« [C]es idées simples ayant pour caractéristique de n’être transmises à l’esprit par aucun autre moyen que par les sens eux-mêmes […], je voudrais savoir si la description complète par un voyageur de ce qu’est le goût du fruit délicieux nommé ananas permet à un homme qui n’en a jamais eu dans la bouche d’en avoir une idée ou non », s’interrogeait John Locke dans son Essai philosophique concernant l’entendement humain Footnote 1. Comment interpréter cette irruption de l’ananas dans la théorie de l’esprit de Locke ? Le fruit exotique était-il un simple motif décoratif destiné à agrémenter une proposition issue des nécessités internes de la pensée européenne ? Le tournant global suggère plutôt d’y voir le signe que, dès 1689, le non-européen avait déjà pénétré et altéré ce que signifiait « être européen ». Dans cet ordre d’idées, plusieurs études du xxie siècle, dans le champ de l’histoire culturelle et intellectuelle, ont affirmé que le développement du commerce et l’expansion coloniale ont remodelé la pensée et la sensibilité de l’Europe moderne et contemporaineFootnote 2.
Ce tournant est-il pour autant « nouveau » ? Non, dans la mesure où l’espace problématique de l’histoire de l’Europe depuis l’époque moderne a toujours été encadré par les idées du non-européen, connu ou imaginé, qu’il s’agisse des musulmans ou des Africains, des cannibales de Montaigne ou des Persans de MontesquieuFootnote 3. Selon Leopold von Ranke, l’unité de l’histoire européenne – même lorsqu’elle a été établie en tant que discipline moderne – réside dans trois entreprises « extérieures » communes, les « trois grandes respirations de cette union incomparable » : les migrations continentales, les croisades et la colonisationFootnote 4. Avec de telles perspectives, il était possible de penser que la société européenne irradiait le monde, depuis le Hambourg de Percy Ernst Schramm ou la Séville de Huguette et Pierre ChaunuFootnote 5.
Ce qui est nouveau et propre à notre époque, cependant, c’est de souligner que, pour les formes sociales autant que pour les idées, l’histoire de l’Europe n’est pas incomparable – n’en déplaise à Ranke – et que colonisateurs et colonisés, européen et extra-européen, ont toujours existé dans une relation dynamique d’influences réciproques. En ce sens, le tournant global ne peut être ramené, comme on le fait parfois, à d’autres tournants, culturel, linguistique ou impérial. En effet, ces deniers se limitent à des glissements temporaires de l’axe de la recherche vers des genres spécifiques de sources ou des aspects particuliers du passé. Le seul autre déplacement historiographique de même ampleur est sans doute la prise de conscience de la centralité du genre, les deux phénomènes ayant pour conséquence de créer une rupture dans tous les modes d’enquête historique. À l’évidence, il ne faut pas exagérer l’ampleur du tournant. Nombreux sont ceux qui ne veulent pas encore renoncer à l’idée diffusionniste selon laquelle l’Europe aurait joué un rôle providentiel particulier, sacré ou profane, dans l’histoire humaineFootnote 6. La majorité des historiens européens, fidèles serviteurs du paradigme national et continental, continuent à chercher les problèmes, les sources et les explications historiques sur le terrain de cette péninsule occidentale de l’Eurasie.
L’histoire sociale, si profondément liée à l’historiographie nationale ou nationaliste, est restée à la traîne de l’histoire intellectuelle et économique dans le traitement du global. Il est vrai que l’essor de l’« histoire par le bas », dans le domaine de l’histoire sociale puis culturelle, a eu une grande influence sur l’émergence des formes contemporaines d’histoire globaleFootnote 7. Reste que la nouvelle histoire sociale de la période post 1960 a considéré le monde depuis l’Europe, en travaillant strictement dans le cadre du paradigme national et, souvent, en négligeant même l’outre-mer colonial et post-colonial de l’espace européen. Les exemples ne manquent pas. Quel que soit son succès mondial, il convient ainsi de noter que le livre d’Edward P. Thompson, The Making of the English Working Class (1963), n’utilise le mot « colonie » et les termes apparentés que pour désigner les communautés d’exilés irlandais ou anglaisFootnote 8. Il cite la prophétie des « nouveaux Jérusalémites » selon laquelle « l’empire britannique est une possession particulière du Messie, et sa domination navale promise », sans aucune exégèse du processus par lequel une vision impériale a été adoptée aussi bien par le bas que par le hautFootnote 9. De même, dans son ouvrage, paru en 1964, The Vendée: A Sociological Analysis of the Counter-Revolution of 1793, Charles Tilly passe sous silence les événements parfaitement contemporains de ceux qu’il étudie : le premier acte de la révolution haïtienne où, en 1792-1793, le soulèvement des esclaves répond à l’intervention espagnole outre-AtlantiqueFootnote 10. Le célèbre colloque, organisé à Saint-Cloud en mai 1965, à l’origine d’une génération de travaux d’histoire sociale en France, était résolument européen dans ses prioritésFootnote 11. Son successeur en 1989, malgré la promesse du titre, « Histoire sociale, histoire globale ? », gardait la même focale, n’envisageant la notion de « global » que dans le sens de l’histoire totale des Annales Footnote 12. En Allemagne, si la question de l’impérialisme était une préoccupation majeure de l’école de Bielefeld, pionnière de l’histoire sociale, celle-ci l’a réduite à une Strategie herrschender Eliten (« stratégie des élites dirigeantes ») dans laquelle les non-Européens se voyaient réduits au rang d’objets de la manipulation de la politique intérieure par l’élite gouvernanteFootnote 13. Dans le classique de l’histoire par le bas de Christopher Hill, The World Turned Upside Down (1972), les six mentions du terme « esclavage » renvoient à la conception « néo-romaine » du mot, soit l’inverse de la liberté, et aucune ne fait référence aux esclaves des années 1640 à la Barbade ou des années 1660 en JamaïqueFootnote 14. Dans la discussion classique sur le genre comme catégorie d’analyse de Joan W. Scott en 1986, le non-occidental n’apparaît que dans une référence aux usages de la masculinité par l’ayatollah KhomeiniFootnote 15. C’est ainsi qu’en 1990, dans le premier article traitant explicitement de l’« empire » dans le History Workshop Journal, fleuron de l’histoire sociale britannique, Shula Marks devait encore tancer ses pairs pour l’« insularité déformante » dont souffrait selon elle leur traitement de l’identité nationaleFootnote 16. Non seulement la nouvelle histoire sociale a accordé peu d’attention au monde en dehors de l’Europe, mais elle a également largement ignoré l’influence du non-européen sur la formation des classes et de la société en Europe.
Le paradigme national en histoire sociale reposait sur les hypothèses, formulées aussi bien par les marxistes que par les libéraux adeptes de la « théorie de la modernisation », selon lesquelles les formes sociales européennes représentaient une avant-garde du développement humain. Faute d’être questionnée, une vision diffusionniste de la modernité, se concentrant sur les formations sociales pour lesquelles la périphérie était périphérique, précisément maintenait le non-européen à sa place. L’école des Annales, si influente pour les travaux ultérieurs sur l’histoire mondiale, et même Fernand Braudel maintenaient l’Europe et la France au centre de logiques comparatives qui reposaient sur un imaginaire colonial de peuples sans histoireFootnote 17. Par la place qu’il fait à des récits anthropologiques des sociétés africaines et latino-américaines du xxe siècle et ses conclusions explosives sur le post-colonial et le post-industriel, l’article d’E. P. Thompson de 1967, « Time, Work-Discipline, and Industrial Capitalism », pourrait faire figure d’exceptionFootnote 18. En réalité, là encore, une temporalité de la modernisation reste à l’œuvre, dès lors que les formes sociales du monde non européen d’après étaient scrutées à la recherche d’indices de l’Occident antérieur. Cet eurocentrisme structurel survit dans sa forme la plus brute dans la vision des origines du capitalisme adoptée par Robert Brenner et Ellen Meiksins WoodFootnote 19. Le diffusionnisme continue, bien entendu, dans les interstices des nombreuses interprétations épiques de l’« essor de l’Occident », de répondre aux attentes de nombreux historiens occidentaux et de leur lectoratFootnote 20.
Il n’est pas inutile de rappeler que ce sont les coloniaux qui, les premiers, ont remis en cause l’eurocentrisme de l’histoire sociale européenne, en insistant sur le fait que les processus de formation des classes dans le cœur de l’empire étaient liés aux processus contemporains dans les périphéries coloniales. Pour les Trinidadiens C. L. R. James et Eric Williams dans les années 1930, les conceptions diffusionnistes doivent beaucoup à la façon dont la Grande-Bretagne et la France justifiaient désormais la domination coloniale au nom de l’exportation de la liberté et du progrès matériel. Sur cette base, l’ouvrage de C. L. R. James, The Black Jacobins, publié en 1938, affirmait que les esclaves de Saint-Domingue avaient contribué à l’essor économique de la France au xviiie siècle et qu’ils étaient non seulement devenus, en se révoltant, des alliés cruciaux de la Révolution française, mais qu’ils avaient peut-être aussi contribué à sa survie, en provoquant une diversion de l’agression militaire britannique entre 1794 et 1798, avant d’infliger à Napoléon sa première défaite militaireFootnote 21. Dans Capitalism and Slavery (1944), E. Williams soulignait également la contribution essentielle du commerce des esclaves et de l’économie des plantations à la construction de l’économie et de la société en Grande-Bretagne, notamment s’agissant de la production des classes sociales et des intérêts matériels qui, sous l’effet d’un incroyable retournement dialectique, allait soutenir à la fois le triomphe de l’économie politique libérale et un mouvement abolitionniste auquel les esclaves révoltés participeraientFootnote 22. C. L. R James et E. Williams ont proposé une vision radicale de la périphérie impériale, envisagée comme évoluant de concert, voire de manière anticipée, avec le centre européen : à leurs yeux, les esclaves africains des Amériques étaient à la fois des partenaires de la bourgeoisie et du prolétariat émergents de l’EuropeFootnote 23. Cette perspective a suscité une opposition longue de plusieurs décennies (qui, du reste, n’a peut-être pas encore complètement disparu) : The Black Jacobins n’a pas été réimprimé de 1938 à 1963 et il a fallu attendre vingt ans pour voir paraître une édition britannique de Capitalism and Slavery Footnote 24. Il faudra patienter bien plus longtemps encore pour que les Européens osent appréhender leurs sociétés dans ces termes radicalement transnationaux.
Finalement, au cours des années 1970, le global commença progressivement à pénétrer la pensée sociale européenne. Dans la préface d’Industry and Empire (1968), Eric Hobsbawm reconnaissait « l’influence des grands mouvements de décolonisation politique », même si, concrètement, son analyse accordait une attention bien plus grande à l’industrie qu’à l’empire Footnote 25. La révolution cubaine, la guerre du Vietnam et l’essor du « tiers-monde » entraînaient un regain d’attention pour le fait colonial. Des perspectives qui avaient émergé sur le continent américain dès les années 1950 suscitaient tout à coup une adhésion plus large. Ce fut le cas en particulier de la « théorie de la dépendance », née de l’analyse des difficultés postcoloniales de l’Amérique latine, et d’un courant marxiste américain organisé autour de la revue Monthly Review qui considérait l’Europe de l’extérieurFootnote 26. Dans le cadre de cette tradition, Immanuel Wallerstein, influencé par Frantz Fanon (dont il disait qu’il lui avait fait voir le monde moderne dans la perspective de la périphérie), a proposé sa « théorie du système monde » au sein duquel le cœur européen du capitalisme est coproduit avec son arrière-pays extra-européenFootnote 27. Dans Europe and the People without History (1982), l’anthropologue Eric R. Wolf a également soutenu que la société européenne moderne et le global étaient profondément entremêlésFootnote 28. Dans son article fondateur de 1980 « Radical Pirates? »Footnote 29, qui développe une intuition déjà formulée en 1972, C. Hill écrivait qu’il fallait peut-être chercher aux Antilles des prolongements internationaux du « radicalisme populaire » anglais. Au cours de la décennie suivante, les historiens de l’empire britannique postcolonial – formés à partir des années 1960 sur le modèle des « études régionales » de l’histoire de l’Afrique et de l’Asie – opérèrent une révolution, faisant de la périphérie le moteur du changement dans la société et la politique de la métropoleFootnote 30. En 1987, Richard J. Evans alla puiser dans The World the Slaveholders Made (1969) d’Eugene D. Genovese et « The World the Mineowners Made » (1979) de Charles van Onselen un modèle pour son portrait de la bourgeoisie marchande d’HambourgFootnote 31. À partir des années 1990, même R. Brenner, en dépit de son idéologie diffusionniste, finit par proposer une vision de l’économie et de la société britanniques reconditionnées par le va-et-vient des influences extra-européennesFootnote 32.
C’est également dans les années 1980 et 1990 qu’émerge enfin, sous l’impulsion déterminante d’intellectuels originaires des anciennes colonies comme Stuart Hall, Peter Fryer ou David Dabydeen, la question raciale dans l’histoire sociale européenneFootnote 33. On doit notamment au Centre for Contemporary Cultural Studies de Birmingham de S. Hall la somme emblématique The Empire Strikes Back (1982) et les travaux de Paul Gilroy et de Bill SchwarzFootnote 34. Sous sa houlette, la revue History Workshop Journal commence à traiter des thématiques liées à la race et à l’empireFootnote 35. À partir des années 1990, les travaux précurseurs et connectés de Catherine Hall et d’Antoinette Burton font dialoguer la race avec les notions de classe et de genre, ouvrant ainsi la voie à une histoire sociale et culturelle globalisée de la Grande-Bretagne qui allait revendiquer le label de « nouvelle histoire impériale »Footnote 36. En parallèle, l’histoire de la diaspora atlantique et africaine donnait naissance à une histoire sociale transnationale et multiethnique, incluant l’Europe mais pas en tant que centreFootnote 37. Dans cette veine, l’ouvrage phare de Peter Linebaugh et Marcus Rediker, The Many-Headed Hydra, pour la rupture qu’il représente avec la théorie de la modernisation et le diffusionnisme ainsi que pour son influence future, mérite une attention particulièreFootnote 38. Narrant les différentes vagues de luttes des esclaves, des Amérindiens, des prisonniers ou des travailleurs, liées bien que dispersées dans l’espace et le temps, il met en évidence leur temporalité hachée qui n’épouse guère le rythme d’une histoire stadiale – comme celle de C. Hill ou de E. P. Thompson –, où les progrès puis la chute des révolutions s’effectuent de façon linéaire dans des contextes nationaux et temporels spécifiques.
À partir de 2000, alors que le tournant global atteint sa visibilité maximale, on assiste à l’éclosion d’une nouvelle histoire sociale européenne. On doit se contenter, ici, de recenser quelques courants marquants. Parmi les contributions qui ont fait bouger les lignes, on peut d’abord évoquer celles de Jürgen Osterhammel et Victor Lieberman, deux historiens qui ont commencé comme des spécialistes de l’extra-européen avant d’intégrer l’Europe dans de monumentales synthèses globalesFootnote 39. Les vieilles questions de la « nouvelle histoire sociale » ont commencé à bénéficier d’un regain d’attention au niveau transnational, notamment lorsque les historiens se sont lancés à la recherche des intrications globales des classes sociales européennesFootnote 40. Marcel van der Linden, par exemple, a poursuivi les réflexions de C. L. R James et d’E. Williams pour aborder, au travers de sa série « Studies in Global Social History », l’histoire du travail et de la classe ouvrière en Europe selon des approches globales « affranchies de l’eurocentrisme et du nationalisme méthodologique »Footnote 41. De la même façon, Merry E. Wiesner-Hanks, Imaobong D. Umoren et d’autres ont situé l’Europe dans une histoire globale du genre en lien avec la race et la classeFootnote 42. Alors que cette problématique concernait autrefois uniquement le monde anglophone, la question de la race a fait son apparition dans l’histoire sociale française et allemandeFootnote 43. Les nouvelles histoires urbaines et rurales globales ont montré comment, sous l’effet des mouvements de biens, de personnes, d’idées et de politiques, l’Europe et le reste du monde se sont inextricablement mêlésFootnote 44. De manière encore plus frappante, des historiens ont même appliqué des approches globales à des sociétés européennes, comme la Suisse, dont les territoires sont pourtant éloignés de l’océanFootnote 45.
Il n’en reste pas moins que, tout comme l’ananas conservait sa part de mystère pour Locke et ses contemporains, nous sommes toujours en train de négocier le « tournant global ». L’eurocentrisme historique a longtemps favorisé le développement d’une histoire centrée sur la dimension nationale, au détriment d’une histoire européenne multi-située, multilingue et fondée sur un programme de recherche archivistique transeuropéenFootnote 46. Au-delà de la découverte de nouvelles causes ou de mesures « exotiques » du changement social, il existe des raisons internes pour justifier que les historiens européens creusent davantage encore le filon du « global ». Le questionnement qu’implique le travail de comparaison et de connexion propre à l’histoire globale va de pair avec l’exploration des phénomènes sociaux et des sources qui se trouvent en dessous, au-dessus et de part et d’autre des frontières politiques du continent. Ainsi peut-on espérer parvenir à écrire une histoire sociale de l’Europe postcoloniale qui soit véritablement paneuropéenne dans son approche, et non pas seulement une fédération de spécialisations nationales.
Une histoire décolonisée de l’Europe permettrait enfin d’entamer la correction de certaines distorsions du champ qui découlent de la longue domination de la façade maritime occidentale du continent dans la définition de la modernité européenne. Par exemple, ne pourrait-on pas imaginer qu’une histoire sociale de l’Europe au xxie siècle déplace son viseur vers l’est du continent pour trouver les réponses à ses principales questionsFootnote 47 ? Si nous mettions l’Autriche-Hongrie, la Russie et l’Empire ottoman au centre du champ, les questions de la religion, de l’ethnicité et des relations avec les sociétés islamiques à l’est et au sud de l’Europe pourraient-elles prendre le pas, entre autres, sur les problématiques de classe pour l’histoire sociale ? Verrait-on apparaître de nouvelles géographies des formes sociales et des processus culturels de l’Europe, décentrées vers l’Ouest, d’une part, à travers des formes de capitalisme offshore et des enclaves coloniales, et vers l’Est, d’autre part, via un dialogue ancien avec l’Asie et l’Afrique du Nord ? Pour finir, ces espaces réimaginés de l’histoire renferment-ils de nouvelles façons de cartographier le temps de l’Europe ? L’histoire de l’Europe moderne et contemporaine fait décidément figure de nouveau continent à découvrir.