Publiée dans l’excellente collection « Micrologus Library », cette série d’articles de premier plan s’intéresse aux professionnels de santé évoluant dans les cours européennes (Italie, France, Espagne) entre le xiiie et le xviiie siècle. Le sujet est classique dans la mesure où l’on sait que les princes s’entouraient de « physiciens » chargés de les soigner mais aussi de les conseiller, sinon de les divertir. Réunis par deux grandes spécialistes du sujet, Elisa Andretta et Marilyn Nicoud, ces textes permettent de croiser les regards sur la période médiévale et moderne.
En introduction, les réflexions des deux historiennes permettent de resituer la question au regard d’une bibliographie qui s’est considérablement étoffée au cours des dernières décennies. L’apport de l’anthropologie historique, ajouté à celui de l’histoire du corps et de la santé, s’est harmonieusement articulé aux travaux relatifs à l’histoire curiale, créant ainsi un contexte idéal pour étudier les interactions et les interférences entre médecins ambitieux et malades prestigieux. En même temps, ce rapport de force thérapeutique pose question quant à la fiabilité de sources non seulement normatives (il s’agit de soigner une élite jouant souvent sur la concurrence entre praticiens) mais aussi souvent conçues comme des alibis en vue d’une promotion sociale encore difficile à concrétiser : traités, mémoires, lettres et même registres comptables sont autant de documents que les « archiatres » (les médecins du premier cercle) peuvent utiliser comme rapport d’activité et témoignage de leur compétence. En somme, la richesse et la diversité des sources ne présument guère de la fiabilité de celles-ci, surtout lorsque les jugements extérieurs sont systématiquement hostiles.
Trois contributions ciblent la cour pontificale. Anna Esposito traite des médecins juifs entrés au service du pape à la fin de la période médiévale. Ces praticiens remplissent alors une fonction d’intermédiaire entre le pontife et leur communauté en plus de faire figure d’érudits polyvalents. Le cas de Leuccio di maestro Angelo, archiatre de Martin V, souligne cette double compétence, sans doute protectrice pour la grande communauté juive présente à Rome. Ces médecins de cour sont souvent des privilégiés, si l’on en juge par la confiance dont les papes les ont gratifiés, mais ils doivent également compter avec d’autres « spécialistes » (au regard de la pratique, le terme est forcément anachronique) à l’influence non négligeable. Ainsi, les apothicaires, qualifiés de minister quidam ypotecarius, fournissent des herbes médicinales et font partie, au xiiie siècle, de la familia du pape. Leur polyvalence tend toutefois à s’estomper et une forme de spécialisation se fait jour au xve siècle avec la réorganisation de la Chambre apostolique. L’analyse d’Ivanna Ait met en lumière une évolution qui peut également éclairer la contribution d’Elisa Andretta au sujet du rôle joué à la cour par le grand érudit Michele Mercati au début du xvie siècle. Cet archiatre pontifical a multiplié les missions, fort d’un savoir allant de la diplomatie à la botanique en passant par la minéralogie (il est à l’origine de la Metallotheca Vaticana, véritable musée d’histoire naturelle), en restant près de vingt ans au service du même pape – mais une figure aussi rayonnante tient de l’exceptionnel dans le milieu médical pontifical. Ces essais prosopographiques enrichissent la bibliographie mais pâtissent sans doute d’un effet de mosaïque qui interdit toute contextualisation d’ensemble. Quoi de commun, en effet, entre la « condition » des médecins juifs et celle d’érudits, sinon une bonne réputation tenant lieu de diplôme, voire d’antidote à la sclérose universitaire – un point qui n’est pas suffisamment abordé dans l’historiographie médicale.
Ce sont les relations entre l’archiatre et le souverain qui ont généré le plus de recherches. Dans le cas sicilien étudié par Daniela Santoro, on assiste à une mutation : les archiatres, essentiellement des Italiens, sont des hommes de confiance du roi et le lien noué avec ce dernier dépasse la simple convoitise à l’égard d’un puissant mécène. Les praticiens sont alors fort mal rémunérés. En 1398, les archiatres du protomedicato deviennent de nouveaux agents du pouvoir, chargés de surveiller la profession et d’imposer la volonté royale en matière administrative. L’intérêt des princes pour la médecine transparaît nettement autour de la figure du roi Philippe le Bel. Laurence Moulinier-Brogi explique comment le souverain s’est passionné à la fois pour les remèdes (il fait rédiger des réceptaires à son intention) et pour l’art chirurgical (bien qu’Henri de Mondeville se plaigne de ses confrères médecins dans sa Chirurgie, son savoir est honoré à la cour). Une fois encore, le point de vue des élites sur la pratique et les discours médicaux est mal connu avant la Renaissance, période à partir de laquelle le clergé cesse progressivement toute activité de soin autre que spirituelle – ce sujet mériterait de plus amples développements.
Trois contributions peuvent être mises en parallèle : celles de Mar Rey Bueno sur Philippe II, d’Andrea Carlino sur Henri III et de Colin Jones sur Louis XIV. Les médecins jouent un triple rôle : ils soignent le roi, servent de relais à sa politique et à sa propagande et, à des degrés divers, contribuent à une modernisation de l’art médical par la recherche de nouveaux remèdes ou par le contrôle accru de la profession. Ce triptyque s’applique à bien des archiatres, parmi lesquels Filippo Cavriani, le chirurgien Juan Fragoso, Francisco Hernandez ou encore Antoine Daquin. Ces personnages jouissent d’un prestige considérable au sein de cours focalisées sur la personne du souverain mais travaillées de luttes et de tensions entre factions. Parfait courtisan et modèle d’érudition au service de la Couronne, l’archiatre évolue sur un échiquier à la fois protecteur (la confiance du monarque en fait un homme d’influence) et piégé (les querelles et les disgrâces soudaines rendent les triomphes bien éphémères). Les correspondances étudiées sont révélatrices d’une polyvalence presque suspecte : à force de tout savoir de l’intimité du Prince, ils deviennent de parfaits espions ou, plus classiquement, des informateurs de premier ordre.
La synthèse proposée, en conclusion, par Agostino Paravicini Bagliani permet de souligner les points forts du volume et des onze contributions qu’il rassemble. Férus d’innovations, les médecins de cour ont toujours été chargés de prolonger la vie de leur patient couronné, pape inclus. Qu’il s’agisse de médecine, d’astrologie ou d’alchimie, aucun savoir ne pouvait être négligé afin d’accomplir une mission d’une telle importance, au risque de générer une certaine confusion entre les différents moyens de rétablir une santé défaillante. La croissance des effectifs médicaux à la cour prouve que le souci du bien-être s’est renforcé au fil du temps, tout en augmentant le prestige social d’un premier médecin forcément au-dessus de la mêlée. Dans le cas de Louis XIV, l’historien italien a retenu l’affirmation de Jones selon laquelle les archiatres du Roi Soleil auraient bénéficié d’un privilège méconnu, celui de ne pouvoir être accusé de crime de lèse-majesté. Or, en l’absence de toute référence, l’hypothèse demeure peu plausible : la foudroyante disgrâce subie par Daquin en 1693 montre, bien au contraire, que la marge de manœuvre des médecins royaux était plus réduite qu’on ne le croit. Le docte confident du roi, du duc ou du souverain pontife devait se protéger par la rhétorique, la prudence ou les bonnes manières – la roche Tarpéienne n’est guère éloignée du Capitole. Entre raffinement et machiavélisme, l’ethos du courtisan, ce faisceau de poncifs véhiculés par une littérature multiséculaire, ne suffit pas toujours à comprendre comment le médecin de cour, au Moyen Âge et bien après, a pu jouer entre la porosité des savoirs, les luttes d’influence et le statut mouvant du corps des souverains d’Europe. Pour finir, c’est peut-être l’étude des reines et des princesses malades qui manque le plus dans ce riche volume, car une médecine des femmes, pour les femmes et par les femmes, existait sans doute alors, en parallèle d’une dimension très masculine du soin et des stratégies qui s’y rattachaient.