En 2021 est publié le rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (CIASE) depuis les années 1950 en France. Avec le présent ouvrage, Agnès Desmazières montre que ces violences ont laissé des traces dans les archives depuis au moins le début du xxe siècle et qu’elles dépassent le seul cas français. L’historienne ouvre son livre par une courte introduction faisant le constat que les violences sexuelles au sein de l’Église catholique relèvent du tabou. Et c’est d’un double tabou dont elle dresse le portrait : d’une part, le sujet n’est pas investi par les autorités ecclésiales – alors même que l’étendue de la pédocriminalité des prêtres était connue depuis au moins les années 1960 ; d’autre part, il n’est pas étudié par les historiennes et historiens qui ne se sont pas saisis des sources pourtant disponibles.
La recherche d’A. Desmazières est menée avant la médiatisation, à partir de 2024, des violences sexuelles exercées par l’abbé Pierre. La chercheuse propose un post-scriptum abordant ces violences et le système qui les entoure, reposant sur « l’exploitation des vulnérables – pauvres, handicapés, enfants… » (p. 203). C’est l’occasion pour l’autrice d’insister sur le rôle central de l’histoire pour lever « le tabou sur les violences sexuelles et le système d’abus qui les alimente » (p. 204). Le travail historique ne pouvant être réalisé sans une étude des sources qui permettent de comprendre un phénomène social en particulier, elle insiste sur l’importance de garantir, pour le sujet qu’elle étudie, un accès aux archives ecclésiastiques.
C’est grâce à son analyse fine de ces archives qu’A. Desmazières peut mettre au jour une histoire globale des violences sexuelles dans l’Église catholique. Si les archives locales des institutions sont souvent inaccessibles ou vidées de toute documentation, les archives du Saint-Office (tribunal jugeant les crimes sexuels des prêtres), conservées au Vatican, donnent matière aux historiennes et historiens pour étudier le système catholique. Le travail d’A. Desmazières prend appui sur l’étude du fonds des Archives de la Congrégation pour la doctrine de la foi (ACDF). Si l’on comprend à la lecture de l’ouvrage que les pièces composant les ACDF sont multiples (rapports, correspondances, certificats médicaux, notes, etc.), une présentation de ce fonds dès l’introduction aurait permis de mieux appréhender le travail ici réalisé. Cela aurait pu se matérialiser par une quantification du nombre de dossiers présents, une rapide exposition des cas identifiés et des éventuelles évolutions ou ruptures sur la période étudiée pour illustrer l’ampleur documentaire et chronologique de la recherche. L’autrice mobilise également d’autres fonds d’archives, comme les Archives apostoliques du Vatican, qui ne font pas non plus l’objet d’une description.
Divers éléments méthodologiques majeurs sont abordés au fils du texte. L’anonymisation est utilisée sur l’ensemble de la période, dès le début du xxe siècle donc. Les archives ecclésiastiques ne sont en effet pas soumises aux mêmes règles de communicabilité que les archives publiques françaises par exemple, dont l’anonymisation n’est nécessaire que pour une période de 25 à 120 ans en fonction des documentsFootnote 1. L’autrice indique dans la première note de bas de page que tous les noms présents dans les archives sont anonymisés, sans préciser les raisons (méthodologiques ou éthiques) qui motivent cet usage. Expliciter davantage cet enjeu aurait permis de développer les spécificités des sources mobilisées. A. Desmazières aborde également les limites de la véracité des écrits disponibles dans les sources : les discours sont enregistrés par les clercs et peuvent donc faire l’objet d’une censure lors de la transcription, ou d’une adaptation face aux autorités religieuses lors de leurs évocation. Il s’agit là d’éléments essentiels pour comprendre ces archives et l’usage qui en est fait par la chercheuse, puisque c’est souvent dans les non-dits ou entre les lignes que se situe le matériau permettant de proposer une histoire des violences sexuelles. Ce fonds permet à l’historienne de concevoir plus largement ces violences dans l’Église catholique comme un phénomène mondial dépassant les contextes nationaux et dont la prise en charge par les autorités oscille tout au long de la période étudiée « entre répression et dissimulation » (p. 8).
Si les violences sexuelles dans l’Église sont envisagées par A. Desmazières comme un phénomène mondial, le territoire étudié connaît cependant une limite, l’historienne n’ayant pas trouvé, dans les archives, de correspondances entre des évêques établis en Afrique et le Saint-Office, faisant du continent africain une « terra incognita » (p. 200) de cette recherche. Cette précision aurait pu trouver sa place dès l’introduction pour mieux délimiter les contours de l’étude, plutôt qu’une mention en conclusion de l’ouvrage. Par ailleurs, une mise en contexte des « territoires missionnaires » (p. 13) – l’autrice mentionne par exemple des cas en Chine, en Mongolie, en Équateur –, nécessaires à cette étude mondiale du phénomène, aurait permis d’inscrire cette recherche dans une perspective critique de l’occidento-centrisme qui traverse les écrits des missionnaires sur lesquels s’appuie la chercheuse.
En parallèle de sa dimension mondiale, c’est sur le xxe siècle, et plus particulièrement jusque dans les années 1960, que se concentre l’étude des violences sexuelles dans l’Église proposée par A. Desmazières. L’autrice fait émerger une chronologie dans les thématiques abordées : si au début xxe siècle le Saint-Office parle des violences sexuelles sur les femmes adultes, ce n’est qu’à partir des années 1930 que les violences sexuelles sur les enfants émergent dans les discours. Ces grandes ruptures chronologiques, rapidement évoquées dans l’introduction, auraient pu davantage apparaître tout au long de l’ouvrage. Les neuf chapitres thématiques ne sont pas clairement situés dans cette chronologie, et l’absence d’annonce de plan n’aide pas le lectorat à identifier le fil qui va être tiré tout au long de la démonstration.
Pourtant, c’est bien autour du moment charnière des années 1930 que gravitent les différents chapitres. Au début du xxe siècle apparaît la figure de la victime dans les réflexions de l’Église sur les violences sexuelles, le droit canon s’inspirant du droit séculier pour appréhender cette catégorie. Le début de la période est étudié à partir de la mise en problème, par l’Église, des violences sexuelles exercées sur des femmes adultes avec le crime de « sollicitation sexuelle », dont les dénonciations explosent au début du siècle. Le lieu du confessionnal apparaît alors comme central pour penser et prendre en charge les violences sexuelles au travers de la catégorie du crime de sollicitationFootnote 2. Dans le droit ecclésiastique, le crime de sollicitation doit être distingué du crimen pessimum, qui vise quant à lui à punir les pratiques homosexuelles : les faits et les victimes ne sont pas les mêmes, et la dénonciation n’est pas obligatoire contrairement au premier.
Le tournant chronologique de l’ouvrage se situe au moment des procès nazis, à partir du milieu des années 1930 : avant la Seconde Guerre mondiale, les violences sexuelles dans l’Église sont médiatisées en Allemagne et font l’objet d’une répression séculière. Cette nouveauté amène l’Église à prendre en charge plus sérieusement ces violences, notamment en se questionnant sur ce qu’il convient de faire des auteurs de violences sexuelles, et c’est dans ce contexte que la question des départs, volontaires ou forcés, des prêtres émerge. A. Desmazières clôture son étude par un autre moment de bascule : la commission centrale qui se tient en vue du concile Vatican II entre 1961 et 1962. Ce sont en particulier les violences sexuelles pédocriminelles qui sont abordées, sans qu’elles ne trouvent toutefois d’écho médiatique : les travaux de la commission se déroulent dans le secret le plus total pour éviter un scandale. Finalement, il éclatera « quarante ans plus tard, manifestant au grand jour les carences d’une Église catholique qui a prétendu se renouveler sans toutefois remédier aux atteintes graves à la dignité des personnes commises en son sein » (p. 198).
À partir de l’étude des documents issus des ACDF, A. Desmazières appréhende ainsi des violences sexuelles multiples. Ce sont aussi bien les violences sexuelles sur les enfants que sur les « femmes en confession » qui sont scrutées. Dans cette perspective, la mise en dialogue de son objet d’étude avec les travaux sur l’histoire des violences sexuelles aurait pu nourrir les analyses de l’autriceFootnote 3. Cette absence s’explique certainement par la dimension grand public des éditions Payot ainsi que par la perspective mondiale de la recherche qui ne permet pas d’aborder une historiographie transnationale. Toutefois, une inscription de cette étude dans les recherches sur les violences de genre, en particulier sur les violences sexuelles, aurait permis à l’autrice de mobiliser davantage les outils conceptuels que proposent ces études, notamment en matière de rapports de domination (de genre, de classe, de race, d’âge, etc.), qui permettent de comprendre les structures qui composent et entretiennent les violences sexuelles et qui en font le caractère systémique.
Ce rapprochement aurait par ailleurs permis d’enrichir le travail de définition de l’objet d’étude, puisque les violences sexuelles étudiées dans Sans loi ni foi sont multiples, et les définir aurait offert à l’autrice la possibilité de préciser, voire de critiquer, la terminologie utiliséeFootnote 4. La remise en question de certaines expressions adoptées dans le langage courant, ou dans les sources mobilisées, aurait ainsi été de mise : à titre d’exemple, A. Desmazières emploie à plusieurs reprises l’expression de « prédateur sexuel », sans la définir et sans préciser si elle provient ou non de la documentation. L’emploi de cette terminologie, qui fait aujourd’hui l’objet de critiques, n’est pas interrogéFootnote 5.
Tout au long de l’ouvrage, des analyses en termes de rapport de genre émergent et apparaissent particulièrement stimulantes pour appréhender les représentations et les discours sur les violences sexuelles au sein de l’Église. En particulier, lorsque A. Desmazières réfléchit à la construction de la catégorie de victime au sein du système catholique, elle montre bien que la dimension genrée est présente aussi bien dans l’appréhension des victimes que dans les différents crimes pris en charge par la justice ecclésiastique. La catégorie semble ainsi réservée aux jeunes personnes et aux femmes, soit à toute personne qui est supposée tout ignorer de la sexualité. Cette construction se fonde sur les notions d’ignorance de la vie sexuelle et d’innocence.Footnote 6 Les hommes sont de fait exclus de la figure de la victime telle qu’envisagée. Par ailleurs, le crime de sollicitation apparaît comme un crime de confesseur envers des femmes, tandis que le crimen pessimum se présente comme un crime à l’encontre des enfants et des hommes adultes. Les rapports de genre et d’âge se croisent ici pour expliquer la différence de prise en charge et d’appréhension par les autorités ecclésiastiques. A. Desmazières souligne encore comment la construction du crimen pessimum instaure une « confusion [qui] continue d’être entretenue entre homosexualité et pédocriminalité » (p. 83).
C’est ainsi une recherche stimulante et ambitieuse ayant pour but de faire une histoire mondiale des violences sexuelles dans le système catholique que propose A. Desmazières. L’ambition de l’autrice de faire un état des lieux exhaustif, mondial, portant sur près d’un siècle, au sujet d’un phénomène systémique qui traverse l’Église catholique en seulement 204 pages peut expliquer certaines limites abordées précédemment. Ce travail ouvre cependant de nombreuses pistes qui pourront être prolongées et approfondies. Le fonds des ACDF semble particulièrement fourni, et l’accès à cette documentation est encourageant quant à la possibilité de poursuivre cette recherche à partir des sources vaticanes.
La dimension historique de cette étude permet de rendre visible l’existence des violences sexuelles au sein de l’Église sur le temps long. Ce n’est pas un phénomène nouveau ou inconnu de tous : il s’agit avant tout de violences non médiatisées qui bénéficient d’une volonté systémique de les cantonner à la stricte sphère de l’institution religieuse pour éviter que leur existence ne s’ébruite. Les mécanismes mis en place pour gérer cela au sein de l’institution sont similaires à ceux observés dans différentes structures, comme la famille notamment – en témoignent les travaux sur l’incesteFootnote 7. Ainsi, la recherche d’A. Desmazières vient enrichir un champ d’étude qui permet d’éclairer le caractère systémique des violences sexuelles, ici au sein du système catholique.