INTRODUCTIONFootnote 1
Souvent présentés comme sémantiquement proches par les dictionnaires, les verbes quitter et partir du français ont rarement fait l'objet d'une comparaison poussée visant, en particulier, à mieux cerner leur rôle dans les descriptions spatiales (pour une comparaison générale dans le cadre des travaux sur la polysémie, voir cependant (Pause et al., Reference Pause, Botz, Egg, Egli, Pause, Schwarze, von Stechow and Wienold1995)). C'est précisément à la mise en regard de ces deux lexèmes que s'attache cet article en s'appuyant sur de nombreuses données attestées ainsi que sur une approche spécifique des procès de déplacement.
Bien que quitter ne soit pas, à proprement parler, un verbe locatif – ce que démontrent assez clairement son étymologie et ses constructions les plus anciennes (Sarda, Reference Sarda1999, Reference Sarda2000; TLF) –, nous nous intéressons principalement ici à ses usages spatiaux qui sont comparés aux emplois de partir. Diverses occurrences non strictement spatiales (et/ou ‘concrètes’) de quitter sont néanmoins prises en considération dans notre étude – pour l'essentiel dans sa partie quantitative (Section 2) –, en raison des liens qu'elles entretiennent avec les emplois locatifs et des différences qu'elles manifestent relativement à partir: descriptions spatio-temporelles mettant en jeu des activités, descriptions dont le sujet grammatical dénote des entités de type ‘sentiment/attitude/pensée’, ‘vie/phase d'une vie’, etc.
Au-delà du seul contraste des constructions – transitives (directes) pour quitter, intransitives ou ‘transitives indirectes’ pour partir Footnote 2 –, nous montrons que ces verbes se distinguent par la nature des changements de relation locative que leur contenu sémantique met en jeu. Compte tenu des propriétés diachroniques et synchroniques de quitter, nous ne prétendons pas, toutefois, que l'ensemble de sa distribution puisse être saisi et traité sur la base de tels changements: cette notion constitue plutôt, pour nous, un moyen de mettre au jour ce qui l'oppose à partir dans les descriptions spatiales. Comme il apparaîtra dans la suite, les subtilités du sémantisme de quitter nous conduisent à consacrer une place nettement plus conséquente à ce verbe. La description de partir n'en est pas moins importante et sert de point de comparaison dans la mesure où ce prédicat dénote, de façon première, un procès dynamique pouvant être caractérisé comme un véritable déplacement (cf. Section 5.3).
1 CADRE THÉORIQUE
1.1 Les procès de déplacement
L'approche théorique dans laquelle prend place cette comparaison des verbes quitter et partir a été décrite dans (Aurnague, à paraître a). Elle propose une caractérisation spatiale ou spatio-temporelle des prédicats de déplacement qui tente de surmonter deux principaux écueils. Il s'agit, d'une part, d'éviter une définition basée sur des distinctions ontologiques inadéquates: la notion de ‘changement de lieu’, couramment utilisée dans la littérature (cf. Laur, Reference Laur1991; Randall, Reference Randall2010), semble, de ce point de vue, particulièrement impropre dans la mesure où de nombreuses descriptions dynamiques font appel à un site (entité de référence ou localisatrice) présentant les propriétés d'un ‘objet’ plutôt que celles d'un ‘lieu’ (cf. Section 1.2 et Note 23; des oppositions telles que celle proposée par B. Levin (Reference Levin1993) entre ‘déplacement dirigé inhérent’ et ‘manière de déplacement’ sont tout aussi problématiques (Aurnague, à paraître a)).Footnote 3 L'approche adoptée exclut, de même, une caractérisation des éventualités dynamiques qui soit directement fondée sur des critères aspectuels (aspect interne/lexical ou Aktionsart, opposition atélique/télique: cf. Smith, Reference Smith1991; Vendler, Reference Vendler1957; Vet, Reference Vet1994; Vetters, Reference Vetters1996). Comme les définitions ontologiques ci-dessus (et parfois en association avec elles), cette forme de caractérisation s'observe fréquemment dans les études syntactico-sémantiques s'employant à différencier les verbes qui expriment la manière de se déplacer et ceux qui dénotent un déplacement au sens strict (ex: Dini et Di Tomaso, Reference Dini, Di Tomaso, Bunt and Muskens1999; pour une classification aspectuelle des groupes prépositionnels spatiaux, voir Aske, Reference Aske, Hall, Meacham and Shapiro1989; Levin et Rappaport, Reference Levin, Rappaport, Gärtner, Beck, Eckardt, Musan and Stiebels2006).
La notion centrale utilisée ici pour définir ces derniers prédicats (déplacement au sens strict) est celle de changement de relation locative élémentaire, explicitement introduite par J.P. Boons (Reference Boons1987) mais dont on peut trouver des traces dans des travaux plus anciens (ex: Lyons, Reference Lyons1977). L'auteur recourt à cette notion afin de distinguer des verbes d'action sur des entités tels que adosser, défricher ou dévisser d'une part, et chasser, enfourner ou hisser d'autre part: alors que l'on peut adosser à un mur une armoire se trouvant déjà en contact avec lui (la relation niée puis affirmée – être adossé à – n'est pas une relation locative élémentaire, c'est-à-dire une simple préposition ou locution prépositionnelle), l'éventualité dénotée par un verbe comme enfourner met bel et bien en jeu la négation puis l'affirmation de la relation locative élémentaire être dans. D'emblée, ce critère permet d'écarter de la classe des déplacements au sens strict, les verbes de changement d'emplacement (ex: Max a marché dans la forêt) qui ne dénotent pas de façon obligatoire un changement de relation locative élémentaire vis-à-vis du site possiblement mentionné dans la description. Pourtant, l'appareillage proposé par Boons ne garantit pas que l'on ait systématiquement affaire à une véritable éventualité de déplacement. Le contenu ‘fonctionnel’ des relations spatiales (Vandeloise, Reference Vandeloise1986, Reference Vandeloise2001) fait que la négation puis l'affirmation de certaines prépositions peuvent n'être accompagnées d'aucun réel déplacement: ainsi, Max, assis sur un tabouret pivotant, peut s'installer alternativement à son piano ou à sa table de travail (Max s'est installé à son piano/sa table de travail) sans qu'aucun déplacement n'intervienne (la relation sous-jacente ici est la préposition à dans son usage de type ‘routine sociale’: être à son piano/sa table de travail; voir plus loin). Par ailleurs, la faculté qu'ont les verbes de déplacement au sens strict de s'associer à un groupe prépositionnel en par (Aurnague et Stosic, Reference Aurnague and Stosic2002; Stosic, Reference Stosic2002, Reference Stosic, Aurnague, Hickmann and Vieu2007), semble indiquer que certains prédicats basés sur la relation de support/contact (ex: se poser) ne relèvent pas de cette catégorie de verbes: L'oiseau ??s'est posé sur/est entré dans la maison par le jardin. Sans totalement remettre en cause la proposition de Boons (Reference Boons1987), ces diverses observations nous amènent à penser qu'un procès de déplacement au sens strict associe un changement de relation locative élémentaire et un changement d'emplacement.
Ces deux notions – changement d'emplacement et changement de relation locative élémentaire – donnent lieu à une combinatoire complexe à propos de laquelle on trouvera plus de détails dans (Aurnague, à paraître a): changement d'emplacement sans changement de relation (ex: avancer, marcher, zigzaguer), changement de relation sans changement d'emplacement (ex: se poser), changement de relation et d'emplacement (ex: aller + Prép, entrer, partir), absence de changement de relation et d'emplacement (de nombreux changements de posture appartiennent à cette dernière catégorie: s'asseoir, s'accroupir, se recroqueviller).
1.2 Sémantique de à, catégorisation des entités spatiales
La préposition à du français (dans ses emplois statiques) joue, comme on le verra, un rôle central dans la présente étude. Elle a été analysée par C. Vandeloise (Reference Vandeloise1988) qui distingue deux règles d'usage pour rendre compte de sa distribution. La première règle s'applique aux cas où le site (entité de référence ou localisatrice) introduit par l'objet nominal de la préposition ‘localise’ à proprement parler la cible (entité localisée) de la description. Il n'est, dès lors, pas surprenant que les sites mis en jeu par ce type d'emploi soient identifiés par des noms propres (1) ou des noms communs apparaissant à la suite d'un article défini (2) plutôt qu'en combinaison avec un article indéfini (3). La seconde règle d'usage proposée par Vandeloise regroupe les emplois statiques de à dans lesquels la cible participe à une ‘routine sociale’ ou activité évoquée par le site (qualifié, dès lors, de ‘site intégré’; 4–5). Bien que le contexte situationnel permette parfois d'identifier le site concerné, cet usage de à fait massivement appel à l'interprétation non spécifique de l'article défini (cf. Tous les villageois sont à la fenêtre; Tous les vacanciers sont à la montagne).
(1) Léopold est à Liège
(2) Max est au hangar
(3) ??Léopold est à une maison
(4) Léopold est à la fenêtre
(5) Max est à la montagne
Nous avons montré, dans divers travaux (Aurnague, Reference Aurnague1996, Reference Aurnague2004; Aurnague et al., Reference Aurnague, Hickmann, Vieu, Thinus-Blanc and Bullier2005), que les sites correspondant au premier emploi de à (emploi statique localisateur) possèdent des propriétés ontologiques précises. On est ainsi en présence d'entités matérielles fixes/stables dans un cadre de référence donné (fix) qui, par ailleurs, définissent/déterminent des ‘portions d'espace’ (esp). Les entités répondant à ces critères (+fix, +esp) sont qualifiées de ‘lieux’ et elles englobent, de fait, les lieux géographiques puisque ceux-ci sont stables au sein du cadre de référence terrestre et présentent une portion d'espace adjacente à leur surface au sol, dans laquelle d'autres éléments peuvent être localisés (Vieu, Reference Vieu1991). La contrainte indépendante de spécification de la position (spc) mise en évidence par Vandeloise joue un rôle important dans le fonctionnement de cette première règle d'usage et l'on est donc confronté à des ‘lieux spécifiés’: parce que les lieux géographiques identifiés par des noms propres (1) répondent à la fois à la définition de lieu mentionnée ci-dessus (+fix, +esp) et à la contrainte de spécification (+spc), ils constituent des sites idéaux pour l'emploi localisateur de à. Les noms communs de lieux géographiques (+fix, +esp) se prêtent également à cet emploi à condition, toutefois, qu'ils soient introduits par un article défini (interprétation définie) qui garantisse un certain niveau de spécification (+spc; comparer (2) et (3)). Les entités violant l'un et/ou l'autre des critères caractéristiques des lieux sont considérées comme des ‘objets’ et ne peuvent être sélectionnées par à dans son usage localisateur, quand bien même la position de ce site serait connue/spécifiée (article défini): *Léopold est au rocher (+fix, -esp, +spc); *La mouche est au verre (-fix, +esp, +spc).Footnote 4
Pour compléter ce panorama, indiquons que les Noms de Localisation Interne (NLI: haut, arrière, intérieur, bord, extrémité. . .) introduisent, comme les noms propres géographiques, des lieux spécifiés (Aurnague, Reference Aurnague1996, Reference Aurnague2004): ils désignent, en effet, des parties stables d'une entité-tout auxquelles des portions d'espace sont souvent associées et précisent, dans leur sémantisme même, la localisation des zones identifiées (leur combinaison à à localisateur est naturelle: L'oiseau est au pied/centre/sommet de l'arbre). Par ailleurs, les recherches sur le basque (Aurnague, Reference Aurnague1998, Reference Aurnague2004) et le français (Aurnague, Reference Aurnague2009) ont mis en évidence le caractère ambivalent des habitations qui, tout en étant des lieux, possèdent des propriétés qui les rapprochent des objets (ex: structuration en ‘composants’ ou parties fonctionnelles bien identifiées). Le terme ‘entité mixte’ rend compte de ce statut particulier.
L'approche des verbes de déplacement et l'analyse des emplois statiques de la préposition à qui seront mobilisés dans cette étude étant ainsi précisés, nous proposons, dans ce qui suit, une vue d'ensemble des données traitées (Section 2) avant de procéder à l'examen de partir (Section 3) puis de quitter (Section 4). L'article se termine par une synthèse des oppositions entre les deux verbes qui, à partir des relations locatives qui leur sont sous-jacentes, tente d'expliciter d'autres formes de contrastes (nature des entités-sites, types de procès).
2 LES DONNÉES ANALYSÉES: VUE D'ENSEMBLE
La première étape de cette comparaison entre les verbes quitter et partir a consisté en un recensement systématique de leurs occurrences au passé composé, troisième personne du singulier (a quitté, est parti), dans la base textuelle Frantext (version ‘catégorisée’, tous types de textes).Footnote 5 Nous avons choisi, pour ce recensement, une période de quatre-vingt-dix ans incluant les deux dernières décennies du 19e siècle (1880–1970). 1315 occurrences ont été trouvées au total dont 422 (32%) pour a quitté et 893 (68%) pour est parti. Cette répartition globale est en soi intéressante (un tiers des attestations correspondant à quitter et deux tiers à partir) et pointe vers un phénomène qui n'est pas nécessairement discernable sans données quantifiées, à savoir l'usage nettement plus fréquent de partir relativement à quitter, tout du moins dans les textes concernés (ce contraste aurait été encore plus tranché si la forme au féminin du participe passé de partir avait figuré parmi les occurrences analysées).
Les occurrences de quitter ont été classées en trois catégories principales: constructions dépourvues de complément identifiant le site ‘initial’ du déplacement (emploi qualifié d'‘absolu’ dans le TLF: Il est malade ou il a quitté [l'usine]?) ou qui, au contraire, comportent un tel élément (cf. (24–25) plus bas) parfois associé à un groupe prépositionnel ‘final’ (ex: Elle a quitté la ville presque aussitôt pour Paris). Les descriptions dans lesquelles quitter est accompagné d'une infinitive ‘indirecte’ en pour ont, quant à elles, fait l'objet d'un comptage spécifique (23, 26). En même temps que l'extrême rareté de la forme absolue de quitter (2 cas répertoriés sur 422 exemples, soit 0,5%), les données analysées montrent que la construction intégrant le seul site initial (sans GP final, ni infinitive indirecte; voir ci-dessus) est de loin la plus répandue (82,8% des exemples analysés). Ces données révèlent aussi qu'en dépit de l'origine de quitter, bien des énoncés dans lesquels ce verbe apparaît véhiculent des informations spatiales concrètes, à côté d'autres éléments de sens (voir Section 4).Footnote 6
Le traitement des occurrences de partir s'est, lui aussi, fondé sur trois grandes catégories de constructions: constructions dépourvues de GP dénotant un site (voir (10–13) plus bas) ou bien intégrant un GP qui peut être ‘initial’ (6–7) ou ‘final’ (ex: -il est parti pour Paris, hier matin). Les constructions infinitives associées à partir (directes: . . .il est parti voir le ministre!; indirectes: . . .il est parti pour voir le vieux, (8)) ont été répertoriées séparément, de même que les usages de ce verbe exprimant l'action de démarrer ou de se mettre en mouvement (ex: . . .ce cheval sur lequel j'étais assise, je n'ai pu le contenir, il est parti!). La grande majorité des attestations classées correspondent à des éventualités spatiales concrètes et seule l'acception ‘démarrer’ de partir met en jeu un nombre réellement important de descriptions ‘métaphoriques’ (ex: Nietzsche, en effet, est parti de cette notion du vrai. . .). L'observation des données au filtre de ces diverses catégories de constructions et d'usages fait apparaître un phénomène spectaculaire, à savoir la nette prépondérance des emplois de partir pour lesquels le site initial du déplacement n'est pas exprimé: ces constructions à ‘site implicite’ représentent environ 65,8% des occurrences classées, soit deux tiers d'entre elles (et davantage encore si les structures partir + Infinitive sans site sont dissociées de l'ensemble des constructions infinitives et que l'acception ‘démarrer’ est laissée de côté).
Si elle met ponctuellement en lumière des comportements intéressants (ex: fréquence des emplois à site implicite de partir), l'étude parallèle des emplois de quitter et sortir (passé composé, 3e personne du singulier) durant la période 1880–1970 révèle, de fait, peu d'oppositions qui ne soient liées aux différences de constructions entre ces deux verbes (construction transitive d'une part et construction intransitive ou transitive indirecte d'autre part). La prépondérance globale des occurrences de partir vis-à-vis de celles de quitter constitue l'un des seuls contrastes originaux ayant émergé à ce stade. La comparaison sémantique nécessite, à l'évidence, d'emprunter d'autres voies et l'examen détaillé des sites sélectionnés par ces deux prédicats est un élément d'importance si l'on souhaite mieux saisir leurs rôles respectifs dans les descriptions (spatiales, en particulier). Une analyse des Nsite initiaux apparaissant avec ces verbes (isolément, i.e. sans infinitive ni Nsite final, ou en présence d'une proposition infinitive; voir plus haut) a donc été effectuée. Elle a consisté à classer les noms et groupes prépositionnels introduisant le ‘site’ en fonction de la nature de ce dernier: lieu, personne, autre objet (non animé), partie du corps (ou zone identifiée par un Nom de Localisation Interne), collection/groupe, activité/événement, autre.Footnote 7
La répartition obtenue (Tableau 1) montre que dans 41% des cas examinés quitter sélectionne un site de type ‘lieu’ (ce pourcentage s'élève à 44% si l'on adjoint les parties du corps et les zones désignées par des NLI qui répondent, en grande partie, à la définition des lieux: Aurnague Reference Aurnague1996, Reference Aurnague2004), ce qui, indirectement, souligne l'importance de ce prédicat dans les descriptions locatives. La combinaison de quitter avec des sites présentant les caractéristiques spatiales d'un objet – personnes et autres objets (voir Note 7) – est d'importance équivalente (41,3%), le reste des occurrences se distribuant entre collections/groupes (6,7%), activités/événements (3,2%) et autres catégories d'entités (4,7%). De son côté, partir apparaît dans 82,8% des cas avec un site de type ‘lieu’ (60% de lieux à proprement parler et 22,8% de noms de parties du corps/NLI), le recours à d'autres catégories d'entités étant ainsi quantifié: 8,6% d'objets – personnes et autres objets – et 8,5% de collections/groupes (les autres classes ne sont pas représentées). Du rapprochement de ces données, il ressort que si partir fait très majoritairement appel à des sites caractérisés comme des lieux, quitter mobilise de manière beaucoup plus équilibrée la catégorie des lieux et celle des objets (plus accessoirement, on remarque que seul quitter se combine à des noms d'activités/événements).
Quitter et partir et catégories de sites initiauxFootnote 8
*Les informations entre parenthèses renvoient à des exemples du texte qui illustrent la combinaison entre le verbe et un (Dét) N (quitter) ou un GP (partir) dénotant un site du type considéré. Les cas de figure non représentés dans le texte sont listés indépendamment dans la Note 8.
La validité de ce constat pourrait être contestée au motif que la comparaison fait appel à 402 occurrences de quitter face à seulement 35 occurrences de partir. Outre le fait que ces 35 occurrences n'ont pas été prises au hasard (elles correspondent à la totalité des constructions de partir incorporant un GP initial parmi les 893 exemples examinés entre 1880 et 1970), deux autres éléments tendent à confirmer le bien-fondé des observations effectuées. Tout d'abord, l'examen de la version intégrale de Frantext (contenant davantage de textes que sa version catégorisée) durant la période 1880–2007 fournit 19 exemples supplémentaires de la construction est parti + GPinitial qui tous présentent un site de type ‘lieu’ (18 lieux au sens strict et une zone identifiée par un NLI). Plus généralement, l'analyse des très nombreuses occurrences de partir dépourvues de GP (on a vu que les emplois de partir dont le site est implicite représentent 65,8% des 893 occurrences analysées) montre que les descriptions considérées mettent en jeu, de façon quasi systématique, des sites de type ‘lieu’ (10–13).
Ces données additionnelles confortent la tendance notée plus haut selon laquelle partir ferait massivement appel à des sites de type ‘lieu’ alors que quitter sélectionnerait des entités de nature plus variée (lieux, personnes, autres objets. . .). Le contraste ainsi mis en évidence est loin d'être anodin mais doit-on, pour autant, réduire les différences sémantiques (en particulier spatiales) entre ces deux verbes au typage des Nsite auxquels ils se combinent? Nous ne le pensons pas et soutenons que ces phénomènes ontologiques découlent d'oppositions plus profondes liées aux relations locatives sous-tendant le sémantisme des prédicats. C'est ce que nous tentons de prouver dans la suite de cet article. A côté de quelques exemples construits, l'examen successif de partir et quitter s'appuiera majoritairement sur des énoncés issus de Frantext, qu'ils fassent partie des exemples classés et comptabilisés ou aient été sélectionnés sur une base plus large (autres formes que la 3e personne du passé composé, attestations hors période de référence).
3 PARTIR
Le fonctionnement de partir étant, à bien des égards, plus simple que celui de quitter, nous nous penchons d'abord sur ce premier verbe et en proposons une analyse qui servira de point de comparaison lors de l'examen de quitter.
3.1 Partir et l'usage localisateur de à
Comme il a été souligné à la section 2, la grande majorité des énoncés où partir est associé à un GP initial mettent en jeu des sites de type ‘lieu’ (en particulier des lieux géographiques et des habitations/entités mixtes):
(6) Il est parti du pays (P. Hamp, Marée fraîche, 1909)
(7) On est parti du château avant onze heures, les uns à pied, d'autres en camionnette (E. Triolet, Le premier accroc coûte 200 francs, 1945)
(8) Il est parti de Constantinople en 1924 avec un million d'autres Grecs pour revenir dans son pays (M. Déon, Le Balcon de Spetsai, 1961)
(9) Il s'est relevé en soufflant, puis il est parti du jardin en appelant Michèle (J.M.G. Le Clézio, Le Procès-verbal, 1963)
C'est également à des lieux que font appel les constructions de partir dépourvues de GP initial (10–13: rappelons que ces constructions à site implicite représentent 65,8% des exemples analysés). Dans (Aurnague, à paraître b), nous avons montré que cet emploi implicite de partir est rendu possible par le ‘centrage’ du procès sur le changement de relation (et d'emplacement) dénoté, plutôt que par une contrainte déictique supposant que le locuteur et/ou l'interlocuteur soi(en)t localisé(s) près du site (ou entretienne(nt) une relation spécifique avec ce dernier).Footnote 9
(10) Et puis, il est parti. . . et je suis resté là, derrière un figuier. . . (G. Leroux, Le Parfum de la dame en noir, 1908)
(11) Je voudrais. . . montrer cette même allée, la nuit, après que tout le monde est parti, déserte. . . (A. Gide, Les Faux-Monnayeurs, 1925)
(12) Il est parti une nuit. . . en coupant simplement à la cisaille les deux rangs de barbelés de l'enceinte de son oflag (R. Abellio, Heureux les pacifiques, 1946)
(13) Il part, il est parti, la porte a été refermée calmement (Ch. De Rivoyre, Les Sultans, 1964)
L'examen des situations spatiales dont le site est une entité mixte (ex: Max est parti (de chez lui) à 8 heures) révèle que la cible n'est pas nécessairement située à l'intérieur du site avant la réalisation de l'éventualité décrite par partir (Max peut parfaitement se trouver sur la terrasse de sa maison ou devant la porte). Nous avons, en conséquence, fait l'hypothèse (Aurnague, à paraître a) que le sémantisme de ce verbe est sous-tendu par l'usage localisateur de la préposition à (voir Section 1.2) qui, comme l'a mis en évidence Vandeloise (Reference Vandeloise1988), n'implique pas une relation d'inclusion/contenance (contrairement à dans) et permet à la cible d'être située à proximité du site – celui-ci servant de repère pour la recherche de celle-là. Cette hypothèse paraît en grande partie corroborée par les données analysées. Ainsi, l'association massive de partir à des sites de type ‘lieu’ – ayant, de plus, un statut défini plutôt qu'indéfini ou non spécifique – est totalement concordante avec le fait que l'emploi localisateur de à sélectionne des ‘lieux spécifiés’ (voir Section 1.2; la préposition dans est, quant à elle, indifférente à la distinction lieu/objet ainsi qu'à la spécification et requiert simplement des sites ‘contenants’ (Vieu, Reference Vieu1991; Vandeloise, Reference Vandeloise1986, Reference Vandeloise2001)). Il apparaît, par ailleurs, que la plupart des sites sélectionnés par partir peuvent être combinés à la préposition à: au pays, au château, à Constantinople, au jardin (6–9).Footnote 10
De façon assez frappante, la relation spatiale assertée puis niée par partir, semble difficilement pouvoir correspondre à l'emploi de à basé sur des routines sociales (Vandeloise, Reference Vandeloise1988; cf. Section 1.2): contrairement à son acception localisatrice, cet usage de à s'applique régulièrement à des objets (Aurnague, Reference Aurnague2004) et les descriptions obtenues (14) paraissent, au mieux, relever du registre enfantin (aucun exemple de ce type n'a été recensé parmi les centaines d'occurrences traitées). Comme l'ont mis en évidence les recherches sur l'expression du déplacement (Aurnague, à paraître a; cf. Section 1.1), la relation locative élémentaire exprimée par à de type ‘routine sociale’ ne s'accompagne pas d'un changement d'emplacement, à la différence de à localisateur. D'autres relations locatives, qu'elles soient élémentaires sans changement d'emplacement (support/contact: 15) ou même non élémentaires (variété particulière de support: 16) s'avèrent aussi peu enclines à interagir avec la sémantique de partir.
(14) ?Max est parti de l'ordinateur/du piano
(15) ?Max est parti de l'escabeau/du pèse-personne
(16) ?Max est parti de la chaise/du tabouret
3.2 Quelques emplois marginaux de partir
Partir peut marginalement véhiculer l'affirmation puis la négation d'une relation locative autre que celle exprimée par à dans son usage localisateur. Outre son caractère très exceptionnel, ce genre de description paraît limité à des contextes situationnels et pragmatiques bien spécifiques dont nous proposons, ci-dessous, un aperçu.
Un premier ensemble d'exemples regroupe des situations dans lesquelles la cible (souvent non animée) est localisée de manière stable/habituelle au niveau du site, la rupture de cette configuration étant un événement inattendu ou parfois même non souhaité. Plusieurs de ces traits sont déjà perceptibles dans certaines descriptions présentant un site de type ‘partie du corps’ (17–18) ou ‘collection/groupe’ mais les cas les plus caractéristiques mettent clairement en jeu des relations spatiales autres que à localisateur (ex: dans, sur) ainsi que des sites catégorisés comme des objets (19–20):
(17) Vous rangez le silence et le drap funéraire / et vous fermez ces yeux quand l'homme en est parti (Ch. Péguy, Eve, 1913)
(18) . . .quand on dit qu'un visage n'a plus la moindre couleur, que tout le sang en est parti (L. Guilloux, Le Pain des rêves, 1942)
(19) La pierre est partie du mur
(20) Le bouton est parti du manteau
La stabilité de la relation cible-site inhérente à nombre de ces situations rapproche, d'une certaine façon, ces descriptions de la construction transitive du verbe partir indiquant le partage ou la division en parties (Partir1 du TLF; Le nouveau Petit Robert considère cet emploi comme originel et en fait dériver la construction intransitive ou transitive indirecte à travers la pronominalisation du prédicat: voir Note 2). Pour la même raison, une parenté peut être établie entre certaines des configurations considérées et la notion d'‘attachement habituel’ caractéristique des verbes préfixés en é- du français (ex: écourter, écumer, épépiner, épucer, émietter, étirer) et qui, outre la relation de partie à tout, englobe des situations de production et de parasitage (Aurnague et Plénat, Reference Aurnague and Plénat2008). Notons cependant que, contrairement aux dérivés en é-, les configurations en présence n'ont pas nécessairement une origine ‘naturelle’ (la cible et/ou le site peuvent être des artefacts).
Dans un second groupe, figurent des situations pour lesquelles la localisation de la cible au niveau du site est perçue de manière ‘négative’ par le locuteur qui s'oppose parfois physiquement à cet état de fait non désiré. Ici encore, les relations spatiales sous-jacentes sont, bien souvent, différentes de à localisateur et les sites impliqués peuvent appartenir à la classe des objets (21–22). Ce deuxième type de contextes est en partie symétrique du cas présenté plus haut.
(21) Fais partir le chat du fauteuil!
(22) La tache est partie du manteau
4 QUITTER
Dans cette quatrième section, nous passons en revue les principales relations locatives intervenant dans le fonctionnement de quitter puis nous faisons quelques observations supplémentaires relatives aux notions de perception et de support.
4.1 Quitter et l'usage localisateur de à
De façon similaire à partir, quitter semble en mesure d'asserter puis de nier la préposition à dans son emploi localisateur en sélectionnant, comme le fait cette relation, des sites de type ‘lieu’ (lieux géographiques ou habitations/entités mixtes):Footnote 11
(23) . . .la foule a quitté le cimetière pour se ruer à de nouveaux attentats (G. Clémenceau, L'Iniquité, 1899)
(24) le chanzy a quitté Marseille hier, vers onze heures du matin (A. Gide, Journal 1939–1949, 1949)
(25) Lewis a quitté l'hôtel de bonne heure et je suis restée à somnoler sous le ronronnement du ventilateur (S. de Beauvoir, Les Mandarins, 1954)
(26) Il s'est relevé brusquement et il a quitté la chapelle pour prendre le chemin du retour. . . (M. Déon, Le Balcon de Spetsai, 1961)
Tout en étant très proches du sémantisme de partir, ces occurrences de quitter s'en distinguent néanmoins sur deux points. Tout d'abord, il est fréquent qu'elles portent sur une relation stable entre la cible et le site (la négation de cette relation ayant elle-même un caractère plus ou moins durable ou définitif: 27–30). Partir peut, bien sûr, apparaître dans des descriptions équivalentes (6) mais la stabilité de la relation sous-jacente est alors imputable au cotexte et au contexte situationnel. Dans le cas de quitter, en revanche, la fréquence avec laquelle ce verbe nie des relations stables tient, selon nous, à certaines particularités de son contenu sémantique (voir ci-dessous et Section 4.2). On retrouvera cette propriété avec les sites animés (cf. Section 4.3) et il est révélateur que bien des dictionnaires distinguent les acceptions de quitter (+ site animé) selon qu'elles dénotent la rupture provisoire ou durable/définitive d'une relation (voir, en particulier, le TLF).
(27) . . .la reine mourut en donnant le jour à une fille: celle-ci. . . quittait le royaume natal, devant la haine de calomniatrices, ses belles-soeurs (S. Mallarmé, Comtes indiens, 1898)
(28) Aujourd'hui. . . Philippe a quitté notre maison pour passer par le dépôt et rejoindre le 12e régiment de cuirassiers (M. Barrès, Mes cahiers, t. 11, 1918)
(29) Voilà deux ans qu'il a quitté la Sorbonne (G. Duhamel, Les Maîtres, 1937)
(30) . . .“hôtel du remblai” . . . non, elle l'a quitté. . . sa dernière adresse était à “l'hôtel bellevue” où elle travaillait comme fille de cuisine voilà deux mois encore. . . (G. Simenon, Les Vacances de Maigret, 1948)
Une seconde particularité de ces emplois réside dans le fait que la relation locative s'accompagne souvent d'une certaine forme d'activité de la cible dans le site (29–30; 31–34).Footnote 12 Nous verrons dans la section suivante que la faculté de référer à des activités (et/ou des états) à travers des routines sociales est une singularité du verbe quitter qui le distingue nettement de partir. L'usage de à dénotant des routines sélectionne des objets aussi bien que des lieux et, pour ces derniers, il n'est pas rare qu'une double interprétation de la préposition – localisation vs routine sociale – soit possible (il suffit pour cela que le cotexte et/ou le contexte permettent de ‘spécifier’ le site dont il est question: Borillo, Reference Borillo, Blanco, Buvet and Gavriilidou2001; Aurnague, Reference Aurnague2004). Cette capacité à évoquer des activités joue, à notre avis, un rôle important dans l'émergence de relations stables entre cible et site notée plus haut (une cible animée vivant, travaillant ou réalisant une activité régulière dans un site entretiendra un lien stable avec celui-ci).
(31) . . .une allusion perfide. . . à la retraite de la princesse qui, souffrante, a quitté le théâtre avant la fin (E. et J. Goncourt, Journal, t. 3, 1890)
(32) Quand il a quitté la tribune il redevient souriant, gracieux, repousse l'éloge. . . (M. Barrès, Mes cahiers, t. 5, 1907)
(33) Je quittai donc le lycée dès le troisième mois (A. Gide, Si le grain se meurt, 1924)
(34) Il a quitté la fabrique de mon bon père, où d'ailleurs on crève de faim (M. Yourcenar, L'Œuvre au noir, 1968)
L'activité potentielle associée à certains ‘lieux’ peut se traduire par un recours quasi obligatoire à quitter. C'est le cas des ‘chemins’ (Stosic, Reference Stosic2002) et, plus généralement, des contextes de ‘trajectoires’ (35–38) qui, en raison du déplacement qu'ils évoquent, apparaissent systématiquement avec ce verbe (quand bien même partir serait envisageable il n'impliquerait aucun contexte de trajectoire):Footnote 13
(35) . . .ici, à cette brèche du petit mur, Falkland a quitté le chemin pour pénétrer sous les cyprès (C. Farrère, L'Homme qui assassina, 1907)
(36) On quittait la rue commerçante à l'église saint-Clément. . . on tournait le coin. . . (E. Triolet, Le Premier accroc coûte 200 francs, 1945)
(37) Dès qu'on a quitté la plaza bolivar, escaladé la cuesta de gomérès et franchi la porte des trois-grenades. . . (A. t'Serstevens, L'Itinéraire espagnol, 1963)
(38) Elle marche pendant des jours, suit les talus, les quitte, traverse l'eau, marche droit. . . (M. Duras, Le Vice-Consul, 1965)
4.2 Quitter et les routines sociales
Hormis l'interprétation localisatrice de à, quitter est fréquemment utilisé pour asserter puis nier cette préposition lorsqu'elle exprime une routine sociale (Vandeloise, Reference Vandeloise1988; voir Section 1.2). Sans entrer dans les détails, indiquons qu'une routine suggérée par un ‘site intégré’ consiste en une activité à laquelle prend part la cible —de manière active: Max est au piano/à l'école; ou passive: Le poulet est au four (il cuit) – ou en un état dans lequel cette entité (cible) est maintenue – le site exerce souvent une activité contribuant au maintien de l'état visé: La glace est au réfrigérateur/congélateur (Aurnague, Reference Aurnague2004). Le site intégré peut être un objet aussi bien qu'un lieu (contrairement aux sites sélectionnés par à localisateur qui sont exclusivement des lieux spécifiés) et la routine associée introduit des contraintes ontologiques quant à la nature des cibles susceptibles de participer à l'activité (ou l'état) dénotée. Les exemples (39–43) illustrent clairement la capacité de quitter à décrire des configurations spatiales reposant sur à de type ‘routine sociale’, en particulier lorsque cette préposition prend pour complément un nom d'objet (ex: au microscope/au piano/à (la) table):
(39) Puis, après avoir lentement promené son regard, à droite et à gauche, sur les deux sociétés, il quitta la fenêtre, il ferma ses rideaux blancs d'une discrétion religieuse (E. Zola, La Conquête de Plassans, 1874)
(40) Alors un des chats quitta sa fenêtre, s'étira, sauta dans la salle, puis sur les genoux de Mme Cimme, qui se mit à le caresser (G. de Maupassant, Contes et Nouvelles, 1883)
(41) Je quitte un peu mon microscope (L. Aragon, Le Paysan de Paris, 1926)
(42) Il quitta la table, repoussa sa chaise, traversa le salon. . . (M. Duras, Un barrage contre le Pacifique, 1950)
(43) Je quittais le piano pour la vitre de la fenêtre, je quittais la fenêtre pour le piano (V. Leduc, La Bâtarde, 1964)
Bien que ces emplois de quitter apparaissent souvent dans des contextes où changement de relation locative élémentaire et changement d'emplacement opèrent de façon conjointe, nous avons noté à la section 1.1 (voir également Aurnague, à paraître a) qu'un changement de relation basé sur la préposition à dénotant une routine sociale n'impliquait, en lui-même, aucun changement d'emplacement (cible animée assise sur un tabouret et qui s'installe alternativement à son piano et à sa table de travail). Plusieurs des exemples choisis confirment cette hypothèse (39–40; 42) et montrent que la négation de à intervient dès lors qu'un terme est mis à l'activité caractéristique de la routine (ex: observer, regarder (fenêtre, microscope); travailler, manger. . . (bureau, table)), l'événement marquant ce terme pouvant prendre la forme d'un simple ‘changement de posture’ (ex: changement d'orientation, passage de la posture assise à la posture debout; dans les descriptions examinées, quitter la table alterne parfois avec se lever de (la) table). Les différences entre quitter et partir trouvent ici un écho supplémentaire puisque l'association éventuelle de partir à un site de type ‘objet’ (évoquant une routine: 14) n'est, si elle est acceptée, pas réductible à un simple changement de posture et exige la présence d'un changement d'emplacement conjoint (en d'autres termes ?Max est parti de l'ordinateur/du piano ne peut simplement référer, comme le ferait quitter, au fait que Max a tourné le dos à l'ordinateur/au piano).Footnote 14
Dans un certain nombre de cas, il est possible que l'entité-site (de type ‘objet’) évoquant une routine sociale soit ‘contrôlée’ par la cible (Vandeloise, Reference Vandeloise1986), les mouvements de celle-ci se répercutant sur ceux de celle-là (44–47). La définition même du couple cible-site est ici remise en cause (les deux rôles sémantiques sont, de fait, pratiquement inversés) et les emplois concernés ont un fonctionnement similaire à celui de verbes d'action sur des entités (cf. actions de dévêtissement à la section 4.4).Footnote 15
(44) Parfois, quittant mon livre pour réfléchir, je promenais mes regards autour de moi (H. Berlioz, Mémoires, I, 1870)
(45) . . .elle pouvait voir sa fenêtre, de son établi, sans quitter ses fers, en allongeant la tête (E. Zola, L'Assommoir, 1877)
(46) Barois a quitté de bonne heure son journal, et il s'est mis à marcher. . . (R. Martin du Gard, Jean Barois, 1913)
(47) Dans les cafés maures de la Kasbah, c'est le corps qui est silencieux, qui ne peut s'arracher à ces lieux, quitter le verre de thé. . . (A. Camus, Noces, 1938; cité par le TLF)
L'examen de ces exemples indique, encore une fois, que l'activité sous-tendant la routine sociale peut prendre fin sans qu'aucun changement d'emplacement (de l'entité contrôlée ou ‘site’ de surface) ne se produise. Rien n'empêche, en effet, que le sujet animé porte (simplement) son regard sur un autre élément que celui en train d'être lu (44; nous reviendrons, à la section 4.5, sur les liens entre perception et quitter) ou qu'il tienne le ‘site’ d'une manière qui ne soit pas compatible avec l'activité dénotée (45, 47).
Afin de compléter ces observations, indiquons que les situations de ‘préhension’ mises en jeu par plusieurs des exemples ci-dessus doivent être rapprochées des usages de quitter décrivant l'action de lâcher une entité (la relation sous-tendant cette éventualité est tenir/être tenu: 48).Footnote 16 Une certaine forme d'activité est parfois présente dans ces usages qu'il n'est d'ailleurs pas toujours aisé de distinguer des emplois signalant la cessation d'une routine. La plupart des occurrences (de cet usage) repérées dans Frantext sont de J. Giono qui utilise, en outre, un tour spécifique – qualifié de ‘gasconisme’ par le DCLF de J.F. Féraud – dans lequel est exprimé le site où se retrouve l'entité initialement tenue par l'agent (49). Cette construction a le mérite de mettre en évidence le statut de cible que revêt, dans ces énoncés, l'entité correspondant à l'objet grammatical de quitter (voir remarques supra).
(48) . . .il lui est venu du sourire sous la moustache, et il a quitté le couteau (Giono, Regain, 1930)
(49) . . .il a quitté le peigne sur la commode, entre le globe de la pendule et la sébile d'osier pleine de boutons (Giono, Colline, 1929)
4.3 Quitter et l'interaction avec un site animé
Dans de nombreuses langues, l'application des marqueurs spatiaux à des sites animés paraît soumise à diverses restrictions. En français, par exemple, le recours à certaines prépositions ‘projectives’ (ex: devant, derrière) ou ‘topologiques’ (ex: sur, contre) (Borillo, Reference Borillo1998) ne pose pas de problème particulier (50). L'usage de la préposition à (dans son acception locative) est, en revanche, exclu (51): on peut attribuer cette impossibilité à l'‘animacité’ ou au fait plus général que les entités animées sont, d'un point de vue spatial, des ‘objets’ dont on a vu qu'ils ne pouvaient servir de site à l'emploi localisateur de à (cet emploi exige des sites de type ‘lieux spécifiés’; cf. Section 1.2 et Note 7). Comme cela a été constaté pour les autres objets (Aurnague, Reference Aurnague1996, Reference Aurnague2004), l'introduction d'un NLI conduit à l'identification d'une zone au sein du cadre de référence constitué par l'entité-tout —zone qui satisfait aux contraintes des lieux spécifiés (voir Section 1.2) – et l'emploi de à devient alors possible (52).
(50) Pollux le chien est devant/derrière/sur/contre Max
(51) *Pollux est à Max
(52) Pollux est à côté/au-dessus/à gauche/au pied de Max
Les interactions auxquelles se prêtent les entités animées – une ‘interaction canonique’ met en scène deux personnes qui se font face et se parlent (Clark, Reference Clark and Moore1973; Vandeloise, Reference Vandeloise1986) – devraient, en théorie, ouvrir la voie à l'emploi de à basé sur les routines sociales. Or il n'en est rien (53) et cette restriction nous paraît ici clairement imputable à l'‘animacité’ du site dans la mesure où l'emploi de à considéré met aussi bien en jeu des ‘objets’ que des ‘lieux’. L'interaction avec une entité animée – qu'il s'agisse d'une interaction canonique (voir ci-dessus) ou, plus généralement, d'une activité partagée par les protagonistes – est, généralement, exprimée en français au moyen de la préposition avec (54).
(53) *Luc est à Max
(54) Luc est avec Max
Contrairement à partir dont le sémantisme sous-tendu par à localisateur interdit l'application à un site animé (voir plus haut), quitter est en mesure d'affirmer puis de nier la relation avec dénotant l'interaction avec ce type d'entité (55–58). La négation de la relation ne se double pas forcément d'un changement d'emplacement et, comme pour d'autres routines (voir Section 4.2), la cessation de l'activité peut consister en un simple changement de posture (58: changement d'orientation). Par ailleurs, la qualité d'objet des êtres animés et, plus spécifiquement, la mobilité qui les caractérise font que l'éventualité décrite est parfois resituée au sein d'un environnement plus large (au moyen de groupes prépositionnels spatiaux introduisant des lieux: 57).
(55) Fauchery m'a quitté, comme je venais ici. . . (E. Zola, Nana, 1880)
(56) Le chat il a quitté sa rombière pour venir se faire les griffes (L.F. Céline, Mort à crédit, 1936)
(57) . . .à la porte d'un petit bâtiment, le directeur m'a quitté. . . (A. Camus, L'Etranger, 1942)
(58) Je quittai mon promis une seconde et je me tournai vers Maurice (A. Sarrazin, La Cavale, 1965)
Enfin, indiquons que l'interaction entre entités animées présentant souvent un caractère stable, l'interruption exprimée par quitter apparaît alors comme durable voire définitive (59–60). Cette rupture d'une relation stable n'est pas propre aux sites animés (cf. Section 4.1) et, comme nous en avons fait l'hypothèse, elle semble intimement liée à l'existence d'une activité (parfois d'un état) associant la cible au site (l'activité sous-entendue ici est, en général, celle de vivre avec l'entité animée jouant le rôle de site).Footnote 17
(59) Aujourd'hui, je me traîne, ni peigné, ni lavé, tel qu'une femme que son amour a quitté. . . (G. Colette, Sept dialogues de bêtes, 1905)
(60) mais depuis que Madeleine m'a quitté j'ai perdu goût à la vie. . . (A. Gide, Et nunc manet in te, 1951)
4.4 Quand quitter signifie “se dévêtir”
L'une des particularités les plus marquantes du verbe quitter a trait à la possibilité qu'il offre de sélectionner un complément de type ‘vêtement’ ou ‘accessoire’. Les constructions concernées indiquent que l'entité (animée) identifiée par le sujet grammatical ôte ce vêtement/accessoire (de son corps) ou s'en débarrasse (61–64). Les rôles de cible et de site sont ici inversés et le procès décrit consiste en une action de l'agent animé – servant également de site – sur la cible dénotée par le complément. D'un point de vue syntactico-sémantique, cet emploi de quitter nous semble apparenté aux descriptions mettant en jeu des routines sociales et dont le ‘site’ constitué par un objet mobile se comporte, en réalité, comme une cible (44–47; cf. Section 4.2).
(61) Il a quitté son pardessus et son chapeau (R. Martin du Gard, Un taciturne, 1932)
(62) . . .et quand vint le temps des lilas. . .elle quitta petit à petit ses voiles de veuve. . . (R. Crevel, Les Pieds dans le plat, 1933)
(63) Pour mieux courir, Mouchette a quitté ses galoches (G. Bernanos, Nouvelle histoire de Mouchette, 1937)
(64) . . .sa mère a quitté sa jaquette pour la mettre sur son bras (Anonyme, Jeux et Sports, 1967)
Les configurations spatiales entre cible (vêtement, accessoire) et site/agent à la base de cet usage de quitter ont en commun la propriété générale de ‘contrôle’ de la première par le second (Vandeloise, Reference Vandeloise1986) qui, dans bien des cas, se matérialise ici à travers une relation de support (cf. le verbe porter fréquemment utilisé pour les vêtements/accessoires).Footnote 18 Un examen détaillé révèle cependant que les situations de contrôle concernées ne sont pas des relations locatives élémentaires dans la mesure où le ‘support’ s'établit de manière spécifique et mobilise, à chaque fois, des parties bien particulières du site (plutôt que cette entité dans son ensemble). Rappelons, à ce propos, qu'un prédicat de changement de posture tel que s'asseoir fait lui aussi appel à une forme contrainte de support si bien que le changement de relation décrit n'est pas élémentaire (la relation niée puis assertée correspond à être assis sur et non à sur: Aurnague, à paraître a). Ces diverses remarques doivent être rapprochées des observations faites pour d'autres langues (en particulier le coréen: Bowerman, Reference Bowerman, Bloom, Peterson, Nadel and Garrett1996; Choi et Bowerman, Reference Choi and Bowerman1991) qui disposent d'un ensemble de prédicats distincts signalant l'établissement ou l'interruption d'une relation (de contrôle) entre un vêtement/accessoire et la partie du corps avec laquelle il interagit.Footnote 19
Sans entrer dans les détails, il nous semble que les données relatives à l'emploi de quitter exprimant le dévêtissement pointent un phénomène déjà entrevu dans (Aurnague, Reference Aurnague2004), à savoir le lien possible entre certaines situations de support et les routines sociales. On remarque, tout d'abord, que les configurations en jeu restreignent, de façon drastique, la nature des cibles pouvant être mises en relation avec chaque partie du corps (‘contraintes ontologiques’ imposées par les routines sociales; cf. Section 4.2). Par ailleurs, le vêtement/accessoire ‘porté’ par la partie du corps qui lui est affectée est maintenu en état de ‘fonctionnement’ (au sens où il remplit la fonction qui est la sienne): ce cas de figure n'est pas très éloigné des routines pour lesquelles le site intégré maintient – via une certaine activité: ici un support spécifique – la cible dans un état déterminé (ex: glace-réfrigérateur; voir Section 4.2). Dans (Aurnague, Reference Aurnague2004), nous avions déjà relevé qu'au-delà de la stricte relation porteur/porté, certaines situations de support (cible au même niveau que le site sur l'axe vertical: affiche ou tableau et mur) permettaient à la cible d'être visible/observable et autorisaient le recours à la préposition à (emploi de type ‘routine’: L'affiche est au/sur le mur vs. La mouche est ??au/sur le mur).
4.5 Quelques compléments: perception, support
A la section 4.2, nous avons déjà entrevu le rôle que jouent les processus perceptifs dans le déroulement des routines sociales liées à divers objets (ex: microscope, livre, journal). La perception visuelle intervient de manière encore plus explicite dans certaines constructions de quitter dont la cible correspond littéralement à l'œil (aux yeux), au regard ou à la vue d'une entité animée. Cette cible ‘perceptuelle’ peut être exprimée par le sujet grammatical de quitter (l'agent/‘possesseur’ est, en principe, spécifié: 67–68) ou par son objet direct lorsque la construction décrit l'action de l'entité animée (65). Dans le tour le plus répandu cependant, l'élément perceptif (yeux, œil, regard. . .) apparaît sous la forme d'un groupe prépositionnel en de qui vient préciser le procès opéré par l'entité animée (sujet grammatical de quitter) en relation avec le site (les tours les plus fréquemment rencontrés sont négatifs): (ne pas) quitter (Dét) Nsite des yeux/de l'œil/du regard (66, 69).
(65) Julien ne pouvait quitter sa vue de ces arbres qui étaient sous sa fenêtre. . . (Champfleury, Les Bourgeois de Molinchart, 1855)
(66) Mais lui-même, en parlant, ne quittait pas des yeux la table voisine. . . (E. Zola, L'Argent, 1891)
(67) Le regard de Gédémus a quitté la bougie et il est allé à la porte (J. Giono, Regain, 1930)
(68) Mes yeux quittent le ciel gris de la fenêtre pour la porte (A. Boudard, La Cerise, 1963)
(69) Nelly descend les dernières marches de l'escalier. . . sans quitter Zabel du regard. . . (J. Prévert, Le Quai des brumes, 1977)
Ces divers exemples partagent avec les routines mettant en jeu la perception visuelle (Section 4.2) une certaine forme d’activité, celle habituellement exercée par le regard. C'est d'ailleurs à la ‘ligne du regard’ que la cible de ces descriptions réfère —directement (ex: regard, vue) ou indirectement (ex: yeux, œil)—, le verbe quitter indiquant la cessation de la relation établie, au préalable, entre la cible et le site. Dans la mesure où le procès inverse est régulièrement exprimé au moyen du verbe (se) poser et/ou de la préposition sur, nous pensons que la relation assertée puis niée par ces emplois perceptifs de quitter est celle de support/contact. Ajoutons que, resituées dans la cadre conceptuel et théorique des travaux de L. Talmy (Reference Talmy2000), les données examinées relèvent du ‘mouvement fictif’ tel que défini par l'auteur et, plus particulièrement, de la sous-catégorie de mouvements (fictifs) basés sur la ligne du regard (dans le cas présent, et bien que Talmy ne fasse pas cette distinction, il convient bien de parler de ‘mouvement fictif’ car la relation sous-tendant quitter n'implique pas de déplacement: voir ci-dessous).
La relation de support/contact qui vient d'être évoquée à propos des usages perceptifs de quitter a déjà été citée (quoique dans une version spécifique/contrainte) au moment d'analyser les emplois de ce verbe dénotant le dévêtissement (Section 4.4). D'autres données linguistiques montrent que le contenu sémantique de quitter sert fréquemment à affirmer puis nier cette relation locative, qu'elle participe à une configuration contrainte (70: la relation sous-jacente n'est pas la préposition locative élémentaire sur mais le prédicat complexe être assis sur) ou qu'elle intervienne en tant que telle (71–74).Footnote 20 Ainsi qu'il a été indiqué à la section 1.1, il convient cependant de rappeler que l'assertion de la préposition sur suivie de sa négation (ou l'inverse) ne s'accompagne d'aucun changement d'emplacement (Aurnague, à paraître a): les procès considérés ici ne sont donc ni des déplacements au sens strict (changement de relation et d'emplacement) ni des déplacements au sens faible (changement d'emplacement).
(70) Adrienne quitta sa chaise et fit un pas vers sa sœur (J. Green, Adrienne Mesurat, 1927)
(71) Agathe, n'osant quitter la branche, battait des ailes et allongeait de mon côté son bec entr'ouvert avec des cris désespérés (G. Sand, Histoire de ma vie, 1855)
(72) . . .elle avait pris le parti de recoudre les semelles, qui menaçaient de quitter l'empeigne (E. Zola, Au Bonheur des Dames, 1883; cité par le TLF)
(73) Sa main quitta la rampe, il parut sur le point de se tourner vers l'allée. . . (B. Clavel, Celui qui voulait voir la mer, 1963)
(74) Effectivement, il fut aussitôt sur nous, en proie à de fugitives contorsions, quitta le sol un instant. . . (A. Blondin, Ma vie entre les lignes, 1982)
5 DISCUSSION: QUITTER ET PARTIR DANS L'EXPRESSION DU DÉPLACEMENT
Dans le cadre de l'analyse qu'elle propose des verbes de déplacement transitifs directs du français, L. Sarda (Reference Sarda1999, Reference Sarda2000) a mis au jour plusieurs propriétés intéressantes de quitter qu'elle classe dans la catégorie des prédicats ‘logiques’ (ou ‘référentiels’) en raison d'un contenu sémantique référentiellement ancré sur son objet grammatical (contrairement aux prédicats ‘topologiques’ ou ‘relationnels’). L'auteur fait notamment remarquer que l'interprétation spatiale de quitter impliquant un réel déplacement est fortement conditionnée par la nature de l'entité-site (seul un site de type ‘lieu’ permettrait l'expression d'un déplacement). L'exploitation des données de la base Frantext entre 1880 et 1970 nous a, nous-même, amené à dégager d'importantes différences ontologiques entre les sites de quitter et partir dans leurs emplois spatiaux (Section 2): contrairement à quitter qui se combine à des noms désignant aussi bien des lieux que des objets (proportion équivalente d'occurrences relevées), il est ainsi apparu que partir sélectionnait de façon massive le premier type d'entités. Sans nier l'importance de ces observations ontologiques, nous avons souhaité approfondir la comparaison des deux verbes en explicitant les relations locatives qui fondent leur sémantisme, et ce en conformité avec l'approche que nous proposons pour caractériser et classifier les procès de déplacement (Aurnague, à paraître a; cf. Section 1.1). Nous prolongeons cette étude en résumant ce qui oppose quitter et partir au regard des changements de relation locative. Nous soulignons ensuite l'impact de ces oppositions sur les propriétés ontologiques des sites sélectionnés par les verbes. Enfin, et dans une optique plus théorique, nous interprétons les différences observées entre les procès décrits dans les termes de notre approche du déplacement dans la langue. Les principaux éléments de ce bilan/discussion en trois temps sont synthétisés dans le Tableau 2 (relations locatives: 2e colonne; catégories de sites: 3e colonne; types de procès: 2e et 4e colonnes).
Quitter, partir et relations locatives (principaux emplois)
*On peut considérer les rôles de cible et de site comme étant inversés. La cible correspond alors à l'objet grammatical et le site à l'entité animée/sujet grammatical.
5.1 Quitter, partir et les relations locatives
La mise en évidence des relations locatives sous-jacentes a montré que la sémantique de partir se fonde de manière uniforme sur l'emploi localisateur de la préposition à. S'il peut également asserter puis nier cet usage de à, le verbe quitter met en jeu un spectre beaucoup plus large de relations spatiales: à de type ‘routine sociale’Footnote 21, avec dénotant l'interaction avec un site animé (forme de routine sociale), sur (support/contact), types particuliers de support et/ou de contrôle (vêtements/accessoires et relation porteur/porté, préhension et relation tenir/être tenu). . . Quitter se singularise également par une plus grande disparité structurelle et, en particulier, par l'existence de constructions décrivant des actions sur des entités (probablement liées aux usages premiers de ce verbe) pour lesquelles on observe souvent l'inversion des rôles de cible et de site (voir Sections 4.2 et 4.4). L'existence en français d'un verbe (partir) pratiquement ‘dédié’ à l'expression des changements de relation initiaux basés sur l'interprétation localisatrice de à est une donnée intéressante qui n'est certainement pas étrangère au découpage sémantique opéré par les deux emplois de cette préposition (localisation spécifiée vs. routines sociales). Dans une langue comme le basque, dont le marqueur spatial statique (cas inessif) n'introduit pas de contrainte aussi marquée vis-à-vis de la spécification de la localisation (et de la notion de lieu: Aurnague, Reference Aurnague, Plénat, Aurnague, Condamines, Maurel, Molinier and Muller1999), les descriptions ‘initiales’ associant le cas élatif et le verbe joan ‘(s'en) aller, partir’ acceptent, de fait, plus volontiers la référence à une routine sociale (ex: Antton ordenagailutik/pianotik joan da (Antton ordinateur-élat/piano-élat (s'en) aller aux-prés) ‘Antton a quitté l'ordinateur/le piano’); comparer à (14)).
5.2 Des relations locatives aux catégories d'entités
Le second constat important de cette étude est que les disparités ontologiques entre sites (associés aux verbes) apparues au cours de l'examen quantitatif des données de Frantext (voir plus haut et Section 2) découlent directement des différentes relations locatives mobilisées par quitter et partir. Ainsi, à côté de l'emploi localisateur de à qui nécessite des lieux spécifiés (en tant que sites), quitter fait appel à plusieurs relations spatiales dont le site peut être un objet (à de type ‘routine sociale’, avec, sur. . .). Partir, au contraire, limite pratiquement son champ d'application au seul usage localisateur de à, ce qui explique son association extrêmement fréquente à des sites caractérisés comme des lieux (l'association à d'autres catégories de sites est beaucoup plus rare et requiert des contextes pragmatiques spécifiques; voir Section 3.2). Par ailleurs, ce travail a fourni une nouvelle illustration des possibles chevauchements de sens entre les deux emplois de à (Borillo, Reference Borillo, Blanco, Buvet and Gavriilidou2001; Aurnague, Reference Aurnague2004) qui se produisent lorsqu'un site de type ‘lieu’ évoque également une routine sociale ou activité (cf. Section 4.1).Footnote 22 Tout en confirmant les liens étroits qui unissent relations spatiales (prépositions, verbes. . .) et propriétés des entités —celles-ci pouvant souvent être déduites de celles-là—, cette comparaison de quitter et partir pointe, en fait, un élément déjà mis en évidence dans des études antérieures (en particulier lors de l'analyse des génitifs du basque: Aurnague, Reference Aurnague1998), à savoir que le sémantisme des relations locatives est, de par sa richesse, rarement réductible au typage ontologique des entités en présence, notamment à celui du site.
5.3 Changement de relation, changement d'emplacement et types de procès
Finalement, les relations locatives sous-tendant le sémantisme de quitter et partir peuvent être évaluées au moyen des outils proposés dans (Aurnague, à paraître a) pour rendre compte de l'expression du déplacement (autonome) dans la langue. Cette dimension de l'analyse a été évoquée plusieurs fois au fil du texte et elle nous conduit maintenant à effectuer une caractérisation plus générale des procès dénotés par les deux verbes (pour plus de précisions sur l'arrière-plan théorique, voir (Aurnague, à paraître a) ainsi que la section I). Sur la base des données recueillies, on observe que quitter peut décrire un changement de relation locative élémentaire doublé d'un changement d'emplacement (à localisateur) mais aussi un simple changement de relation locative élémentaire (sans changement d'emplacement: à de type ‘routine sociale’, avec, sur) ou même un changement de relation non élémentaire (support et contrôle spécifiques). Partir, au contraire, introduit de manière quasi systématique des éventualités du premier type (à localisateur). Si ce dernier verbe réfère donc à des déplacements au sens strict (changement de relation et d'emplacement), il n'en va pas de même de quitter dont le champ d'intervention est plus large et inclut des procès qui ne sont ni des déplacements au sens strict, ni des déplacements au sens faible (changement d'emplacement).Footnote 23 La capacité de quitter à décrire de véritables déplacements aussi bien que de simples ‘mouvements’ est joliment illustrée par les constructions dans lesquelles ce verbe est associé au nom position qui peut alternativement désigner une zone stable au sein d'un cadre de référence (déplacement: 75, 77) ou la posture prise par une entité (mouvement: 76, 78):
(75) . . .j'écartai la soie criarde des rideaux, quittai ma position et vins me placer au pied de son lit. . . (H. de Balzac, La Peau de chagrin, 1831)
(76) “pardon, monsieur,” interrompit le philosophe en quittant la position qu'il avait prise instinctivement pour écouter le juge, le coude sur le fauteuil. . . (P. Bourget, Le Disciple, 1889)
(77) La batterie de la brigade Rosenzweig, après avoir quitté sa position de l'église de Wenzelsberg, reparaissait sur les hauteurs au nord de Domkow (Maréchal Foch, Des principes de la guerre, 1911)
(78) Il se rapprocha sans quitter la position assise. . . (B. Vian, L'Arrache-cœur, 1953)
6 CONCLUSION
En résumé, ce travail s'est délibérément démarqué de l'argumentaire consistant à invoquer l'origine non spatiale de quitter pour écarter une comparaison serrée et détaillée avec partir, alors même que le premier prédicat présente une proportion significative d'emplois spatiaux (ou comportant une composante spatiale non négligeable: cf. Section 2). Par ailleurs, l'examen quantitatif des données de Frantext ayant indiqué que l'opposition sémantique la plus marquante entre les deux verbes concerne la nature des sites sélectionnés, nous aurions pu opter pour une mise en perspective strictement ontologique de cette étude comparative. Dans la continuité de notre approche du déplacement dans la langue (Aurnague, à paraître a), nous avons préféré, cependant, rendre compte des différences entre quitter et partir à travers l'examen minutieux des relations locatives qui sous-tendent leur sémantisme. Au-delà du degré de détail qu'elle permet d'atteindre, cette démarche présente un double avantage. Elle explique, tout d'abord, de manière naturelle et directe les disparités ontologiques révélées par l'observation des sites. De plus, et en se fondant sur les propriétés ‘dynamiques’ des relations locatives en présence, elle conduit à une caractérisation précise des procès dénotés, de laquelle il ressort que seul partir réfère systématiquement à des déplacements au sens strict.