Le 12 janvier 1966, G. le Bidois signait dans Le Monde un article intitulé « Un cliché envahissant : « au niveau de »», où il dressait le constat suivant : « Depuis une vingtaine d’années, nous avons ainsi assisté à la naissance de quelques locutions prépositives qui, une fois lancées, se sont répandues avec une incroyable rapidité : à l’heure de, dans le cadre de, sous le signe de et quelques autres. » Dans le même esprit, quatre ans plus tôt, le journaliste et écrivain P. Daninos faisait paraître un ouvrage polémique et humoristique Le Jacassin, nouveau traité des idées reçues, folies bourgeoises et automatismes dans lequel ces mêmes locutions étaient moquées et critiquées dans certains de leurs emplois : « Cadre. Déjà vx, mais un bon politicien ne sort jamais sans son cadre dans lequel il se place (mieux : s’inscrit) : de préférence, les institutions républicaines. »
Au-delà de leur visée normative, ces propos ne manquaient pas de clairvoyance. Leurs auteurs avaient parfaitement identifié certains figements et collocations à l’oeuvre dans la circulation des discours de leur temps, que l’exploration de bases de données contemporaines permet aujourd’hui de confirmer et d’approfondir.
Nous chercherons à comprendre dans cet article par quelles voies et pour quelles raisons l’expression dans le cadre de a connu un tel succès en français contemporain. Pour cela, nous interrogerons son statut de préposition complexe (ou PrepComp), siège d’un processus de grammaticalisation. Nous mettrons au jour sa valeur sémantique propre, non entièrement compositionnelle, en nous appuyant sur la polysémie du nom cadre qui en constitue le noyau lexical.Footnote 1 Chemin faisant, nous mettrons en lumière, par des études en corpus, le rôle majeur que joue le genre discursif dans la répartition des acceptions distinguées. Notre troisième partie élargira l’analyse à certains faits socio-historiques susceptibles d’expliquer comment cette séquence, qui émerge dans le discours au XIXe siècle avec un sens abstrait, a pu si rapidement diffuser dans les textes notamment de la presse française de l’après-guerre.
1. « Dans le cadre de » : une préposition complexe ?
La séquence dans le cadre de peut-elle être considérée, dans certains de ses emplois actuels du moins, comme une préposition complexe relevant de la sous-catégorie des structures à patron nominal de type « Prép1 le/la/les N Prép2 » (comme au bord de, à l’occasion de, dans l’axe de…), patron le plus productif en français contemporain (Melis Reference Melis2003 : 107–109) ?
La plupart des dictionnaires contemporains de langue française la recense comme locution : le Dictionnaire de l’Académie Française (DAc) dans sa dernière édition, le Trésor de la Langue Française Informatisé (TLFi), le Grand Robert de la langue française (GRLF) et le Dictionnaire historique de la Langue Française (DHLF) notamment.
On sait par ailleurs que les PrepComp forment en français une catégorie vaste et hétérogène, incluant des structures plus ou moins figées qui s’échelonnent le long d’un graduum aux extrémités duquel on trouve des exemplaires très figés comme à l’instar de, quant à … d’une part, des agencements libres d’autre part (voir e.a. Stosic, Reference Stosic, Stosic, Bras, Minoccheri and Abrard2023 ; Kahng Reference Kahng2025). D’où un certain flou catégoriel qui pose la question des frontières : à partir de quel degré de figement considère-t-on qu’une séquence de mots appartenant à l’un des patrons distributionnels recensés dans les typologies actuelles peut entrer dans la catégorie des PrepComp ? Stosic et Fagard (Reference Stosic and Fagard2019) ont récemment montré qu’une approche multicritériée adossée à la théorie du prototype dans sa version standard (Kleiber [Reference Kleiber1990] Reference Kleiber1999) permet d’aboutir à une grille de propriétés et de tests associés, à même de situer chaque séquence candidate à la catégorie sur une échelle de plus ou moins grande prototypicalité. Vigier et Khang (Reference Vigier and Kahng2022) ont proposé une grille révisée qui modifie certains des tests et des scores proposés par Stosic et Fagard (Reference Stosic and Fagard2019), accroissant notamment le poids des valeurs statistiques dans le calcul du score de figement des séquences testées. Ces auteurs ont montré que cette nouvelle grille permettait de renforcer le pouvoir discriminant des tests en creusant l’écart entre les bons candidats à la catégorie et les autres.
1.1. Placement de la séquence dans le cadre de sur le continuum des candidats à la catégorie des PrepComp
Dans le sillage des travaux de Borillo (Reference Borillo1997, Reference Borillo2001) ; Melis (Reference Melis2003) ; Stosic et Fagard (Reference Stosic and Fagard2019) ; Fagard et al. (Reference Fagard, Pinto de Lima and Stosic2020) ; Stosic et al. (dirs)(Reference Stosic, Stosic, Bras, Minoccheri and Abrard2023), Vigier et Kahng (Reference Vigier and Kahng2022) ont proposé d’appliquer quinze tests (syntaxiques, sémantiques, fréquentiels et probabilistes) aux séquences candidates à la catégorie des PrepComp afin de leur attribuer un score qui les situe à plus ou moins grande distance du noyau prototypique de la classe. Pour ne pas surcharger notre propos, nous examinerons comment la séquence dans le cadre de réagit à certains de ces tests avant de présenter le score global qu’elle obtient.Footnote 2
On retiendra d’abord, parmi les comportements syntaxiques de dans le cadre de qui plaident en faveur d’une préposition complexe, sa capacité à être coordonnée avec une préposition simple ou complexe :Footnote 3
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(1) L’utilisateur reçoit un droit d’utilisation total ou partiel, non cessible, non exclusif, du software qui est mis à sa disposition dans le cadre de et pour la durée de cette prestation de service. (https://docplayer.fr/2596018-Reglement-specifique-online-banking.html; Sketch Engine)Footnote 4
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(2) Le général Catroux (…) a, en vertu et dans le cadre du mandat (…) (Ch. De Gaulle, Mémoires de Guerre, 1940–1942 ; Frantext)Footnote 5
Certains tests sémantiques plaident aussi en faveur d’une catégorisation parmi les PrepComp. Ainsi l’extension sémantique du noyau nominal cadre (3) de sens initialement spatial (4) et sa faible référentialité (nous reviendrons sur ce point sous 2.2.).
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(3) [La France] a agi dans le cadre de l’ONU. (Le Monde, 21/03/1991 ; Lexicoscope 2)Footnote 6 [sens abstrait du N cadre]
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(4) Elle remit la photographie dans le cadre du miroir. (A. Djoulaït, Noire précieuse, 2020 ; Frantext) [sens spatial]
Enfin, sur le plan fréquentiel, les valeurs calculées dans la base de données frTenTen20 de Sketch Engine placent dans le cadre de (fréquence relative par million de mots – désormais fpmm = 126) à un rang plus élevé que celui occupé par des PrepComp prototypiques comme à l’égard de (fpmm = 25), à cause de (fpmm = 56), quant à (fpmm = 63), mais inférieur à face à (fpmm= 167) par exemple.
À l’inverse, d’autres tests montrent que dans le cadre de possède des propriétés transformationnelles propres aux suites non figées (Melis, Reference Melis2003 : 111). Par exemple, la possibilité de faire alterner dans le cadre de SN avec dans son cadre, dans ce cadre, dans quel cadre.
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(5) Cet article [de la proposition de loi du Sénat] est complété par un article 4 qui institue une Agence du logiciel libre, chargée d’informer les services de l’Etat (…) des conditions d’application de cette loi et de déterminer les licences d’utilisation de logiciels qui rentrent dans son cadre. (Le Monde, 21 mars 2000 ; Lexicoscope 2).
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(6) Depuis 1962, cette politique s’intègre dans les réglementations agricoles européennes. Même dans ce cadre elle reste encore largement tributaire des institutions. (Le Gouvernement et l’administration de la France, 1967, Frantext).
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(7) Nous l’aurons résolue dans quel cadre ? Dans le cadre de la politique étrangère du gouvernement, qui a été définie dans la déclaration d’investiture. (Le Monde, 1er septembre 1954 ; Lexicoscope2)
Sans approfondir davantage ces critères et ces tests, nous conclurons en disant que l’application complète de la grille de Vigier et Kahng (Reference Vigier and Kahng2022) à dans le cadre de conduit à un score total de 45%, proche de ceux obtenus par des PrepComp comme à l’intérieur de (42%), du fait de (score 47%) (voir Kraif, Vigier et Kahng, Reference Kraif, Vigier and Kahng2024) qui sont traditionnellement traitées comme des unités du lexique par les dictionnaires.Footnote 7
1.2. Dans le cadre de : fréquences d’usages. Perspectives synchronique et diachronique.
Les études traitant de cette préposition complexe sont peu nombreuses en français. A notre connaissance, seul P. Blumenthal y consacre quelques développements. Dans Blumenthal (Reference Blumenthal2017 : 132, 133), elle est envisagée dans sa fonction textuelle « paradigmatisante » au sein du discours encyclopédique contemporain. Souvent cooccurrente avec notamment, d’abord, mais, elle permet, en parallèle avec d’autres locutions comme dans la perspective de, du point de vue de… d’ouvrir un paradigme de situations destiné à illustrer la complexité du thème traité. Blumenthal (Reference Blumenthal, Blumenthal and François2022) réexamine cette séquence en relation avec ce qu’il considère comme une innovation majeure du XXe siècle : l’ascension fulgurante des locutions prépositionnelles dans la presse. Dans le cadre de, dont l’accroissement fréquentiel fut particulièrement remarquable dans le quotidien du Figaro entre le XIXe et le XXe siècle, aurait ainsi pour rôle d’exprimer « l’ordre méronymique existant entre l’ensemble et ses parties » (163). Nous reviendrons infra (§ 2.1) sur cette relation méronymique, pour contester qu’elle se vérifie dans tous ses emplois.
Dans la base textuelle FrTenTen20 (17 805 103 451 tokens) de Sketch Engine, lorsqu’on extrait l’ensemble des occurrences du patron distributionnel « Prép. (art. déf.) N Prép », on observe que l’expression dans le cadre de possède la fréquence la plus élevée, suivie par ordre de fréquence décroissante par au sein de, au cours de, en cas de, en matière de, en fonction de, par rapport à, en vue de, en termes de (pour les dix premier rangs).Footnote 8 Dans cette même base, le cooccurrent aval préféré (indice du log likelihood) du lemme dans dans une fenêtre de deux mots est le lemme cadre, et cela de manière très nette puisque la valeur de l’indice pour ce collocatif est de 2 087 712, soit plus du double de celui calculé pour le collocatif situé au deuxième rang (domaine, 960 992). Autrement dit, dans le cadre de apparaît comme une PrepComp fortement cohésive (valeur de la mesure d’association) et très fréquente en français contemporain, ce que ne manquent pas de signaler les dictionnaires de langue générale, critiquant parfois son usage jugé excessif (locution « envahissante » pour le DHLF, « dévaluée par sa fréquence excessive » pour le GRLF).
Les bases de données Frantext, Lexicoscope2 (qui propose une archive échantillonnée du journal Le Monde) et NgramViewer permettent quant à elles de se faire une première idée de l’évolution en diachronie des emplois de dans le cadre de à l’écrit en français.Footnote 9 Notre choix de ces bases s’explique par leur relative complémentarité. NGramViewer permet d’obtenir une vue à gros grain de cette évolution. Mais le caractère hétéroclite, non stratifié et non échantillonné, des données textuelles réunies confère un aspect fruste à ses résultats qui ne peuvent qu’indiquer une tendance.Footnote 10 Frantext, base de données structurées de taille plus modeste destinée à l’étude en diachronie longue des discours à l’écrit, offre un plus grand nombre de métadonnées, en particulier d’ordre documentaire.Footnote 11 Dans la mesure où il importe de contrôler le paramètre du genre discursif dont on verra plus loin qu’il joue un rôle de premier plan dans la fréquence d’usage des PrepComp, nous avons constitué à partir de la base Frantext intégral deux corpus de travail diachroniques homogènes sur le plan du genre discursif. Enfin, dans la mesure où Frantext ne propose pas de données issues de la presse, nous avons recouru à la plateforme Lexicoscope2 développée par O. Kraif à l’Université Grenoble Alpes, qui met à disposition un échantillon de l’archive du journal Le Monde (397 605 514 tokens) pour la période 1944–2019.
La figure 1 retrace l’évolution fréquentielle calculée par NGramViewer pour le mot cadre et la séquence dans le cadre de en français entre 1760 et nos jours.
Évolution des fréquences relatives (par million de mots) du terme cadre et de la séquence dans le cadre de sur NGram Viewer (1760–2020).

La fréquence d’usage du nom cadre, à l’écrit, augmente progressivement à partir de la fin du XVIIIe siècle. La pente de la courbe s’accentue nettement au cours du XXe siècle, témoignant d’un usage de plus en plus fréquent qui culmine à la fin du siècle pour fléchir très sensiblement ensuite. Quant à l’expression dans le cadre, sa fréquence d’usage est quasi-nulle jusque vers 1920. Elle s’élève ensuite progressivement pour atteindre un pic dans les années 2000. Après quoi, elle fléchit aussi nettement.Footnote 12
Les courbes de la figure 2 représentent quant à elles les valeurs de fréquences relatives relevées sur les bases de données Frantext,Footnote 13 genre romans, 1944–2019 (39 138 260 tokens) et Le Monde 1944–2019 (Lexicoscope 2,Footnote 14 401 197 463 tokens).
Courbes des fréquences relatives (fpmm) de la PrepComp dans le cadre de, corpus Le Monde (1944–2019) et Frantext (Romans, 1944–2019).

Si la tendance générale est aussi à la hausse, les fréquences relatives observées ainsi que leur pente évolutive ne sont pas du même ordre selon le genre. Cela suggère une relation entre fréquence d’usage de l’expression et catégorie du genre discursif, phénomène qui commence à être documenté dans les études sur les prépComp (v. e. a. Adler, Reference Adler2023 ; Hoffmann, Reference Hoffmann2005) et sur lequel reviendrons infra.
Au terme de cette première section, il apparaît donc que la séquence dans le cadre de peut être traitée, dans certains de ses emplois du moins, comme une préposition complexe. L’application de la grille de Vigier et Kahng (Reference Vigier and Kahng2022), l’évaluation de sa cohésion interne par mesure d’association (indice du log likelihood) dans Sketch Engine (corpus FrTenTen20), l’examen de sa fréquence d’usage en synchronie et de son évolution en diachronie, montrent qu’elle possède plusieurs comportements syntaxiques, sémantiques, morphologiques, fréquentiels et statistiques propres aux PrepComp.
Dans la section suivante, nous allons approfondir l’analyse sémantique de cette séquence en l’articulant avec le cadre de la grammaticalisation.
2. Étude sémantique en corpus de dans le cadre de et théorie de la grammaticalisation
Nous cernerons en premier lieu les valeurs sémantiques du nom cadre et de la séquence dans le cadre de en français moderne et contemporain. Puis nous étudierons la répartition en corpus des sens possibles de cette dernière, suivant des critères de genres discursifs et de temporalité.
2.1. Sens du nom cadre, de la PrepComp dans le cadre de et grammaticalisation
Examinons d’abord les valeurs sémantiques du polysème nominal cadre, noyau lexical de la séquence dans le cadre de.
Comme l’écrivent Victorri et Fuchs (1996 : 7), polysémie et paraphraseFootnote 15 forment un couple indissociable : « un mot est polysémique quand il n’admet pas les mêmes paraphrases dans différents énoncés ».Footnote 16 Ainsi, à partir de l’examen d’un grand nombre d’occurrences d’emploi de l’expression étudiée, on est conduit à identifier des familles d’énoncés possédant une valeur commune c’est-à-dire partageant un sous-ensemble de paraphrases.Footnote 17 On peut ainsi élaborer les valeurs les plus stables de l’expression étudiée. Ces opérations s’accompagnent généralement, en parallèle, de la consultation de dictionnaires de référence et comportent toujours une part d’arbitraire (Victorri et Fuchs, Reference Victorri and Fuchs1996 : 20).Footnote 18
À la lumière de cette méthode, voici les sens que nous proposons de distinguer pour le terme cadre.
Sens 1. Bordure de bois, de marbre etc. dans laquelle on place un tableau, une photographie, etc.
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(1) Sur un meuble, un cadre contenait des photos de moi à différents âges. (Vies minuscules, P. Michon, 1984 ; Frantext).
On peut analyser ce premier sens par des procédures classiques relevant d’une sémantique référentielle au sens de Kleiber (Reference Kleiber1997), c’est-à-dire en le considérant comme « constitué par des traits auxquels doit satisfaire une entité pour être désignée par cette expression linguistique, c’est-à-dire pour être son référent. » (p. 21).Footnote 19 On isolera les traits suivants : un cadre est un artéfact (trait ontologique) physiquement rigide, de forme souvent angulaire, qui entoure (traits physiques) une représentation du monde (peinture, dessin, photographie … : trait sémiotique) qu’il porte et orne (trait fonctionnels). Ce sens peut être tenu, selon nous, pour la « valeur primaire » (Victorri et Fuchs, Reference Victorri and Fuchs1996 : 66–68) du polysème d’où l’on dérivera les autres sens.
Sens 2. Armature physique, châssis, structure matérielle rectiligne. Inclut les emplois dans des domaines spécifiques : cycles, apiculture, marine, transports …
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(2) (..) un système de poids et de traction lui-même monté sur un cadre en bois doté de quatre roues. (L’Enfant éternel, P. Forest, 1997; Frantext)
Le passage au sens 2 (lui aussi de nature représentationnelle, comme le sens 3 infra) s’explique par analogie et remodelage de certains traits du sens 1 avec conservation du trait ontologique « artéfact ». La composante fonctionnelle associée à la rigidité passe au premier plan, le cadre conférant à l’ensemble auquel il appartient (le vélo, le lit …) sa solidité.Footnote 20 Les autres traits distingués supra sont irréguliers voire absents.Footnote 21
Sens 3. Ce qui environne un espace, un être ou une personne, avec éventuellement une fonction ornementale. Paraphrases : décor, environnement, milieu.
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(3) Les vieilles maisons formaient un cadre pittoresque autour de la basilique. (DAc, 9è éd., s.v. cadre)
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(4) Il est en effet certaines personnes qui n’ont plus ni le même aspect ni la même valeur, une fois séparées des figures, des choses, des lieux qui leur servent de cadre. (Les Illusions perdues, H. de Balzac, 1843 ; Frantext)
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(5) M. Béraud Du Châtel avait choisi son appartement (…). Il se trouvait là dans un cadre merveilleux de recueillement, de silence et d’ombre. (La Curée, E. Zola, 1872; Frantext)
Le passage au sens 3 met en jeu une métaphore qui s’appuie minimalement sur le motif commun (au comparant et au comparé) du trait physique « qui entoure ». Le trait fonctionnel « qui orne, met en valeur », qu’on trouve encore présent dans (3), subit un glissement qui constitue probablement une des clefs de l’évolution vers le sens 4. De l’idée d’ornement, on passe en effet à une influence plus profonde du cadre sur ce qu’il entoure, dans la mesure où il ne modifie plus seulement la perception qu’on en a (embellissement), mais sa nature même. Ainsi, dans (4), Lucien découvre Louise dans une chambre d’hôtel froide et sans soleil, avec des meubles sans goût : il ne la reconnaît pas. Le terme de « valeur » est ici crucial : c’est l’admiration que porte Lucien à Madame de Bargeton qui est affectée – prémisse du désamour – et non seulement l’aspect de celle-ci.Footnote 22 Dans l’exemple de Zola enfin, la modalité appréciative intrinsèque (Gosselin Reference Gosselin2010 : 13 et passim) du terme « merveilleux » manifeste le changement qu’éprouve l’occupant au contact du cadre : l’ombre, le silence et le recueillement qui l’enveloppent modifient son état intérieur, déclenchant un jugement appréciatif.Footnote 23
Sens 4. Plan, structure, organisation qui donne forme, organise, voire gouverne divers procès humains : par exemple l’écriture (6), la vie socio-économique (7), le développement macro-économique (8).
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(6) Qu’écrire ? Je n’en sais rien, je sens que j’écrirais. Si j’avais un plan, un cadre fait, je le remplirais tous les jours un peu. (Journal, E. de Guérin, 1840 ; Frantext)
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(7) Une forme nouvelle d’activité était donc ainsi constituée (…). Pour qu’elle ne restât pas à l’état inorganisé, il fallait qu’elle se créât un cadre nouveau, qui lui fût propre ; (…) C’est ainsi que la corporation prit naissance. (De la division du travail social, E. Durkheim, 1893 ; Frantext)
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(8) L’organisation africaine de coopération économique, le secrétariat permanent de la ligue arabe ou l’office inter-états du tourisme africain constituent le cadre de plus en plus actif du développement des pays du ” tiers monde ” (Le Tourisme et l’action de l’État, L.-M. Jocard, 1966 ; Frantext)
Le sens 4 résulte d’un transfert par abstraction de sèmes présents dans les sens précédents et s’accompagne de l’apparition de nouveaux sèmes. Ainsi, les traits physiques initialement matériels « qui porte » (sens 1, 2), « qui solidifie » (sens 2) sont transposés sur un plan abstrait en structure organisationnelle. Le « plan » (6), les formes d’organisations juridiques ou politiques instituées dans (7)(8), en tant que cadres, sont investis d’une fonction structurante qui régule, donne sens et/ou rend possibles divers états de choses (l’écriture, l’action des publicitaires, le développement). Tout se passe comme si le processus de modification par le cadre de ce qu’il contient, apparu dans le sens 3, se joignait à ces traits fonctionnels pour ouvrir à une acception nouvelle où le cadre informe ce qu’il encadre, voire lui donne existence.Footnote 24 Sur le plan de l’analyse, ce saut dans l’abstrait se double d’une forme d’hybridation du sens, la composante descriptive se mêlant à une composante plus procédurale (Kleiber, Reference Kleiber1997 : 26) qu’on pourrait exprimer via le trait de contrôle exercé par l’entité « cadre » sur une ou d’autre(s) entité(s) identifiable(s) contextuellement. Ainsi, par exemple, le cadre dans (6) exerce-t-il un contrôle de l’activité d’écriture évoquée par la prédication principale (« je … un peu »).
Sens 5 : Registre de l’administration ou de l’armée. Par métonymie, catégories de personnel de la fonction publique ou de l’armée, et plus largement catégories de personnels affectés à des fonctions d’encadrement.
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(9) Il en fut de même dans la fonction publique. Là, (…) Vichy avait rayé des cadres plus de 50000 personnes. (Mémoires de guerre, Ch. de Gaulle, 1959 ; Frantext)
Dans le sens 5, cadre a d’abord désigné le tableau où étaient inscrits les noms des officiers et des sous-officiers exerçant un commandement. Les transferts permettant d’expliquer les extensions de sens observables pour cette acception sont pour partie décrits par le DAc (9è éd.) auquel nous renvoyons.
Venons-en maintenant à la sémantique de dans le cadre de en français moderne et contemporain. La série d’énoncés ci-dessous permet de rendre compte de la variété des emplois rencontrés en corpus, en les repérant par rapport aux sens de cadre distingués supra.
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(10) Un buste de Solon (…) mirait dans le cadre d’une glace ses épaules nues. (Messieurs les ronds-de cuir, G. Courteline, 1893 ; Frantext) [Sens 1 de cadre]
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(11) Yvonne apparut dans le cadre de la porte. (…) (Bonheur d’occasion, G. Roy, 1945 ; Frantext) [Sens 2 de cadre]
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(12) Le personnage qui venait d’apparaître subitement dans le cadre de ce mélancolique jardin désert (…) (Cosmopolis, P. Bourget, 1893 ; Frantext) [Sens 3 de cadre]
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(13) On verra l’accomplissement et la suite du crime dans le cadre d’une grande ligne en mouvement. Voilà l’idée. (Entretiens avec Zola, E. Zola, 1886 ; Frantext) [Sens 3 de cadre]
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(14) Une centaine de policiers et d’employés de la police judiciaire (PJ) parisienne sont soumis, depuis jeudi 10 septembre, à des tests ADN dans le cadre de l’enquête sur le viol d’une touriste canadienne commis en 2014 au 36, quai des Orfèvres. (Le Monde, 2010 ; Lexicoscope2) [Sens 4 de cadre]
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(15) Toutes les sanctions avaient été levées dans le cadre de l’accord nucléaire. (20 minutes, 2018 ; Lexicoscope2) [Sens 4 de cadre]
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(16) La décision italienne d’autoriser le transfert en Calabre, dans le cadre de l’OTAN, des bombardiers F-16 américains actuellement stationnés à Torrejon en Espagne (…) (Le Monde, 1989 ; Lexicoscope2) [Sens 4 de cadre]Footnote 25
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(17) (…) la lutte que je vais soutenir contre ceux qui ne veulent me voir ni dans le cadre des administrateurs des colonies ni à un poste quelconque à Ouagadougou. (Oui mon commandant ! A. Hampâté Bâ, 1994 ; Frantext) [Sens 5 de cadre]
Dans les énoncés (14) à (16), le syntagme dans le cadre de SN s’analyse préférentiellement comme un SP dont la tête syntaxique est la PrépComp dans le cadre de, alors que dans les énoncés (10) à (13) ainsi que (17), il s’analyse comme un syntagme dont la tête est la préposition dans, le SN le cadre possédant un potentiel sémantico-référentiel fort. On peut mettre en lumière ces différences d’analyse au moyen des tests (a) et (b) que nous appliquerons aux énoncés (10) à (17).
Test (a). Possibilité d’anaphoriser le SN1 : le cadre de SN 2 par le relatif lequel, afin de former le SP dans lequel. Ce test permet de déterminer si dans assure le rôle de tête syntaxique au sein du SP dans SN 1. Si l’application de ce test aboutit à une phrase grammaticalement acceptable, dans est tête syntaxique. En cas contraire, il ne l’est pas.
Test (b). Possibilité d’anaphoriser le SN1 : le cadre de SN 2 par l’expression nominale démonstrative ce cadre placée en position de sujet support d’une prédication descriptive qui enchaîne sur la phrase précédente. Ce test, s’il aboutit à un enchaînement parfaitement acceptable, plaide pour la référentialité du nom cadre (voir Vigier et Kahng, Reference Vigier and Kahng2022 : 9–12).Footnote 26
Appliquons ces deux tests aux huit énoncés supra :
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(10) Un buste de Solon mirait dans le cadre d’une glace ses épaules nues.
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(10a) Le cadre d’une glace, dans lequel un buste de Solon mirait ses épaules nues, se détachait sur le mur sombre.
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(10b) Un buste de Solon mirait dans le cadre d’une glace ses épaules nues. Ce cadre se détachait sur le mur sombre.
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(11) Yvonne apparut dans le cadre de la porte.
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(11a) Le cadre de la porte, dans lequel Yvonne apparut, était fraîchement repeint.
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(11b) Yvonne apparut dans le cadre de la porte. Ce cadre était fraîchement repeint.
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(12) Le personnage (…) venait d’apparaître subitement dans le cadre de ce mélancolique jardin désert.
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(12a) Le cadre de ce mélancolique jardin désert, dans lequel le personnage venait d’apparaître subitement, était en parfait accord avec la nostalgie que j’éprouvais.Footnote 27
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(12b) Le personnage venait d’apparaître subitement dans le cadre de ce mélancolique jardin désert. Ce cadre était en parfait accord avec la nostalgie que j’éprouvais.
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(13) On verra l’accomplissement et la suite du crime dans le cadre d’une grande ligne en mouvement.
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(13a) Le cadre d’une grande ligne en mouvement, dans lequel on verra l’accomplissement et la suite du crime, imprimera son rythme au roman.
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(13b) On verra l’accomplissement et la suite du crime dans le cadre d’une grande ligne en mouvement. Ce cadre imprimera son rythme au roman.
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(14) Une centaine de policiers et d’employés de la police judiciaire (PJ) parisienne sont soumis (…) à des tests ADN dans le cadre de l’enquête sur le viol d’une touriste canadienne (…).
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(14a) Le cadre de l’enquête sur le viol d’une touriste canadienne, ?*dans lequel une centaine de policiers et d’employés de la police judiciaire (PJ) parisienne sont soumis à des tests ADN, est contesté par les fonctionnaires de police.
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(14b) Une centaine de policiers et d’employés sont soumis à des tests ADN dans le cadre de l’enquête sur le viol d’une touriste canadienne. ???Ce cadre est contesté par les fonctionnaires de police.
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(15) Toutes les sanctions avaient été levées dans le cadre de l’accord nucléaire.
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(15a) Le cadre de l’accord nucléaire, ?*dans lequel toutes les sanctions avaient été levées, avait été élaboré au cours de longues négociations.Footnote 28
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(15b) Toutes les sanctions avaient été levées dans le cadre de l’accord nucléaire. ???Ce cadre avait été élaboré au cours de longues négociations.
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(16) La décision italienne d’autoriser le transfert en Calabre, dans le cadre de l’OTAN, des bombardiers F-16 américains actuellement stationnés à Torrejon en Espagne (…)
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(16a) Le cadre de l’OTAN, ?*dans lequel a été autorisé le transfert en Calabre des bombardiers F-16 américains actuellement stationnés à Torrejon en Espagne, est aujourd’hui contesté par la France.Footnote 29
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(16b) La décision italienne d’autoriser le transfert en Calabre, dans le cadre de l’OTAN, des bombardiers F-16 américains, a fait couler beaucoup d’encre. ?*Ce cadre est aujourd’hui contesté par la France.
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(17) (…) la lutte que je vais soutenir contre ceux qui ne veulent me voir ni dans le cadre des administrateurs des colonies ni à un poste quelconque à Ouagadougou.
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(17a) Le cadre des administrateurs des colonies, dans lequel ne veulent pas me voir ceux contre qui je vais soutenir la lutte, n’est pourtant guère convoité par les colons.
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(17b) Certains ne veulent pas me voir dans le cadre des administrateurs des colonies. Ce cadre n’est pourtant guère convoité par les colons.
Les résultats de ces tests suggèrent que dans les énoncés (14) à (16), un processus de réanalyse est en cours, la séquence passant de la structure dépendantielle : [SP[P dans][SN le cadre de Z]] à la structure : [SP[P dans le cadre de] [SN Z]]. Sur le plan sémantico-référentiel, les jugements d’acceptabilité problématiques, en particulier pour l’énoncé (16b), invitent à y voir la trace d’une déréférentialisation en cours (Fagard, Reference Fagard2024) du noyau nominal cadre. Autrement dit, dans ces énoncés, à la différence de (10) à (13), et de (17), la séquence dans le cadre de peut être analysée comme une PrepComp tête du SP.
Quel sens revêt-elle alors ? On peut la paraphraser par la séquence « conformément aux (objectifs + dispositions + règlement + programme …) de » comme le montrent les énoncés suivants :
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(14’) Une centaine de policiers et d’employés de la police judiciaire (PJ) parisienne sont soumis (…) à des tests ADN conformément aux objectifs de l’enquête sur le viol d’une touriste canadienne (…).
-
(14’) Toutes les sanctions avaient été levées conformément aux dispositions de l’accord nucléaire.
-
(15’) La décision italienne d’autoriser le transfert en Calabre, conformément au règlement de l’OTAN, des bombardiers F-16 américains actuellement stationnés à Torrejon en Espagne (…)
La paraphrase exhibe un sème stable de conformité et à un niveau de généralité supérieur, l’idée d’un dispositif (objectifs, règlement …) auquel le référent de la tête nominale du SN complément (l’enquête, l’OTAN …) est associé. Nous proposons de rendre compte de la relation sémantique que la PrepComp tisse entre les termes X et Y qu’elle unit comme relateur (X R Y) par le sens instructionnel suivant : « X entretient une relation de conformité vis-à-vis d’un dispositif contrôlé par Y. »
On s’arrêtera pour finir sur le choix de certains dictionnaires (DAc, TLFi) qui paraphrasent les emplois temporels de dans le cadre de par les expressions à l’occasion de, lors de. Voici un exemple où une telle substitution est possible :
-
(18) Ce concert exceptionnel sera donné (dans le cadre + lors + à l’occasion) des fêtes anniversaires de la fondation de la ville. (Tiré du DAc, 9è éd.)
Or, contrairement à ce que suggèrent ces dictionnaires, la PrepComp code selon nous davantage qu’une simple relation temporelle entre les deux termes X et Y. Pour s’en convaincre, on observera d’abord que la substitution avec lors de est irrecevable dans (19) :
-
(19) Il a écrit son premier roman (lors + ???dans le cadre) du confinement.
Si lors de repère temporellement le procès « il écrire son premier roman » par rapport à l’intervalle temporel associé au SN abstrait « le confinement », dans le cadre de fait davantage en exprimant toujours une relation de conformité de X avec un dispositif associé à Y. D’où le blocage de la substitution dans (19).
Quant à la PrepComp à l’occasion de, elle est intrinsèquement liée à l’idée de contingence, contraire au signifié de conformité propre à dans le cadre de : d’où des contextes où la relation de paraphrase entre les deux PrepComp n’est plus de mise :
-
(20) Hier Le Monde nous apprenait qu’un militant de la FANE, un ancien brigadier de police, M. Hamon, était arrêté, non pas dans le cadre de l’enquête qui le concernait, mais à l’occasion d’une enquête de routine pour des délits de droit commun. (Archives du MRAP, Droit et Liberté n°395 - octobre 1980, p. 14 ; Sketch Engine)Footnote 30
La négation du premier circonstant au profit de l’affirmation du second souligne que l’arrestation a été le résultat non d’un processus accompli conformément au dispositif arrêté par une enquête diligentée contre l’individu, mais d’un contrôle fortuit dont les fins ne visaient pas spécifiquement ce dernier.
En guise de conclusion, nous proposons de resituer dans le cadre du processus de grammaticalisation l’ensemble des résultats auxquels nous sommes parvenu.Footnote 31
Dans la section 1, nous avons mis en lumière un accroissement significatif (v. figures 1 et 2, § 1.2.), durant une période donnée, de la fréquence d’usage de la structure avant un ralentissement (Marchello-Nizia, Reference Marchello-Nizia2006 : 42–43 et passim). Dans cette même section, nous avons montré l’existence d’un figement progressif (voir § 1.1.) accompagné d’une hausse de la liaison structurelle interne de la séquence (Prévost, Reference Prévost2006 : 123) évaluée au moyen d’une mesure statistique d’association (§ 1.2.). Nous avons en outre observé une dégradation des propriétés combinatoires et transformationnelles des éléments qui la composent (§ 1.1.), témoin d’une décatégorialisation morphologique qui s’accomplit au profit d’une recatégorisation en PrepComp (Prévost, Reference Prévost2006 :123).
Dans notre section 2, nous avons examiné le processus de réanalyse dont dans le cadre de est le siège. Il correspond à un reparenthésage de ses éléments (Marchello-Nizia, Reference Marchello-Nizia2006 : 43 et passim) qui ne se manifeste pas immédiatement en surface mais que certaines manipulations permettent de dévoiler : test de reprise par dans lequel dans la section 2, coordination possible de la PrepComp avec une préposition simple dans la section 1.Footnote 32 Le test de reprise par le SN ce cadre proposé supra permet en outre de dévoiler la déréférentialisation dont le noyau nominal est le siège dans la PrepComp. Enfin, la mise au jour des sens du polysème cadre d’une part, du sens de la PrepComp dans le cadre de d’autre part, doit être mise en rapport avec la reconfiguration du signifié du mot cadre par extension de sens, s’accompagnant de la perte de traits lexicaux et de l’émergence d’un sens instructionnel propre à la PrepComp, qui n’est pas intégralement calculable à partir du signifié des éléments qui la composent.Footnote 33
Tous ces résultats témoignent de la grammaticalisation en cours de la PrepComp dans le cadre de.
2.2. Répartition de la PrepComp dans les textes : étude en corpus.
Les analyses conduites sous 2.1. nous amènent à distinguer deux cas de figureFootnote 34 pour l’analyse syntactico-sémantique de dans le cadre de.
Cas 1. La séquence dans le cadre de constitue un agencement libre (cas de (10) à (13) et (17) supra) et non une PrepComp. En ce cas, dans le cadre de SN s’analyse comme un SP dont la tête est dans. Nous parlerons de sens 1 de dans le cadre de (sens compositionnel).
Cas 2. « Dans le cadre de » est une PrepComp auquel un signifié est assignable (cas de (14) à (16)). Nous parlerons de sens 2 de dans le cadre de (sens partiellement non-compositionnel).
Comment ces deux sens de dans le cadre de se répartissent-ils dans les textes ?
2.2.1. Perspective synchronique (période 1981–2024).
Nous nous appuierons sur deux jeux de données.
Le premier est issu de la base de données Frantext restreinte à la période 1981–2020 (tous genres confondus, 45 843 692 mots). Après avoir extrait les 516 occurrences de la séquence dans le cadre de, nous avons effectué un tirage aléatoire pour obtenir 50 occurrences par tranches décennales (soit 200 en tout).
Le second est issu des archives de la presse hexagonale disponibles dans la base de données du Lexicoscope2. Les journaux sélectionnés sont : 20 minutes (période 2017–2024), Reporterre (2008–2021), un corpus d’articles climatosceptiques (2010–2015), CNews (2018–2014) et Le Monde (2010–2019) [= Lexicoscope Presse (2008–2024), 179 956 308 tokens]. Des 6310 occurrences de dans le cadre de présentes dans ce corpus, nous avons extrait un échantillon aléatoire de 200 occurrences.Footnote 35
Le tableau 1 présente les pourcentages de répartition des sens obtenus sur ces deux jeux de données.
Répartition des sens 1 et 2 de dans le cadre de dans deux corpus de travail : Frantext (1981–2020) et Lexicoscope Presse (2008–2024)

Tableau 1. Long description
The table presents the distribution of two senses in two different corpora: Frantext (1981-2020) and Lexicoscope Presse (2008-2024). It has two rows and three columns. The columns are labeled as Frantext 1981-2020 ts genres (200 occurrences), Lexicoscope Presse 2008-2024 (200 occurrences), % Sens 1, and % Sens 2. Row 1: Frantext 1981-2020 ts genres (200 occurrences), % Sens 1, 15.5; % Sens 2, 84.5. Row 2: Lexicoscope Presse 2008-2024 (200 occurrences), % Sens 1, 0; % Sens 2, 100.
Les tableaux 2 et 3 permettent quant à eux de visualiser i) (tableau 2) la répartition des sens de la séquence selon trois macro-genres discursifsFootnote 36 distingués dans Frantext, ii) (tableau 3) la répartition de l’ensemble des occurrences de la seule PrepComp (= sens 2) dans quatre domaines thématiques isolés dans le corpus Lexicoscope 2, Presse 2008–2024.
Distribution (en %) suivant le critère de genre discursif des sens 1 et 2 de dans le cadre de, Frantext (1981–2020) (Échantillon 200 occ.)

Tableau 2. Long description
A table showing the distribution of two senses of the phrase ‘dans le cadre de’ across different text types. The table has three rows and three columns. The columns are labeled ‘dans le cadre de’, ‘% Sens 1’, and ‘% Sens 2’. The rows are labeled ‘Narrations fictionnelles (102 occ.)’, ‘Essais & traités (46 occ.)’, and ‘Discours (52 occ.)’. Row 1: Narrations fictionnelles (102 occ.), 23, 77. Row 2: Essais & traités (46 occ.), 0, 100. Row 3: Discours (52 occ.), 14, 86.
Distribution (en %), suivant le critère du thème, des occurrences de la PrepComp au sein du corpus Lexicoscope2, Presse 2008–2024 (Échantillon 200 occ.)

Tableau 3. Long description
The table presents the distribution of occurrences of PrepComp in different thematic areas within the Lexicoscope2, Presse 2008-2024 corpus. It has one row and six columns. The columns are labeled as Justice, Politique française, Politique étrangère, Culture et communication, Autres, and Total. The values in the columns are as follows: Justice: 32 percent, Politique française: 22 percent, Politique étrangère: 19 percent, Culture et communication: 14 percent, Autres: 13 percent, Total: 100 percent.
Le tableau 2 montre que la répartition des sens de la PrepComp dans les textes est sensible à leur genre discursif. Le sens 1 est plus fréquent dans la macro-classe narrations fictionnelles que dans les deux autres macro-classes ; le sens 2, toujours en tête, est le seul représenté dans les essais & traités, et va diminuant dans les discours puis les narrations, tout en demeurant largement majoritaire.
Le tableau 3 montre enfin que pour un même genre, cette répartition peut être sensible à la thématique traitée.
L’ensemble de ces observations est cohérent avec celles formulées par Hoffmann (Reference Hoffmann2005 : 95–119). L’auteur montre en effet, à partir de l’étude des trente prépositions complexes anglaises de type Prép + N + Prép les plus fréquentes dans le British National Corpus, que la plupart manifeste une préférence marquée pour les contextes formels (par ex. les documents administratifs ou juridiques) même si certaines - par ex. on top of – sont plus fréquentes dans la conversation spontanée par exemple (109, 118).Footnote 37 Il montre en outre, pour des clusters plus spécifiques (par ex. in relation to, in search of, in spite of, on top of), que leur distribution dans les onze « text-domains » disponibles sur le BNC (imaginative prose, applied science, social science, commerce and finance …) peut varier très fortement. D’où sa conclusion : « This kind of highly domain-specific use is typical of a whole range of complex prepositions » (105). Dans les dernières pages de son chapitre 6, il souligne néanmoins qu’un paramètre idiolectal peut aussi jouer un rôle dans l’usage des PrepComp : « In any case, it does seem conceivable that the frequent use of complex prepositions may also be indicative of a personal style rather than a mere reflection of different contexts of usage » (118). C’est un point qui mériterait d’être étudié pour dans le cadre de.
2.2.2. Perspective diachronique
Nous nous appuierons sur deux corpus de travail.
Le premier, issu de Frantext, couvre la période 1801–2010 (= Frantext XIXe-XXIe, 273 960 688 mots).Footnote 38 Comme précédemment, nous y distinguons trois macro-catégories : narrations fictionnelles (95 360 787 mots), essais et traités (21 029 473 mots), discours (39 266 689 mots). Chaque macro-genre a été partitionné, sur la période considérée, en tranches décennales à partir de 1900. Celles dont les effectifs dépassaient 50 occurrences ont été échantillonnées pour les ramener à 50. La tranche 1801–1900, dont l’effectif était faible, a été divisée en deux tranches de 50 ans.
Le second jeu est constitué de la base Le Monde 1944–2019 (397 605 514 tokens) du Lexicoscope2. Pour chaque tranche décennale à partir de 1950, de même que pour la tranche 1944–1949, nous avons tiré un échantillon aléatoire de 50 occurrences.
Les figures 1 et 2 supra avaient permis de se faire une idée de l’évolution de dans le cadre de entre le début du XIXe s. et nos jours. Les figures 3, 4 et 5 permettent de mieux cerner l’évolution fréquentielle de ses acceptions dans le temps suivant les trois macro-catégories génériques distinguées.
Répartition en % des sens de dans le cadre de dans les narrations fictionnelles, Frantext XIX e-XXI e (échantillon 172 occ.).

Répartition en % des sens de dans le cadre de dans les essais & traités, Frantext XIX e-XXI e (échantillon 360 occ.).

Les valeurs de la figure 3 (narrations fictionnelles) s’écartent le plus significativement des deux autres. On y observe une présence continue du sens 1 qui, jusque dans la tranche 1951–1960, est systématiquement le plus fréquent. Dans ce sens, le cadre y est très souvent une huisserie de porte ou de fenêtre qui entoure spatialement une scène à dominante visuelle (silhouette de personnage ou bribes de paysages vus à travers une ouverture, cf. (11) supra). Ce tableau persiste si longtemps dans les textes de fiction qu’on est tenté d’y voir un motif récurrent du roman du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle. Le sens 2 prend la première place à partir de la tranche 1961–1970 pour ne plus la quitter ensuite.
A l’inverse, les valeurs présentées dans la figure 4 (essais et traités) témoignent de la montée en puissance très précoce du sens 2, qui domine toute la période couverte. Si le sens 1 parvient à subsister entre 1803 et 1980, il perd du terrain décennie après décennie pour disparaître finalement, le sens 2 occupant finalement – dans notre corpus – tous les emplois entre 1981 et 2020.
Quant aux discours (figure 5), le profil de répartition des sens en diachronie occupe une position intermédiaire vis-à-vis de ceux observés dans les deux diagrammes précédents. Moins fréquent que dans les narrations fictionnelles, le sens 1 se maintient néanmoins plus longtemps et avec des fréquences souvent plus élevées que dans le corpus des essais & traités.
Répartition en % des sens de dans le cadre de dans les discours, Frantext XIXe-XXIe (échantillon 125 occ.).

De telles variations non seulement confirment une relation étroite entre l’évolution de la distribution des sens de dans le cadre de et le critère du genre discursif, mais en suggèrent aussi une avec le paramètre de la typologie textuelle. La catégorie narrations fictionnelles regroupe en effet majoritairement des textes à dominante narrative et descriptive et les essais et traités, des textes à dominante explicative et argumentative. Quant aux discours, il est plus difficile de leur affecter des types précis, ce qui explique peut-être leur caractère intermédiaire entre les deux autres macro-catégories.
Notre second corpus de travail, Le Monde 1944–2019, permet quant à lui d’observer sans surprise que le sens 2 (PrepComp) y est très massivement représenté pour toutes les tranches temporelles puisqu’il oscille entre 94% (valeur la plus basse pour la tranche 1944–49) et 100%.
Pour conclure, l’étude des données en diachronie confirme que l’évolution des usages de la PrepComp est sensible à la catégorie du genre et de la typologie textuelle. Les narrations fictionnelles se montrent les plus conservatrices : le sens 1 s’y maintient plus longtemps que dans les deux autres macro-catégories. En revanche, le sens 2, propre à la PrepComp, domine dans les essais et les traités dès le XIXe siècle, ainsi que dans la presse nationale (Le Monde) dès 1944 (date de création du journal).
3. Pourquoi à cet endroit et à ce moment-là de l’histoire ?
Peut-on avancer un faisceau d’explications plausibles à même d’éclairer les raisons pour lesquelles la PrepComp dans le cadre de a connu une telle ascension dans les usages à l’écrit en français au cours du XXe siècle ?
Pour s’en tenir d’abord au seul système de la langue (histoire interne), cette ascension s’inscrit dans un mouvement plus vaste d’accroissement de la sous-classe des prépositions complexes en français (et plus largement dans les langues romanes) depuis le moyen français. Certaines études ont commencé à lever le voile sur ce phénomène (e.a. Fagard (Reference Fagard, Stosic, Bras, Minoccheri and Abrard2023 : 152–153), Blumenthal (Reference Blumenthal2017, Reference Blumenthal, Blumenthal and François2022)) mais beaucoup reste à faire pour le mesurer avec précision. La Grande Grammaire historique du Français (Marchello-Nizia et al.: 857–886) apporte à cet égard des informations intéressantes.Footnote 39 On y souligne, dès le moyen français, un accroissement du nombre de prépositions complexes qui s’affermit en français préclassique et classique, et plus encore en français moderne et contemporain. Parallèlement, le nombre des prépositions simples, en part relative, s’affaiblit. D’où, selon l’auteur, une évolution du « « modèle » syntaxique de la préposition » entre le latin et le français médiéval d’une part, le FMod d’autre part. On serait passé d’une structure prototypique de type « [P[GN]] » - où « P est un lexème simple » - à une structure [[pBp [GN]] « où p est un « morphème prépositionnel / casuel (…) et B une base sémantique, le plus souvent nominale » (865).
Outre ce contexte particulier des langues romanes, peut-on aussi cerner en discours d’autres raisons plus intimement liées au contexte socio-historique et qui pourraient nous éclairer spécifiquement sur l’évolution des usages de dans le cadre de ?
Dans cette perspective, nous proposons de nous tourner vers le discours de la presse nationale, plus précisément l’archive du Monde (1944–2019). Le tableau 4 présente la liste des cinq premiers collocatifs (lemmes nominaux / adjectivaux) identifiés (indice log likelihood) dans la suite de la PrepComp grâce à la fonctionnalité cooccurrence du Lexicoscope2. Entre parenthèses figurent les cooccurrents (lemmes) de deuxième ordre (Bertels et Speelman, 2012) statistiquement les plus significatifs.
Liste des cinq premiers collocatifs (lemmes) préférés à droite du pivot dans le cadre de, Le Monde (1944–2019), Lexicoscope 2

Tableau 4. Long description
A table listing the top five collocatives preferred to the right of the pivot in the context of, identified in Le Monde from 1944 to 2019. The table has six rows and two columns. The first column lists the time periods and the second column lists the collocatives with their significant co-occurrents. Row 1: 1944-1949, Marshall, uni (nation), collectif (conventions), français (union), atlantique (pacte). Row 2: 1950-1959, uni (nation), commun (marché), atlantique (pacte), sécurité (conseil), français (Union). Row 3: 1960-1969, commun (marché), atlantique (pacte), uni (nations), Ve (plan), stabilisation (plan). Row 4: 1970-1979, uni (nations), VIe (plan), commun (marché), VIe (plan), public (service). Row 5: 1980-1989, uni (nations), international (conférence), solidarité (contrats), attentat (enquête), rogatoire (commission). Row 6: 1990-2019, judiciaire (information), uni (nations), mondial (OMC), Round (Uruguay), rogatoire (commission).
Durant la période 1944–1980, la PrepComp manifeste une attraction très forte pour des compléments nominaux référant à des organisations nationales (Union française) ou internationales (Nations-Unies, OMC…), à des objectifs de planification internationale (plan Marshall, plans de développement économique …), à des conventions diverses souvent nationales (conventions collectives, contrats de solidarité …), à des alliances multilatérales (pacte atlantique …) etc. On est ici dans le domaine de la politique intérieure ou étrangère, avec une forte représentation des organisations internationales multilatérales : nous désignerons ce domaine sémantique par thématique 1. A partir des années quatre-vingt émerge une nouvelle thématique (ou thématique 2), relative aux domaines juridique (projet de loi…) et judiciaire (enquête, affaire …), parfois liée aux attentats, thématique qui devient prévalente à partir de la décennie 1990–1999, la thématique 1 passant au second rang.Footnote 43
À ce point de notre analyse, il nous paraît utile d’articuler histoire interne et externe afin de nous demander quelles relations peuvent être tissées entre ces préférences statistiques observées dans la complémentation de dans le cadre de dans le journal Le Monde et d’éventuels faits socio-historiques de grande ampleur susceptibles de les éclairer. On sait qu’une telle articulation est délicate, et qu’il faut se garder de « tomber dans l’écueil de relations artificiellement établies entre faits proprement linguistiques et faits non-linguistiques, de recherches explicatives forcées ou d’interprétations non-falsifiables » (GGHF : 67).Footnote 44 Mais doit-on pour autant y renoncer ? Blumenthal et Vigier (dirs.)(2018) se demandaient si seule la sociolinguistique historique était à même de conduire des études en linguistique historique mêlant linguistique interne et externe, ou si les linguistes diachroniciens étaient prêts eux aussi à opérer une jonction entre langue, société et histoire. C’est ce que nous proposons de faire ici en reprenant à notre compte cette interrogation formulée par R.-A. Lodge (Reference Lodge2003 : § 13) : « Pourquoi à cet endroit et à ce moment-là de l’histoire, et non pas à tel autre endroit et à tel ou tel autre moment ? ».
Il convient d’insister sur le fait que notre propos ne se situe pas au même niveau d’analyse que celui visé par Lodge. Nous nous intéressons en effet au plan de l’usage et de son évolution dans le temps, et non au plan des changements linguistiques affectant le système. Il reste néanmoins que ces deux plans possèdent une frontière commune puisque « tout changement est une variante qui a réussi » (GGHF : 7). Mais notre propos, modeste, vise avant tout à relier nos observations statistiques et les données historiques et sociales dont ils constituent selon nous aussi l’écho.
Notre première hypothèse est que le très fort tropisme (en termes de préférence statistique) de la PrepComp dans le cadre de pour la thématique 1 durant la période 1944–1980 est à relier à la période de reconstruction qu’a connue le pays à la fin de la seconde guerre mondiale. En 1944 en effet, date de création du journal Le Monde, la France est économiquement, socialement et architecturalement (pour les villes bombardées) à reconstruire. Cette reconstruction passera par une planification nationale où l’État jouera un rôle majeur (création du Commissariat Général au Plan, plan Monnet (1946–1952), suivi de dix autres plans entre 1953 et 1997) ainsi que les aides internationales (plan Marshall 1947–1952) et les organismes internationaux destinés à accompagner l’édification d’un nouvel ordre mondial dont les Etats-Unis seront les principaux architectes (Création du Fonds Monétaire International (FMI) en 1944, de l’Organisation des Nations unies (ONU) en 1945, du General Agreement on Tariffs and Trade (GATT) en 1947 qui donnera naissance à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en 1995, etc.)
Pour ce qui regarde la politique intérieure, les propos de P. Mendès France éclairent parfaitement l’ambition planificatrice de l’état français durant l’après-guerre :
-
(21) En fait, la planification ne sera vraiment fructueuse que si prévaut, à la tête de l’État, la conviction qu’elle est l’entreprise dominante, au succès de laquelle toutes les décisions particulières doivent être assujetties. Dès lors, aucune proposition ne doit plus être examinée isolément, mais toujours dans le cadre du Plan en voie d’exécution ou du Plan en préparation. (Frantext, Pour une République moderne. P. Mendès France, 1955–1962.)
Le fléchissement de la thématique 1 qu’on observe dans Le Monde à partir de la décennie 1980–1989 et la montée progressive en première position (à partir de la décennie 1990–1999) du discours judiciaire et juridique coïncident avec deux mouvements historiques et sociaux d’essence différente. D’une part la remise en cause de la planification nationale et de ses modalités après les chocs pétroliers de 1973 et de 1979 : la difficulté de prévoir ces crises majeures et les variations en termes de marchés qu’elles engendrent ont conduit à supprimer progressivement du Plan tout objectif chiffré, et finalement à renoncer en 1993 aux plans quinquennaux. Le second mouvement, lié à la montée en puissance de la thématique judiciaire et juridique, relève d’au moins deux courants. Un processus de juridicisation et de judiciarisation de la vie sociale, économique et politique amorcé en France depuis les années soixante-dix d’abord, comme le soulignent certains travaux en sociologie politique :
-
(22) Nos sociétés sont marquées par une juridicisation des rapports sociaux, laquelle avait été déjà constatée dès les années 70 dans le domaine des activités économiques et des relations de travail. (…) Cette juridicisation s’accompagne d’une judiciarisation des questions de société : depuis le sang contaminé jusqu’au foulard islamique, il revient de plus en plus à des formes de justice de trancher. Ce dernier phénomène participe lui-même d’une judiciarisation du politique. (J. Commaille et al., 2010 : 200).
Le second phénomène, lié au précédent, est l’accroissement des attentats en France à partir des années 1980.Footnote 45 De fait, on constate que le lemme nominal attentat figure comme premier collocatif de la séquence dans le cadre de l’enquête dans Le Monde pour la période 1980–1989.
4. Conclusion
Les commentaires de certains lexicographes, grammairiens et observateurs de l’usage à propos de la préposition complexe dans le cadre de allient, de manière surprenante, clairvoyance et myopie. Clairvoyance quant à leur perception des emplois de cette expression : notre enquête sur corpus montre en effet une ascension remarquable de son usage surtout au cours du XXe siècle, phénomène qu’ils avaient bien identifié. Clairvoyance encore concernant le goût prononcé que les discours politique et administratif ainsi que la presse manifestent souvent pour cette PrepComp. Myopie normative en revanche, lorsque ces analystes s’alertent de la trop grande facilité qu’auraient certains locuteurs – journalistes et politiques en tête – à user de cette structure. Ce faisant, ils méconnaissent l’apport sémantique spécifique de cette PrepComp.
L’analyse sur corpus a montré que si l’usage de cette dernière se répand en effet à l’écrit au XXe siècle, sa diffusion en diachronie s’accomplit de manière plus ou moins rapide suivant les genres et les types de textes, et même suivant le thème traité à l’intérieur d’un même genre. Il a été aussi montré que l’émergence de la PrepComp coïncide avec un mouvement de grammaticalisation dont la séquence dans le cadre de est le siège et que la mise au jour de processus en cours permet de mettre en lumière : évolution fréquentielle, figement, accroissement de la cohésion interne, réanalyse, déréférentialisation, émergence d’un sens non compositionnel… Enfin, si sur un plan général, l’accroissement des usages de la PrepComp peut être mis en rapport avec un mouvement de fond qui affecte le système des prépositions du français depuis le Moyen-âge, l’étude des archives du journal Le Monde depuis ses origines (1944) permet de cerner plus spécifiquement certaines raisons de son succès pour le genre de la presse du moins. Deux grands faits socio-historiques s’y révèlent étroitement liés : la reconstruction planifiée du pays dans l’après-guerre d’abord, la montée en puissance d’une juridicisation des rapports sociaux et d’une judiciarisation de la vie politique et publique en France à partir des années quatre-vingt ensuite.
Conflit d’intérêts
Aucun
Reconnaissance de financement
The author is grateful to the ASLAN project (ANR-10-LABX-0081) of Université de Lyon, for its financial support within the program “Investissements d’Avenir” (ANR-11-IDEX-0007) of the French government operated by the National Research Agency (ANR).







