Les sociétés du monde entier traversent actuellement des crises politiques, sociales et environnementales majeures, nourries par une idéologie capitaliste qui nous invite à en « prendre le plus possible » dans une double exploitation humaine et écologique. L’ouvrage La Nature de l’injustice en fait son thème principal, ses auteur·es explorant comment les déséquilibres socioécologiques que nous connaissons aujourd’hui entraînent des répercussions disproportionnées sur nos sociétés, en particulier au sein des communautés autochtones et racialisées. Sabaa Khan et Catherine Hallmich, éditrices intellectuelles de l’ouvrage, posent la question qui guidera le lecteur des premiers mots jusqu’à la conclusion : « comment allons-nous arriver là où nous voulons aller? » (26). Afin d’y répondre, la première section du livre nous invite à mieux comprendre les racines des injustices environnementales et leurs conséquences intergénérationnelles. Les sections suivantes présentent des études de cas qui permettent au lectorat de saisir comment sont vécues les injustices environnementales au Québec et au Canada, puis dans le reste du monde.
L’ouvrage s’ouvre avec une réflexion personnelle de David Suzuki sur la protection et le respect de la diversité des formes de vie comme condition à la survie de notre planète. Pour cet auteur, autant la diversité des écosystèmes que celle des sociétés humaines sont garantes de leur capacité d’adaptation face aux bouleversements climatiques et environnementaux. Ainsi, l’auteur soutient que la diversité des cultures offre une multiplicité de savoirs qui fournissent « des options ou des possibilités essentielles à la résilience humaine dans les périodes de profondes transformations » (38). En écho, les chapitres suivants explorent comment cette richesse culturelle s’éteint dans la domination des idéologies et du droit occidentaux qui favorisent le colonialisme, l’extractivisme et les injustices environnementales, comme le démontrent notamment les auteures autochtones Katsi’tsakwas Ellen Gabriel et Lisa Koperqualuk.
Un thème récurrent, en particulier dans la section consacrée aux injustices vécues au Québec et au Canada, est celui de l’absence de reconnaissance de l’autodétermination des peuples autochtones et le fait que ces peuples soient les plus touchés par les injustices environnementales. Cette idée est examinée plus particulièrement par Breanne Lavallée-Heckert et Jennifer Gobby, ainsi que par Rodrigue Turgeon, qui soulignent l’existence d’un système politique et juridique qui fait primer les intérêts extractivistes et l’accumulation du capital au détriment de la souveraineté et des droits autochtones, pourtant inscrits dans la Constitution canadienne. À titre d’exemple, Turgeon note que le mode d’attribution des titres d’exploration miniers (claims) contrevient à cette obligation constitutionnelle. Les conflits liés à l’utilisation des territoires non cédés se retrouvent souvent devant les tribunaux, l’État demeurant réticent à les résoudre dans l’espace public. Gabriel présente le système judiciaire canadien comme oppressif, puisqu’« attaché à des doctrines racistes qui promeuvent la dépossession territoriale des peuples autochtones » (45), là où la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones (DNUDPA) reconnaît sans équivoque leur droit à l’autodétermination. Les nations ne sont pas que des parties prenantes à consulter, mais bien des détentrices de droits qui peuvent consentir ou non aux projets extractivistes, soulignent Shannon Chief et Jennifer Gobby. Or, l’imposition de projets industriels tels que l’exploitation forestière et d’activités nuisibles telles que la chasse sportive à l’orignal les empêchent de restaurer leurs liens à la nature et de « s’atteler de nouveau à la tâche consistant à maintenir l’équilibre entre tous les êtres » (156). Malgré leur très forte exposition aux injustices environnementales mise de l’avant par Yvan Pouliot (109), les populations autochtones demeurent exclues des processus d’élaboration des politiques publiques (notamment celles de lutte aux changements climatiques), ce qui par le fait même renforce l’invisibilisation de leurs réalités coloniales. Lavallée-Heckert et Gobby avancent l’hypothèse que les peuples et savoirs autochtones sont systématiquement exclus, car leurs droits et leurs visions représentent une menace pour le statu quo extractiviste. Notons par exemple la construction de pipelines en territoires autochtones dans l’Ouest canadien, ou encore le rôle central de l’électrification dans la stratégie de lutte contre les changements climatiques du Québec, ce qui suppose l’extraction de minerais qui se trouvent majoritairement en territoire autochtone.
La dernière section du livre enrichit l’ouvrage d’exemples internationaux d’injustices environnementales, notamment au sein de territoires qui ont été colonisés. À titre d’exemples, Thibault Shepman, Nick Bernards et Noémi Tousignant, ainsi que William Acker se penchent sur l’exposition des populations colonisées et racialisées à des substances nuisibles : pesticides, champignons, création de dépotoirs et essais nucléaires près de ces communautés. Ces auteur·es soulignent que l’exposition démesurée aux injustices environnementales s’accompagne d’une inégalité d’accès aux protections règlementaires, aux recours légaux et aux soins médicaux. L’éditrice de l’ouvrage Sabaa Khan conclut cette section en soulignant les visions opposées de la crise écologique et de ses conséquences entre les organisations internationales comme l’ONU et les mouvements locaux : en traitant le dérèglement climatique par une sécuritarisation des ressources énergétiques, on justifie le fait de traiter comme des menaces les mouvements qui se portent à la défense des terres autochtones.
L’ouvrage présente un tout cohérent qui permet d’éclairer comment les espaces naturels sont des produits socialement construits, lieux de tensions politiques et de (re)productions d’oppressions structurelles. Le propos résolument politique et juridique aborde autant les causes structurelles des injustices environnementales que leurs conséquences sociales, sanitaires et écologiques, ainsi que les mécanismes coloniaux par lesquels elles se perpétuent. Cette pertinence de l’ouvrage est appelée à se renforcer dans les années, voire les décennies, à venir. En effet, la propension à développer maintenant sans se soucier des conséquences sur la santé humaine et environnementale entraîne un coût de réparation qui est légué aux prochaines générations et constitue ce que Pouliot décrit comme une forme intergénérationnelle d’injustice environnementale (108). Alors, comment allons-nous arriver là où nous voulons aller? Deux solutions ressortent du lot : 1) par la décolonisation du droit canadien et de nos systèmes politiques, afin d’inclure des savoirs et des fondements éthiques et ontologiques plus respectueux des écosystèmes; 2) par l’impérative nécessité d’éradiquer « tous les systèmes oppressifs afin d’espérer à une société équitable et durable » (136). Les luttes contre la pollution, le racisme et le colonialisme ne doivent faire qu’un.