INTRODUCTION
Le phénomène de la transitivité a fait l'objet de nombreux travaux, tant du point de vue syntaxique que du point de vue sémantique. Celui de la transitivation a été nettement moins exploré. Il concerne les cas où un complément circonstanciel, normalement construit à l'aide d'une préposition, se trouve directement mis en relation avec le verbe. Nous explorons l'hypothèse que la transitivation d'un circonstanciel de lieu dans les domaines spécialisés est liée à une situation de communication particulière. En effet, nous pensons que, dans ces domaines spécialisés, le choix du locuteur d'insérer en position d'objet un élément qui, normalement, ne devrait pas s'y trouver est à mettre en relation avec le lien primordial que le locuteur veut mettre en exergue entre le sujet (souvent lui-même) et l'élément qu'il place en position d'objet. Nous pensons que le locuteur ne s'autorise cette transgression que dans des situations de communications particulières, dans lesquelles il partage (ou veut faire partager) une passion, c'est-à-dire une situation qui demande une implication forte du sujet par rapport à un objet. Les verbes concernés relèvent d'une activité particulière et peuvent donc être considérés comme des termes, mais la construction apparemment déviante dans laquelle ils apparaissent nécessite de faire intervenir une notion de genre textuel qui prenne en compte à la fois le domaine et l'idée d'une forte implication du locuteur, ce qui est assez inédit dans les études sur les discours spécialisés.
Afin de tester notre hypothèse, nous avons mis en place une étude portant sur un cas original de domaine, à savoir la pêche. Dans certaines circonstances, celle-ci autorise la transitivation ([pêcher detrivière]) là où on s'attendrait à un circonstanciel de lieu ([pêcher dans detrivière]). Nous avons mené une recherche à partir d'attestations sur le web en vue d'obtenir un grand nombre de données et de pouvoir tenir compte, pour l'analyse, de la nature des textes où cette structure inattendue apparaît. Alors que la deuxième partie présente la mise en place de l'étude dans le domaine de la pêche et que la troisième détaille les résultats obtenus et les pistes de travail à venir, la première traite des travaux sur la transitivité et la transitivation et fournit quelques réflexions sur la récolte d'occurrences sur internet.
1 HYPOTHÈSES ET MISE EN PLACE DE L'ÉTUDE
1.1 Transitivité et transitivation
La question de la transitivité a fait l'objet de nombreux travaux, tant syntaxiques que sémantiques. ‘Grammaticalement, on définit comme “transitifs” les verbes qui peuvent ou doivent être accompagnés d'un objet’ (Lazard, Reference Lazard1994: 248); ‘When analysing transitivity the focus is on how events and processes are connected (or not connected) with subjects and objects’ (Jørgensen et al., Reference Jørgensen and Phillips2002: 83). Pour Desclés (Reference Desclés and Rousseau1998: 166), la transitivité sémantique se laisse définir en termes universels (contrairement à la transitivité syntaxique); elle implique ‘un agent contrôleur et effectueur et une situation cinématique qui elle-même affecte un patient qui ainsi change d'état’.
La plupart des linguistes acceptent l'idée d'une gradation dans la transitivité (Lakoff, Reference Lakoff1997; Dowty, Reference Dowty1991), les énoncés se situant dans une plus ou moins grande proximité avec une ‘transitivité prototypique’. Dans leur célèbre article de 1980, Hopper et Thompson proposent dix caractéristiques sémantiques permettant d'évaluer la transitivité d'un énoncé: participants, kinesis, aspect, punctuality, volitionality, affirmation, mode, agency, affectedness of O, individuation of O. Selon le nombre de critères présents dans un énoncé, on peut décider s'il est plus ou moins transitif.
Par ailleurs, de nombreux auteurs signalent qu'un verbe réputé intransitif peut être utilisé avec un complément direct: Rousseau (Reference Rousseau and Rousseau1998: 87) cite le cas du verbe courir et signale des constructions telles que courir le 100 mètres, courir les haies, courir la finale, courir la fille, courir le risque / la chance, etc. D'autres auteurs remarquent que des verbes construits avec une préposition peuvent se trouver construits directement (penser à det X / penser det X, monter un cheval / monter sur un cheval) (François, Reference François2003). Larjavaara (Reference Larjavaara2008) étudie le lien entre ces variations et le genre textuel et conclut qu'on constate ‘une différence d'usage, les textes non littéraires mais hautement normatifs profitant de la possibilité d'une construction transitive du verbe penser’. Dans sa thèse, cette même auteure parle de relation dénudée pour évoquer les cas où l'objet dénote ‘un référent auquel pourrait aussi renvoyer un syntagme prépositionnel, la construction avec préposition étant plus conventionnelle’ (Larjavaara, Reference Larjavaara2000: 138).
Dans le même ordre d'idées, Serbat (Reference Serbat1994: 58) note le cas du verbe jouer qui, dans le domaine du golf (mais ce serait probablement vrai pour tous les sports), peut se trouver construit directement avec un grand nombre de compléments directs correspondant à des éléments considérés comme majeurs pour la pratique de l'activité:
L'exemple de ce français parlé correct montre que la place syntaxique d'objet est accessible au nominal qui reflète une partie du signifié sémantique du verbe lui-même [. . .]. Du coup, l'énoncé met en relief, parmi tous les autres, celui des traits du verbe qui convient à son N1: ‘jouer le Basque’ estompe terrain, matériel etc., pour donner le premier rang à une image de ‘compétition’.
Comme il le détaille dans Serbat (Reference Serbat and Rousseau1998), au fond, ce qui se manifeste dans ce phénomène de transitivation, c'est l'importance que le locuteur accorde aux différents éléments en jeu dans l'activité. En effet, il est évident que l'élément qui se trouve en position d'objet acquiert un rôle de focalisation.
Dans la suite de notre article, nous voulons montrer que, dans des domaines spécialisés, la possibilité de cette transitivation (et plus particulièrement de la transitivation d'un complément de lieu) est liée à l'implication ‘affective’ du locuteur (et à celle qu'il suppose chez son interlocuteur). Le résultat de ce type de transitivation ne correspond pas à la structure normée et le locuteur ne peut se l'autoriser que dans des situations adaptées, situations dans lesquelles il se sent autorisé à dévier de la norme. Deulofeu (Reference Deulofeu and Bilger2000: 275) a lui aussi repéré ces formes de transgression dans des situations où l'implication émotionnelle est forte: ‘Dans les passages où l'émotion l'emporte, les reporteurs ne se sentent pas obligés de se conformer à des modèles syntaxiques normatifs.’
C'est certainement un processus similaire qui se met en place dans les phénomènes de transitivation.
1.2 L'internet comme pseudo-corpus
Afin de diversifier l'origine des occurrences à observer, nous avons pris le parti d'utiliser l'internet comme source d'exemples attestés et d'y faire des recherches grâce au moteur de recherche Google. L'objectif était de tenir compte à la fois du nombre d'occurrences et du type des sites dans lesquels elles sont repérées.
En ce qui concerne la dimension quantitative, il est clair qu'il ne faut prendre les données attestées que comme une tendance; nous savons en effet que les propositions des moteurs de recherche présentent des difficultés majeures et que le web ne peut pas être considéré comme un corpus, mais tout au plus comme un pseudo-corpus: ‘Le pseudo-corpus Web ne garantit pas qu'une fréquence élevée pour une forme corresponde à un usage répandu et ce, à cause de phénomènes bien spécifiques (documents dupliqués, citations, migrations de sites et indexations séparées dans le temps, absence d'identification de l'auteur etc. . .)’ (Hathout et al., Reference Hathout, Plénat and Tanguy2003: 58). Néanmoins, d'une part, lorsque ces tendances sont marquées, elles peuvent être considérées comme significatives; d'autre part, ce qui nous intéresse, ce sont surtout les liens entre la présence de telle ou telle occurrence et le type de site dans lequel elle apparaît.
Rappelons par ailleurs que la nature des recherches linguistiques possibles sur internet est contrainte puisqu'elles ne peuvent se faire que sur des formes exactes. Les formes de variation, qu'elle concerne le temps ou les personnes pour les verbes, le nombre ou la nature des déterminants pour les syntagmes nominaux, doivent donc être recherchées séparément.
Enfin, il est évident que le web n'est pas représentatif de l'ensemble des situations de communication et donc de l'ensemble des genres textuels. Dans notre perspective, il eût mieux valu disposer d'un corpus avec des attestations d'oral, qui sont plus propices à instaurer un contexte émotionnel particulier. Ne disposant pas d'un tel corpus, nous avons fait l'hypothèse que certains genres de l'internet favorisent l'implication personnelle des locuteurs d'autant plus qu'ils se savent couverts, s'ils le désirent, par l'anonymat. Mais comment dégager ces genres? Adoptant des méthodes de caractérisation ‘à la Biber’ (cf. Biber, Reference Biber1988), certains auteurs ont proposé des listes de genres présents sur le web en s'appuyant sur des traits linguistiques repérables automatiquement. Citons par exemple la liste établie par Karlgren et son équipe (Karlgren et Cutting, Reference Karlgren and Cutting1994) à partir de traits linguistiques aussi bien que des ‘impressions des internautes’, liste reproduite notamment par Beauvisage (Reference Beauvisage2001):
– pages personnelles (informal, private = personal home pages);
– sites commerciaux (public, commercial = home pages for the general public);
– pages interactives (interactive pages = pages with feed-back: searchable indexes, customer dialogue);
– matériel journalistique (journalistic materials = press: news, editorials, reviews, ezines);
– rapports (reports = scientific, legal and public materials; formal text);
– autres textes (other texts);
– FAQ (FAQs);
– pages de liens (link collections);
– autres tableaux et listes (other listings and tables);
– forums de discussion (discussions);
– messages d'erreur (error messages).
Nous verrons que la classification des sites que nous avons retenue pour notre étude, sur des bases uniquement intuitives, recoupe en grande partie la liste de Karlgren.
1.3 Genre textuel, variation terminologique, jargons
L'approche ‘classique’ de la terminologie a très peu d'égards pour la variation. En effet, selon la théorie de Wüster (Reference Wüster, Rondeau and Felber1981), la vision prescriptive de la terminologie permet de conserver la transparence de la communication. Toutefois, depuis une vingtaine d'années, en lien avec le développement de la linguistique de corpus et des outils de traitement automatique de la langue, les analyses du fonctionnement des termes se font de plus en plus souvent à partir d'usages attestés. La prise en compte de la variation est alors inévitable, qu'elle soit liée à l'évolution dans le temps, à l'interdisciplinarité, à la variation des registres de langue, ou à d'autres facteurs encore.
Une des variations en terminologie qui commence à être admise est liée au genre textuel (ou peut-être plutôt au registre; Rogers, Reference Rogers and Trosborg2000). Des travaux ont été menés sur la variation des termes eux-mêmes. On sait ainsi qu'en fonction du statut des locuteurs et des interlocuteurs et de leur niveau d'expertise, des variations existent quant au choix (plus ou moins conscient) des dénominations.
Plus récemment, les études ont porté sur la variation des ‘marqueurs de relations conceptuelles’ en fonction du genre textuel. La question est plus complexe que la seule variation dénominative. En effet, elle concerne des structures lexico-syntaxiques pour lesquelles la possibilité d'une variation n'avait même pas été envisagée (Condamines, Reference Condamines2002; Marshman et al., Reference Marshman, L'Homme and Surtees2008). Nous avons ainsi repéré de ce point de vue un fonctionnement très particulier du marquage de la méronymie dans les petites annonces immobilières (Condamines, Reference Condamines2009).
Quelle que soit l'étude (dénominations ou marqueurs), la notion de genre qui est adoptée est celle qui correspond peu ou prou à la définition proposée par Bahtia et al. (Reference Bahtia1993: 13): ‘a recognizable communicative event characterized by a set of communicative purpose(s) identified and mutually understood by the members of the professional or academic community in which it regularly occurs’.
Si, pour la langue générale, certaines études sur le genre ont porté sur l'implication émotionnelle du locuteur (voir notamment les travaux sur l'autobiographie, p.ex. Baudouin, Reference Baudouin2004), aucune étude, à notre connaissance, n'a pris en compte cette dimension pour expliquer des variations dans des domaines spécialisés. En effet, ces domaines, souvent assimilés à des domaines techniques ou scientifiques, sont censés relever d'une norme langagière en lien avec la stabilité des connaissances qui y sont à l'œuvre. Pour le dire autrement, il s'agit de domaines supposés impersonnels, sans présence impliquée des locuteurs, qui s'effacent derrière la connaissance partagée avec les autres experts du domaine. Ainsi, les manuels techniques (assez représentatifs des genres étudiés dans les domaines spécialisés) sont-ils réputés pour ne jamais utiliser les pronoms de première et deuxième personnes. Les seuls travaux (rares) qui s'intéressent aux phénomènes (seulement lexicaux) en situation de connivence sont ceux qui concernent les ‘jargons’ (Depecker, Reference Depecker1994); cependant, la plupart du temps, le découpage terme/jargon ne se fonde que sur la dimension valorisé (parce que technique ou scientifique) vs dévalorisé (parce qu'utilisé dans des contextes prétendument moins nobles). Nous rejetons cette dichotomie parce que nous pensons que la connivence existe même dans des contextes scientifiques ou techniques.
2 ETUDES DANS LE DOMAINE DE LA PÊCHE
Afin d'évaluer notre hypothèse, nous avons choisi de travailler sur le domaine de la pêche. Même s'il relève souvent plutôt d'un loisir, il s'agit bel et bien d'un domaine spécialisé, qui a ses experts et ses propres usages langagiers. On pourrait dire que la structure ‘cognitivo-linguistique’ attendue, considérée donc comme standard, est [X pêcher Y dans Z avec W]. C'est en effet celle que l'on trouve dans les exemples suivants:
(1) Je pêche la truite dans les lacs du val d'Aran. (W non exprimé)
(2) On peut pêcher la carpe avec un flotteur dans les étangs ou lacs qui sont vraiment vaseux.
On peut également admettre comme normés des cas où dans est remplacé par en:
(3) J'affectionne surtout de pêcher en rivière.
Nous avons aussi trouvé des cas qui semblent moins normés, dans lesquels sur remplace dans.
(4) Je vais aller pêcher sur la rivière Yamaska à Granby samedi s'il ne pleut pas.
Dans quelques cas, enfin, avec la préposition sur, le déterminant disparaît:
(5) La réponse est oui pour avoir essayé une thébaut et une newfly parallèle toutes les deux en condition de pêcher sur rivière et en réservoir.
Dans ces réalisations, on trouve un humain (ou en tout cas un animé) X; un poisson ou crustacé Y; un cours d'eau ou une étendue d'eau ou espace contenant ce type d'espace aqueux Z; et une méthode, un instrument de pêche ou un appât W.
D'un point de vue sémantique, des glissements sont possibles. X peut être un collectif:
(6) L'Algérie pêche presque 230 000 tonnes par an, selon le ministère de la Pêche et des Ressources halieutiques.
Y peut être un objet que l'on trouve dans W (autre qu'un poisson):
(7) Eh oui, on peut pêcher des objets rares, la chance d'en pêcher augmente avec le niveau de votre canne.
Enfin, l'énoncé peut être utilisé de manière métaphorique, comme dans l'exemple (8). Ces cas sont cependant très rares et nous ne les avons pas pris en compte dans la suite de notre étude.
(8) Certains pourraient être tentés d'aller pêcher sur internet le contenu d'un paragraphe.
En revanche, il semble difficile de trouver en W autre chose qu'une méthode, un instrument ou un appât.
Ce à quoi nous allons nous intéresser par la suite concerne les modifications syntaxiques, qu'elles concernent la construction avec préposition de Y ou (ce sera le focus de notre article) la transitivation de Z, comme dans (9).
(9) Un droit de pêche journalier est requis pour pêcher la rivière, que vous pouvez vous procurer entre autre au Métropole.
2.1 Construction transitive directe vs indirecte: [pêcher (à) det npoisson/crustacé], [pêche de/à det npoisson/crustacé]
Cette partie ne concerne pas le phénomène de transitivation du complément de lieu, mais l'alternance de la construction directe vs indirecte de l'objet normalement concerné par la pêche, à savoir le poisson. Il s'agit de cas où, dans la structure contenant un verbe, figure une préposition alors que la construction attendue est une construction directe; et de cas où, dans la structure contenant la nominalisation déverbale, c'est la préposition à qui apparaît alors que c'est de qui devrait être utilisé. Notre objectif ici est de montrer que la prise en compte d'usages attestés sur internet amène à revoir la notion de construction normée vs non normée, hypothèse qui sous-tend notre étude sur la transitivation des circonstanciels de lieu.
2.1.1 Structure contenant la nominalisation déverbale pêche
Notre première recherche a porté sur la forme nominalisée du verbe. On s'attendrait à ce que celle-ci suive le schéma [(X réalise det) pêche de Y dans Z avec W], structure qui est présente dans (10) et (11):
(10) pêche de la truite dans les lacs de montagne
(11) quelques conseils pour la pêche de la truite avec des leurres
Nous avons tout d'abord recherché les structures [pêche du/de la Y] afin de constituer une liste de poissons ou de crustacés qui apparaissent en position de Y (voir tableaux 5 et 6 en annexe). Nous avons ensuite utilisé ces listes pour rechercher les structures contenant à ([pêche au/à la Y]), clairement en concurrence avec la structure en de.
(12) La pêche à la carpe est une passion, je vais essayer de vous la faire découvrir.
(13) Pêche au crabe en eaux troubles
La recherche via Google montre que l'on trouve plus souvent la construction avec à ([pêche à det npoisson/crustacé]) que la construction avec de (tableau 1).
Proportion des constructions avec à vs de dans la structure comportant pêche
Notons que, dans cette même construction avec à, on peut aussi trouver en position de n un lieu:
(14) Parties de pêche au lac de Monteynard (38) sur des criques où l'accès n'est possible qu'en bateau
ou bien un type d'appât ou de méthode:
(15) La pêche aux appâts naturels, autrefois et toujours d'ailleurs, nommée pêche au toc, a évolué et a pris des lettres de noblesse.
(16) La pêche à la mouche des gros salmonidés prend également toute sa dimension dans les Pyrénées espagnoles.
Le tableau 7 de l'annexe recense la liste des noms placés dans la position Y de la structure [pêche à le/la Y], où Y n'est ni un poisson ni un lieu. Nous faisons l'hypothèse que ces noms correspondent à un mode de pêche: appât ou méthode (hormis quelques cas d'expression d'une période comme dans pêche au mouillage).
Ce type de construction apparaît comme moins inattendu que les énoncés dans lesquels Y est un poisson ou un crustacé. En effet, il est connu qu'en tant que préposition ‘incolore’ (Spang-Hanssen, Reference Spang-Hanssen1963) la préposition à peut introduire un lieu ou un instrument (on pourrait ainsi trouver cuisson à la plancha, cuisson à la boulangerie mais non pas *cuisson au pain de mie).
Finalement, tous les compléments possibles du verbe pêcher peuvent se trouver dans la position du complément introduit par à dans la structure avec nominalisation déverbale: poisson, étendue d'eau (ou lieu dans lequel il y a une étendue d'eau), méthode, soit Y, Z ou W de la structure canonique.
L'élément le plus étonnant reste la fréquence de la structure qui concerne la catégorie poisson/crustacé, dont on s'attendrait à ce qu'elle se construise avec la préposition de. Premier résultat étonnant donc puisque c'est la forme en principe la moins normée syntaxiquement qui manifeste le plus souvent la relation entre pêche et poisson.
2.1.2 Forme verbale
Dans la forme verbale, la préposition à peut aussi introduire toutes les catégories de compléments: méthode ou appât (pêcher à pied, à la ligne, à l'anglaise), lieu (pêcher à St Côme d'Olt, à l'étang du Tuquet, à l'île Maurice) ou poisson (pêcher à la carpe, à la mouche, à la sardine; ce dernier cas correspond à un cas de construction transitive indirecte):
(17) Par mer agitée, il est possible de pêcher à la sardine sans amorcer au préalable.
(18) C'est déjà galère de pêcher à la moule par temps calme, alors, en surf casting. . .
Toutefois, si l'on regarde le nombre de noms relevant de la catégorie poisson/crustacé, sur les 7531 occurrences, on trouve 89% de constructions directes, c'est-à-dire d'occurrences où les poissons/crustacés sont à leur place attendue d'argument direct. Le fonctionnement s'avère donc différent de celui de la nominalisation qui, pour la catégorie des poissons/crustacés, semble préférer la construction la moins normée, alors que le verbe préfère la construction attendue.
Pour cette première étude, nous n'avons pas pris en compte le lien entre la fréquence d'apparition de la construction déviante (avec construction de la catégorie poisson/crustacé à l'aide de la préposition à) et le genre textuel. Il semblerait en effet que le genre textuel soit beaucoup moins discriminant pour cette construction indirecte que pour celle que nous allons présenter dans la partie suivante. Cette forme de construction indirecte est d'ailleurs relevée dans le Trésor de la Langue Française.
2.2 Phénomène de transitivation: [Pêcher detrivière]
La structure que nous allons étudier plus en détail dans cette partie correspond à la transitivation du circonstanciel de lieu correspondant à l'étendue d'eau (courante ou non) dans la structure canonique de la pêche. Plus précisément, nous nous sommes intéressée aux exemples du type [pêcher detrivière] comme:
(19) Difficile de pêcher une rivière que l'on connaît mal.
Pour des non-pêcheurs, cette structure avec construction directe semble vraiment improbable. Elle n'est d'ailleurs acceptée dans les dictionnaires que pour les pièces d'eau ‘fermées’ avec un sens bien précis. Ainsi, dans le TLF, on peut lire comme sens possible à l'entrée pêcher: ‘Vider (un étang, une pièce d'eau) pour prendre les poissons: “Rien ne restait dans les campagnes, déjà ruinées par l'impôt (. . .); les viviers étaient pêchés”’. Cette définition ne concerne donc que les étendues d'eau fermées qu'il s'agit de vider entièrement de leurs poissons. Nous allons voir que cette structure est pourtant tout à fait présente sur internet, avec un autre sens.
Afin d'étudier de manière comparative les usages de [pêcher dans detrivière] et [pêcher detrivière], nous avons utilisé le moteur de recherche Google pour rechercher toutes les occurrences de:
– [pêcher detrivière] avec successivement det = la/les/une/des
– [pêcher dans detrivière] avec successivement det = la/les/une/des
– [pêcher en rivière]
– [pêcher sur (det) rivière] avec successivement det = la/les/une/des
Nous n'avons donc pas pu récupérer:
– les cas où le verbe est conjugué (donc non-prise en compte des personnes ni des temps)
– les cas (nombreux) où le nom d'un cours d'eau a été utilisé (pêcher le Lézert / pêcher dans le Lézert)
– les cas où un autre type d'étendue d'eau est concerné (p.ex. un lac, une mer ou un fleuve)
– les cas où le déterminant n'est ni un défini, ni un indéfini (mais un démonstratif, par exemple).
Bien que nous ayons travaillé sur 1474 occurrences, il ne s'agit donc que d'un échantillon, que nous espérons représentatif, de toutes les structures possibles impliquant le verbe pêcher et le nom rivière.
Pour analyser les liens entre genre et transitivation, nous avons voulu voir comment deux caractéristiques de la situation interviennent dans l'apparition de ces formes: le domaine (pêche vs non-pêche) et l'implication (présence ‘affective’) du locuteur.
En regardant le type de sites dans lesquels apparaissent les occurrences, nous avons repéré deux catégories: d'un côté les sites personnalisés de type blog, pages personnelles, forums et récits; d'un autre côté les sites non personnalisés, que nous avons répartis en presse, livres, agences de voyages, textes légaux, sites de traduction, dictionnaires, divers (publicités, jeux vidéo; l'activité de la pêche, pas forcément des poissons, semble faire l'objet de plusieurs jeux vidéo!). Dans le classement proposé par Karlgren et son équipe, trois types de sites relevaient de l'aspect ‘personnalisé’: les pages personnelles, les pages interactives et les forums de discussions, ce qui correspond à peu près à notre classement.
Dans la plupart des cas, l'URL lui-même (l'adresse) permet de repérer la nature du site (blog.mouche-fr, pechemaniac.com/forums/, pacvoyages.fr, pecheaveyron, etc.) ou bien son ‘titre’ (‘Directive sur l'exercice de la pêche’, ‘Le Monde de la Truite n° 6’, ‘Chambres d'hôtes à Cudillero’, ‘Tourisme dans le Morvan’, ‘Je suis anglais, pouvez-vous corriger mon français?’, ‘Règlements passage et pêche’, ‘liste des ouvrages par année depuis 1972’, ‘Livres de poche’, etc.). Dans les autres cas, nous avons ouvert la page pour évaluer la nature du site.
Il est clair que ce classement des sites peut être difficile: dans un survol rapide, il n'est pas évident, par exemple, de distinguer un récit d'une publicité. Des indices dans le texte permettent pourtant rapidement de savoir si on a affaire à un site personnalisé ou non (présence des premières et deuxièmes personnes, d'exclamatives, d'un vocabulaire appréciatif dans les sites personnalisés).
Voici quelques exemples trouvés grâce à ces recherches ainsi que la catégorie de leur site de provenance.
(20) Nous mettons à votre disposition un bateau pour pêcher dans la rivière en bas du jardin, une table de ping-pong, un jeu de badminton, des fléchettes. (location de gîte).
(21) Une canne plus courte offre souvent plus de précision quand il s'agit de pêcher sur des rivières pas très larges. (blog).
(22) Il nous proposa de pêcher la rivière Matane, cette dernière ayant donné plus de satisfaction les jours précédents. (récit).
(23) Conçu directement pour pêcher en rivière, ce plomb ‘in line’ allie longue distance et stabilité dans le courant. (divers, publicité).
(24) Toute personne de plus de 16 ans qui souhaite pêcher dans des rivières où il y a du saumon doit payer des droits de pêche nationaux. (légal).
Le tableau 2 présente les résultats obtenus pour chacun des genres. Les trois premières lignes correspondent à des genres ‘personnalisés’, les autres non. Pour chacune des 4 structures possibles (pêcher dans detrivière, pêcher en rivière, pêcher sur (det) rivière, pêcher detrivière), nous avons globalisé les résultats avec toutes les valeurs possibles des déterminants (la/les/une/des).
Répartition selon le genre des quatre structures étudiées comportant pêcher et rivière(s)

Ces résultats appellent différentes remarques:
– la forme la plus normée apparaît dans moins de la moitié des occurrences;
– la forme [pêcher detrivière], en principe considérée déviante, est tout à fait attestée dans les occurrences extraites du web (17,7% du total);
– les forums utilisent plus souvent la forme avec construction directe que la forme la plus normée (avec introduction de det rivière par dans);
– les sites de traduction n'utilisent jamais la forme avec construction directe (petite anecdote à ce sujet: un dictionnaire en ligne propose comme traduction de to fish a river, pêcher dans une rivière; il semblerait que certains traducteurs aient tendance à normaliser!);
– les sites légaux n'utilisent qu'une fois la forme avec transitivation de rivière (ce qui n'a rien d'étonnant dans la mesure où on s'attend à ce que les textes légaux soient aussi normalisés que possible du point de vue de l'usage langagier);
– les sites personnalisés, s'ils utilisent les quatre formes possibles, utilisent le plus la construction directe (blog: 33,5%, forum: 30,5%), ce qui constitue un début de confirmation de l'hypothèse d'un lien entre situation de communication personnalisée et transitivation du circonstanciel.
Rappelons que, pour mesurer la variation des types de construction où interviennent le verbe pêcher et le nom rivière, notre première recherche n'a pas pris en compte le rôle du domaine. Elle n'a envisagé que le rôle du genre. Or, un forum parlant de la pêche n'est pas nécessairement un forum dédié à la pêche. Il en va de même pour un livre qui peut être soit un roman, soit un manuel de pêche. Dans un second temps, nous avons donc fait intervenir la dimension du domaine afin de distinguer les sites concernant la pêche et personnalisés (blogs, forums et récits) des autres. Par exemple, un forum sur le site du magasin de sport Décathlon (qui ne relève pas de la pêche, en tout cas pas prioritairement) fait apparaître l'exemple suivant:
(25) [La canne] n'est pas chère et je voulais savoir s'il y a un bon rapport qualité-prix pour pêcher en rivière.
Voici un autre exemple, tiré d'un roman lié en grande partie à la pêche; L'enfant et la rivière, d'Henri Bosco, est disponible sur le web, mais il ne s'agit ni d'un blog, ni d'un forum:
(26) Qu'il aimerait lui aussi pêcher sur la rivière!
Le tableau 3 rend compte des résultats obtenus. Le premier chiffre concerne le nombre d'occurrences correspondant à la structure dans les sites personnalisés du domaine de la pêche; le deuxième correspond au nombre total d'occurrences de cette structure trouvées sur le web.
Répartition des quatre structures contenant pêche et rivière(s), compte tenu de la nature (personnalisée) et du domaine du site (pêche) par rapport aux autres sites

Il apparaît clairement que la construction directe est attestée très majoritairement (à plus de 75%) dans les sites qui relèvent du domaine de la pêche et qui sont personnalisés. Le tableau 4 se focalise sur la répartition des quatre structures dans les sites personnalisés relevant de la pêche. On voit que la structure dominante est celle qui contient la construction directe, mais que les autres structures sont aussi possibles.
Répartition des quatre structures dans les seuls sites relevant de la pêche et personnalisés

2.3 Pêchable, un indice de transitivité
Traditionnellement, on fait valoir que les adjectifs en –able se rapportent au complément direct du verbe transitif correspondant (on peut accepter cette réponse/cette réponse est acceptable; cf. Dubois, Reference Dubois1962). Différents travaux ont toutefois montré que ce n'est pas toujours le cas: Hathout et al. (Reference Hathout, Plénat and Tanguy2003: 63) soulignent que linguistes et lexicographes ‘mentionnent peu souvent le fait que certains adjectifs en –able sélectionnent comme nom recteur un nom correspondant au complément prépositionnel du verbe dont ils dérivent’ (cf. aussi Leeman, Reference Leeman1992; Fradin, Reference Fradin2003). Nous avons donc voulu savoir ce qu'il en était pour pêchable.
Premier constat, également signalé par Hathout et al., qui ont étudié cet adjectif: pêchable n'est pas recensé dans le TLF. Or, nous avons trouvé 583 occurrences de cet adjectif sur internet, dont 458 associés à un cours ou une nappe d'eau (plus de 78%) et 125 à un poisson ou un crustacé. D'un point de vue syntaxique, on peut faire deux hypothèses: soit, le nom concerné par l'adjectif n'est pas toujours l'objet direct mais peut être ‘tout élément intervenant dans le procès X’ (Hathout et al., Reference Hathout, Plénat and Tanguy2003: 49), soit c'est bien l'objet qui est retenu comme nom recteur de pêchable, auquel cas il convient d'admettre l'existence d'une structure où un élément de la catégorie rivière intervient comme objet du verbe pêcher.
Pour nous, le point essentiel est que le nom recteur de pêchable est très majoritairement le nom indiquant le lieu de la pêche (en position Z dans notre schéma global).
La notion de possibilité, quant à elle, généralement associée au suffixe –able, se décline en deux: elle peut être reliée à la notion de légalité (une rivière pêchable est une rivière où la pêche est autorisée par la loi) ou bien à la notion de présence de conditions favorisant l'activité de la pêche. Le sens légal est évidemment attesté dans les sites légaux, mais n'est pas impossible dans les sites de pêche. Ce qui est net, en revanche, c'est que les pêcheurs s'intéressent majoritairement aux conditions (météorologiques, d'accessibilité, de nature du matériel, de période) qui leur permettent (ou non) de pêcher (dans) une rivière; au fond, ce qui intéresse les pêcheurs, c'est vraisemblablement la possibilité d'être en contact avec une rivière poissonneuse et pas tellement (ou plutôt pas principalement) celle de pêcher des poissons.
(27) J'étais sur le Lot hier, il est boueux mais pêchable.
(28) La Don est redevenue pêchable après le spate monstrueux du début de la semaine.
(29) Ce soir en rentrant du travail, je m'arrête pour vérifier si l'Arve est pêchable.
(30) Il faut que j'aille vers où pour que ce soit pêchable à la palme?
(31) Près de Pau, sur la commune de Laroin, [. . .] [vous attend un] réservoir de pêche à la mouche à la truite de 15 ha, clos, pêchable du bord [. . .].
Remarquons que l'adjectif est assez souvent accompagné d'un adverbe (difficilement, tout à fait, encore, plus, toute la semaine) qui caractérise le degré ou le moment de ‘pêchabilité’ (on nous pardonnera le néologisme); dans tous les cas, c'est alors la rivière qui est caractérisée.
(32) C'est très pêchable et très agréable.
(33) Les postes situés à l'extérieur du Golfe étaient donc difficilement pêchables.
(34) [Le Cap de la Chèvre est] une zone riche et variée pratiquement pêchable à la palme par tous les temps.
(35) 17h, la mer est en train de tomber un peu, et devient alors plus pêchable.
(36) Donc malgré des niveaux encore hauts, le Rio Grande fut quand même pêchable toute la semaine.
Cette gradation dans la ‘pêchabilité’, toujours associée au cours d'eau, et non au poisson, nous semble à nouveau aller dans le sens d'un lien direct avec la rivière, qui est plus ou moins pêchable, plus ou moins accessible. Cette variation dans le contact témoigne de la relation privilégiée, facile ou contrariée, en tout cas soumise à des variations, du pêcheur avec le lieu de son activité, au point que c'est cette relation qui devient l'objet de sa passion.
3 REMARQUES COMPLÉMENTAIRES AU PHÉNOMÈNE DE TRANSITIVATION
Le phénomène de transitivation que nous avons étudié et qui, à notre avis, ne serait possible que dans des situations bien particulières appelle des études plus approfondies dont nous allons donner quelques balises.
3.1 Tests syntaxiques
Bien que notre préoccupation ne soit pas strictement syntaxique, on peut voir que les tests généralement utilisés pour repérer des structures transitives peuvent fonctionner pour les constructions [pêcher detrivière] (‘Il s'agit bien chaque fois d'un objet direct, se prêtant aux tests habituels de pronominalisation, de passivation. . .’; Serbat, Reference Serbat and Rousseau1998: 220). Il faut toutefois noter que les exemples sont assez rares.
Passivation
(37) Mais bien sûr, plus tu montes, moins il y aura eu de monde, même si la rivière est pêchée tous les jours depuis un mois.
Pronominalisation
(38) La Loire, je la pêche du bord, en barque je ne connais pas, mais je doute qu'il y ait une grosse différence.
3.2 D'autres verbes concernés ou non
3.2.1 Verbes du domaine de la pêche
Nous nous sommes demandé tout d'abord si d'autres verbes liés à l'activité de la pêche et pouvant se trouver à la place de pêcher dans notre structure de base étaient susceptibles du même type de transitivation. Nous avons testé les verbes hameçonner, tuer, attraper et appâter. Tous sont attestés avec un objet de la catégorie ‘poissons’. En revanche, aucun n'apparaît avec l'objet rivière: *hameçonner la rivière, *tuer la rivière, *attraper la rivière, *appâter la rivière.
On peut faire l'hypothèse que si seul le verbe pêcher autorise la transitivation de rivière, c'est parce qu'il se trouve dans la position la plus saillante dans la taxonomie de ces verbes (en position de terme de base, pour reprendre la terminologie de la psychologue cognitive E. Rosch; cf. Rosch et al., Reference Rosch, Mervis, Gray, Johnson and Boyes-Braem1976): tuer et attraper sont plus généraux et ne s'appliquent pas qu'à la pêche, hameçonner et appâter sont plus spécifiques et correspondent plutôt à des méronymes de pêcher.
3.2.2 Verbes d'autres domaines
En revanche, ce phénomène de transitivation du complément de lieu n'est pas rare dans d'autres domaines. A partir de verbes renvoyant à une activité plus ou moins ludique, nous avons recherché si des compléments de lieu, que l'on s'attendrait à trouver introduits par des prépositions comme dans ou sur, pouvaient apparaître en position d'objet direct. Nous avons trouvé plusieurs exemples parfois assez étonnants:
(39) Essayant de nager un fleuve, elle est descendue au fond, à une grotte. (conte de fées)
(40) Quand il décida de pagayer une rivière de sa source à la mer, il choisit la plus grande du monde: le Nil blanc. (e-zine sur le canoë-kayak)
(41) Bonjour, à partir de quand peut on généralement skier le Mont Blanc? (forum sur le ski)
(42) Le skimboard consiste à surfer une vague en se lançant de la plage (Wikipedia)
(43) Rouler un vélo électrique est pour les uns un élément d'un style de vie extrêmement agréable et sain. (site du Garage Alouette, entreprise familiale suisse)
(44) On peut pédaler un vélo de qualité à vitesses multiples. (site d'un distributeur canadien de vélos électriques)
Si, dans ces énoncés, la transitivation des compléments de lieu est acceptable, c'est parce que le locuteur veut donner à ces compléments une saillance particulière. Cependant, ce qui pose question, c'est que la structure de ces énoncés semble s'éloigner de celle des énoncés transitifs prototypiques. Les spécialistes de la transitivité (Hopper et Thompson, Reference Hopper and Thompson1980; Givón, Reference Givón1984; Lazard, Reference Lazard1994) soulignent que l'objet doit être ‘non intentionnel, non agissant et affecté’ (Givón, Reference Givón1984), ou encore que ‘l'objet individué est pleinement affecté’ (Lazard, Reference Lazard1994: 248), avec un ‘changement clairement visible’ (Givón, Reference Givón1984). Or, dans aucun de ces exemples, l'objet ne semble vraiment ‘affecté’ (‘un référent est affecté par un procès si le procès fait qu'il subisse un changement’; Larjavaara, Reference Larjavaara2000: 203). Il est difficile de repérer un ‘changement’ visible. Si, dans Le jardinier a tué le lapin (exemple proposé par Lazard), on voit bien la modification de l'état de l'objet, c'est nettement moins clair dans le cas de la rivière: on ne voit pas très bien en quoi le fait de la pêcher amène à un changement d'état – sauf si on considère la rivière comme un objet animé qui, du fait de la pêche, s'est trouvé assailli et trituré et donc modifié. A cet égard, l'exemple (45) est intéressant; on y trouve trace de l'idée d'une rivière, lieu mouvant forcément affecté par le combat qui s'y déroule:
(45) J'aime beaucoup pêcher la rivière car elle m'apporte des sensations au niveau combativité des poissons énormes.
Cette hypothèse semble cependant nettement moins défendable dans le cas des (rares) énoncés transitifs concernant l'objet vélo, par exemple (43) et (44).
En revanche, c'est peut-être pour cette raison que nous n'avons trouvé aucune occurrence de *chanter un théâtre, *danser une scène, *boxer un ring. Dans ces trois exemples, qui seraient les équivalents avec transitivation d'énoncés canoniques avec complément de lieu, aucun des lieux ne peut être considéré comme affecté, modifié par l'action.
Un seul exemple correspondant à la structure [verbe detdéfininlieu] a été trouvé:
(46) Beaucoup de gens sont encouragés à danser la salle de séjour de leurs maisons.
Ce qui est plus étonnant, c'est que nous avons trouvé très peu d'exemples correspondant à la structure [chasser det nlieu] (1 x chasser la lande, 1 x chasser la bruyère, 3 x chasser la forêt, 3 x chasser les bois):
(47) A la fin de la battue on peut chasser les bois et prairies environnantes, à l'aide de son chien d'arrêt à la recherche de bécasse ou palombes.
Dans ces cas d'impossibilité ou de difficulté à transitiver le complément de lieu, on peut penser que ce lieu n'est pas conçu comme un objet affecté et donc que l'agent ne perçoit pas de lien direct avec lui. Cette hypothèse devrait évidemment faire l'objet d'une analyse plus approfondie.
3.3 Phénomène trans-langues
La transitivation des compléments de lieu n'est pas réservée au français. On la trouve aussi, toujours dans le domaine de la pêche, en anglais, en espagnol ou en italien:
(48) River fishing tips for those who are new and need to know how to fish a river.
(49) Para terminar con una gran sorpresa, una aventura de 3 días a cabalgata, para pescar un río en que las truchas que habitan ahí jamas han visto una mosca.
(50) Sono d'accordo con te quando dici che è un privilegio avere e pescare un fiume così!!
Cet aspect translinguistique renforce l'hypothèse d'un phénomène cognitivo-affectif qui instaurerait un lien privilégié entre le pêcheur et la rivière, relation que les pêcheurs s'autorisent à formuler lorsqu'ils se trouvent entre eux ou lorsqu'ils veulent faire part de ce lien étroit à l'extérieur, quitte à transgresser la formulation généralement admise. Au fond, dans toutes ces situations où, dans le cadre d'un loisir ou d'un sport, des acteurs sont amenés à avoir une activité dans un lieu particulier, c'est le lien avec ce lieu qui peut devenir le plus excitant, presque plus que l'activité elle-même (le pêcheur et la rivière, l'alpiniste et la montagne, le surfeur et la vague).
4 CONCLUSION
Cet article s'est concentré sur l'étude du phénomène de transitivation d'un lieu dans certains énoncés, en lien avec une situation de communication particulière qui fait intervenir, d'une part, un domaine spécialisé lié aux loisirs ou au sport et, d'autre part, une intense implication du locuteur dans l'activité concernée. Dans cette situation discursive, le locuteur s'autorise à transitiver le complément de lieu pour en faire l'objet; il devient alors objet syntaxique de la phrase et objet d'intérêt du sujet (souvent le locuteur lui-même). A partir des occurrences trouvées sur internet correspondant à la structure [pêcher (prep) detrivière], nous avons pu montrer que la structure [pêcher detrivière] était relativement fréquente (plus de 17% des occurrences) et, surtout, qu'elle était très majoritairement (à plus de 75%) utilisée dans des sites relevant du domaine de la pêche et d'une expression très personnalisée (blog, site personnel. . .). Ce constat confirme donc notre hypothèse, en tout cas pour le domaine de la pêche.
De nombreuses perspectives s'ouvrent au bout de cette étude. D'un point de vue sémantique, il y a tout d'abord la question de la dimension systématisable de l'hypothèse. S'il est curieux que le phénomène étudié soit nettement moins présent dans le domaine de la chasse (est-ce à cause de la nature des lieux concernés ou de la nature de l'activité?), il est même plus étonnant que, dans le domaine de la danse par exemple, la structure transitive soit à peu près impossible (une seule occurrence sur internet). Ensuite, il y a l'aspect translinguistique. L'existence de cette transitivation dans d'autres langues (en tout cas pour la pêche) pourrait laisser penser qu'il s'agit d'un phénomène cognitivo-syntaxique (si on nous autorise le néologisme). Toujours est-il que le phénomène est moins présent dans certaines langues, comme l'italien, ce qui est tout de même étonnant.
Du point de vue sémantico-syntaxique, nous n'avons examiné que des cas où le complément de lieu est concerné. Or, d'autres compléments peuvent eux aussi être transitivés (jouer contre l'espagnol/jouer l'espagnol par exemple). Il serait nécessaire d'évaluer les raisons sémantiques de ces possibilités ou non-possibilités (complément de temps par exemple).
La prise en compte de la dimension ‘socio-pragmatique’ de la construction des énoncés, que nous examinons via la notion de genre textuel, rejoint en partie les préoccupations des grammaires de construction (Désagulier, Reference Désagulier2011) et, sans doute plus encore, la perspective phénoménologique de l'analyse sémantique (Lebas, Reference Lebas, Bouchard, Evrard and Vocaj2007). Nous ne sommes spécialiste ni de la première ni de la seconde. Il s'avère toutefois qu'en se plaçant dans la perspective de la prise en compte de données réelles, incontournables lorsqu'on étudie des discours spécialisés dont on ne peut pas prétendre être locuteur, on est amené à examiner des phénomènes dont les analyses rejoignent des questionnements de linguistique fondamentale. S'il en était encore besoin, cela prouve qu'une linguistique qui prend les corpus spécialisés comme objet ne relève pas seulement d'une linguistique appliquée, souvent entendue comme une linguistique de seconde zone, mais bien d'une approche qui peut mettre en évidence des fonctionnements dont la pertinence peut être ensuite évaluée pour la langue dite générale, en l'occurrence, la possibilité de transitiver des compléments circonstanciels dans des situations d'implication affective forte.
Enfin, le fait que cette transitivation, qui correspond à un écart par rapport à la norme, apparaisse dans des situations de communication particulières relevant de domaines spécialisés est aussi interpelant pour la terminologie. Il sera intéressant d'étudier ce qui se passe dans des domaines ne relevant pas du sport ou des loisirs mais de domaines techniques ou scientifiques, dans lesquels des experts peuvent être très impliqués (aéronautique, nautisme, biologie. . .). Il y a fort à parier que ce même type de dérogation à la règle puisse apparaître.
Annexe
Noms de poissons ou de crustacés masculins trouvés dans la position n dans la structure [pêche au/du n]

Noms de poissons ou de crustacés féminins trouvés dans la position n dans la structure [pêche à/de la n]

Noms de méthodes ou d'appâts trouvés en position n dans la structure [pêche à (le/la/les) n]







