Éminent spécialiste du monde rural carolingien, Jean-Pierre Devroey poursuit avec cet ouvrage le cycle de publications ouvert en 2019 par lequel il s’attelle à poser les bases méthodologiques et épistémologiques d’une histoire environnementale du Moyen Âge en construction. Après avoir scruté l’effet des aléas climatiques sur la gouvernementalité carolingienne, puis la capacité d’action des paysans face aux menaces météorologiquesFootnote 1, c’est vers le travail de la terre que l’historien tourne son regard acéré, renouant ainsi avec des thématiques plus classiques chez les historiens et historiennes ruralistes et qu’il a lui-même abondement exploréesFootnote 2.
Aussi le point de départ de son enquête, l’araire et ses figurations dans les manuscrits carolingiens, qui ornent jusqu’aux manuels du secondaire, est-il presque un poncif tant il est attendu sur ce sujet. Cet instrument de labour, représenté dans quelques-uns de ces magnifiques manuscrits carolingiens illustrés (psautiers d’Utrecht, de Stuttgart, Harley, etc.), s’est en effet retrouvé enrôlé au sein d’un « narratif » qui a fait de certaines innovations technologiques phares, dont la charrue, l’une des grandes causes du démarrage de la croissance agricole et de l’essor de l’Occident à partir du xie siècle. L’obsolescence de ce grand récit, contredit par la multiplication des données archéologiques qui pointent vers l’existence d’une croissance lente prenant ses racines dès le début du viie siècle, invite donc à reprendre le double dossier de l’araire et de sa mise en image, central dans la construction et la transmission de nos savoirs en histoire rurale. Cela se fait à l’aune du « discours de la méthode » travaillé par J.-P. Devroey depuis La Nature et le roi et dont Magali Watteaux a déjà résumé, dans cette même revue, les caractéristiques principalesFootnote 3. Notons d’emblée que la brièveté du texte et ses illustrations abondantes en font une ressource très accessible, permettant au lecteur de s’initier aux renouveaux importants que l’historien propose ailleurs sous une forme plus difficile. Si l’ouvrage semble donc incontournable pour les spécialistes d’histoire rurale et les promoteurs de l’histoire environnementale, qui en médiévistique se confondent souvent, comment celui-ci et, plus globalement, le travail de J.-P. Devroey peuvent-ils également se révéler nécessaires pour les historiens et historiennes des pratiques de l’écrit auxquelles ce dossier est consacré ? Au cœur de ce questionnement, un constat : l’étude des pratiques de l’écrit a, en France, concentré pour l’instant l’essentiel de ses forces sur un nombre restreint d’objets – institutions ecclésiastiques, monastiques en particulier, pouvoirs princiers et royaux, institutions urbaines, etc. – a priori plutôt éloignés des questions agraires. Il est à cet égard frappant de constater que les débuts du « tournant documentaire », datés des années 1990, ont correspondu à un certain désinvestissement de l’histoire rurale, doublé d’un éloignement significatif entre l’histoire – qui imposait jusqu’alors schèmes explicatifs et questionnements – et l’archéologie, longtemps tenue pour une « science auxiliaire »Footnote 4. Alors que cette dernière, désormais professionnelle, largement préventive et nourrie des sciences du paléoenvironnement, a renouvelé des pans entiers de nos connaissances des espaces ruraux, les spécialistes des textes ont, en grande partie, réorienté leur réflexion autour de thématiques culturelles et politiques au sens large, ne laissant que peu de place aux rapports productifs qu’entretenaient les médiévaux avec la nature. Aujourd’hui, les mondes ruraux, comme espaces de vie et de production de la grande majorité de la population, sont un angle quasi mort de l’étude des pratiques de l’écritFootnote 5.
De prime abord, l’ouvrage dont il est ici question semble peu à même de renouer les liens dénoués. D’abord, parce que son matériau de base n’est pas strictement scriptural mais bien iconographique avec, comme point de départ, le fameux Psautier d’Utrecht (v. 820-835). Cette apparente aporie est vite résolue par la manière dont J.-P. Devroey replace immédiatement en contexte documentaire son matériau, tournant le dos à une approche strictement iconographique. Il prend en effet soin de confronter les images à un texte, celui des Psaumes dont elles sont l’illustration, et de les inclure dans un objet, le manuscrit, qui a sa propre histoire et matérialité (chap. 1)Footnote 6. Cet effort de contextualisation des images, nourri par une érudition qui se trouve au fondement de l’histoire des pratiques de l’écrit, se poursuit au-delà du manuscrit lui-même, cette fois grâce à la philologie, permettant des comparaisons fines entre les illustrations des différentes copies anglaises du Psautier (chap. 2). Un troisième moment ouvre la réflexion à d’autres types de supports de figuration qui ne relèvent plus, selon lui, exclusivement des seules préoccupations cléricales : calendriers, broderie, bas-relief, etc. (chap. 3 et 4). Sont enfin mobilisées une source de la pratique, en l’occurrence un inventaire du domaine royal de Fleury-la-Rivière, et une hagiographie, la vie de saint Thiou, soit des documents dépourvus de toute iconographie mais qui permettent d’inscrire les pratiques de labour dans une organisation sociale et dans des paysages (chap. 5). Ce cheminement par corpus d’échelles différentes permet de faire du genre documentaire, croisé à d’autres facteurs (datation, identité des producteurs, etc.), la clef de lecture principale des discours produits sur les paysans, sur leurs outils et leur travail. Le risque, réel, de fragmentation de l’objet étudié en de multiples récits incompatibles est ici jugulé grâce à l’approche comparative mise en œuvre par petites touches au fil de l’ouvrage. La conclusion met ainsi en regard les représentations du travail d’Adam et Ève après la Chute dans différentes versions du Psautier d’Utrecht et dans les décors sculptés et peints romains. Alors que le premier corpus témoigne de la mise en place d’une division genrée du travail agricole dans les scènes bibliques, nourrie de stéréotypes profanes, le deuxième met plutôt l’accent sur la coopération du couple dans les activités de subsistance, plus conforme sans doute aux pratiques rurales. Finalement, « [l]a mise en image des techniques et des pratiques agricoles, comme tout procès d’imagination, est à la fois contrainte par ses conditions de formation et de production matérielles, par ses commanditaires et son public et, en même temps, par son environnement matériel » (p. 112). À l’exception de son dernier segment, et nous y reviendrons, cette phrase pourrait avoir été prononcée par un historien des pratiques de l’écrit ; ce n’est donc pas un hasard si, à la fin de la conclusion, sont mentionnés les travaux consacrés à la Schriftlichkeit (scripturalité). De fait, J.-P. Devroey parvient à conserver tout au long de sa démonstration la même attention à sa documentation, jamais traitée comme une « source » dont on pourrait extraire des informations sur les environnements anciens afin de bâtir un récit cohérent, voire linéaire, mais toujours comme un produit né d’un faisceau de conditions dont nous ne pouvons à aucun moment faire l’impasse car il est, en lui-même, inscrit dans une histoire.
Ce qui est en revanche nouveau, du point de vue des spécialistes de l’écrit, est que cette approche, que l’on pourrait qualifier de scripturale ou de documentaire, intègre l’« environnement matériel » cité plus haut et dont l’écrit dépend. Or, celui-ci ne s’arrête pas, on le comprend, aux portes du scriptorium ou de l’étude notariale mais intègre des realia particulières, celles qui sont nécessaires à la survie des populations et qui peuplent l’existence de ces subalternes auxquels J.-P. Devroey est toujours très attentif. Si, en effet, il est conscient du fait que les écrits et les images que nous avons de l’époque carolingienne ont été presque exclusivement réalisés par des aristocrates, clercs ou laïcs, et à leur destination, l’historien refuse d’en prendre prétexte pour restreindre son analyse aux « mentalités » des élites. Plus encore, il ne s’en tiendra pas aux « imaginaires », fussent-ils « paysans »Footnote 7. La forme des instruments, les techniques agraires, l’organisation seigneuriale ou encore les relations humains-animaux ne sont jamais exclues de cette histoire informée par le « tournant documentaire », bien au contraire. Cette façon de tenir ensemble « réel » et « représentation », « idéel » et « matériel », ici à l’aide aussi bien de données et d’expérimentations archéologiques que de comparaisons avec des temps mieux connusFootnote 8, est sans doute la leçon la plus importante offerte aux historiens et aux historiennes des textes de manière générale. Aller contre ce double dualisme, qui est aussi une manière de rejouer la séparation nature/culture, convient mieux à la manière d’habiter le monde des médiévaux, qui ne se conforme guère à notre découpage moderne de la réalité débitée en différentes catégories plus ou moins étanchesFootnote 9.
Cette ambitieuse recomposition plaide évidemment pour un approfondissement de l’interdisciplinarité sur le modèle proposé par l’auteur, mais elle apparaît aussi comme un manifeste pour la microhistoire, que l’historien revendique régulièrement comme l’une de ses influences majeures. De fait, comment sinon prétendre traiter l’expérience de ces hommes et de ces femmes dans leur totalité ? Comment pratiquer autrement cette « lecture ‘en mode mineur’, attentive aux détails » (p. 117) à même de faire émerger d’autres « petits mondes » que ceux des clercs ? Il faut en effet comprendre que le choix d’une échelle « micro » n’est pas tant celui d’une taille spécifique pour l’objet d’étude, mais celui, d’ordre méthodologique, de se tenir « au plus près des sources », permettant un « usage intensif et analytique de toute la documentation disponible »Footnote 10. Suivant le principe selon lequel « le choix d’une échelle particulière d’observation produit des effets de connaissance », la microhistoire reconnaît également l’intérêt d’en varierFootnote 11, ce que l’ouvrage réalise avec brio.
Une fois encore, cette proposition méthodologique est sans doute plus conforme à la structure documentaire médiévale faite de pôles et de vides, malgré son essor quantitatif à partir du second Moyen Âge. Cette discontinuité, loin d’être le fruit des seuls hasards et des destructions, manifeste surtout l’hétérogénéité de la production et/ou de la conservation documentaire, explicable par des phénomènes sociaux divers qui se déploient surtout, en tout cas pour la période médiévale, à l’échelle locale ou régionale. C’est d’ailleurs une constante de l’auteur que de replacer les objets qu’il observe à travers son « microscope »Footnote 12 – depuis les transformations de la représentation de l’araire dans les copies du Psautier d’Utrecht jusqu’aux artefacts aratoires trouvés en fouilles – non pas parmi les grands modèles évolutionnistes, mais dans des contextes de production précis au sein desquels humains et non-humains se croisent et évoluent les uns par rapport aux autres. Pour l’histoire des pratiques de l’écrit, c’est un moyen de rappeler que celles-ci prennent place dans ou portent sur des lieux spécifiques dont il est difficile de supputer que la matérialité n’a aucune influence sur le travail du scribe et ce, « sans contradiction, avec des choix et des programmes purement idéels » (p. 112) que celui-ci peut en même temps porter.
Suivant cette logique, il semble important d’examiner les manières dont un objet écrit peut transformer les lieux qu’il habite. Il est en effet crucial de rappeler qu’au Moyen Âge, notamment, l’écrit n’est pas fondamentalement un moyen de « décrire » ou de « représenter » quoi que ce soit, de sorte qu’il pourrait être pour l’historien un miroir de réalités passées, seulement déformé par la subjectivité de l’auteur. Il est bien plutôt un outil d’action dans le monde, un instrument au service d’objectifs formulés ou non et qui peuvent changer dans le temps, lors de moments de réactivation qui permettent sa transmission jusqu’à nousFootnote 13. Si ce fil interprétatif a été tiré ailleurs par J.-P. Devroey à partir d’écrits gestionnairesFootnote 14, il est largement absent de ce texte, sans doute du fait de la distance qui demeure encore, malgré tous les efforts réalisés, entre des images essentiellement savantes, bien que traversées d’une « curiosité empreinte de fraîcheur » (une expression empruntée à Umberto Eco, p. 17), et leurs effets potentiels, du moins escomptés, sur les travaux des champs, sur le labeur paysan, voire sur les paysages. Est-ce que leur mise en image, qui est aussi une mise à l’écrit, participe de ce même projet d’ordonnancement du monde que poursuit l’écrit gestionnaire monastiqueFootnote 15 ? La multiplication d’études « devroeysienne » prenant en compte la documentation dans sa double matérialité – comme objet à scruter avec minutie sous toutes ses coutures et comme élément d’un monde « réel », « naturel » avec lequel elle interagit et qui l’informe – devrait apporter, sans aucun doute, des pistes de réponses.