INTRODUCTION
Le but de cette contribution est de tenter de déterminer les facteurs qui ont pu contribuer à la disparition, relativement rapide, de la locution n’est-ce pas, qui a connu un certain succès, en particulier à l’oral, il y a environ une cinquantaine d’années, pour n’être quasiment plus utilisée aujourd’hui. Cette forme existe en fait depuis l’époque classique, le processus de grammaticalisation ne semblant pas commencer avant cette période, et elle connaît un développement qui atteint son point culminant à la fin du XIXe siècle et au tout début du XXe. Notre étude portera essentiellement sur les caractéristiques d’ordre syntaxique et sémantique relevant du système linguistique; nous laisserons de côté les aspects sociolinguistiques, sans ignorer cependant l’importance majeure qu’ils ont lorsqu’il est question d’‘effets de mode’, qu’il s’agisse de l’apparition ou de la disparition d’une expression. Ce versant de l’explication devrait faire l’objet d’un autre type d’étude, qui exigerait des enquêtes spécifiques, avec, en particulier, un élargissement important du corpus du côté de la langue orale. Pour notre part, la prise en compte de la langue écrite, essentiellement à partir de la base Frantext, si elle ne peut évidemment rendre compte des conditions dans lesquelles s’acquiert ou se perd le prestige d’une variante, nous a semblé permettre assez d’observations sur le statut discursif de n’est-ce pas pour qu’il soit possible de dégager les principales tendances du fonctionnement de cette locution. Nous avons en effet considéré que les propriétés relevant du système, indépendamment en quelque sorte des ‘causes externes’, jouent dans l’évolution un rôle important qui ne peut être négligé. L’évolution d’une expression s’effectue, de façon naturelle, pourrait-on dire, dans le cadre général des grandes tendances qui conditionnent le changement linguistique d’une langue donnée. Pour prendre une application particulière de ces principes généraux, il suffit de citer le fonctionnement de l’analogie, facteur important dans le processus de grammaticalisation, qui ne peut qu’être en cohérence avec des structures déjà existantes. On rappellera toutefois que le prestige d’une expression peut être lié au fait qu’elle est perçue comme marginale, atypique, par rapport à ces tendances, l’émergence, au sens strict, ne correspondant pas à quelque chose d’attendu; il reste à savoir si une telle expression parviendra à se généraliser et, éventuellement, à influencer le système, ou si, au contraire, sa marginalité entraînera sa disparition. En ce qui concerne n’est-ce pas, c’est ce dernier cas de figure qui paraît attesté, comme nous essayerons de le montrer.
1. CARACTÉRISTIQUES GÉNÉRALES DE N’EST-CE PAS
Si l’on replace la locution qui nous intéresse ici dans l’ensemble des ‘mots du discours’, ce qui frappe au premier abord, c’est la rareté, on pourrait même dire l’aspect exceptionnel de cette formation, en ce qui concerne les caractéristiques syntaxiques et sémantiques. L’expression n’est-ce pas est en effet le résultat du figement d’une phrase de type interro-négatif, alors que la grande majorité des autres marqueurs discursifs issus d’une forme phrastique correspondent à un énoncé d’un seul type (cf. Dostie, Reference Dostie2004, 65 sq.), qu’il s’agisse du type déclaratif (je crois ; c’est sûr, . . .), du type injonctif (allons, tiens, . . .) ou du type interrogatif (vois-tu, est-ce que je sais, . . .). La combinaison avec la forme négative peut survenir avec les déclaratives (je te dis pas) et avec les injonctives (ne m’en parlez pas), mais il semble difficile d’en trouver des exemples avec des interrogatives, dans des structures qui seraient à comparer à n’est-ce pas. Tout au plus pourrait-on citer le cas de pas vrai ?, mais ce marqueur semblant plutôt dérivé de la phrase c’est pas vrai ? que de n’est-ce pas vrai ?, seule l’expression n’est-ce pas semble présenter à la fois la négation complète ne . . . pas et l’inversion du pronom sujet comme marque du type interrogatif. Cette forme d’inversion, qui relève d’ailleurs, en français contemporain, d’un registre soutenu, est relativement marginale dans le système des mots du discours, même si elle apparaît dans la formation de quelques marqueurs comme: sais-tu ? savez-vous ?, qui ne présentent cependant pas la forme négative. Au plan morphosyntaxique, la catégorie des mots du discours se distingue sans doute par l’aspect très hétérogène des unités qui la constituent ; on peut toutefois considérer que la forme n’est-ce pas occupe une position très marginale par rapport aux autres marqueurs issus de la grammaticalisation d’une phrase. Cette marginalité au plan morphosyntaxique tient à trois points, comme nous venons de le rappeler: la combinaison de la forme négative et du type interrogatif ; l’emploi de la négation complète ; le marquage de l’interrogation par l’inversion du sujet, ces deux dernières caractéristiques étant marquées en ce qui concerne le registre de langue. Ce qui constitue ainsi une ‘surcharge’ du point de vue formel se double d’une complexité particulière au niveau sémantique et, par voie de conséquence, au niveau discursif.
C’est en effet la superposition du type interrogatif et de la forme négative qui fait de n’est-ce pas une locution à double face, plus riche sans doute que d’autres mots du discours au fonctionnement moins complexe. L’acte de parole interrogatif renvoie, de façon assez naturelle, à une demande d’approbation, d’assentiment, ce qui permet de rapprocher n’est-ce pas d’autres tours interrogatifs comme par exemple d’accord ?, OK ? ou tu comprends ? La négation, quant à elle, prend une valeur particulière du fait qu’elle se trouve dans un énoncé interrogatif ; la présence de la négation transforme en quelque sorte la question en un énoncé orienté vers une attente d’approbation, d’où l’effet d’ordinaire caractérisé comme ‘question rhétorique’ ou ‘question oratoire’. Dans ce cas, la réponse attendue est un si de confirmation (n’est-il pas venu ? – *oui / si). On remarquera que cette orientation ne se transmet pas ‘directement’ à la totalité de l’énoncé, présenté toutefois comme une question. Dans l’exemple suivant:
1. Vous êtes Monsieur Oronte, n’est-ce pas ? – Oui (Molière, 1670)
qui illustre bien la façon dont la locution s’est formée, la réponse par oui montre que n’est-ce pas a déjà la valeur d’adverbiaux comme bien (Vous êtes bien Monsieur Oronte ?) ou sans doute, l’emploi de si en réponse n’étant en revanche pas possible. L’intégration de n’est-ce pas dans l’unité phrase ne fait pas de cette dernière, à proprement parler, une question rhétorique, mais introduit une orientation qui va dans le sens de la demande d’approbation. La locution peut ainsi être utilisée pour exprimer l’évidentialité, appartenant ainsi à la même sous-catégorie que bien sûr, pour sûr ou évidemment. On notera l’existence d’une variante syntaxique qui n’a pas eu un succès identique à celui de la locution ; il s’agit de tours comme:
2. N’est-ce pas que je vous verrai encore une fois ? (Mme de Staël, 1794)
3. N’est-elle pas bien heureuse ? N’est-ce pas que tu es bien heureuse ? (Fiévée, 1798)
dans lesquels la négation porte sur le marqueur d’interrogation est-ce que et non sur le prédicat principal. On pourra ainsi opposer:
3’. N’est-ce pas que tu es bien heureuse ? – oui (? si)
3’. Est-ce que tu n’es pas bien heureuse ? – si (*oui)
Il est difficile, étant donné le petit nombre d’exemples fournis par les textes de français préclassique et classique, de déterminer avec précision si l’origine du mot du discours est à rechercher dans cette construction où n’est-ce pas joue un rôle de verbe recteur faible ou dans l’emploi en phrase indépendante après un énoncé déclaratif que l’on demande d’approuver: Tu es bien heureuse. N’est-ce pas ? Dans les deux cas toutefois, c’est la même valeur sémantico-pragmatique qui s’exerce sur le contexte, qu’il s’agisse du contexte phrastique ou du contexte discursif.
Demande d’approbation sur un contenu présenté comme évident par l’énonciateur, c’est donc là le sémantisme attendu en fonction de la forme même de l’expression. Dans la réalité des contextes discursifs, tout se passe en fait comme si l’ensemble des possibilités n’était pas vraiment exploité et que s’opérait une sélection privilégiant un des deux traits de l’expression. Par une sorte d’effet de saillance, l’accent peut être mis en effet sur l’interaction liée au type interrogatif ; l’expression jouera alors son rôle au niveau phatique, son fonctionnement pouvant aller jusqu’à celui d’un ponctuant de discours dont le sémantisme laisse la place à la fonction de contact.
La seconde possibilité – la saillance mise sur le marquage de l’évidentialité – est plus riche et plus complexe en ce qui concerne les diverses valeurs discursives. Si l’on prend comme repère les catégories habituellement reconnues, deux grandes directions – en ce qui concerne les valeurs – sont possibles: n’est-ce pas se rapproche d’un modalisateur comme évidemment ; n’est-ce pas se rapproche des connecteurs. Dans ce deuxième cas, l’expression de l’évidence conduit en fait généralement, comme nous le verrons, au ‘renforcement’ d’un marqueur déjà présent, mais on peut également noter des emplois qui font de la locution un marqueur à part entière. Nous observerons cependant que le fonctionnement discursif de n’est-ce pas, s’il peut être assimilé à celui d’un modalisateur ou d’un connecteur, pose néanmoins problème au plan syntaxique, l’origine phrastique de la locution demeurant encore trop présente pour que l’on puisse considérer que le processus de grammaticalisation est accompli et que l’expression appartient par exemple, comme la plupart des modalisateurs, à la catégorie des adverbiaux.
2. SCHÉMAS SYNTAXIQUES
Nous énumérerons d’abord rapidement les principaux contextes syntaxiques dans lesquels est utilisée la locution, du moins telle qu’elle apparaît à son point d’aboutissement chronologique, certaines de ces possibilités survenant plus tardivement que d’autres. L’emploi de n’est-ce pas non intégré à la structure phrastique et maintenu comme énoncé indépendant demeure possible ; l’évolution sémantique de la locution, en l’occurrence la perte de la valeur interrogative, entraîne le choix entre trois ponctuations, la marque d’interrogation pouvant laisser la place au point ou au point d’exclamation:
4. Je crois aussi que ça se passera bien parce qu’aucun de nous n’a peur. N’est- ce pas ? (M. Déon, 1960)
5. [. . .] le plus de liberté possible aux laboratoires, à plus forte raison quand il s’agit d’un chercheur aussi brillant que monsieur Caine. N’est-ce pas. (J. Echenoz, 1979)
6. – Il est bien, ce responsable C.F.D.T. . . – N’est-ce pas ! Très intelligent. (C. Mauriac, 1976)
Lorsque n’est-ce pas est intégré, c’est souvent, de façon somme toute assez naturelle, en fin de phrase ; on retrouve ici l’alternance entre les trois ponctuations:
7. Vous verrez, ça vous plaira, à condition de faire tout ce qu’on vous dit, n’est-ce pas ? (Le Clézio, 1963)
8. On ne change pas sa vie. Ce serait trop commode, n’est-ce pas. (N. Sarraute, 1959)
9. [. . .] Petit défaut bien pardonnable, n’est-ce pas ! (A. Boudard, 1963)
La locution peut également être employée comme une proposition incidente, disposant ainsi de la liberté de placement habituelle de ce type de proposition:
10. Dans ces cas-là, n’est-ce pas, rien ne remplace un bain de vapeur et un bon massage ! (C. Millet, 2001)
On peut enfin relever, plus rarement, plus limités du point de vue chronologique, des emplois de n’est-ce pas en début de phrase:
11. J’ai tout laissé choir. N’est-ce pas, je deviens trop vieille. (Montherlant, 1924)
Dans ce cas, la ponctuation interrogative ne peut normalement pas être maintenue ; une hésitation apparaît cependant lorsque n’est-ce pas correspond à une interrogation dont la portée s’exerce sur le contexte de droite. Dans cette configuration, que nous commenterons plus loin, l’indépendance des deux énoncés entraîne, comme attendu, la ponctuation interrogative suivie d’une majuscule qui signale le début d’une nouvelle phrase, comme dans:
12. N’est-ce pas ? Quand il souffrirait le lendemain, ce serait encore elle qui serait obligée de le soigner ! (E. Zola, 1884)
mais une variation est possible avec l’emploi d’une minuscule après le point d’interrogation, ce qui témoigne d’un certain degré d’intégration de la locution:
13. N’est-ce pas ? ça vaudra mieux que d’être prisonnier chez les prussiens. . . (E. Zola, 1882)
3. FONCTIONNEMENT AU NIVEAU DISCURSIF
3. 1 En situation dialogale, avec attente d’une réponse
C’est ici la valeur première – et pleine, pourrait-on dire – de la locution qui se trouve mise en œuvre. La forme interro-négative permet en effet d’exprimer une demande de confirmation, d’approbation, d’un contenu dont l’énonciateur présuppose la vérité. Dans la plupart des cas, n’est-ce pas est la seule marque signalant cette interaction et sa suppression, si on laissait intacte la modalité interrogative, transformerait la phrase en question ouverte:
14. Vous êtes le petit-fils de madame Lestafier, n’est-ce pas ? – Oui. (A. Gavalda, 2004)
14’. Vous êtes le petit-fils de madame Lestafier ? – Oui.
Plus rarement, la demande d’approbation peut être exprimée par un autre mot du discours, la locution n’est-ce pas venant renforcer ce premier marquage dans une sorte d’effet de redondance. C’est ce qui se passe avec l’adverbe bien dans l’exemple suivant:
15. Je ne sais pas si la dernière lettre est un O ou un U, il a dû la refaire à deux reprises, et je demande d’un ton assuré: « C’est bien un U, n’est-ce pas ? » et il me répond oui comme avec gratitude . . . (H. Guibert, 2001)
On remarquera également qu’une réponse négative, dans la mesure où elle ne refuse pas seulement le contenu de la question initiale, mais correspond aussi à une non confirmation, ne peut se faire simplement par non, mais doit s’accompagner d’une forme comme mais, qui permet de revenir sur le présupposé de départ:
16. Ils vont me mettre dans une maison, n’est-ce pas ? Yvonne sursauta: – Mais non, ils vont pas vous mettre dans une maison ! (A. Gavalda, 2004)
Il faut se demander si l’emploi de n’est-ce pas comme phrase interrogative indépendante, isolée de l’énoncé présupposé comme vrai, fait de l’expression une variante libre du tour précédent ou si un trait particulier doit lui être reconnu. Si certains exemples ne permettent pas de percevoir de différence significative entre les deux constructions, il semble toutefois que la présence, dans le contexte gauche, d’une expression diminuant le degré de certitude normalement attendu entraîne le détachement de n’est-ce pas, comme s’il était nécessaire de rendre à la locution son statut de ‘vraie’ question. Ainsi, dans les deux exemples suivants, l’incidente je crois et le modalisateur apparemment, affaiblissant le présupposé d’évidence, rendent-ils nécessaire l’indépendance de n’est-ce pas:
17. La vie. . . commença-t-elle, et elle se tut. – La vie, je crois, n’a pas épargné Mlle Demachy. N’est-ce pas ?. . . Agota hocha la tête et regarda ailleurs, (A.-M. Garat, 2006)
18. Alors, j’ai pensé que ma corne de détresse vous serait utile. Mais, apparemment, je me suis trompé. N’est-ce pas ? (F. Dorin, 1997)
Nous observerons enfin que l’emploi de n’est-ce pas comme phrase indépendante peut entraîner une ambiguïté en ce qui concerne la portée de l’expression, alors que l’intégration dans la phrase pose moins de problème sur ce plan. En règle générale, comme c’était le cas dans les exemples que nous venons de citer, la locution porte sur la phrase qui la précède immédiatement. Il peut cependant arriver que n’est-ce pas soit doté d’une portée plus large, qui prend en compte l’ensemble de la séquence discursive. Dans l’exemple suivant, la demande de confirmation concerne moins le contenu du contexte gauche immédiat, qui apparaît comme une évidence partagée, que la première proposition, qui mérite approbation ; plus exactement, on peut considérer que c’est la relation entre les deux contenus (prendre les choses au sérieux / en parler longuement) qui se trouve sous la portée de la locution, ce qui permettrait d’ailleurs de rapprocher cet emploi de n’est-ce pas de celui d’un connecteur, comme nous le verrons plus loin:
19. Il a dit: « Il faut prendre les choses au sérieux. Nous en avons parlé longuement, votre fille et moi. N’est-ce pas ? » Et là, Annie a hoché la tête. (M. Winckler, 1998)
Une configuration identique est réalisée dans le passage suivant, le lien de causalité étant explicité par la conjonction parce que. L’interlocuteur, dans sa réponse, choisit une des interprétations que permet l’ambiguïté de la portée de n’est-ce pas, en réduisant cette portée à la dernière proposition (aucun de nous n’a peur):
20. Je crois qu’il faut nous préparer. Je crois aussi que ça se passera bien parce qu’aucun de nous n’a peur. N’est- ce pas ? – Si, moi. Un peu ! dit Abecassis. (M. Déon, 1960)
Un cas particulier est constitué, toujours dans la situation de dialogue, par l’emploi de n’est-ce pas dans une phrase de type exclamatif. Cette possibilité, nettement moins fréquente que la forme interrogative, fait bien apparaître le statut quelque peu hésitant de la locution, même lorsqu’il s’agit d’une situation d’échange question / réponse. Le remplacement de la valeur interrogative par ce qui constitue un renforcement de l’assertion exploite ainsi une des possibilités offertes par les caractéristiques du tour, en faisant de la locution un marqueur d’évidentialité. La force expressive qui accompagne la forme exclamative permet alors à n’est-ce pas de souligner les injonctions, comme le ferait par exemple la locution bien sûr dans le même type de contexte, l’évidence de l’ordre ne permettant aucune réplique:
21. Cripure se leva, le visage grimaçant. Il tremblait, en effet, de tout son grand corps. – Assez, n’est-ce pas ! Tais-toi ! – Andouille ! (L. Guilloux, 1935)
22. Tout le monde doit être au garde à vous près de son lit. . . Tenue correcte, sans coiffure. . . Et le silence le plus total, n’est-ce pas ! (Y. Gibeau, 1952)
L’exemple suivant présente l’intérêt de faire se succéder deux occurrences de n’est-ce pas ponctuées de façon différente. Alors que la première, suivie du point d’interrogation, exprime, dans un acte de parole indirect, une injonction atténuée sous la forme d’une demande d’information, la deuxième, dans un énoncé exclamatif, renvoie quant à elle à un ordre qui ne souffre pas de discussion:
23. Au vaporetto, n’est-ce pas ? dit-il en se détournant à demi. Le chuchotement se tut ; il n’obtint aucune réponse. – Au vaporetto, n’est-ce pas ! répéta-t-il en se retournant tout à fait pour regarder en face le gondolier qui [. . .] (P. Jaccottet, 1947)
On constatera toutefois, dans les deux extraits suivants, que n’est-ce pas conserve en partie son rôle dans le domaine de l’interaction, dans la mesure où la phrase est interprétée par les locuteurs comme une demande d’approbation, ainsi que le montrent les réactions (j’acquiesçais ; répondent les autres) que déclenchent des énoncés qui sont pourtant de type exclamatif:
24. Ça le rendait mauvais coucheur ce génie. . . « Petit défaut bien pardonnable, n’est-ce pas ! » J’acquiesçais. (A. Boudard, 1963)
25. – « Il faut bien que je sache quel goût a un animal qui vient de chez moi, n’est-ce pas ! » C’est juste, répondent les autres (P.J. Hélias, 1975)
3.2. Dans un discours de type monologal
Les contextes que nous allons examiner à présent sont ceux dans lesquels l’emploi de n’est-ce pas, même en forme interrogative, ne correspond pas à l’attente d’une réponse, dans la mesure où l’expression s’insère dans un discours continu, sans l’alternance des tours de parole. Ces contextes prennent place toutefois dans des situations où la présence d’un allocutaire – réel ou fictif, dans le cas du monologue – se trouve exigée par le fonctionnement pragmatique de la locution. On peut constater que, dans une telle configuration, la mise au second plan de la valeur interrogative conduit à donner à n’est-ce pas la fonction générale de marqueur d’évidentialité. C’est cette fonction qui, dans certains contextes particuliers, se précisera et se réalisera alors dans des rôles plus spécifiques.
3.2.1. Marqueur d’évidentialité
Cet emploi, qui, du point de vue sémantique, peut être rapproché de celui de bien sûr ou d’évidemment, n’appelle pas de remarques particulières, si ce n’est que l’on peut noter que, dans ce cas, la grammaticalisation de l’expression autorise un fonctionnement intraphrastique identique à celui des adverbiaux. En effet, si n’est-ce pas se trouve souvent placé en fin de phrase, dans la mesure où sa portée s’exerce d’ordinaire sur l’ensemble de la proposition, comme dans:
26. J’en ai gardé l’envie de fermer les yeux chaque fois qu’un cauchemar se présente. Cela ne sert à rien, n’est-ce pas ? Le cauchemar a lieu quand même. (A.-M. Garat, 2006)
Il arrive également que l’expression de l’évidentialité ne concerne qu’une partie de l’énoncé, ce qui conduit à placer la locution dans le contexte droit immédiat du constituant sur lequel s’exerce la portée ; la nature d’incise de telles constructions peut être soulignée typographiquement par des tirets ou par des parenthèses, comme dans:
27. Enfin, M. Renault dit que, rien que pour ça – atrocités mises à part, n’est-ce pas ? –, vos films sont des pièces de musée. (A.-M. Garat, 2010)
28. toujours près de sa subjectivité historique, il est pourtant bien seul en face de sa perception du Tout (à chacun son tout, n’est-ce pas ?) et plus seul encore dans l’initiative qu’il prend de poser, sans aucun consensus puisqu’il veut y changer . . . (L. Althusser, 1985)
On notera que l’expression de cette même valeur d’évidentialité peut correspondre à l’emploi de n’est-ce pas en phrase indépendante, comme dans:
29. On m’accuse volontiers d’être ambitieux. Certes ! Il y a des ambitions légitimes ! Les miennes le sont. N’est-ce pas ? Tu les connais. (G. Bernanos, 1929)
30. Du moins ai-je ici un domicile convenable, très convenable. N’est-ce pas ? Je puis recevoir dans la pièce à côté, c’est mon parloir. (G. Bernanos, 1927)
Une étude plus fine du point de vue chronologique montrerait sans doute que cette possibilité laisse peu à peu la place à l’intégration de la locution dans la structure phrastique, ce que laisse d’ailleurs attendre le déroulement du processus de grammaticalisation.
3.2.2. Rôle dans la connexion
Dans certains contextes particuliers, il semble pertinent de considérer que le rôle de n’est-ce pas se rapproche de celui d’un connecteur. Il est évidemment difficile d’assimiler entièrement n’est-ce pas à cette catégorie discursive, ne serait-ce qu’en raison de la liberté de position dont témoigne la locution ; le résultat sur les effets textuels produits est toutefois du même ordre. En fait, la juxtaposition des deux propositions concernées suffit d’ordinaire, comme dans le cas d’un connecteur, pour que soit établie la liaison logique et n’est-ce pas pourrait être supprimé sans que soit modifiée l’interprétation de la séquence, ce qui est d’ailleurs souvent le cas avec des formes marquant la justification ou la causalité. Dans la séquence P1 + P2, n’est-ce pas ?, la locution est utilisée pour souligner l’évidence de P2 et, par là, l’évidence de la relation qui unit P1 et P2. Solliciter l’approbation de l’interlocuteur sur P2, c’est également lui demander d’accepter le lien qui rattache les deux propositions. En fonction du contexte, ce lien peut renvoyer à diverses relations de discours, les mieux représentées étant celle de la justification et celle de l’opposition.
3.2.2.1. Marqueur de justification
Avec le même rôle discursif que celui de puisque ou de car, la locution n’est-ce pas peut voir sa portée s’exercer sur l’énonciation et non sur le contenu des énoncés ; elle correspond alors, dans un discours de type argumentatif, à une relation de justification: demander de reconnaître la légitimité de l’énonciation de P2, c’est demander de reconnaître celle de l’énonciation de P1. On notera cependant que la locution est maintenue en position finale dans la deuxième proposition, ce qui la distingue de la plupart des connecteurs:
31. mais en attendant, tâchons de vivre en bon voisinage. . . Le monde est déjà assez redoutable sans nous, n’est-ce pas ? (A. Gavalda, 2004)
32. Je m’en suis prudemment tenue au strict minimum. Je n’avais pas de consigne, n’est-ce pas ? D’ailleurs, elle n’a rien demandé. (A.-M. Garat, 2006)
3.2.2.2 Dans une relation d’opposition
N’est-ce pas peut également marquer un rapport d’opposition dans une configuration qui diffère sur un point de la précédente. Alors que l’expression de la justification pouvait être interprétée sans qu’il y ait nécessité d’expliciter la relation par une marque particulière, n’est-ce pas venant renforcer les indications données par le contexte, le rapport d’opposition se laisse moins facilement traduire par une simple juxtaposition d’énoncés. Ainsi peut-on constater l’association fréquente de n’est-ce pas avec des connecteurs comme pourtant, cependant ou mais. Dans la séquence: P1n’est-ce pas + pourtant P2, la locution renforce en quelque sorte l’opposition en mettant l’accent sur l’évidence, présentée comme acceptée par tous, de la première proposition: bien que P1soit évident, il n’en reste pas moins que P2. Les exemples suivants illustrent ce type de marquage:
33. Aujourd’hui je suis seule, bien seule, et j’aurais tort de me plaindre, n’est-ce pas ? Pourtant, certains soirs, tout à l’heure par exemple, je souhaiterais une personne chère à qui je pourrais dire beaucoup [. . .] (D. Bardet, 2002)
34. Cœur fatigué. Le pouls est rapide, la pression haute. Normal à cet âge, n’est-ce pas ? Cependant. . . Voilà une femme qui mène la vie de travail d’un jeune homme. Elle ne sait y mettre une mesure. (A.-M. Garat, 2006)
35. [. . .] incapable d’accepter les faits. . . car les miracles, n’est-ce pas, il suffit d’y croire pour leur donner existence, mais à moi, on ne me la ferait pas ! Tout a une explication. (Y. Szczupak-Thomas, 2008)
Dans les deux possibilités que nous venons d’observer, qu’il s’agisse de l’expression d’une justification ou de celle d’une opposition, la ponctuation par le point d’interrogation peut laisser la place à la ponctuation par le simple point. Ainsi, pour la justification:
36. C’étaient les seuls mecs que je connaisse qui aient plus ou moins l’expérience de la clandestinité. Ils sont ultra-gauche, n’est-ce pas. (J.-P. Manchette, 1973)
37. J’ai l’équipage avec moi, développa le second, ça ne peut pas se discuter. C’est eux qui veulent, n’est-ce pas. On ne peut pas s’y opposer. (J. Echenoz, 1986)
On relèvera par ailleurs, dans ce dernier exemple, ce qui pourrait être considéré comme une ‘double’ portée de l’expression, dans la mesure où n’est-ce pas établit une relation avec la contexte gauche et avec le contexte droit: ça ne peut pas se discuter car c’est eux qui veulent / c’est eux qui veulent, donc on ne peut pas s’y opposer. En fait, la locution marque l’évidence du contenu de la proposition intermédiaire, marquage qui intervient dans les liens contextuels de l’amont et de l’aval du texte. En ce qui concerne l’opposition, on peut par exemple citer:
38. [. . .] persuader que vous êtes ma maîtresse ? J’en serais honoré et je ferais des jaloux, mais vous êtes mineure, n’est-ce pas.(Y. Szczupak-Thomas, 2008)
39. Vous savez, répond Ferrer un peu froissé, ce n’étaient pas vraiment des vacances. Voyage professionnel, n’est-ce pas. J’allais chercher des choses pour la galerie. (J. Echenoz, 1999)
Il semble possible de considérer que ce type de ponctuation est un indice de la grammaticalisation de la locution, qui perd une trace de sa valeur dans le domaine de l’interaction pour se rapprocher des modalisateurs ou des connecteurs dont le fonctionnement s’exerce au niveau de l’énonciation ou du contenu.
3.2.3 Vers un fonctionnement de connecteur
Dans les deux contextes que nous venons de décrire, les propriétés de la locution n’est-ce pas ne correspondent pas exactement à celles d’un connecteur ; comme nous l’avons remarqué plus haut, n’est-ce pas participe, en signalant l’évidence de l’une des deux propositions successives, à l’explicitation et au renforcement de la relation, mais sa position en fin de séquence ou la présence d’un connecteur d’opposition ne permettent pas de l’assimiler à des adverbiaux tels que cependant, toutefois ou ainsi. On peut cependant noter ce qui apparaît comme une tentative de donner à n’est-ce pas le véritable statut d’un connecteur. En ce qui concerne les occurrences fournies par la base Frantext, ce type d’emploi semble correspondre à un choix d’écriture de certains auteurs ; un romancier comme J. Echenoz, par exemple, utilise assez fréquemment cette possibilité. Le passage suivant fait bien percevoir comment la portée de n’est-ce pas ne se limite pas de façon claire à l’une des deux propositions concernées, mais s’étend sur l’ensemble de la séquence, ce qui permet d’attribuer à la locution un fonctionnement identique à celui d’un connecteur:
40. Il ne faut pas les déranger, ils tiennent à leur tranquillité. Et puis vous avez le statut de visiteur, n’est-ce pas, je ne peux pas vous laisser rencontrer les pensionnaires. (J. Echenoz, 2003)
S’il fallait segmenter l’énoncé en phrases graphiques, il serait évidemment difficile, dans une telle configuration, de décider quelle serait la meilleure intégration de n’est-ce pas, la ‘portée double’ de l’expression semblant autoriser les deux solutions envisageables:
40’. Et puis vous avez le statut de visiteur, n’est-ce pas ? Je ne peux pas vous laisser rencontrer les pensionnaires
40’. Et puis vous avez le statut de visiteur. N’est-ce pas ? je ne peux pas vous laisser rencontrer les pensionnaires
Un enchaînement identique, avec la même valeur sémantique, est observable dans l’exemple suivant, qui pourrait être paraphrasé par il n’y a pas de saisons ici, ainsi / donc le climat est idéal:
41. Enfin, quand je dis de tout, à vrai dire c’est surtout de la papaye, hein. C’est qu’il n’y a pratiquement pas de saisons ici, n’est-ce pas, le climat est idéal. (id.)
Il est cependant facile de constater que cette position intermédiaire, ‘flottante’, du marqueur entre deux propositions ne suffit pas pour que l’on puisse l’assimiler aux autres connecteurs, dans la mesure où ces derniers sont prioritairement rattachés au contexte de droite, ne serait-ce que du point de vue syntaxique.
3.2.4. Marqueur d’interaction
Les deux traits caractéristiques de n’est-ce pas – demande d’approbation et marquage de l’évidentialité – se combinent pour faire de la locution un bon candidat à la gestion de l’interaction. On peut d’ailleurs hésiter – si on reprend le classement proposé par G. Dostie (Reference Dostie2004, 47–48) – entre la fonction d’appel à l’écoute et la fonction de balisage du discours. Il nous semble toutefois que la ponctuation par le point, qui est pour nous ici le critère pertinent, permet de considérer que l’emploi de n’est-ce pas correspond davantage à une segmentation des unités discursives qu’à un appel à l’attention du coénonciateur. Ainsi, dans l’exemple suivant:
42. la païennerie catholique à laquelle il ne s’agit pas de renoncer, n’est-ce pas, et qui choque tellement le personnel philosophique français, n’est-ce pas, voire même les Français tout court, et les Américains donc, bref . . . (P. Sollers, 1987)
la locution apparaît-elle comme un ponctuant de discours, qui délimite des ajouts successifs que constituent la relative en et qui et le SN introduit par voire même ; on notera d’ailleurs, sur le même plan que n’est-ce pas, l’emploi du marqueur bref, qui vient signaler la fin de la séquence discursive. Le même effet de ‘relance’ peut être illustré par le passage suivant, où chaque proposition est reprise après n’est-ce pas et sert ainsi de point d’appui à une nouvelle assertion:
43. Mais vous n’écoutez rien. C’est d’ailleurs pour cela qu’on vous paie. N’est-ce pas. On vous paie pour entendre. Ce n’est pas la même chose. N’est-ce pas. Ce n’est pas la même chose mais vous vous obstinez à vouloir [. . .] (C. Delaume, 2001)
3.3. Cas particuliers
Nous terminerons cette description des valeurs discursives de n’est-ce pas en citant deux emplois qui n’ont pas connu un grand développement, sans doute en raison de la place inhabituelle de la locution, à l’intérieur de l’énoncé dans le premier cas, dans le déroulement du discours dans le deuxième.
Utilisée sous la forme interrogative, la locution peut marquer le début d’une séquence textuelle, dans un effet d’anticipation qui rappelle d’une certaine façon la construction plus ancienne n’est-ce pas que P. Marque d’évidentialité, elle pourrait être paraphrasée par évidemment ou par bien sûr. Dans le passage suivant, elle ouvre le passage en discours indirect libre et correspond bien ainsi à un début de prise de parole:
44. Elle le gourmanda ainsi qu’un enfant pris en faute. N’ est-ce pas ? Quand il souffrirait le lendemain, ce serait encore elle qui serait obligée de le soigner! (E. Zola, 1884)
Lorsque la locution se trouve insérée dans le flux discursif, sa portée ne paraît s’exercer que vers le contexte de droite, comme dans:
45. . . . et puis, maintenant, mon pauvre Zéphir est mort, je serais tout seul, je n’ai plus qu’à me remettre à la terre. N’ est-ce pas ? ça vaudra mieux que d’être prisonnier chez les prussiens. . . (E. Zola, 1882)
Si n’est-ce pas semble parfois, dans cette position, prendre la valeur, que nous avons déjà évoquée plus haut, de renforcement d’un lien logique, c’est, ici encore, vers le contexte de droite que s’exerce cette portée. Ainsi, dans:
46. faut que la mère l’ait pris machinalement en dormant, car le soir elle l’avait arrangé au mieux. N’est-ce pas ? on n’a ni la place, ni la literie suffisante, on est obligé de coucher le petit dernier dans le lit des parents (L. Frapié, 1904)
pourrait-on paraphraser la séquence ouverte par n’est-ce pas de la façon suivante: on n’a ni la place . . . on est donc obligé . . . Ce type d’emploi, caractéristique de la deuxième moitié du XIXe siècle et du tout début du XXe se fait rapidement de plus en plus rare par la suite.
En forme exclamative, n’est-ce pas peut aussi occuper une position initiale atypique, qui conduit à un renversement de la valeur de départ ; la locution, ne jouant plus que son rôle de marqueur d’évidentialité, est employé non plus comme demande de confirmation, mais comme signal d’approbation:
47. Vous ne m’avez pas dérangé du tout. Il est très naturel, quand on se trouve seul. . . – N’est-ce pas ! Il faut être deux, au moins, pour s’amuser. (J. Kessel, 1936)
48. J’entre en boitant. – Que c’est beau! dis-je dans un murmure. – N’ est-ce pas! répond la bonne-cuisinière, visiblement satisfaite. (R.-V. Pilhes, 1965)
49. Il est bien, ce responsable C.F.D.T. . . – N’est-ce pas ! Très intelligent. (C. Mauriac, 1976)
Il faut toutefois noter que le sémantisme lié à la négation rhétorique demeure présent dans cet emploi, ce qui fait que n’est-ce pas n’est pas une simple variante libre de oui ou de d’accord, mais se rapproche de évidemment ou de bien sûr, dans la mesure où se trouve ajouté un présupposé sur l’évidentialité du contenu de l’énoncé qui constitue le contexte gauche.
On comprend que ces deux emplois se trouvent marginalisés par rapport à ceux que nous avons analysés plus haut, dans la mesure où une discordance survient entre leur valeur de base et la position qu’ils occupent dans l’énoncé.
4. CONCURRENTS DE N’EST-CE PAS
Si l’on essaye d’établir une comparaison entre n’est-ce pas et des marqueurs de même fonction, il semble pertinent de prendre en considération des formes qui présentent au mieux les propriétés qui viennent d’être illustrées et donc de se tourner vers des marqueurs qui peuvent être accompagnés d’une interrogation. En ce sens, un adverbial comme bien sûr, s’il peut facilement se substituer à n’est-ce pas dans les emplois où il s’agit de souligner l’évidentialité, ne paraît pas convenir pour la demande d’approbation. On observera donc plutôt des mots du discours tels que d’accord, pour la demande de confirmation, ou non, pour le marquage de l’évidentialité, qui peuvent se présenter tous deux sous la forme interrogative. Une première remarque semble s’imposer: dans le cas de ces deux formes, la séparation est nette en ce qui concerne la distinction assertion / interrogation. A la différence de ce que nous avons pu constater pour n’est-ce pas, les diverses valeurs ne se confondent pas et l’opposition des types de phrase conserve toute sa pertinence, la disposition: d’accord, P contrastant par exemple nettement avec: P, d’accord ?, ce qui est loin d’être le cas avec n’est-ce pas. On constate par ailleurs que cette homogénéité du statut sémantique et discursif va de pair avec une plus grande régularité dans le fonctionnement syntaxique. Sauf exception, la position de d’accord, du moins dans le corpus de langue écrite que nous avons observé, est en effet fixée en fin d’énoncé. On peut constater que la quasi-totalité des valeurs que prend n’est-ce pas dans le schéma P, n’est-ce pas ? se trouvent également représentées dans P, d’accord ? Dans les exemples qui suivent, la substitution des deux marqueurs ne paraît pas poser de problème. Il peut s’agir d’une demande d’approbation:
50. Vous êtes ici chez vous, d’accord ? Vous pouvez venir manger quand vous voulez. Si vous ne venez pas, il sera fâché. . . Et triste aussi. . . (A. Gavalda, 2004)
ou encore du renforcement d’une injonction:
51. Tu gardes ça comme un secret entre nous, d’accord ? – D’accord. (P. Sollers, 1993)
Un comportement identique à celui de n’est-ce pas est également observable lorsque d’accord est utilisé avec une valeur illocutoire, comme ponctuant de discours ou comme appel à l’écoute, l’adverbial étant habituellement intégré à la phrase:
52. et puis, montrant le plan lumineux: « Vous avez une belle lésion cérébrale, là, d’accord ? Il faut vite aller à l’hôpital et vous faire soigner, d’accord ? », lui parle comme à un demeuré, il n’a pas compris qu’on le soigne et le tue en même temps (M. Billetdoux, 2006)
C’est dans l’expression d’une relation logique que les fonctionnements des deux marqueurs vont se trouver différenciés. Si l’on retrouve en effet pour d’accord la possibilité de souligner la justification ou la causalité, l’enchaînement le plus courant semble être: P1, d’accord ? + P2, comme dans l’exemple suivant, où d’accord prépare en quelque sorte l’emploi du connecteur donc:
53. En somme, tout a lieu par thèse et antithèse, d’accord ? Les visages amusés d’eux tous. – Donc, par oppositions des contraires ? (B. Schreiber, 1996)
Comme nous l’avons vu plus haut, n’est-ce pas, avec la même valeur, n’occupe pas obligatoirement cette position, puisque la locution peut se trouver en fin de séquence et, de plus, n’apparaît pas toujours sous la forme interrogative.
Nous évoquerons également le cas de la négation non, employée sous une forme interrogative. Même si ce mot du discours peut, comme d’accord, se substituer également à n’est-ce pas dans certains des emplois, une étude de détail montrerait que ces trois marqueurs ont des fonctionnements sensiblement différents, tant au plan syntaxique qu’au plan discursif ; ce qui nous intéresse ici, c’est de souligner la relative homogénéité du système d’oppositions qui caractérise d’accord et non si on les compare à n’est-ce pas. En règle générale, en effet, la position de non semble fixée en fin d’énoncé. Les exceptions sont rares, mais le marquage de l’évidentialité peut intervenir en cours de phrase, comme dans l’extrait suivant, qui calque nettement le discours oral spontané:
54. Quant au brasero, il n’avait pas été nécessaire de lui préciser de quoi il s’agissait: le feu, quand même, les Africains, non ?, ils l’avaient découvert avant nous. (J.-L. Benoziglio, 2004)
Mis à part ce type d’exemple isolé, non se trouve dans la zone finale de la phrase, qu’il s’agisse d’une demande de confirmation :
55. On faisait une bonne petite équipe tous les deux, non ? – Tu trouves ? (A. Gavalda, 2004)
ou encore de renforcer une injonction:
56. Il disait aux autres femmes: « Vous allez lui foutre la paix, non? » (M. Duras, 2006)
Il en va de même lorsque non entre dans le marquage d’une relation de discours, comme dans l’exemple suivant, où il signale, en liaison avec mais, une relation d’opposition:
57. Aborder cette question, quoi de plus légitime ? C’est son rôle de père, de sa responsabilité, son droit, non ? Mais la discussion lui fait peur. (A.-M. Garat, 2010)
Il faudrait également prendre en compte la forme hein, qui semble être le plus proche, en ce qui concerne les valeurs pragmatiques, de la locution n’est-ce pas. On constatera d’ailleurs facilement que la substitution est possible dans la quasi-totalité des emplois que nous venons d’observer. La possibilité d’être utilisée en forme interrogative fait de cette interjection un candidat au rôle de marqueur d’interaction, pour exprimer une demande d’approbation. Par ailleurs, dès ses emplois anciens, hein peut marquer également l’explicitation d’un propos. La combinaison de ces deux propriétés, qui sont des conséquences de l’origine même de l’expression, rapproche les deux expressions. La différence réside évidemment dans le registre de langue et c’est surtout par une analyse du français parlé qu’on pourrait déterminer les propriétés qui rapprochent ou qui distinguent les deux marqueurs.
En limitant la réflexion, comme nous nous sommes proposé de le faire, au statut de la locution dans le système linguistique, on peut considérer qu’une des raisons de la disparition de n’est-ce pas doit sans doute être recherchée dans la double complexité qui caractérise ce marqueur, complexité au plan formel, complexité au plan sémantique et, par voie de conséquence, au plan discursif. On n’assiste pas, en effet, à une spécialisation qui, par l’élimination de certains emplois, aurait conduit à une plus grande homogénéité de fonctionnement, soit en tant que ponctuant de discours, soit en tant que marqueur de demande d’approbation, par exemple ; ces deux rôles discursifs avaient l’avantage, si l’on peut dire, de fixer n’est-ce pas en fin de phrase et de maintenir la forme interrogative. Au lieu de cela, on constate une dispersion due à l’exploitation de toutes les potentialités de la forme. Cet éclatement va de pair avec l’apparition de caractéristiques nouvelles, dans la liberté de position d’un marqueur qui peut être placé dans toutes les zones de l’énoncé, mais également dans la possibilité d’apparaître aussi bien comme une assertion que comme une interrogation. Il est vrai qu’une forme comme hein présente la même richesse, ainsi que nous l’avons signalé. Une différence importante sépare cependant les deux expressions: la forme n’est-ce pas, dans la mesure où elle issue d’une structure phrastique, est dotée de caractéristiques morphosyntaxiques que ne peut présenter une interjection comme hein. Se pose en effet la question du maintien des propriétés d’une locution ; on peut faire l’hypothèse que, dans le cas de n’est-ce pas, un conflit a pu s’établir entre des fonctionnements – position en fin d’énoncé et forme interrogative – conformes aux valeurs de départ et des emplois de plus en plus éloignés de ces contraintes, conduisant en particulier à une fonction qui se rapproche de celle d’un connecteur, dans laquelle ne se retrouvent quasiment plus les caractéristiques d’origine du tour. On rappellera aussi que, du point de vue formel, l’inversion du sujet et la négation complète donnent à la locution un schéma syntaxique éloigné de ceux du français courant et que ceci a pu jouer comme un facteur négatif dans la concurrence avec des formes comme hein, d’accord ou bien sûr.
Deux types d’étude resteraient à présent à mener: dans le domaine sociolinguistique, avec une prise en compte indispensable de la langue orale, pour tenter d’analyser comment l’expression a pu devenir une forme de prestige à une certaine époque ; dans le domaine discursif par ailleurs, pour essayer de déterminer pourquoi le marqueur n’est-ce pas a conservé toute la palette des valeurs qu’il a peu à peu développées et pour quelles raisons il ne s’est finalement pas spécialisé dans une ou deux fonctions particulières, restriction qui aurait peut-être assuré sa survie.