INTRODUCTIONFootnote 1
Dans le Trésor de la Langue Française (1994, tome 16, p. 1373), l'expression à première vue est citée, à l'entrée vue, parmi ‘les locutions évoquant l'usage de ce sens pour évaluer, faire quelque chose’. Deux paraphrases sont proposées qui valent à la fois pour à première vue et à la première vue dont le sens est dit vieilli. Ces expressions peuvent signifier ‘au premier coup d'œil’; parmi les exemples proposés, nous citerons:Footnote 2
(1) Gérard lui avait été sympathique à première vue (PEISSON, Parti Liverpool, 1932, p. 120).
(2) Un comte hongrois présenta à Beethoven une composition de Bach, manuscrite et difficile, et (. . .) Beethoven l'exécuta, à première vue, ‘comme Bach la jouait (. . .)’ (ROLLAND, Beethoven, t. 1, 1937, p. 279).
(3) Werner croit (. . .) que les êtres créés l'un pour l'autre doivent se reconnoître à la première vue (STAËL, Allemagne, t. 3, 1810, p. 139).
Mais il est précisé que, prise dans un sens figuré, la locution à première vue est paraphrasable par ‘sans examiner les choses de près, sans réfléchir’. Pour exemple:
(4) Un peu de travail de bureau, alternant avec de longues sorties (. . .) hein? A première vue, qu'est-ce que vous en diriez? (ROMAINS, Hommes bonne vol., 1932, p. 241).
Une étude rapide de l'évolution diachronique des locutions à la première vue et à première vue au moyen de la base de données ‘Frantext intégral’, nous permettra de voir dans quelle mesure le figement de la locution au niveau morphologique, qui s'accompagne de la disparition de l'article défini la, est associé à des modifications tant dans son fonctionnement syntaxique que sémantique. Il apparaît en effet que si à première vue peut garder une signification relativement compositionnelle comme à la première vue, elle peut aussi, par extension, fonctionner, en position détachée, comme marqueur de point de vue au sens de Nølke (Reference Nølke1994a), un point de vue comprenant un contenu propositionnel et un jugement portant sur ce contenu, jugement lui-même attribué à un être discursif.Footnote 3 Les deux valeurs sémantiques sont corrélées au fonctionnement syntaxique de la locution, ce que nous décrirons à partir de la double opposition que propose Guimier (Reference Guimier1996) pour caractériser le fonctionnement adverbial. Mais c'est la valeur pragmatique de à première vue en tant que marqueur de point de vue susceptible d'être confirmé ou infirmé par la suite du texte que nous étudierons plus particulièrement, en nous appuyant sur des énoncés attestés, sélectionnés sur ‘Frantext intégral’, ou bien choisis dans Le Monde sur CDRom (1995–96, 1999–2002). Dans des exemples comme (5) et (6):
(5) Quel âge peut-il avoir? A première vue une douzaine d'années. A y regarder mieux, davantage sûrement – quinze ans peut-être, car il paraissait naturellement fluet. (‘Frantext intégral’, M. Tournier, Les météores, 1975)
(6) (. . .) une situation très banale, à première vue. Mais assez singulière, à y regarder de plus près. (Le Monde 11/09/01)
les expressions à première vue, à y regarder mieux, à y regarder de plus près paraissent signaler une évolution dans le temps du point de vue du locuteur relativement à une même situation. Le temps concerné n'est pas celui de la situation elle-même, mais bien celui du point de vue: il s'agit d'un temps de dicto au sens de Martin (Reference Martin1987).Footnote 4 L'objectif de cet article est de montrer que cette évolution du point de vue du locuteur est régie par un cadre strict que l'on peut décrire en termes de structure phasale d'un même procès énonciatif d'une prise en considération d'une situation en vue de constituer un jugement stabilisé. Dans la mesure où il s'agit de la structure temporelle interne de ce procès énonciatif, on parlera donc plutôt ‘d'aspect de dicto’, chacune des expressions étudiées renvoyant spécifiquement à telle ou telle phase de cette structure aspectuelle. Pour étudier cet aspect de dicto, nous articulerons les théories de l'aspect de phase (Vet, Reference Vet and Laca2002, Tournadre, Reference Tournadre2004, Gosselin, Reference Gosselin, Flaux, Stosic and Vet2010, Reference Gosselin2011) avec l'approche polyphonique de la notion de point de vue (Nølke Reference Nølke1994a), une approche qui nous permettra de montrer comment la locution contraint l'évidentialité de l'énoncé (Chafe Reference Chafe, Chafe and Nichols1986, Dendale et Tasmowski Reference Dendale and Tasmowski1994), et réduit la responsabilité énonciative du locuteur.
2. DE A LA PREMIERE VUE VERS A PREMIERE VUE
2.1. A la première vue
A la première vue est une expression, apparue au 17ème siècle,Footnote 5 qui s'est maintenue jusqu'au début du 20ème, elle signifie ‘la première fois que X a l'expérience de Y’, où X et Y s'instancient en fonction du contexte, et où l'expérience est fréquemment visuelle, d'où la paraphrase souvent possible ‘au premier coup d'œil’ ou ‘la première fois que X voit Y’. Soit:
(7) (. . .) il n'y a point de femme qui ne soit contente d'elle-même, lorsqu'elle fait la conquête d'un homme à la première vue. (‘Frantext intégral’, L'Abbé Prévost, Lettres angloises ou Histoire de Miss Clarissa Harlow [trad.], 1751)
(8) D'ailleurs, je lui devais la vérité, puisqu'il me donnait sa confiance quasiment à la première vue. (‘Frantext intégral’, G. Sand, Les maîtres sonneurs, Dixième veillée, 1860).
Si l'on reprend la classification de Guimier (Reference Guimier1996), on dira que, sur le plan sémantique, à la première vue présente un fonctionnement endophrastique dans la mesure où la locution participe à la construction du sens référentiel de la phrase en caractérisant une circonstance du procès, ce qu'attestent les paraphrases proposées, tandis qu'au plan syntaxique, son fonctionnement peut être intra-prédicatif: elle peut être intégrée à la phrase, et quand elle est régie par le verbe, placée après celui-ci sans rupture intonative. Mais elle se rencontre également en position détachée, c'est-à-dire en emploi extra-prédicatif:
(9) A la première vue de Monsieur, l'amour fit évanouir les espérances de fortune que j'avois fondées sur mes attraits. (‘Frantext intégral’, A-Cl. De Caylus, Histoire de Monsieur Guillaume, cocher, 1737)
(10) Ses mains étaient jointes, ses yeux étaient fixes. A la première vue on la prenait pour un spectre, à la seconde pour une statue. (‘Frantext intégral’, V. Hugo, Notre Dame de Paris, 1832)
Remarquons, par ailleurs, que le figement de la locution est très relatif. Certes, il n'est pas possible d'insérer un adjectif qualificatif au sein du syntagme prépositionnel que constitue à la première vue et premier est commutable avec le seul ordinal second, mais vue accepte des compléments (cf. ex. 9).
2.2. Un emploi endophrastique intra- ou extra-prédicatif de à première vue
Si on consulte toujours ‘Frantext intégral’, les premières occurrences de à première vue Footnote 6 apparaissent au début du 19ème. La modification morphologique est à interpréter comme l'indice d'un plus grand figement syntaxique, à première vue n'acceptant pas de complément. Sur le plan sémantique, la locution est endophrastique comme à la première vue, elle peut se paraphraser par ‘au premier coup d'œil’ ou ‘la première fois que X voit Y’, et plus généralement au moyen des adverbes d'aspect aussitôt et immédiatement, des adverbes qui marquent le mode de survenance du procès, à première vue n'impliquant pas systématiquement un rapport visuel comme l'atteste d'ailleurs, parmi les exemples ci-dessous, l'énoncé (11):
(11) Voulez-vous installer à la tête de ce comité Bossuet, l'écrivain le plus fait assurément pour entendre à première vue la grande façon de Pascal, ainsi surprise? (‘Frantext intégral’, Ch. Sainte-Beuve, Port-Royal, 1848)
(12) Les indications qui suivent sont destinées à faciliter l'identification des étoiles. Elles se distinguent à première vue par leur éclat. (‘Frantext intégral’, A. Danjon, Cosmographie: classe de mathématiques, 1948)
Précisons que cet emploi est également attesté dans la Presse:
(13) (. . .) sa capacité à maîtriser à première vue le moindre détail des œuvres qu'il dirigeait n'avait d'égales que sa curiosité et sa hardiesse. (Le Monde 18/03/96)
Nous observons encore que la locution à première vue est à même de constituer le focus de la négation ou de l'interrogation, deux caractéristiques du fonctionnement de l'adverbial quand il est modifieur du verbe:
(14) (. . .) oh! si, si, comme votre nez s'est allongé, comme il a gonflé. . . je ne m'en étais pas aperçu à première vue, mais je m'en aperçois. . . terriblement allongé. . . ah! quel dommage! (‘Frantext intégral’, E. Ionesco, Les Chaises, 1954)
(15) Je vois très vite et je juge assez bien. Et vous? Vous faites-vous à première vue une idée des gens? (‘Frantext intégral’, G. Sand, Le marquis de Villemer, 1864)
Enfin, tout en restant endophrastique (dans la portée du verbe au plan sémantique), à première vue peut apparaître en position détachée (extra-prédicative du point de vue syntaxique). Ainsi, dans les exemples (16) et (17), la locution est clairement dépendante du verbe, mais sa place n'est pas fixée à la suite de ce constituant auquel il est rattaché:
(16) (. . .) à première vue, en un clin d'œil, j'ai jugé un homme ou une femme pour jamais (. . .) (‘Frantext intégral’, A. de Lamartine, Souvenirs, impressions, pensées et paysages pendant un voyage en Orient (1832–1833) ou Notes d'un voyageur, 1835)
(17) A première vue, Drifter le jaugea comme un décorateur de cinéma ou un ‘créatif’ de publicité. (‘Frantext intégral’, Ph. Labro, Des bateaux dans la nuit, 1982).
2.3. Un emploi exophrastique extra-prédicatif de à première vue
Parallèlement, dès le milieu du 19ème, on trouve dans ‘Frantext intégral’, des exemples où à première vue n'est plus dans la dépendance du verbe ni syntaxiquement, ni sémantiquement. Soit:
(18) A première vue, il semble que le grand désavantage du métayage soit pour les propriétaires; à examiner les choses de plus près, on voit que les métayers se trouvent au plus bas degré de la pauvreté et parfois de la misère. . . (‘Frantext intégral’, O. Voillard et al, Documents d'histoire contemporaine, 1850)
La locution adverbiale n'est plus régie par le verbe ou par un autre constituant de la phrase, et porte sémantiquement sur l'ensemble de la proposition, ou bien sur la prédication principale, ou encore sur une prédication secondaire. Elle s'interprète alors comme marqueur de point de vue, dans la mesure où elle indique une attitude du locuteur relativement à un jugement portant sur un contenu propositionnel, à savoir que ce jugement a été formulé ‘sans examiner les choses de près, sans réfléchir’. Dans cet emploi qui devient majoritaire au 20ème, à première vue reste hors du champ de l'interrogationFootnote 7 (ex. 19) et de la négation (ex. 20), caractéristiques de l'emploi adverbial extra-prédicatif exophrastique:
(19) Entre psychologues, sociologues et historiens, quel serait à première vue l'enjeu d'un débat de compétence et d'attributions? (‘Frantext intégral’, L. Febvre, Combats pour l'histoire, 1952)
(20) A première vue, l'arme du crime n'était pas restée sur les lieux (. . .) (‘Frantext intégral’, J-P. Manchette, Morgue pleine, 1973)
Outre ces tests de l'interrogation et de la négation, la coexistence de deux emplois distincts de à première vue se vérifie au moyen du test de la coordination. La locution peut se coordonner avec un syntagme prépositionnel qui entre dans la portée sémantique du verbe:
(21) Le devant du corps était griffé et mordu, pour autant qu'on puisse en juger à première vue et à deux mètres de distance. (‘Frantext intégral’, J-P. Manchette, Morgue pleine, 1973)
mais à première vue va se coordonner aussi avec un syntagme prépositionnel qui présente une plus grande autonomie syntaxique vis-à-vis du verbe, et qui joue aussi le rôle de marqueur de point de vue:
(22) A première vue et pour un lecteur détaché, ce sont des aventures inquiétantes qui enlèvent des personnages tremblants et entêtés à la poursuite de problèmes (. . .) (‘Frantext intégral’, A. Camus, Le mythe de Sisyphe, 1942)
2.4. En résumé
On peut resituer l'évolution de la locution de à la première vue vers à première vue dans la problématique de la grammaticalisation prise au sens large du terme, et plus précisément dans la perspective de Traugott (Reference Traugott, Stein and Wright1995).Footnote 8 Un adverbial faisant primitivement partie du contenu propositionnel peut acquérir une certaine autonomie syntaxique et par là une portée plus large, pour gagner en subjectivité (Traugott, Reference Traugott, Stein and Wright1995: 45), et remplir une fonction modalisatrice, dans le sens où elle indique une attitude, une prise de position du locuteur par rapport à l'énoncé ou à l'énonciation. Or on a pu observer, au moyen des tests de l'interrogation et de la négation, que à première vue pouvait prendre une certaine autonomie syntaxique et assurer cette fonction modalisatrice. La locution est alors marqueur de point de vue et se paraphrase par ‘sans examiner les choses de près, sans réfléchir’. Toutefois, la modification morphologique n'entraîne pas forcément un changement de statut de la locution puisque à première vue peut rester attaché au syntagme verbal (ou à un autre syntagme), et donc faire partie du contenu propositionnel. Plus encore, la position détachée, notamment en début d'énoncé, ne garantit pas un changement de statut de la locution qui peut demeurer endophrastique dans cette position et se paraphraser par ‘au premier coup d'œil’. Ce que nous avons voulu mettre en évidence dans la Figure 1.
Évolution diachronique des emplois des locutions ‘à la première vue’ et ‘à première vue’, d'après l'examen des occurrences dans ‘Frantext intégral’
Le cotexte se révèle alors déterminant pour interpréter à première vue comme marqueur de point de vue. Parmi les facteurs favorisant cette interprétation, outre la présence d'éléments modalisateurs comme sembler, paraître, ou encore l'emploi du conditionnel, on observe que la locution entre très souvent dans un contraste binaire, et fonctionne en corrélation avec une expression signalant un point de vue qui vient disqualifier sur le plan argumentatif (au sens de Ducrot Reference Ducrot1980) le point de vue introduit avec à première vue. A cet égard, nous pouvons distinguer différents types de connecteurs susceptibles d'entrer en corrélation avec la locution, tels:
– la conjonction mais:
(23) A première vue, la rue de Kaboul n'a pas changé, mais l'atmosphère y est sans conteste plus détendue (Le Monde 31/12/01)
– des adverbes concessifs (cependant, pourtant, néanmoins, . . .):
(24) A première vue, la cour n'a rien d'extraordinaire, à l'exception de sa beauté simple et nue. Pourtant, cette cour est une cage, cette maison est une prison (. . .) (Le Monde 17/05/01)
– des locutions adverbiales fondamentalement oppositives (en réalité, en fait, au contraire, . . .):
(25) A première vue, cet ultime îlot gouvernemental planté au milieu d'un environnement hostile a toutes les apparences d'un bazar des collines du Népal. En réalité, dans une ambiance de paralysie subtropicale et de sous-préfecture endormie, cette ville de quelques milliers d'âmes suinte l'ennui et la peur. (Le Monde 30/08/02)
– des expressions qui, nous l'avons dit dans notre introduction, indiquent une évolution dans le temps du jugement concernant une situation (constructions infinitives, locutions adverbiales résultatives, . . .). Ces expressions sont éventuellement combinées avec un marqueur de succession temporelle (puis, . . .) ou bien avec un marqueur d'opposition (mais), voire de concession (cependant, . . .) qui signale alors explicitement une réorientation argumentative. On peut renvoyer à l'exemple (18), et citer également (26):
(26) A première vue, on croirait qu'il est inhabité, ce pays; à mieux regarder, cependant, on s'aperçoit combien son opulent manteau vert est déjà sournoisement travaillé en dessous par le microbe humain (. . .) (‘Frantext intégral’, P. Loti, Un pèlerin d'Angkor, 1912)
– des expressions nominales, qui signalent une erreur de jugement (erreur, mauvais calcul, . . .) combinées aussi éventuellement avec un connecteur pragmatique:
(27) A première vue, on se disait que jamais on ne se dépêtrerait de tant de monde et de tant d'objets. Erreur cependant; après une heure de route, tout était merveilleusement tassé et immobile. (‘Frantext intégral’, P. Loti, Le Roman d'un spahi, 1881)
La locution peut s'inscrire ainsi dans ‘une routine argumentative’ (cf. Combettes et Kuyumcuyan, Reference Combettes and Kuyumcuyan2007) mettant en concurrence deux points de vue qui s'opposent sur le plan argumentatif. On trouve bien sûr des exemples qui montrent que le point de vue introduit avec à première vue n'est pas systématiquement réfuté, ni même neutralisé argumentativement, mais il reste toujours en attente de confirmation:
(28) La découverte a eu lieu le jeudi 23 août dans la grotte dénommée Caune de l'Arago. Cette mandibule appartient à un anténéandertalien – Homo erectus européen. ‘Elle n'a pas encore été sortie de terre, car nous voulons la mouler avant de l'enlever, précise Henry de Lumley. Nous n'avons donc pas encore pu l'étudier. Mais, à première vue, elle semble assez gracile, et pourrait appartenir à une femme’. (Le Monde 27/08/01)
Quel que soit le cas de figure envisagé (point de vue resté ou non en attente de confirmation), nous posons l'hypothèse que la locution, dans son emploi extra-prédicatif exophrastique, c'est-à-dire en tant que marqueur de point de vue, signale toujours un point de vue donné comme provisoire, et qu'elle appelle une suite, ne serait-ce que virtuelleFootnote 9 (cf. ex 28). L'étude de la cooccurrence déjà mentionnée de à première vue avec les verbes de perception sembler et paraître, ainsi qu'avec le conditionnel nous permettra de préciser l'origine de ce point de vue. Outre la convergence entre les instructions associées à la locution et à ces deux types de marques linguistiques, nous montrerons que la présence de la locution entraîne certaines contraintes quant aux conditions d'emploi des verbes sembler et paraître, et quant à l'emploi du conditionnel. De l'observation de ces contraintes, il ressort que si la locution à première vue n'indique pas à proprement parler la source du savoir, et ne peut donc être considérée comme un marqueur lexical d'évidentialitéFootnote 10, elle contraint la valeur évidentielle de l'énoncé (Chafe, Reference Chafe, Chafe and Nichols1986, Dendale et Tasmowski, Reference Dendale and Tasmowski1994).
3. A PREMIÈRE VUE, MARQUEUR DE POINT DE VUE
3.1. Un jugement provisoire
Dans la classification de Molinier (Reference Molinier2009) des adverbes d'énonciation, à première vue s'apparenterait aux adverbes ‘distanciatifs’ (pour autant que je sache, à ma connaissance, si je ne me trompe pas, . . .), des formes qui expriment une certaine réserve du locuteur par rapport à l'information qu'il transmet et en limitent ainsi le crédit auprès du destinataire. Avec à première vue, le locuteur relativiserait la portée de son propos comme il relativise ses propos au moyen d'expressions du type à ma connaissance ou encore d'après ce que je sais, à ce que je crois Footnote 11, à ceci près cependant, que la locution ne fait pas explicitement référence à l'univers mental du locuteur puisqu'elle ne comprend aucun élément déictique de la première personne, et que le locuteur peut s'inscrire dans une voix collective, tel l'exemple (27) cité ci-dessus (A première vue, on se disait que p).
En revanche, on isolera la locution à première vue des adverbes ‘d'emprunt à une source extérieure’ (à ce qu'il paraît, d'après N, à ce que j'ai entendu dire. . .), qui sont typiquement évidentiels ou médiatifsFootnote 12 (Guentchéva dir., Reference Guentchéva1996) en ce sens qu'ils explicitent la source du savoir, et par là impliquent une certaine distance prise par le locuteur relativement au jugement porté. En effet, la locution à première vue n'explicite pas comment le locuteur a eu accès à l'information qu'il transmet dans son énoncé. Précisément, si on admet trois types de source du savoir (perception, inférence et ouï-dire),Footnote 13 elle ne dit pas si le jugement est fondé sur le témoignage des sens, c'est-à-dire sur la perception, ou s'il est obtenu par inférence, mais elle exclut que le jugement soit fondé sur un savoir emprunté, ce que nous voulons montrer maintenant.
3.2. Sembler et paraître
Si l'on admet encore que sembler et paraître ont la particularité de présenter un jugement comme résultant d'indices qui ne sont pas suffisants, c'est-à-dire qui ne peuvent avoir valeur de tekmerion Footnote 14 au sens aristotélicien du terme (Rhétorique I, 2, 1357 b 3–10), on peut comprendre la convergence entre les instructions associées à sembler et paraître et celles qui sont associées à la locution à première vue. Avec à première vue, le jugement est donné comme provisoire, et ce caractère provisoire s'explique alors par le caractère non décisif des indices sur lesquels se fonde le jugement. Les deux marques sont ainsi convergentes en ce qu'elles contribuent toutes deux à l'effet de distance du locuteur relativement au jugement porté. Des exemples:
(29) Chinatown semble, à première vue, n'être qu'un pastiche du film noir des années 40. (Le Monde 15/01/01)
(30) A première vue, introduire des cliniques en Bourse paraît contestable, compte tenu de la nature ‘sensible’ de l'activité médicale. (Le Monde 29/05/01)
La comparaison que propose Nølke (Reference Nølke1994b) des tours impersonnels il semble que p et il paraît que p dans le cadre d'une analyse polyphonique, fondée en partie sur une étude de Bourdin (Reference Bourdin1988), et sur la distinction faite par Ducrot (Reference Ducrot1984) entre le locuteur ‘en tant que tel’, responsable de l'énonciation, et le locuteur ‘en tant qu'être du monde’, c'est-à-dire en tant qu'individu existant indépendamment de l'acte d'énonciation, peut éclairer le fonctionnement de à première vue. Selon Nølke, les deux tournures impersonnelles marquent ‘une dilution linguistique des responsabilités’ et demandent que la responsabilité du point de vue véhiculé par p soit attribuée à un être discursif distinct du locuteur-en-tant-que-tel, mais il semble que et il paraît que induisent des structures polyphoniques différentes.
En signalant une source extérieure de type ouï-dire, il paraît que attribue le point de vue véhiculé par p à une instance distincte aussi du locuteur en tant qu'être du monde (locuteur-en-tant-qu'individu chez Nølke Reference Nølke1994b).Footnote 15 En revanche, il semble que introduit une inférence à partir d'un certain nombre de signes ou d'indices plus ou moins inconscients, inférence donnée comme le résultat d'un dialogue intériorisé ayant lieu au moment de l'énonciation, et qui, en conséquence, ne peut être mise en rapport avec une source extérieure de type ouï-dire. L'être discursif responsable du point de vue exprimé est alors identifié au locuteur-en-tant-qu'individu (ce qui peut être explicité au moyen du datif me: il me semble que p).
Ces différences de structure polyphonique étant mises en évidence par Nølke, on observe la parfaite compatibilité de à première vue avec il semble que:
(31) A première vue, il semble que cette réponse s'accorde assez bien avec notre thèse mécaniste, mais ce n'est qu'une apparence (. . .) (‘Frantext intégral’, R. Ruyer, Esquisse d'une philosophie de la structure, 1930)
tandis que à première vue ne peut se combiner avec il paraît que ni avec aucun autre marqueur de source externe au locuteur (*A première vue, il paraît que Marie est malade / *A première vue, on dit que Marie est malade). Ce fait nous permet donc de poser l'hypothèse selon laquelle à première vue exclut un jugement fondé sur le discours d'autrui.
Pour confirmer notre analyse, nous verrons les contraintes qui portent sur la combinaison de la locution avec un conditionnel. Là encore, il y a convergence entre les instructions associées au conditionnel et les instructions associées à la locution, dans la mesure où à première vue autorise et contribue à l'effet de mise à distance de l'assertion marqué par ce conditionnel, mais la locution exclut toujours que la responsabilité du propos soit attribuée à une tierce-personne.
3.3. A première vue + conditionnel
Combiné à la locution à première vue, le fonctionnement du conditionnel ne peut s'apparenter au conditionnel d'emprunt, dit aussi conditionnel journalistique (Abouda, Reference Abouda, Dendale and Tasmowski2001, Gosselin, Reference Gosselin, Dendale and Tasmowski2001, Haillet, Reference Haillet2002). La glose en paraît-il, qui permet, chez Haillet (Reference Haillet2002), d'identifier le conditionnel journalistique comme conditionnel d'altérité énonciative ne peut en effet être utilisée dans un énoncé tel que (32):
(32) A première vue, on pourrait penser que le réchauffement devrait bénéficier à cet oiseau atypique qui réussit le tour de force de se reproduire durant le terrible hiver de l'Antarctique (. . .) (Le Monde 12/05/01) / *A première vue, on peut penser, paraît-il, que le réchauffement. . .
ce qui met, encore une fois, en évidence l'incompatibilité de à première vue, avec une source extérieure du type ouï-dire. Les croyances ou pensées peuvent être explicitement attribuées à une voix collective (ON) mais cette voix n'exclut jamais le locuteur. L'être discursif responsable du point de vue évoqué est alors identifiable, selon nous, à tout individu ayant l'expérience de l'état de choses en question au moment de l'énonciation, y compris le locuteur-en-tant-qu'individu. Dans le contexte donné, le conditionnel est en fait un conditionnel hypothétique, le cadre hypothétique étant mis en place au moyen de la locution à première vue, qui exprime une condition sous laquelle une croyance ou une pensée sont envisagées, et qui est paraphrasable de la façon suivante: ‘si on considère la situation à première vue’. La proposition n'est validée que dans l'hypothèse avancée, d'où l'effet de sens d'atténuation associé au conditionnel.Footnote 16 Cette interprétation du conditionnel est bien sûr favorisée dans l'exemple (32) par la présence du modal pouvoir,Footnote 17 elle l'est aussi, éventuellement, par la présence de verbes d'attitude propositionnelle, modalisateurs d'assertion tels les verbes croire, penser, mais aussi dire qui ne fonctionne pas, dans ce contexte, comme verbe illocutoire mais comme modalisateur d'assertion:Footnote 18
(33) A première vue, on croirait que la parole entendue ne peut rien lui apporter: c'est lui qui donne leur sens aux mots, aux phrases (. . .) (‘Frantext intégral’, M. Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, 1945)
(34) A première vue, on dirait que l'arbitre est fait pour l'économie contemporaine, qui ne connaît ni Etat ni frontières. (Le Monde 18/05/01)
Des unités lexicales appréciatives susceptibles de jouer un rôle de modificateur ‘déréalisant atténuateur’ (Ducrot Reference Ducrot1995, Lenepveu Reference Lenepveu2007a) favorisent aussi une lecture du conditionnel hypothétique comme modalisateur de l'énonciation (cf. Korzen et Nølke Reference Korzen, Nølke, Dendale and Tasmowski2001). Dans les exemples qui suivent, être tenté de, être tentant de atténuent la force argumentative sans inverser son orientation. Soit:
(35) (. . .) à première vue, on serait tenté de regarder la brachycéphalie comme due à l'altitude de ces aires respectives; (‘Frantext intégral’, A-C. Haddon, Les Races humaines, 1930)
(36) Il serait à première vue tentant de séparer les organismes qui tentent à satisfaire des revendications matérielles de ceux qui se proposent de faire triompher des revendications (. . .) (‘Frantext intégral’, J. Meynaud, Les Groupes de pression en France, 1958)
Le conditionnel hypothétique tend ainsi à modaliser l'énonciation en présence d'unités lexicales qui, combinées à l'emploi du conditionnel et à la locution à première vue, visent elles-mêmes à réduire la responsabilité énonciative du locuteur, favorisent la mise à distance de l'assertion, et éventuellement l'emploi contrastif de la locution à première vue.
C'est cette mise en contraste, due manifestement à la valeur paradigmatisante au sens de Nølke (Reference Nølke1983) de l'ordinal premier, que nous voulons maintenant étudier. En tant qu'adjectif numéral ordinal, premier présente des propriétés paradigmatisantes mises en évidence par Schnedecker (Reference Schnedecker2002): premier présuppose un ensemble ordonné non fini d'unités lexicales et signale la borne initiale de cet ensemble doté de deux extrémités (/premier, deuxième, troisième, . . .dernier/). Nous verrons dans quelle mesure ces propriétés sont conservées lorsque l'adjectif est pris dans la locution adverbiale à première vue.
4. A PREMIÈRE VUE, UNE VALEUR ASPECTUELLE DE DICTO
4.1. A première vue ou la phase initiale du procès énonciatif
Il faut tout d'abord préciser que la locution à première vue est à même d'entretenir différents rapports avec les autres membres du paradigme tant qu'ils restent implicites, et n'impose aucune contrainte argumentative. La locution est en effet focalisable au moyen d'opérateurs argumentatifs à valeur paradigmatisante (Nølke Reference Nølke1983), ces opérateurs ont une fonction scalaire c'est-à-dire une orientation argumentative (au sens de Ducrot Reference Ducrot1980) dont la direction peut être augmentative ou dégressive selon le rapport entre l'élément focalisé et les autres membres du paradigme (Nøjgaard, Reference Nøjgaard1993: chap. X). Ainsi, dans les exemples ci-dessous, la locution adverbiale au moins suppose la possibilité d'une argumentation plus forte tout en conservant l'orientation argumentative de l'énoncé global, tandis que l'opérateur restrictif seulement inverse l'orientation argumentative (cf. Anscombre et Ducrot Reference Anscombre and Ducrot1983).Footnote 19 Soit:
(37) (. . .) on demandera peut-être pourquoi ces représentations sont accompagnées de règles d'action: à première vue au moins, le totémisme ou prétendu tel déborde le cadre d'un simple langage, il ne se contente pas de poser des règles de compatibilité (. . .) (‘Frantext intégral’, Cl. Levi-Strauss, La Pensée sauvage, 1962)
(38) (. . .) provoquer le vieillissement précoce paraît à première vue moins féodal que la technique du couteau et de la ligature. A première vue seulement, car sitôt qu'un esprit lucide a compris que par l'esprit venait désormais l'impuissance, on peut allègrement déclarer que la partie est perdue ! (‘Frantext intégral’, R. Vaneigem, Traité de savoir vivre à l'usage des jeunes générations, 1972)
En revanche, en emploi contrastif, nous avons vu que le point de vue introduit avec à première vue se trouvait systématiquement neutralisé sur le plan argumentatif, et que l'ensemble présupposé se ramenait le plus souvent à deux points de vue. Dans cet emploi, qui a l'avantage d'expliciter les autres membres du paradigme, on veut montrer comment la locution peut prendre une valeur aspectuelle de dicto, et ce en s'intéressant à son fonctionnement lorsqu'elle entre en relation avec une expression qui signale explicitement une évolution dans le temps du jugement du locuteur concernant une situation. Des exemples:
(39) Le calendrier politique, surtout, change la donne du tout au tout. A première vue, il apparaît rassurant pour la droite. Pour sortir de sa dépression, celle-ci dispose, normalement, de deux années vierges de tout rendez-vous électoral avant les municipales et de trois ans la prochaine élection présidentielle. A mieux regarder, cependant, ce délai long est calamiteux, dès lors que l'échéance présidentielle reste le moment clé de la vie politique française, l'occasion décisive où se construisent projets et stratégies. (Le Monde 26/6/99)
(40) En 1994, M. Dominici apprend que ce duo, qu'il qualifie de « faux facturiers professionnels », avait constitué, en mai 1990, en Guadeloupe, la Société caraïbe d'études (SCE). A première vue, rien d'étonnant: à l'époque, M. Boucheron était toujours en place, et les activités de M. Gabaude le conduisaient périodiquement dans les paradis fiscaux des Caraïbes, notamment à Grand-Caïman. En y regardant de plus près, l'ancien chômeur découvre que la SCE est domiciliée à Gourbeyre, qui était alors le fief municipal de Mme Michaux-Chevry. (Le Monde 3/08/1996)
Cette relation que nous établissons entre à première vue et les éléments mis en caractères gras suppose une ordination et un décalage temporel entre ce que le locuteur a pu penser et ce qu'il pense ensuite. Le décalage temporel est de nature de dicto, la temporalité de dicto étant définie ici, au sens de R. Martin (Reference Martin1987: 111–117), comme celle de la prise en charge de l'énoncé, correspondant à la ‘fluctuation des univers de croyance’. A première vue va ainsi s'opposer sur le plan de la temporalité de dicto à des expressions du type à bien regarder, à y regarder de plus près, en y réfléchissant, . . . lesquelles formes concernent aussi la prise en charge des propositions.
Pour rendre compte du fonctionnement de ces expressions et de la relation qu'elles entretiennent avec à première vue, nous faisons l'hypothèse d'un procès énonciatif qui consiste à prendre en considération une situation dans son ensemble, et qui vise à constituer un jugement stabilisé. Nous posons alors qu'à l'intérieur de la temporalité de dicto, les éléments que nous mettons en relation vont servir à sélectionner des phases de ce procès énonciatif. Elles constituent ainsi des marqueurs d'aspect de dicto (aspect du procès énonciatif). Dans cette perspective, nous admettons, à la suite de Vet (Reference Vet and Laca2002: 182–183), Tournadre (Reference Tournadre2004: 23), Gosselin (Reference Gosselin, Flaux, Stosic and Vet2010, Reference Gosselin2011) que tout procès est virtuellement décomposable en cinq phases: préparatoire, initiale, médiane, finale et résultante, et nous pensons que, de la même façon, le procès énonciatif de prise en considération d'une situation peut se décomposer en cinq phases distinctes que des expressions permettent de signaler (au moins dans certains emplois).
Avec à première vue, le jugement porté par le locuteur sur une situation est présenté comme provisoire parce que le plus souvent spontané, fait dans l'immédiateté, et toujours en attente d'une confirmation; en d'autres termes, à première vue signale la phase initiale du procès énonciatif qui peut être pris dans son déroulement avec des formes notamment infinitives ou gérondives, lesquelles sélectionnent la phase médiane de ce procès énonciatif qui consiste à parcourir un ensemble d'éléments constitutifs d'une situation (à mieux regarder, en y regardant de plus près, à considérer les choses de plus près, . . .). Ces formes infinitives et gérondives, qui sont annoncées par la locution à première vue, associent un aspect inaccompli, marqué par le gérondif et la construction en [à + Vinf.], à des procès agentifs et dynamiques (regarder, considérer, examiner, . . .). Elles marquent ainsi, au niveau de dicto, un mouvement dynamique inaccompli et progressif.Footnote 20
A première vue peut encore être mis en contraste avec les locutions adverbiales marqueurs de reconsidération (Rossari Reference Rossari1993) en fin de compte et au bout du compte, lesquelles présentent une valeur aspectuelle terminative, et signalent la phase finale du procès (Lenepveu Reference Lenepveu2007b). Soit un exemple, déjà partiellement cité, qui illustre la possibilité pour à première vue d'entrer en contraste à la fois avec une marque lexicale d'opposition (mauvais calcul) et avec le marqueur de reconsidération au bout du compte:
(41) A première vue, on pourrait penser que le réchauffement devrait bénéficier à cet oiseau atypique qui réussit le tour de force de se reproduire durant le terrible hiver de l'Antarctique. En effet, températures plus clémentes riment avec réduction de la banquise et, par conséquent, du long chemin - environ 150 kilomètres - séparant la colonie de l'océan nourricier. Les parents, qui se relaient pour aller se ravitailler et rapporter de quoi manger à leur oisillon unique, ont donc moins d'efforts à fournir. Mauvais calcul, explique Henri Weimerskirch. ‘On s'est aperçu que la diminution de la glace de mer et l'augmentation de la température de surface de l'océan entraînaient une baisse du nombre de krills, ces petites crevettes qui sont la base de la nourriture tant des manchots que des poissons dont se nourrissent aussi les manchots. En fait, quand la température de la mer s'élève, les empereurs ont probablement plus de mal à trouver de quoi manger.’ Au bout du compte, les gains éventuels dans le taux de reproduction que l'on est en droit d'espérer du raccourcissement de la banquise ne contrebalancent pas les pertes en effectifs dues à la disette. (Le Monde 12/05/01)
A première vue introduit un premier jugement présenté comme provisoire. Mauvais calcul explicite la prise en compte d'arguments divergents et au bout du compte introduit la synthèse de ce qui est pris en compte. En d'autres termes, on comprend que, suite au parcours effectué et qui était annoncé avec à première vue, le responsable de la reconsidération est amené à adopter un autre point de vue, lequel se donne cette fois comme stabilisé.
4.2. Au premier abord, de prime abord, a priori
On peut penser que les locutions au premier abord et de prime abord, qui entretiennent très manifestement des relations de proximité sémantique avec à première vue, sélectionnent aussi la phase initiale du procès de prise en considération d'une situation,Footnote 21 ces deux locutions pouvant elles aussi être mises en corrélation avec des expressions qui signalent une évolution dans le temps du jugement du locuteur concernant une situation. Par exemple:
(42) Au premier abord, l'objectif de maintenir l'Europe proche des citoyens semble une évidence. Mais, à y regarder de plus près, on perçoit qu'il s'agit de l'un des défis majeurs de la construction européenne. (Le Monde 14/10/02)
(43) De prime abord, j'approuverais son idée, mais réflexion faite, je la trouve actuellement utopique et inutile. (Le Monde 12/10/99)
A première vue, au premier abord, de prime abord s'opposent en revanche à la locution a priori, proche par son origine étymologique, mais qui introduit un jugement présenté comme antérieur à toute expérience du locuteur concernant l'état de choses envisagé, et qui sélectionne ainsi la phase préparatoire du procès, c'est-à-dire la phase antérieure à la prise en considération elle-même. Un exemple où a priori est mis en contraste avec la locution tout bien considéré, laquelle sélectionne, pour sa part, la phase résultante de la prise en considération:
(44) Un chercheur isolé est devenu minoritaire, la plupart des travaux sont cosignés. A priori, cela pourrait poser un problème au jury. Il bénéficie cependant avec les travaux multiples qui lui sont remis, d'une vision sur l'auteur qui se retrouve, seul, à l'intersection des différents textes qu'il propose, et donc des différentes préoccupations qu'il manifeste.
Cette difficulté d'appréciation doit être acceptée, car elle tient à la recherche actuelle. Elle manifeste l'intensité des échanges, autrement dit les richesses d'autant plus créées qu'elles sont partagées. Tout bien considéré, elle ne handicape pas vraiment le choix. (Le Monde 29/05/01)
Un procès énonciatif peut être ainsi envisagé dans son état résultant. Des locutions adverbiales résultatives, dites aussi marqueurs de reconsidération chez Rossari (Reference Rossari1993), comme tout bien considéré mais aussi tout compte fait, tout bien réfléchi, tout bien pesé ou encore réflexion faite (cf. ex. 43) permettent de retenir la phase résultante du procès qui consiste à considérer une situation dans son ensemble et qui vise un jugement totalement stabilisé (Lenepveu Reference Lenepveu, François and Mejri2006). Pour exprimer chacune des phases du procès énonciatif, il existe donc une classe d'expressions qui joue un rôle particulier dans l'organisation textuelle, ce que nous résumons au moyen de la Figure 2.
Locutions permettant de sélectionner les phases du procès énonciatif de prise en considération d'une situation
5. CONCLUSION
Nous avons montré qu'à partir de la locution à la première vue, qui avait un unique emploi endophrastique, s'était constituée la locution à première vue dotée d'abord d'un emploi endophrastique extra- ou intra-prédicatif, puis d'un emploi ‘subjectif’, exophrastique extra-prédicatif, de marqueur de point de vue.
Du point de vue énonciatif, cet emploi est apparu comme manifestant le caractère provisoire du jugement énoncé, ce qui induit une forme d'atténuation, de distanciation (d'où la cooccurrence fréquente de la locution avec le conditionnel et/ou certains verbes d'attitude propositionnelle). Il est apparu cependant que cette valeur atténuative était incompatible avec les marqueurs d'emprunt. L'atténuation ne provient que de ce que la situation sur laquelle porte le jugement n'a pas encore été considérée, évaluée, dans sa totalité.
En outre, il apparaît que la locution à première vue, en présentant le point de vue qu'elle introduit comme provisoire, et en attente de confirmation, s'inscrit dans une structure aspectuelle de dicto qui est celle d'un procès énonciatif de prise en considération d'une situation en vue de constituer un jugement stabilisé, chacune des phases de ce procès étant susceptible d'être sélectionnée au moyen d'une classe d'expressions qui jouent un rôle spécifique dans la structuration du texte. Des modulations contextuelles restent cependant possibles pour certaines d'entre elles. Ainsi, la locution à la réflexion exclut les phases préparatoire et initiale, mais contribue, en fonction d'éléments contextuels, à exprimer la phase médiane (‘à la réflexion, je me demande si. . .’), ou finale (‘à la réflexion, j'ai conclu que. . .’).
Enfin, si à première vue ne peut être considéré comme un marqueur lexical d'évidentialité, dans la mesure où cette expression ne spécifie pas la source de l'information, on a cependant montré qu'elle impose des contraintes sur la valeur évidentielle de l'énoncé (en excluant la valeur d'emprunt) et surtout qu'elle indique le faible degré de fiabilité de la source assimilée à une ‘première impression’ (ce qui implique un sujet passif, ‘vue’ étant dérivé du verbe non agentif ‘voir’). A l'inverse, les locutions qui expriment une évolution du jugement (selon l'aspect de dicto) mettent en œuvre des verbes agentifs qui indiquent que le référent du sujet devient agent du procès de prise en considération qui prend la forme d'une analyse de la situation (regarder, considérer, compter, . . . dans à mieux regarder, tout bien considéré, tout compte fait, . . .). Or cette analyse de la situation, qui conduit d'une ‘première impression’ au résultat d'un ‘examen approfondi’, va garantir l'augmentation du degré de fiabilité du jugement, et donc celle de l'engagement du locuteur.