1. L’APPROCHE ÉMERGENTISTE ET L’APPROCHE ÉVOLUTIONNISTE
Depuis quelques années, de nouveaux travaux prenant pour objet le changement ou l’évolution des langues se sont intéressés au rendement possible, dans les sciences du langage, du concept d’émergence, hérité de la biologie (voir Banniard et Philips, dir., Reference Banniard and Philipps2010 et Badiou-Monferran et Ducos, dir., Reference Badiou-Monferran and Ducos2012). La théorie émergentiste distingue des résultants (prédictibles) et des émergents (non prédictibles à partir des conditions antérieures de l’expérience), ces derniers venant perturber une certaine idée de l’évolution des langues, pensée le plus communément dans une trajectoire linéaire. Cette théorie s’appuie sur les deux idées essentielles d’une discontinuité entre état de choses initial et état de choses immédiatement subséquent d’une part, et sur celle d’accroissement de la complexité d’autre part. La notion d’émergence se distingue donc de celle d’évolution en ce qu’elle postule une discontinuité et l’apparition d’une complexité.
Ainsi, après des décennies pendant lesquelles on a privilégié modèles et systèmes en les opposant souvent de manière binaire dans la diachronie, pour rendre compte de leurs évolutions, la constatation que « l’ensemble est plus simple que la juxtaposition des parties » (Banniard et Philips, Reference Banniard and Philipps2010: 14), a rendu possible une nouvelle pensée du multiple dans la langue. Des modèles multiples coexisteraient donc dans un même état de langue, ce qu’avait déjà exprimé parmi d’autres à sa manière – philosophique – Gilles Deleuze lorsqu’il écrivait: « La langue est faite de courants hétérogènes en déséquilibre les uns avec les autres » (Abécédaire, S. pour Style). À cela, il faudrait ajouter le paramètre de la créativité individuelle, que soulignent Banniard et Philips, paramètre souvent négligé par les linguistes, et que l’on peut relier à ce que Merleau-Ponty (Reference Merleau-Ponty1969) disait du langage parlant comme siège de l’expressivité et de l’émotion.
Ces points de vue peuvent être précieux pour des diachroniciens qui cherchent à saisir certains phénomènes dans un temps court – relativement à l’histoire de la langue – et contemporain, et surtout à appréhender un état de langue in vivo. La méthodologie de travail sur des diachronies courtes que nous proposons ici ne consiste en effet pas à raccourcir simplement la diachronie, mais à assortir l’examen des phénomènes d’un autre regard sur la langue dans son fonctionnement. En travaillant sur des faits apparemment mineurs, on fera l’hypothèse qu’on se donne une chance supplémentaire d’enquêter sur la manière dont fonctionne la langue dans une réalité – transitoire et hybride – dont ne rendent pas toujours compte les modélisations. Ainsi par exemple, les théories actuelles du changement linguistique s’intéressent peu aux phénomènes de disparition (voir néanmoins Badiou et Verjans, dir., Reference Badiou-Monferran and Verjans2015) : sont-elles à même de les expliquer?
Le présent projet part de cette hypothèse qu’en marge des phénomènes qui seraient susceptibles de modifier d’une manière ou d’une autre un système, on peut aussi s’intéresser à des traits d’usage qui, à l’instar de certaines modes langagières, peuvent disparaître sans laisser de traces visibles dans la langue, et se révéler autant d’accidents dans les lignes. Dans ces zones se situent les tics momentanés, les petits mots du discours, qui fabriquent le vivant de la langue. Nous y voyons un bon observatoire de ces émergences et disparitions qui viennent perturber ce qui ressemble à une « évolution » des langues.
Parmi les traits de langage repérés par les locuteurs comme nouveaux, nous avons choisi de centrer ici l’enquête sur les « modalisateurs » Footnote 1 (du type je veux dire, si tu veux, c’est vrai que . . .), lesquels attirent souvent l’attention en raison de leur caractère voyant et répété. Ils paraissent scander le discours comme autant de symboles de l’air du temps. Les commentaires qu’on trouve à leur propos, dans des essais polémiques, des rubriques de journalisme grammatical ou sur internet (voir par exemple Camus Reference Camus2004), sont souvent investis de réactions subjectives fortes, de valeurs, de représentations quant à la langue dans son entier, son évolution, sa relation à la société . . . C’est que ces « tics de langage » posent plusieurs questions dérangeantes au locuteur profane comme au linguiste:
− celle de leur utilité dans le fonctionnement de ce qui est ressenti comme « la langue »,
− celle de leur caractère plus ou moins idiomatique (des suspicions d’emprunt ou de calque sont souvent exprimées à leur propos),
− celle du caractère fluctuant de leur fonctionnement sémantico-pragmatique, souvent à la limite du français reconnu comme généralement recommandé,
− celle de leur plus ou moins grande propension à « s’installer » dans l’idiome de communication.
De ce dernier point de vue, et pour un linguiste diachronicien confronté aux récentes théories du changement linguistique, de la pragmaticalisation (Dostie, Reference Dostie2004), et de la grammaticalisation (Marchello-Nizia, Reference Marchello-Nizia2006), ils posent la redoutable question de ce qui rend possible le vrai changement. Et si ces marqueurs n’allaient pas plus loin, précisément, que de donner l’impression d’un changement sans en amorcer véritablement? S’ils se contentaient d’apparaître, telles d’éphémères « modes langagières » pour disparaître ensuite comme ils étaient venus? Qu’est-ce qui fait qu’une émergence « prend » ou ne « prend pas »? Quelle est la place de ces formes dans l’équilibre de la langue? Y a-t-il un lien entre ces réactions subjectives fortes et le caractère modalisateur de certaines de ces formes ?
Les différentes études que nous présentons ici se proposent d’examiner ces enjeux à partir d’un ensemble de modalisateurs choisis dans un français récent (postérieur à 1980) et que les chercheurs explorent, soit à partir de corpus oraux, soit à partir de corpus écrits – la question de l’éventuel passage à l’écrit de ces modalisateurs étant déterminante – et en prenant en compte ou pas l’environnement épilinguistique observable à leur propos.
Dans nos propres recherches – et sans préjuger dans un premier temps s’il s’agissait ou non de « modalisateurs », de « marqueurs » (« marqueurs discursifs » désormais notés MD) ou peut-être d’autre chose –, nous avons d’abord réfléchi à des formes qui nous semblaient relever de cette réalité transitoire et hybride dont il a été question plus haut. Nous avons donc d’abord retenu des usages qui cumulaient trois critères: fréquence + innovation + événement méta (à savoir des gloses ou des commentaires qui signalent la visibilitéFootnote 2), mettant ainsi en avant les faits remarqués et choisissant comme indicateurs les commentaires épilinguistiques ou profanes émis à leur sujet.
Les innovations qui nous intéressent ici ne se situent pas au niveau formel (comme les néologismes lexicaux de forme bravitude, biopic, à l’arrache, les figements d’expression je reviens vers vous, ça le fait (pas), pas de souci), ni au niveau de la néologie sémantique quand elle reste au niveau lexical (opportunité passant du sens de « caractère opportun » à celui d’« occasion opportune »; à l’ouest, locution adverbiale relevant du domaine géographique passant au domaine intellectuel pour signifier « déboussolé, désorienté »). Bien plutôt, ces innovations se situent sur le plan grammatical et concernent des formes manifestant un changement inattendu de leur programme sémantico-instructionnel. À titre d’exemples citons des cas de changement sémantique sans changement catégoriel (lorsque par exemple apparaît un emploi de trop superlatif à côté de l’emploi de l’adverbe intensif), ou encore, comme on a pu le montrer ailleurs (Siouffi, Steuckardt, Wionet, Reference Siouffi, Steuckardt and Wionet2012), lorsque juste adverbe parcourt le spectre sémantique de l’atténuatif au superlatif, ou des cas de changement sémantico-pragmatique avec changement catégoriel (on connaît bien les nouveaux emplois de genre ou style adverbes glissés de genre ou style substantifs – il en va de même pour limite).
Le processus dénommé « pragmaticalisation », observable lorsque des unités assumant initialement d’autres fonctions « jouent des rôles sur le plan macro-textuel et remplissent des fonctions pragma-sémantiques qui consistent notamment à lier des actes illocutoires, à réaliser des actes illocutoires, à manifester son écoute, pour ne citer que quelques cas » (Dostie, Reference Dostie2004: 30), est également impliqué dans les innovations autour desquelles nous menons l’enquête. On pourra observer ce passage de « pas ou peu pragmatique » à « plus pragmatique » dans des cas tels que l’adjectif sérieux, le groupe nominal adverbial entre guillemets, le coordonnant composé mais bon, la coordination avec adverbe de négation ou pas, le présentatif voilà, la proposition c’est clair que, etc., qui tous fonctionnent, dans l’usage ultra-contemporain, comme des marqueurs discursifs.
En termes de processus, les formes que nous cherchons à étudier sont bien des transfuges: elles passent d’une place à une autre de la grammaire, de la phrase, de l’énoncé, soit en éliminant le premier usage, soit en le conservant. Elles sont le lieu du mouvement, ce qui signifie qu’elles ne sont pas toujours destinées à se stabiliser dans ce qui peut être appelé, à un moment donné, la « langue française ».
En termes de catégorisation, nous avons prudemment parlé jusqu’à présent de « formes », « d’usages », afin de laisser de côté ce qui va maintenant nous occuper, à savoir l’étiquetage linguistique de ces formes. En effet, pour désigner celles qui vont nous intéresser dans ce numéro, la terminologie propose deux catégories, celle des « modalisateurs » et celle des « marqueurs discursifs », dans lesquelles nos formes sembleraient pouvoir s’intégrer. Nous revenons dans ce qui suit sur l’usage qu’en fait la littérature linguistique aujourd’hui, puis nous nous interrogerons rapidement sur la pertinence de l’une et l’autre pour rendre compte de nos formes.
2. TERMINOLOGIE: « MARQUEURS DISCURSIFS », « MODALISATEURS »?
Comme l’explique Amalia Rodriguez Somolinos, « les marqueurs du discours ont été ignorés pendant longtemps ou considérés dans une optique purement grammaticale. La grammaire et la linguistique traditionnelles ne possédaient pas en effet les outils théoriques permettant de décrire ces expressions » (Rodriguez Somolinos, Reference Rodriguez Somolinos2012: 3). De fait, la tradition grammaticale et rhétorique s’est plutôt contentée du terme vague de particule, catégorie à géométrie variable, pouvant inclure les mots grammaticaux (pronoms, adverbes. . .), caractérisée souvent par sa brièveté (Siouffi, Reference Siouffi1998) et qui, en dépit d’une tentative de définition plus nette de la part de Girard (Reference Girard1747), a subi d’importantes critiques, notamment de Beauzée (Reference Beauzee1765), et a fini par être abandonnée au début du XIXe siècle (1830 d’après Chervel, Reference Chervel2006: 216).Footnote 3
Depuis les années 60–70, les linguistes, et particulièrement les descripteurs de corpus oraux, ont eu recours à différents termes. Ainsi, Elisabeth Gülich, qui s’était intéressée d’abord aux particules connectives (Gliederungssignale, 1970), adopte en français le terme de marqueur pour ses travaux sur la reformulation (1983). En anglais, discourse marker est employé par Levinson (Reference Levinson1983). D’autres termes circulent dans les années 90: Marie-Annick Morel et Laurent Danon-Boileau nomment ligateurs et ponctuants Footnote 4 « un certain nombre de petits mots qui balisent l’oral » (1998: 94). Mais il semble que discourse marker/marqueur discursif se soit imposé, tant dans le domaine anglo-saxon que dans le domaine français; les travaux de Gaétane Dostie, sur la pragmaticalisation, contribuent à la circulation de marqueurs discursifs, terme qu’elle définit ainsi: « petits mots à valeur pragmatique qui ne sont pas des connecteurs textuels » (2004: 42). Tout en reconnaissant la difficulté à délimiter cette classe (flou définitoire qui n’est sans doute pas étranger au succès de ce terme), Pusch et Dostie récapitulent les caractéristiques de la notion ainsi nommée – invariabilité, caractère d’îlot prosodique, caractère optionnel au niveau propositionnel et syntaxique, rôle défini au niveau de la macro-syntaxe – et soulignent l’importance d’une « caractéristique additionnelle », à savoir « qu’ils servent au locuteur à se positionner par rapport à son discours ou par rapport à celui de l’interlocuteur » (2007: 3 et 4).
Le terme de modalisateur mène parallèlement une carrière plus discrète. Il est introduit dans la terminologie linguistique française dans les années 60, et diffusé par un article de Dubois, paru dans Langages:
On distinguera des modalisateurs formalisés, comme les adverbes dits d’opinion (peut-être, sans doute, évidemment, etc.), des transformations modalisatrices comme l’emphase et le passif facultatif, des interdépendances de niveaux comme l’utilisation des rapports de langue familière, populaire, littéraire; modalisations de l’attitude du sujet comme l’opposition accompli/non-accompli des formes verbales, modalisations des types d’énoncés: énoncés rapportés de diverses natures depuis le « je pense que » jusqu’aux performatifs. (Dubois, Reference Dubois1969: 105)
Dubois commente la notion de modalisation telle qu’elle est développée par Uriel Weinreich (qui utilise modalization, transfert probable de l’allemand Modalisierung, utilisé déjà par la grammaire comparée du début du siècle). La terminologie linguistique anglaise développe un riche nuancier des formes linguistiques accomplissant la modalisation, avec les périphrases: modal adjunct, modal construction, modal expression, modalizing term;Footnote 5 de même les linguistes allemands composent Modalwort, Modaladverb, Modalpartikeln ou Abtönungpartikeln (Métrich, Faucher, Gourdier, 1998: 11–26).
Alors que les terminologies anglaise et allemande multiplient les sous-catégories, le terme unique de modalisateur semble spécifique au françaisFootnote 6. Sa grande extension sémantique a prêté le flanc à la critique. Kerbrat-Orecchioni propose par exemple de restreindre le champ « aux seuls procédés signifiants qui signalent le degré d’adhésion (forte ou mitigée/incertitude/rejet) du sujet d’énonciation aux contenus énoncés – c’est-à-dire par exemple à certains faits intonatifs ou typographiques (tels que les guillemets distanciateurs), aux tournures du type « il est vrai (vraisemblable, douteux, certain, incontestable, etc.) que », aux verbes que nous avons considérés comme des « évaluatifs sur l’axe d’opposition vrai/faux/incertain », et aux adverbes fort nombreux qui leur font pendant » (1980: 118); elle exclut de fait des marqueurs appréciatifs, du type heureusement ou excellemment, exclusion qui d’ailleurs peut prêter à discussion.Footnote 7
S’appuyant sur l’analyse de Kerbrat-Orechioni, Neveu ([Reference Neveu2000] 2009: 68) liste les catégorisations suivantes, fondées sur la grammaire, et qui peuvent aider à sérier les formes linguistiques accomplissant ce qu’on pourrait appeler modalisation:
− l’usage des guillemets signalant une prise de distance,
− les tournures du type il est [vrai, douteux, certain, incontestable. . .] que,
− des verbes tels que avouer, prétendre, prétexter, reconnaître, etc., qui présupposent chez le locuteur une évaluation selon le vrai et le faux du contenu de l’énoncé qu’il rapporte, des verbes de jugement comme faire semblant, regretter, nier, savoir, se douter, s’imaginer, etc., qui présupposent chez le locuteur un même type d’évaluation mais porté sur des événements ou sur des représentations mentales,
− des adverbes énonçant un jugement de vérité ou de réalité comme à coup sûr, assurément, certainement, effectivement, peut-être, probablement, sans doute, réellement, vraiment, etc.
Il note qu’« entrent également dans les faits de modalisation du discours l’emploi des incises marquant la subjectivité du locuteur telles que à mon avis, pour ma part, selon moi, etc., et l’usage des désinences de futur ou de conditionnel, etc. » (Neveu, [Reference Neveu2000] 2009: 68). Il parvient à une définition provisoire large: « Un modalisateur est un moyen linguistique pour le locuteur de signaler sa position par rapport à son énoncé » (ibid.). Dans la terminologie linguistique française, l’extension de marqueur discursif et celle de modalisateur semblent donc présenter une intersection importante: l’un et l’autre termes sont susceptibles de désigner des formes linguistiques par lesquelles le locuteur indique sa position par rapport à son discours/énoncé. Si l’on considère les types de formes linguistiques saisies, modalisateur présente une extension plus large: le terme ne désigne pas seulement, contrairement à marqueur discursif, des « petits mots » invariables et prosodiquement isolés. À l’égard de la valeur sémantico-pragmatique, marqueur discursif peut paraître plus ouvert à la dimension interlocutive: alors que le marqueur discursif peut indiquer le positionnement du locuteur par rapport à son propre discours ou un positionnement par rapport au discours de l’interlocuteur, le modalisateur indique seulement le premier type de positionnement (réflexif). Ce point même peut prêter à discussion: le positionnement du locuteur par rapport à son propre discours ne s’opère-t-il pas nécessairement dans une prise en compte du point de vue de l’interlocuteur? Si la distinction entre les deux termes peut apparaître, finalement, ténue, notre choix de modalisateur tient à l’hypothèse d’une affinité particulière entre émergence linguistique et rapport du locuteur à son propre discours.
3. UNE APPROCHE DIACHRONIQUE DU FONCTIONNEMENT DES MODALISATEURS EN DISCOURS
On observe aujourd’hui un véritable emballement, dans le domaine de la linguistique française, pour les études des « marqueurs discursifs ». À titre d’exemple, on remarquera que presque tous les numéros de la revue Langue française de l’année 2009 touchent de près ou de loin à la question. La plupart du temps, l’approche est de nature sémantico-pragmatique. Il s’agit de lire dans ces formes des faits de polyphonie, de dialogisme, de grammaticalisation, de pragmaticalisation, de mobiliser les notions de prise en charge, d’attitude énonciative, etc.
De fait, il est évident que toutes ces formes ont en commun de révéler le rôle actif qu’y joue le locuteur ainsi que la tension interactionnelle qui s’y exerce avec le récepteur, et il est clair que ces approches ont chacune leur pertinence.
Cependant, dans le cadre du numéro spécial qui est présenté ici, ce n’est pas à une tentative de description objectivante de ces phénomènes de type pragmatico-sémantique que nous avons l’ambition de procéder, mais à une recherche sur le type d’information que l’investigation diachronique – en l’occurrence micro-diachronique – est susceptible de nous apporter. En effet, le choix des modalisateurs nous est apparu pertinent pour saisir ces oscillations au sein de la langue dans une période donnée. Notre approche entend utiliser la diachronie pour faire apparaître ce que la part d’inventivité du locuteur dans la parole fait à la langue. Cette entrée diachronique est connue sur certaines époques (notamment l’ancien français), et bien pratiquée sur l’anglais (voir Jucker, Reference Jucker1997), mais nous paraît encore insuffisamment mobilisée sur le français moderne et contemporain. Nous avons donc invité les collaborateurs de ce numéro à choisir leurs formes, non pas sur la base de critères sémantico-pragmatiques prédéfinis, à l’intérieur d’une classification en catégories dont nous voudrions mettre à distance d’emblée toute capacité à nous donner la « clé » de ces phénomènes, à nous procurer un regard surplombant sur eux, mais sur celle des évolutions qu’on peut constater dans leur fonctionnement – en s’aidant du commentaire épilinguistique. C’est donc avant tout à partir du caractère fugace des formes, ou des fonctionnements que l’on peut repérer en elles, que nous avons invité les collaborateurs à travailler. Dans notre démarche, on peut en effet placer au centre la volonté de ne pas « réifier » les fonctionnements langagiers, selon les enseignements que nous a apportés la double expérience du travail en diachronie et de la mise en regard entre faits de langue et ce qui est dit à leur sujet.
L’objectif n’est pas de parvenir à intégrer l’étude des modalisateurs à un regard homogène sur la « langue », mais de les choisir comme exemples de l’interface entre langue, parole et discours, là où il nous semble que des faits particuliers de changement se déroulent. Nous espérons que ces études micro-diachroniques permettront d’éclairer, non seulement une zone qui nous semble particulière de la « langue », mais aussi la présence de dynamiques hétérogènes dans ses modulations.
4. PRÉSENTATION DES ARTICLES
Pour ouvrir un numéro portant sur les « modalisateurs émergents », quoi de plus intrigant qu’une disparition (ou une quasi-disparition)? De fait, les phénomènes de disparition, parmi les faits de changement, sont sans doute les moins relevés. On remarque bien plus ce qui reste et se transforme que ce qui s’efface sans laisser de traces. Classiquement, les histoires de la langue retiennent avant tout ce qui a eu une influence sur l’actuel, plutôt que ce qui a disparu. Un colloque récent s’est intéressé à cette problématique et montre comment l’appréhension du changement linguistique par le biais des disparitions est à même de faire bouger nos lignes de représentations du changement (voir Badiou-Monferran et Verjans, dir., Reference Badiou-Monferran and Verjans2015). Ici, nous partirons donc de la disparition constatée par Bernard Combettes du marqueur n’est-ce pas?, depuis des emplois restés très motivés jusqu’au 20e siècle jusqu’à des emplois en pur modalisateur, que révèle par exemple la disparition fréquente du point d’interrogation, et pour finir un effacement des corpus.
Annie Kuyumkuyan retrace ensuite la longue carrière de autant dire (que), depuis l’époque médiévale jusqu’à l’actualité la plus récente. Dans son usage traditionnel, cette locution fonctionne comme un connecteur de reformulation; en tant que telle, elle indique une manière, pour le locuteur, de reprise en main de l’énoncé: autant dire (que) fait retour sur un premier énoncé et en impose un second, permettant par exemple au locuteur de « contre-attaquer » (ainsi dans « - alors, autant dire que je suis une coquette ?, Martin du Gard, 1922). Un nouvel usage de autant dire (que) apparaît aujourd’hui, qui nous oblige à réexaminer cette description: placé en tête de propos, autant dire ne fait retour sur aucun énoncé explicite (par exemple dans ce titre « Salaires des fonctionnaires: Pour Elisabeth David “autant dire que tout est gelé pendant 3 ans” », 30/07/2010, unsa-fp.org). Il semble s’agir alors pour le locuteur de mettre en scène son énoncé « comme difficile, problématique ou tout au moins non spontané ». À notre connaissance, cet usage initial de autant dire (que) n’a pas encore attiré l’attention des commentateurs: son émergence reste à confirmer.
Catherine Schnedecker s’arrête sur les emplois en contexte de si tu veux, si vous voulez à partir de corpus oraux et écrits. S’intéressant aux formes désémantisées, elle en étudie finement les fonctions discursives pour en montrer la diversité. Ces formes, susceptibles d’apparaître à des places diverses, et dans des contextes relativement variés, peuvent être isolées comme des modalisateurs bien implantés dans la langue d’aujourd’hui, et qui peuvent être utilisés à différentes fins, comme l’approximation lexicale, la négociation, la préservation de soi ou de l’autre.
Sur le modèle de je pense, je crois, je trouve, plus anciennement pragmaticalisés, j’avoue développe un usage émergent que Juliette Delahaie met ici en évidence: un emploi en incise, déjà bien attesté dans la seconde moitié du 20e siècle, et un emploi plus récent en tant que marqueur d’assentiment (« – Sérieux comment elle est relou ta mère! – J’avoue », laplumeàpoil.com, mars 2013). Cet usage nouveau a fait l’objet d’un véritable buzz épilinguistique aux mois de mars–avril 2013: l’événement méta « j’avoue » paraissant prendre son essor avec l’événement média « Affaire Cahuzac », et ses problématiques aveux. De l’esprit de notre époque, que revèle l’engouement pour j’avoue? Juliette Delahaie fait une nuance entre ses deux usages: le premier (j’avoue en incise) s’inscrit dans la quête de la transparence, érigée, chez nos contemporains, en valeur; le second (j’avoue marqueur d’assentiment) manifeste une « soumission à l’opinion d’autrui », attitude qui permet au locuteur de construire un ethos de sincérité et de fair play.
Genre est une forme qui connaît un grand succès aujourd’hui, ce qui implique des distributions assez variées, sur lesquelles Paul Isambert revient dans son article, à partir de corpus oraux et écrits de français contemporain. L’article cependant s’attache à tracer une chronologie des emplois, même s’il n’est pas possible de dégager une ligne qui irait de A à B: au contraire, en synchronie, divers paramètres doivent être pris en compte pour l’analyse des occurrences, de l’influence que peut exercer une langue proche, à l’organisation des différents emplois à l’intérieur du français.
Pour terminer, nous lirons l’étude que Sonia Branca-Rosoff nous propose de l’expression « entre guillemets », qui est d’origine littéraire (il semble qu’on puisse au départ l’attribuer à Proust), et qui a été popularisée dans les années 70 comme un tic d’expression dans le monde intellectuel. S’appuyant sur la base Frantext ainsi que sur le Corpus de Français Parlé Parisien (CFPP 2000, disponible sur le site http://cfpp2000.univ-paris3.fr.), Sonia Branca cherche à vérifier si ce qui émane des commentaires qu’on trouve sur le web (commentaires négatifs la plupart du temps), à savoir l’impression d’une diffusion accrue autour des années 2010, est juste. Son enquête révèle que, si l’expression semble avoir touché des locuteurs issus de couches populaires qui s’en servent de scansion du discours, l’expression conserve un statut de vrai modalisateur, ce qui permet à l’auteure de conclure qu’elle a des chances de voir sa fréquence diminuer (sans pour autant disparaître).
Au terme de cette série d’études, nous espérons qu’apparaîtra de façon convaincante le fait que, à notre sens, les modalisateurs occupent dans le système de la langue une place particulière. Tenant à un fonctionnement discursif qui met au premier plan la dynamique interactionnelle, cette place est à l’origine d’un comportement diachronique que nous jugeons lui aussi particulier: il permet de tester les méthodologies de recherche sur diachronies courtes et d’éprouver les potentialités du schéma émergentiste ainsi que de ce qui est actuellement avancé sur les phénomènes de « disparition ». Il pose des questions, donc, tant aux théories de la grammaticalisation et de la pragmaticalisation qu’à celles du changement linguistique. Formes transitoires, hybrides, transfuges, les modalisateurs remettent bel et bien en cause la vision parfois exagérément stable que nous avons de « la langue ».