C'est afin de célébrer le 25ème anniversaire du Centre d’études ethniques des universités montréalaises (CEETUM) qu'est née l'idée de cet ouvrage collectif interdisciplinaire. S'adressant plus particulièrement à des initiés en recherche sur l'immigration, cet ouvrage fait à la fois le bilan de l’évolution des recherches du CEETUM tout en tentant de donner une bonne vue d'ensemble sur des sujets bien circonscrits. Le livre se divise en cinq parties, chacune d'entre elles étant rédigée par un(e) auteur(e) différent(e).
La sociologue émérite Danielle Juteau débute le premier chapitre en abordant le paradigme de l'ethnicité et les débuts du CEETUM dans un Québec où la question nationale était encore au centre de tous les débats. L'auteure soutient que la période post-référendaire au Québec s'est caractérisée par l’évacuation du paradigme de l'ethnicité, en faveur de notions conceptuellement et empiriquement plus ambiguës comme la « diversité » ethnique et religieuse. Faisant en quelque sorte le plaidoyer du paradigme de l'ethnicité en recherche fondamentale, Juteau soutient que malgré la tendance des chercheurs depuis 1995 à développer des nouvelles notions comme la « superdiversité » ou la « diversité complexe », elles ne peuvent en aucun cas remplacer son utilité théorique et conceptuelle. Selon elle, l'ethnicité est fondamentale à l'appréhension du phénomène qu'est la diversité, mais il faut toutefois en rehausser la pertinence en n'oubliant pas d'intégrer « la multiplicité des rapports sociaux-ethniques, du colonialisme à l'immigration libre, de sexe, de sexualité et de classe qui s'y déploient » (39).
Dans le chapitre suivant, le chercheur et professeur Victor Piché entreprend la synthèse des approches théoriques en matière migratoire et ce depuis les théories classiques des années 1960. Dressant un portrait large de l'histoire de la migration internationale, Piché en profite pour mieux ancrer sa critique dans le réel. L'auteur estime qu'un certain nationalisme méthodologique biaise les chercheurs(es) et les dévie des phénomènes globalisés de la migration au 21ème siècle. En effet, les théories et paradigmes dominants perdent en pertinence face aux réalités actuelles qui relèvent davantage d'enjeux transnationaux et cosmopolites. Parallèlement, les politiques migratoires des États-nations souffrent selon Piché d'un manque de souci éthique et moral en termes de droit des migrants. Bien qu'on remette en question ces considérations de droit, ainsi que la capacité de souveraineté des États à administrer les flux migratoires, les « gouvernements continuent à privilégier des politiques restrictives et à développer des mesures de contrôle de plus en plus fortes » (57). Plutôt que de mettre l'accent sur la sécurité nationale, les politiques devraient s'ouvrir aux nouvelles approches interdisciplinaires permettant de mieux comprendre les dynamiques migratoires.
Ensuite, les auteurs Victor Piché et Jean Renaud consacrent le chapitre suivant à l'enjeu de la discrimination indirecte et systémique en proposant une critique des méthodes de recherche dominantes sur le sujet. Plus technique que les autres sections du livre, le chapitre est axé essentiellement sur leur méthodologie quantitative, plus spécifiquement sur les choix opératoires (origine nationale ou bien ethnicité, variables socioéconomiques de contrôle et ainsi de suite). Effectivement, ils traitent de l'insertion socioéconomique des immigrants en fonction du pays d'origine et des inégalités sur le marché du travail, ce qui change des traditionnelles comparaisons des groupes immigrants versus les résidents d'origine. Déplorant la dévaluation des compétences et des qualifications sur la base d'idées préconçues, les auteurs proposent de s'attaquer « aux préjugés à la base de la discrimination indirecte et systémique qui opère par la dévaluation des diplômes et de l'expérience de travail » (85).
Dans le chapitre suivant, la sociologue Annick Germain fait le rapprochement entre l'enjeu de l'ethnicité et l'urbanisme au Québec, tout en situant les recherches dans le cadre des projets du CEETUM. S'intéressant principalement aux quartiers multiethniques de Montréal, ces recherches, commandées dans les années 1990 par la Ville de Montréal et le ministère de l’Immigration du Québec, explorent les diverses interfaces conjointes entre ville et ethnicité. Germain présente trois thèmes ayant alimenté la recherche au Centre : soit la cohabitation interethnique/interculturelle ainsi que les parcours résidentiels des minorités visibles et populations immigrantes, la gestion de la diversité et l'aménagement municipal des lieux de culte, et puis le commerce ethnique et multiethnique. Somme toute, Germain montre que la recherche dans ce domaine a permis d'observer l’« hétérolocalisme » de l'immigration à Montréal, c'est-à-dire la diversification des quartiers devenant de plus en plus multiethniques au fil du temps et présentant une mixité sociale divergeant des concentrations urbaines traditionnelles (93).
Enfin, la table est mise pour aborder la question de la religion au Québec. Rédigé par l'anthropologue Deirdre Meintel, le dernier chapitre propose donc d'ajouter la variable « religion » à la relation entre ethnicité et migration, tout en abordant aussi les thèmes de la laïcité, de l’islamophobie, de la radicalisation, de même que celui de l’influence des groupes religieux en termes de cohésion sociale. S'opposant aux critiques de la « communautarisation » religieuse des immigrants(es) et réfugiés(es) qui agirait comme barrière à l'intégration, Meintel soutient que de telles positions occultent l'importance d'une socialité religieuse agissant pourtant comme un puissant ancrage social : « ancrage [qui] peut devenir la base de solidarités élargies et [qui] peut coexister avec l'ouverture envers les autres » (120).
En somme, bien que le livre fasse preuve d'une certaine inconstance d'un chapitre à l'autre (parfois technique et pointu, parfois narratif et ainsi de suite), celle-ci s'explique par la volonté assumée de résumer et commémorer les avancées du CEETUM. S'adressant particulièrement à des lecteurs initiés aux recherches universitaires autour de ces thèmes, cet ouvrage collectif donne l'opportunité de s'introduire aux nouveaux enjeux théoriques, conceptuels et méthodologiques en lien avec l'immigration et l'ethnicité au 21ème siècle. Une occasion à ne pas manquer pour les intéressés(es) qui se verront donner l'envie d'approfondir les différentes questions abordées, bénéficiant d'une vue d'ensemble des plus pertinentes afin de réfléchir sur la migration et le vivre-ensemble au Québec.