portine1995: 377–381), dans cet emploi, comme « permet de construire une classe d'objets », et marque « l'appartenance à une classe » (Ibid.: 377), en raison de la relation de type être qui peut être établie entre l'antécédent (ou le référent) du pronom et le N à droite de comme. L'auteur distingue l'équivalence notionnelle (C'est fin comme cheveu) de l'inclusion notionnelle (Cette dentelle, c'est fin comme travail). Si cette distinction est importante, elle ne permet cependant pas de rendre compte des exemples dans lesquels une relation de type avoir peut être établie entre l'antécédent du pronom et le N à droite de comme.
Etudiant les segments en comme N en position initiale détachée, Lagae (Reference Lagae2008: 110–113) montre que le N à droite de comme peut dénoter un « aspect particulier » (une « facette », selon la terminologie utilisée par Kleiber 2009) d'une entité ou « la classe à laquelle appartient une entité ». Ces deux types ne réagissent pas exactement de la même façon au clivage et au contraste (cf. Lagae, Reference Lagae2008: 110–111):
(33) a. Il est terrible comme mime.
a′. C'est comme mime qu'il est terrible,
a″. Il est terrible comme mime mais comme clown, il n'est pas génial.
(34) a. Il est rusé comme homme.
a′. ?* C'est comme homme qu'il est rusé.
a″. ?* Il est rusé comme homme, mais comme. . .
Les exemples dans lesquels l'antécédent du pronom et le N à droite de comme entretiennent une relation de type avoir constituent un cas particulier dans lequel le N à droite de comme décrit une facette de l'antécédent du pronom: l'extraction dans c'est . . . que produit des énoncés à peu près acceptables:
(35) ? C'est comme prix que c'est salé.
et la mise en contraste ne pose aucune difficulté:
(36) Comme prix, c'est salé, mais comme qualité, c'est génial.
En outre, Lagae (Reference Lagae2008: 112) montre que comme doit être analysé comme un marqueur de cadrage (au sens de Jacobs Reference Jacobs2001) si le N à droite de comme dénote une facette de l'antécédent de c’, mais pas lorsqu'il dénote une classe d'objet. Dans ce cas, qui correspond à la situation d'équivalence notionnelle observée par Portine Reference Portine1995, comme marque la seule appartenance de l'antécédent (ou du référent) de c’ à la classe ainsi dénotée. Quel soit le cas de figure, le segment en comme N permet de catégoriser (ou de recatégoriser) un segment que la présence de c’ présente comme étant non classifié.
4. (X,) C'EST ADJ COMME N
Les structures en Il/ C’ est Adj comme N ne doivent pas être interprétées comme des constructions à deux termes (Il/ C'Adj d'une part, comme N d'autre part), mais à trois termes, l'antécédent du pronom (ou, en l'absence d'antécédent linguistique, l'objet qu'il dénote) devant également être pris en considération. Deux cas doivent être distingués, selon que comme N restreint ou non le domaine de validité de l'évaluation.
4.1. Comme N restreint le domaine de validité de l'évaluation
Pour décrire les segments en comme N en position initiale détachée, Lagae (Reference Lagae2008: 111–112) utilise la notion de cadrage, définie par Jacobs (Reference Jacobs2001: 656) de la façon suivante: « X est le cadre de Y si X spécifie le domaine (possible) de la réalité auquel est restreinte la proposition exprimée par Y ». Dans les constructions en X, c’/ il est Adj comme N, le N à droite de comme décrit la facette de l'antécédent du pronom pour laquelle la prédication être Adj est présentée comme étant vraie. Sur le plan informationnel, l'évaluation est posée comme étant vraie (X, c'est Adj), et comme N restreint après coup le domaine de validité de l'évaluation, ce qui distingue le détachement final du détachement initial. Sur le plan syntaxique, le segment en comme N correspond à une prédication seconde. Il y a donc deux prédications hiérarchisées (cf. Gautier & Morinière à par.), une prédication seconde (être ou avoir un N), et une prédication évaluative en être Adj. Sur le plan sémantique, la prédication seconde vise le pronom en tant que représentant. En d'autres termes, plus que sur le pronom lui-même, le segment en comme N porte sur ce qu'il représente, i. e. son antécédent linguistique. La hiérarchisation des prédications permet de rendre compte du fait que le segment en comme N n'est pas exclu de l'évaluation. Le posé (être Adj) ne porte ni sur X, ni sur le segment en comme N, mais bien sur X en tant qu'il est (un) N (cf. (37a)) ou en tant qu'il a un N (cf. (37b)):
(37) a. Les Buttes, c'est pas mal comme jardin
b. Les Anglais, c'est drôle comme dégaine.
ce qui explique l'utilisation possible de ces structures en contexte contrastif (Les Buttes, c'est pas mal comme jardin, mis comme terrain de foot, c'est nul) ainsi le clivage (C'est comme jardin que c'est pas mal les Buttes). La relation entre l'antécédent du pronom et le N à droite de comme (X est (un) N, X a un N) est présupposée, d'où l'impossibilité de construire un enchaînement discursif niant ce présupposé (?* Les Buttes, c'est pas mal comme jardin, mais ce n'est pas un jardin, ?* Les Anglais, c'est drôle comme dégaine, mais (ça n'a + ils n'ont) pas de dégaine).
Lorsqu'une relation de type être est en jeu, certains N sont susceptibles, selon le contexte, de dénoter soit une facette, soit une classe d'entités. Par exemple, l'identité sexuelle d'un humain constitue une propriété relativement stable, ou du moins a priori plus stable que d'autres, d'où la mauvaise acceptabilité du clivage ou du contraste quand le N à droite de comme réfère au genre. Cependant, dans le contexte d'un changement d'identité sexuelle, le genre dénote une facette de l'individu concerné:
(38) Elle disait que quand elle était jeune au Sénégal elle avait battu Kid Govella en trois reprises mais qu'elle avait toujours été malheureuse comme homme. (Ajar, La vie devant soi)
Dans cet exemple il est présupposé qu’elle a été un homme et il est posé que c'est en tant qu'homme qu'elle était malheureuse. Le clivage et la mise en contraste sont alors possibles:
(39) a. C'est comme homme qu'elle avait été malheureuse.
b. Comme homme, elle avait toujours été malheureuse, mais comme femme, elle était très heureuse.
Il n'y a donc pas de partition claire entre les deux types d'emplois, et la classe d'entités à laquelle appartient un référent peut être mise en contraste avec une autre de ses facettes:
(40) Et pour ta France, elle est belle comme pays mais ne l'est pas comme peuple raciste [. . .]
(http://fr.answers.yahoo.com/question/index?qid=20100309093611AAsZBch)
4.2. Comme N ne restreint pas le domaine de validité de l'évaluation
Ces constructions se caractérisent par le fait que le N à droite de comme dénote la catégorie à laquelle appartient l'antécédent (ou, en l'absence d'antécédent linguistique, le référent) du pronom, ainsi que par l'impossibilité d'extraire le segment en comme N dans c'est . . . que ou de l'insérer dans une structure constrastive. Deux cas doivent être distingués, en fonction de la présence ou de l'absence d'un antécédent linguistique.
4.2.1. Présence d'un antécédent linguistique
Du fait que le N à droite de comme ne dénote pas une facette mais une catégorie d'entités, l'évaluation porte non pas sur un aspect particulier du référent de l'antécédent du pronom, mais sur l'objet dénoté dans son ensemble. Comme il a été maintes fois souligné (cf. notamment Kleiber Reference Kleiber1976, Kerbrat-Orecchioni Reference Kerbrat-Orecchioni1980, Rivara Reference Rivara1993), l'utilisation d'un adjectif évaluatif met en jeu deux normes implicites, l'une relative à la subjectivité de l'énonciateur qui prend en charge l'énoncé évaluatif, l'autre relative à la catégorie à laquelle appartient l'élément évalué. En d'autres termes, un énoncé évaluatif recèle une comparaison implicite entre l'élément évalué et les autres éléments de la même catégorie. En disant d'un objet ou d'un individu qu'il est grand/ petit/ beau/ laid/ etc., le locuteur asserte que cet individu ou cet objet est grand/ petit/ beau/ laid/ etc. par rapport aux individus ou objets de la même catégorie. Dans les constructions disloquées en comme N étudiées dans cette section, le N à droite de comme indique la catégorie qui doit être prise en considération lors de l'évaluation, d'où la proximité sémantique notée par Lambrecht avec les tournures de forme c'est un N adj (cf. Le Trocadéro, c'est un monument assez moche). Les deux formulations ne sont cependant pas synonymes, dans la mesure où comme N fait explicitement référence à la classe en question, tandis que cette référence n'est qu'implicite dans C'est un N Adj.
Bien que la présence ou l'absence d'un segment en comme N ne modifie pas fondamentalement l'assertion évaluative (cf. Le Trocadéro, c'est assez moche et Le Trocadéro, c'est assez moche comme monument; Paul, il est plutôt sympa et Paul il est plutôt sympa comme mec), ce qui résulte du fait que l'appartenance du référent de l'antécédent à la catégorie d'entité dénotée par le N à droite de comme repose sur des connaissances extralinguistiques, il semble nécessaire d'analyser ces constructions comme les précédentes, i.e. de considérer que l'assertion évaluative ne porte ni sur le seul pronom, ni sur le segment en comme N, mais bien sur l'ensemble constitué par ce que représente le pronom et le segment en comme N, ce que corrobore la glose possible par en tant que (En tant que monument, le Trocadéro, c'est assez moche, En tant que mec, Paul, il est assez sympa). En d'autres termes, la différence entre les deux types d'emplois relève, me semble-t-il, du niveau sémantique plutôt que du niveau syntaxique. Par conséquent, le segment en comme N sera analysé comme un prédicat second, qui, sémantiquement, vise davantage ce que représente le pronom (son antécédent) que le pronom lui-même. Comme ci-dessus également, l'appartenance de l'antécédent du pronom à la catégorie dénotée par le N à droite de comme est présupposée, d'où l'impossibilité de construire un enchaînement discursif niant ce présupposé (* Le Trocadéro c'est moche comme monument, mais ce n'est pas un monument, * Paul, il est sympa comme mec, mais ce n'est pas un mec).
4.2.2. Absence d'antécédent linguistique
Ce cas de figure, caractéristique du discours, correspond à la situation décrite par Lambrecht. Dénotant une classe d'entités, le segment en comme N va permettre l'identification de l'objet dénoté par le pronom démonstratif, dont il est présupposé qu'il appartient à cette classe. En (41):
(41) (Pendant un repas) C'est bon comme vin.
le segment en comme N (comme vin) désigne la classe à laquelle appartient le référent évalué, et permet, par conséquent, de l'identifier: il s'agit de l'objet de cette catégorie le plus facilement accessible étant donné la situation d'énonciation, en l'occurrence le vin que le locuteur vient de goûter s'il y a plusieurs (types de) vins sur la table. Comme précédemment, c'est en tant que vin, et comparativement à d'autres (types de) vins que le référent est évalué, ce qui résulte de la présence d'un adjectif évaluatif. Il serait donc peu pertinent de considérer que (41) signifie littéralement C'est en tant que vin que ce vin est bon, et par suite, de restituer une structure du type Ce vin, il est bon comme vin. Le segment en comme N permet non pas de restreindre le domaine de validité de l'évaluation, mais bien d'identifier l'objet à propos duquel l'évaluation est effectuée.
Comme N permettant d'identifier ce dont on parle, il n'est guère surprenant que les constructions en c'est Adj comme N aient été rapprochées des dislocations du sujet (Il est bon, ce vin), et que comme N ait pu être analysé comme un topique postposé (Lambrecht), ou comme une variante de sujet disloqué (Nølke Reference Nølke, Forsgreen, Jonasson and Kronning1998). Elles en diffèrent néanmoins d'une part par la nécessaire dislocation à droite (cf. * Comme vin est délicieux, et Comme vin, c'est délicieux, susceptible de constituer une réponse appropriée à une question du type Qu'est-ce que tu penses de ce vin?, mais peu probable en tant qu'énoncé autonome utilisé pour évaluer un vin que le locuteur vient de goûter), d'autre part par le mode de désignation du référent. Dans les deux cas, « le référent est supposé accessible [. . .] à partir de l'événement que constitue son énonciation » (Charolles, Reference Charolles2002: 107, à propos de l'emploi du déterminant démonstratif). Cependant, alors qu'avec un SN démonstratif la désignation du référent est directe, elle est indirecte avec un segment en comme N, qui n'indique rien d'autre que la classe d'entité à laquelle appartient l'objet dénoté. Ainsi s'explique l'utilisation des pronoms sujets: un SN démonstratif décrit un objet classifié, d'où l'emploi du pronom personnel (Il est bon, (le + ce) vin), tandis qu'un segment en comme N dénote une classe d'entités, d'où l'emploi du pronom démonstratif (C'est bon, comme vin plutôt que ?? Il est bon comme vin), qui représente un objet non classifié.
5. CONCLUSION
Cette étude aura montré l'importance des facteurs contextuels dans l'analyse d'une structure linguistique: les constructions dans lesquelles apparaissent la tournure C’/ Il est Adj comme N sont constituées non pas de deux, mais de trois termes, dans la mesure où l'antécédent du pronom sujet –ou, en l'absence d'antécédent linguistique, l'objet qu'il dénote–, doit être pris en considération. Le choix de l'un ou l'autre pronom est d'ailleurs largement corrélé à ce troisième terme: le pronom personnel est utilisé quand l'antécédent désigne un animé, le plus souvent humain, clairement identifié ou correspond à un syntagme nominal défini recevant une interprétation spécifique, le pronom démonstratif apparaît avec un antécédent générique, propositionnel, désignant un référent inanimé unique, ou encore en l'absence d'antécédent linguistique, référant alors à un objet saillant de la situation d'énonciation. Pour sa part, le segment en comme N décrit soit une facette de l'antécédent, soit une classe d'entités à laquelle appartient l'antécédent ou l'objet dénoté. Dans le premier cas, il correspond à un cadre thématique, et indique de quelle facette du référent de l'antécédent la prédication évaluative est présentée comme étant vraie. Dans le second, il marque l'appartenance catégorielle, et en l'absence d'antécédent linguistique, sert à identifier le référent évalué. Associé au pronom démonstratif, le segment en comme N permet de catégoriser (ou re-catégoriser) un élément présenté comme non classifié.