Ce n’est pas uniquement par son volume que cette histoire des coureurs de bois annonce son ambition. En près de 900 pages, Gilles Havard propose une histoire complète de ces fameux aventuriers francophones indépendants, qui ont sillonné le continent nord-américain en quête de pelleteries pendant près de deux siècles et ont joué un rôle clé dans l’exploration, les échanges et la colonisation du Nouveau Monde par la France. L’ouvrage présente aussi, et surtout, une réinterprétation de l’histoire américaine selon une perspective originale. Trop longtemps, les historiens de l’Amérique du Nord ont appréhendé le continent à partir de ses extrémités – la façade atlantique, la côte du golfe du Mexique ou les premières colonies espagnoles du sud-ouest –, retraçant une progression supposément constante de la colonisation, des colons et des institutions européennes vers le cœur du continent. Le récit de Havard remet profondément en question cette vision dominante. Les coureurs de bois ont exploré l’intérieur du continent américain bien avant les colons, les soldats et les autres agents de l’empire, tissant des liens personnels et durables avec les Amérindiens, s’intégrant même dans une certaine mesure à leurs mondes sociaux.
L’histoire des relations entre les Amérindiens et les Européens gagne à être examinée sous l’angle de la rareté : celle des technologies européennes, celle des alliés européens ou celle des épouses européennes. Durant la plus grande partie des xviie et xviiie siècles, il était difficile d’acquérir l’une ou l’autre de ces ressources, et une compétition intense faisait rage entre les peuples autochtones de l’intérieur du continent pour accéder aux marchés et au soutien politique des colons. Quelques fusils pouvaient sceller le destin d’une société indigène, tandis que l’alliance avec une puissance coloniale pouvait élever une tribu au-dessus de toutes ses rivales. Dans de nombreuses régions, les coureurs de bois ont été les premiers commerçants-diplomates à atteindre les territoires indiens enclavés, ce qui leur a permis de jouer un rôle bien supérieur à leur poids démographique. Ils sont devenus des alliés vitaux, des faiseurs de rois et, en tant qu’époux de femmes amérindiennes, des membres influents des communautés indigènes. Nul autre chercheur que Havard – qui navigue avec aisance à travers toutes les archives sur le sujet – aurait pu aussi bien montrer leur position historique centrale. Cette réussite doit beaucoup à l’agilité avec laquelle l’auteur change constamment d’échelle. Passant de l’intime et du local à la dimension continentale, transatlantique et transimpériale, Havard dépeint les coureurs de bois comme des acteurs historiques polymorphes qui apparaissent, selon les époques et les contextes, aussi bien comme des aventuriers farouchement indépendants en quête de richesses, des agents utiles de l’empire, des bandits opposés au pouvoir en place, ou des transfuges culturels toujours au bord de l’indianisation. Il évite ainsi de tomber dans la catégorisation facile de ses protagonistes, ce qui lui permet de maintenir l’attention du lecteur tout au long de cette imposante monographie. Au fil des chapitres, celui-ci constate que les coureurs de bois ont pu coordonner leurs actions avec les projets de la France impériale en Amérique du Nord à un moment puis, à un autre, reculer face aux visées métropolitaines autoritaires. L’ouvrage parvient à éclairer l’évolution de ces relations et des facteurs qui l’ont motivée. Il guide le lecteur à travers quelques-unes des interrogations fondamentales qui jalonnent les débuts de l’histoire américaine (pré-nationale) : dans quelle mesure un petit groupe de nouveaux arrivants européens est-il parvenu à façonner un continent encore majoritairement habité par des populations autochtones ? Comment les limites de la puissance et de la subjectivité impériales se sont-elles déplacées au cours des deux siècles de colonisation française en Amérique du Nord ? Faut-il appréhender les empires du Nouveau Monde comme un ensemble de groupes distincts – les aventuriers, les commerçants, les prêtres, les représentants de la Couronne – ou comme des entités sociales et politiques cohérentes ?
Havard est un auteur prolifique qui a écrit ou co-écrit plusieurs ouvrages ambitieux Footnote 1, dans lesquels il a abordé des sujets ou des thèmes spécifiques – un traité de paix fondateur, le métissage, la Nouvelle-France – pour en proposer un traitement exhaustif. Cette approche – apparemment classique au regard de l’historiographie américaine – est en réalité fort innovante. La plupart des travaux récents cherchent, au contraire, à développer une démarche ou un concept nouveaux pour saisir un élément essentiel de l’histoire et de la conjoncture américaines. L’histoire du continent nord-américain a assurément bénéficié de ce type d’approche qui a permis de transformer un sous-domaine animé par un esprit de paroisse en une pépinière d’innovations conceptuelles. Cette créativité théorique mérite cependant d’être rééquilibrée par une démarche privilégiant l’exhaustivité à la reconceptualisation. Les travaux de Havard, Histoire des coureurs de bois en particulier, offrent des exemples instructifs de ce que ce rééquilibrage peut apporter. Comme ses protagonistes, le volume parcourt de vastes territoires pour écrire une histoire impériale, coloniale, économique, sociale, culturelle, environnementale et du genre, tout en offrant de riches développements sur l’État, la technique et la mémoire. En s’écartant des cadres généraux susceptibles de confiner le livre dans un espace théorique restreint, Havard parvient à développer plusieurs thèmes importants.
Il commence par retracer le rôle structurant des coureurs de bois dans la formation de l’empire français en Amérique du Nord. Décrits par l’auteur comme l’un des peuples les plus mobiles du Nouveau Monde au xviie siècle, ceux-ci pavèrent la voie de l’exploration et de l’expansion françaises en introduisant de nouvelles techniques au cœur du continent. Les populations autochtones présentes dans ces régions avaient rapidement développé – plus que ce que l’on croit généralement – un appétit pour les nouveautés européennes, en particulier pour les armes à feu, les métaux et les tissus. Cet intérêt a été au fondement de la Nouvelle France qui s’est formée au xviiie siècle à partir des comptoirs commerciaux et des forts militaires ; les Amérindiens attendaient avec impatience la venue des négociants et, par extension, de l’empire français.
Pourtant, malgré leur utilité, les coureurs de bois embarrassaient les représentants de l’État français de la fin du xviie siècle, qui voyaient dans leur mobilité et leur apparent déracinement l’antithèse de l’empire centralisé et ordonné qu’ils souhaitaient bâtir sur les étendues sauvages du continent américain. Aspirant à une réussite individuelle dans une société où de strictes hiérarchies étaient considérées comme naturelles et nécessaires, ils étaient perçus comme des anticonformistes subversifs qui remettaient en cause les normes d’obligation, de vertu, de loyauté, de rang et d’appartenance. Leur marginalisation – alimentée par leur image de groupe proche des autochtones, itinérant et démocratique – a débuté dans les années 1660 et 1670 lorsque les représentants de la Couronne ont commencé à les considérer collectivement comme une menace pour l’ordre social. Havard montre brillamment les ressorts de cette répudiation en reconstruisant les nombreux tropes de la stigmatisation des coureurs de bois, considérés comme des bandits, des vagabonds, des individus grossiers et libertaires. Ces aventuriers sont ainsi devenus le nécessaire contrepoint des lois, de la régulation commerciale et de la supervision royale, encore fragiles, du monde atlantique. Les agents de l’empire français ont eu tendance à définir de plus en plus leurs projets civilisationnel et étatique par opposition aux coureurs de bois qui incarnaient les obstacles considérables auxquels ils étaient confrontés : les étendues immenses et inconnues du continent américain, l’étrangeté des peuples indigènes, l’allure déconcertante de l’autochtone, ainsi que les impératifs économiques et stratégiques du développement du commerce des fourrures, première source de revenus de la Nouvelle-France.
En décryptant le discours officiel français, Havard révèle les politiques hésitantes et apparemment erratiques des agents impériaux vis-à-vis du commerce de fourrures sur le continent américain. Toléré officieusement pendant des décennies, ce commerce fut légalisé en 1681, puis interdit en 1696, avant d’être de nouveau permis – voire encouragé afin de maintenir la compétitivité française en Amérique du Nord – au début du xviiie siècle. Les décrets étaient formulés de manière ambiguë – intentionnellement selon Havard – pour permettre à l’État français d’entretenir l’image d’une Nouvelle-France cohérente et strictement contrôlée, tout en forgeant de vastes réseaux d’alliances avec des peuples autochtones susceptibles de faire basculer le rapport de force à l’intérieur du continent. De cette vision naît l’un des arguments clés de l’auteur : les coureurs de bois non seulement symbolisent, mais aussi expliquent le caractère spécifique de la Nouvelle-France et de l’impérialisme français en Amérique du Nord. Ils ont été à l’origine des premières relations étroites et intimes nouées entre les autochtones et les nouveaux arrivants. Ces liens inhabituels ont été au fondement de l’alliance entre Français et Amérindiens, qui a duré jusque dans les années 1750 ; ainsi l’empire français a-t-il pu contenir et encercler littéralement son homologue britannique, pourtant supérieur sur le plan démographique et militaire. Lorsque l’empire nord-américain de la France s’est écroulé au début des années 1760, des explorateurs et des commerçants français étaient encore actifs dans la vallée supérieure du Missouri. Recherchant un passage vers le Pacifique, ils avaient emprunté la voie frayée par les coureurs de bois. Plus à l’est, les colons anglais commençaient à peine l’ascension des Appalaches. L’approche de l’histoire américaine de l’intérieur vers les marges, adoptée par l’auteur, donne ainsi à voir des trajectoires impériales inattendues.
L’ouvrage dispose d’une structure assez convaincante. En donnant corps à la centralité diplomatique et commerciale des coureurs de bois au cours des décennies de formation de l’empire colonial français en Amérique du Nord, le début du livre saisit la portée géographique stupéfiante des opérations françaises. Cette discussion centrée sur la métropole est traversée par une splendide ironie : l’État français ne semble savoir que faire de ces pionniers indépendants et culturellement ambigus, dont les activités, à la légalité douteuse, lui apportent des bénéfices considérables. Havard change ensuite de point de vue pour observer les trajectoires historiques selon la perspective des coureurs de bois. Il dépeint les activités, les habitudes et les coutumes souvent idiosyncrasiques de ces aventuriers – leur culture et leur mentalité, si l’on peut dire. Cette partie du livre sert de traité exhaustif sur leur mode de vie.
Les coureurs de bois possédaient un ensemble de compétences très recherchées dans la société coloniale française de la vallée du Saint-Laurent. Ils parlaient plusieurs langues locales, étaient familiers des coutumes indigènes et connaissaient les voies navigables et les villages indiens du Pays d’en haut, de la partie occidentale du bassin des Grands Lacs et au-delà. Ils pouvaient tirer parti de ce capital social et culturel en servant les marchands, les missionnaires et les agents impériaux en tant qu’interprètes, guides et instruments potentiels de francisation des Amérindiens. Pourtant, ce rôle éminent n’a pas empêché le développement de fortes tensions entre la société laurentienne agricole, à l’est, et la culture nomade des voyageurs itinérants et des coureurs de bois, à l’ouest. Dans l’imaginaire canadien contemporain, ces derniers restent un peuple à part et font l’objet d’un discours de marginalisation ancré dans l’historiographie de la Nouvelle-France, des deux côtés de l’Atlantique. Havard dissèque habilement ce cliché, montrant en quoi cette marginalisation était simultanément réelle et fictive et, en ce qui concerne les coureurs de bois, néfaste et nécessaire.
En tant que groupe se situant à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de l’État français, les coureurs de bois pouvaient manœuvrer avec une étonnante liberté qui transcendait les frontières ethniques, impériales et, après 1776, nationales. Naviguant dans ce que Havard appelle l’« empire du canot », ils étaient actifs des Carolines à la vallée du Mississippi jusqu’au Pays des Illinois, et des Grands Lacs à la vallée du Missouri jusqu’aux montagnes Rocheuses, s’insérant parmi de multiples acteurs impériaux et autochtones. Dépassant les catégories simplistes de coureurs de bois français ou canadiens, Havard peint le portrait d’acteurs véritablement transimpériaux, en lien et en compétition avec les esclavagistes de Caroline du Sud, les chasseurs nomades de bisons à cheval des Grandes Plaines, les trappeurs de castors à pied du Bouclier canadien, les commerçants britanniques qui progressaient lentement vers l’ouest et les négociants professionnels de pelleteries britanniques de la baie d’Hudson. L’auteur étend également les limites chronologiques de son objet d’étude en montrant en quoi les coureurs de bois ont été les précurseurs des mythiques mountain men, ces trappeurs et ces explorateurs anglo-américains qui ont parcouru les montagnes Rocheuses en quête de peaux de castor au début du xixe siècle. Il suggère que les mountain men, souvent dépeints dans la culture populaire américaine comme un phénomène sui generis, doivent être replacés dans l’histoire bien plus longue des trappeurs coloniaux en Amérique du Nord – une histoire dont les coureurs de bois seraient les pionniers. Cette démarche contrarie la tendance actuelle qui consiste à faire entrer les historiographies nationales dans des cases bien délimitées.
Grâce à leur capacité à se mouvoir habilement d’un empire à un autre, les coureurs de bois ont créé une culture particulière ; parfaitement mobiles et apparemment sans racines, ils n’en ont pas moins développé un sentiment aigu d’identité et d’appartenance communes. Havard reconstruit cette construction culturelle couche par couche, allant des aspects pratiques et banals aux éléments les plus idiosyncrasiques et surprenants. Les sources matérielles sont présentées en suivant un cycle annuel particulier durant lequel de petits groupes de coureurs de bois hivernent à l’intérieur des terres, vivent la plupart du temps dans des villages amérindiens et chassent le plus possible, avant de parcourir, à la fin du printemps, des centaines, voire des milliers de kilomètres en canot vers Montréal, Québec et d’autres colonies du Saint-Laurent pour vendre leurs peaux. Ce mode de vie marqué par son étendue géographique et sa dichotomie temporelle n’était pas simplement pragmatique, selon l’auteur : il leur permettait d’échapper, fût-ce temporairement, à l’ordre social rigide et hiérarchisé de la Nouvelle-France.
Les coureurs de bois restaient économiquement, socialement et culturellement attachés à l’empire français mais, au fil des années, les séjours hivernaux à l’Ouest donnèrent naissance à une sous-culture qui les distinguait, avec les voyageurs et les autres vagabonds, du reste de la société. Cette sous-culture se définissait, selon Havard, par la mobilité (à la fois géographique et sociale), la virilité, la vantardise et un sentiment d’indépendance – les attributs d’une sorte d’hypermasculinité palpable dans des expressions telles que « hommes forts », « hommes du Nord » et « hommes libres ». Comme pour toute identité, souligne Havard, ces caractéristiques étaient relationnelles. Ces robustes hommes du Nord s’imaginaient être des « mangeurs de lards » intrépides et endurcis, immunisés contre l’effémination corruptrice de la vie civilisée. Au sein de cet héroïsme corporel, la reconnaissance et le statut social se conquéraient à coup de prouesses physiques.
Si ces auto-identifications servaient à détacher les coureurs de bois des mœurs et des normes de l’Ancien Régime, elles contribuaient également, selon l’auteur, à réduire le fossé culturel entre le monde des Français et celui des Amérindiens. La plupart des coureurs de bois et des voyageurs ressentaient une affinité naturelle envers les peuples autochtones, dont les valeurs et les coutumes reflétaient leurs idéaux de virilité et de liberté. Bon nombre d’entre eux avaient épousé des femmes indiennes, avaient fondé des familles en pays indien, parlaient couramment les langues indiennes et s’étaient partiellement intégrés dans leur société d’adoption. Ils avaient acquis la maîtrise des pratiques diplomatiques et commerciales locales, privilégiant le partage au profit et, par profession ou par inclination, étaient devenus des intermédiaires culturels avec plusieurs populations amérindiennes : ces liens durables pavèrent la voie de l’extension, à l’intérieur du continent, du réseau infrastructurel de comptoirs commerciaux et de forts militaires de l’empire français. En mettant au jour ces dynamiques et ces évolutions, Havard apporte des clés de compréhension nouvelles à cette énigme persistante : comment une Nouvelle-France démographiquement faible a-t-elle réussi à conquérir et à contrôler une partie si importante de l’Amérique du Nord sur une aussi longue durée face aux colonies britanniques en pleine expansion, au Sud, et aux ambitions affirmées par la Compagnie de la baie d’Hudson, au Nord ?
L’ouvrage de Havard est à bien des égards exceptionnel. L’auteur possède une connaissance approfondie des recherches francophones sur l’altérité, le métissage, la masculinité et la féminité, la civilisation et la sauvagerie ; il sait mobiliser ce bagage intellectuel pour guider son argumentation, offrant une interprétation passionnante de deux siècles d’histoire nord-américaine. Il inscrit également sa réflexion dans l’historiographie anglo-américaine et dans les principaux débats qui l’animent. Son livre pâtit cependant d’une omission flagrante. Probablement parce que Havard a traité le sujet de manière exhaustive dans Empire et métissages, il n’explique pas comment sa vision entre en résonance avec le « terrain d’entente » (middle ground) de Richard White Footnote 2, une notion clé qui se réfère à un espace social de rencontre, de superposition et de métissage partiel des cultures européennes et indiennes. Il s’agit ici, à mon sens, d’une opportunité manquée. Les coureurs de bois étaient des individus remarquablement malléables qui ont parcouru des mondes et rapproché des cultures apparemment très différentes. Une question persiste donc : où évoluaient-ils si ce n’est sur un terrain d’entente ?
White lui-même reconnaît que le middle ground entre Français et Indiens, décrit en 1991 dans son œuvre phare, constituait de bien des manières un arrangement interculturel unique par son intensité, sa portée et sa durée. Il laisse néanmoins la porte entrouverte à l’existence d’autres terrains d’entente, probablement moins étendus, en Amérique du Nord Footnote 3. Compte tenu du vaste territoire sillonné par ses protagonistes, Havard aurait pu établir des comparaisons tout à fait utiles des nombreux mondes partagés entre Indiens et Européens, nés de part et d’autre du continent durant les xviie et xviiie siècles. En quoi, par exemple, la région des Grands Lacs et celle de la vallée inférieure du Mississippi différaient-elles exactement durant cette période ? Un an seulement après la parution du Middle Ground de White, Daniel Usner décrivait cette vallée comme l’espace d’une « économie d’échanges frontalière » multiethnique, un univers régional qui, comme le terrain d’entente, avait développé ses mœurs et ses pratiques propres Footnote 4. Mais à quel point ces univers étaient-ils distincts ? D’un point de vue structurel, le terrain d’entente des Grands Lacs et l’économie d’échanges frontalière de la vallée inférieure du Mississippi semblaient très proches. Dans les deux cas, les Européens occupaient des positions réduites au milieu de vastes territoires autochtones, ce qui les contraignait à rechercher des compromis et à former des alliances commerciales et politiques avec les tribus amérindiennes. En outre, colons et Indiens gravitaient les uns à côté des autres, recherchant la sécurité par le nombre face à des confédérations indiennes puissantes et souvent hostiles, qui menaçaient leur existence même : Iroquois et Sioux dans la région des Grands Lacs, Creeks et Chactas dans la vallée inférieure du Mississippi. Les coureurs de bois constituaient probablement le lien le plus visible entre les nombreux mondes franco-indiens, qui incluaient aussi la vallée du Missouri et le Pays des Illinois, mais Havard évite l’analyse structurelle plus profonde des relations de pouvoir, des trajectoires impériales et des dynamiques interculturelles.
Néanmoins, les enjeux historiographiques pourraient difficilement être plus élevés. Cette étude est l’une des plus ambitieuses et des plus complètes sur les débuts de l’Amérique du Nord française à ce jour, même si, à l’image de sa portée considérable, elle laisse le lecteur avec de nombreuses questions sans réponse. À mon sens, Havard perçoit le rayonnement commercial et les dynamiques locales et régionales comme la caractéristique essentielle de la Nouvelle-France en tant qu’entreprise coloniale ; reste alors un problème irrésolu : où le récit situe-t-il l’empire français, dépeint dans Empire et métissages comme une entité façonnant de manière décisive le cours et l’issue des événements ?
L’histoire de l’Amérique du Nord durant la période coloniale se trouve aujourd’hui à un tournant qui cherche à intégrer les analyses traditionnelles centrées sur la côte atlantique à celles plus récentes sur les vastes régions intérieures. Cette approche continentale fixe, pour un moment, le cap des futures recherches sur le début de l’histoire américaine et fait du livre de Havard un jalon crucial de cette évolution historiographique. L’ouvrage offre une étude complète d’un aspect important de l’impérialisme français – la stupéfiante mobilité et la portée géographique de ses commerçants épris de liberté –, même si cette vision mérite d’être mise en perspective avec les ambitions étatiques et impériales de la France. L’empire français était avant tout éclectique, réunissant – ou plus précisément embrassant – de nombreux profils régionaux, certains informels, d’autres planifiés, certains durables, d’autres éphémères. L’Amérique du Nord était un modèle colonial hybride qui comprenait des poches denses d’occupation coloniale (la vallée du Saint-Laurent et la vallée inférieure du Mississippi autour de la Nouvelle-Orléans), un vaste arrière-pays dédié au commerce dans lequel toute revendication des puissances impériales rivales était éclipsée, ainsi que, probablement le plus important, un réseau d’alliances durables avec diverses nations indiennes considérant les Français comme des égaux sur le middle ground. Comme d’autres avant lui, Havard manifeste son scepticisme par rapport au concept de White, ce qui le conduit à sur- et à sous-estimer, dans le même temps, la puissance française : sous-estimer la capacité des agents impériaux à atteindre leurs ambitions à travers leurs alliés amérindiens et surestimer l’influence française en dehors de son réseau d’alliances autochtone. Cela ne doit pas nécessairement mener à une impasse académique. Le volume prend toute sa dimension lorsqu’il est lu parallèlement au Middle Ground de White et à Indians, Settlers, and Slaves in a Frontier Exchange Economy d’Usner. Posé dans le même cadre et replacé dans un contexte mondial, l’empire français en Amérique du Nord n’apparaît plus comme un modèle hybride quelque peu étrange mais, au contraire, comme un spécimen tout à fait typique. À la manière de tous les empires mondiaux viables du début de l’époque moderne, il a adopté de nombreuses méthodes, eu de multiples composants et pris des visages divers. Cette pluralité stratégique, qui pouvait devenir une malléabilité structurelle, a été la marque de tous les premiers empires mondiaux qui ont réussi, qu’ils soient espagnol, portugais, britannique, néerlandais ou français.