L’importance de Condillac pour comprendre la critique des systèmes au sein des Lumières est indéniable. Outre la large diffusion de l’Essai sur l’origine des connaissances humaines de 1746, mais surtout du Traité des systèmes de 1749, on doit compter leur influence immédiate dès les années 1750. La plus connue est certes la mention dans le Discours préliminaire à l’Encyclopédie visant à déterminer en quoi consisterait l’esprit de système, associé aux métaphysiques abstraites du XVIIe siècle, auquel d’Alembert oppose l’esprit systématique qu’il faudrait désormais privilégier en contexte empiristeFootnote 1. Même si la distinction ne se trouve pas chez Condillac, il est manifeste que sa conception des systèmes métaphysiques est récupérée par d’Alembert. On sait aussi que l’article «Système (métaphysique)» de l’Encyclopédie résume pour l’essentiel les thèses contenues dans le Traité des systèmes Footnote 2. D’autres philosophes de l’époque le citent et s’en inspirent, par exemple MaupertuisFootnote 3 et VoltaireFootnote 4. À l’évidence, Condillac est au centre des débats de l’époque concernant la systématicité, point qu’on tient souvent pour caractéristique du mouvement des LumièresFootnote 5.
Certains commentateurs se sont intéressés à la manière dont Condillac analyse la notion de système et ont tenté une interprétation des objections qu’il en propose. On remarque à raison que Condillac condamne en général les principes abstraits et l’usage imprudent des hypothèses; qu’il faut nécessairement s’en remettre à l’analyse empirique des idées pour éviter les défauts de la systématisationFootnote 6. Sinon, on en abuse puisque «nous croyons acquérir de véritables connaissances, lorsque nos pensées ne roulent que sur des mots qui n’ont point de sens déterminé» (Traité des systèmes, OP IFootnote 7, p. 127). À mon avis, le commentaire comporte toutefois un problème majeur : les interprètes considèrent habituellement que les auteurs systématiques étudiés par Condillac adoptent tous une même approche en philosophie et en métaphysique et qu’ils sont donc fautifs sur le plan méthodologique d’une manière à peu près semblable. Ellen McHiven Hine, qui pourtant reprend pour chacun des auteurs les analyses plus spécifiques de Condillac, en conclut elle-même que les métaphysiques spéculatives de Descartes, Malebranche ou Leibniz souffrent du même défaut de ne pas appliquer une véritable analyse sensible et linguistique, et de développer ainsi des doctrines sans fondement dans l’expérienceFootnote 8.
Or, une telle généralisation ne permet pas de comprendre entièrement en quoi consiste la richesse de la critique des systèmes chez Condillac. Je crois qu’il faut prendre au sérieux le fait que Condillac considère différents exemples de pensées abstraites et systématiques et que le traitement qu’il en donne n’est pas toujours identique. Le cas de Leibniz est particulièrement manifeste. Premièrement, la stratégie argumentative de Condillac repose sur une reconstruction qui nécessite non seulement une relecture des textes de Leibniz, mais aussi le recours à certains contemporains qui en ont proposé une restructuration et des compléments théoriques. En particulier, Condillac parachève très souvent la présentation des démonstrations leibniziennes à l’aide de citations et de conceptions tirées des ouvrages de Christian Wolff. Même si Condillac comprend qu’il existe des différences entre les pensées de Leibniz et de Wolff, il croit justifié d’éclairer le premier à partir des contributions plus systématiques du deuxième. Mentionnons aussi que Condillac cite Michael Gottlieb Hansch qui a proposé une exposition démonstrative du leibnizianisme. Deuxièmement, on sait que son intérêt pour Leibniz ne se manifeste pas au départ avec la publication du Traité des systèmes; il en parle déjà à quelques endroits dans l’Essai, mais surtout dans le texte sur les monades rédigé à l’occasion d’un concours de l’Académie de Berlin en 1746-47 et qu’on peut désormais attester être de la main de CondillacFootnote 9. Notons finalement qu’il en discute dans sa correspondance avec Gabriel Cramer, lequel peut être associé au courant leibnizienFootnote 10. Parmi les figures analysées dans le Traité des systèmes, Leibniz occupe dès lors une place à part, considérant par ailleurs que Condillac semble même favorable à des thèses leibniziennes. L’examen de la critique du système de Leibniz permettra ainsi de révéler de manière plus précise la position adoptée par Condillac contre une pensée métaphysique et abstraite, et non nécessairement un ensemble de doctrines.
Les conditions d’un système
Il faut d’abord revenir sur les caractéristiques de la systématicité telles que décrites dans l’œuvre de Condillac. Ces conditions ne sont pas originales et avaient déjà été discutées, notamment par Wolff, dont Condillac connaissait, on l’a dit, assez bien les ouvrages; La Mettrie, dans son Histoire naturelle de l’âme de 1745, défend des positions qui sont proches de celles de Condillac et dont ce dernier était probablement informéFootnote 11. Condillac donne la définition suivante, devenue célèbre, au tout début du Traité des systèmes :
Un système n’est autre chose que la disposition des différentes parties d’un art ou d’une science dans un ordre où elles se soutiennent toutes mutuellement, et où les dernières s’expliquent par les premières. Celles qui rendent raison des autres, s’appellent principes; et le système est d’autant plus parfait, que les principes sont en plus petit nombre : il est même à souhaiter qu’on les réduise à un seul (Traité des systèmes, OP I, p. 121).
Cette définition réunit de manière remarquable des critères qui sont discutés pendant tout le XVIIIe siècle et même au-delà, et qui doivent être précisés pour la suite de la discussion.
1) Le premier aspect concerne l’idée d’une disposition d’ensemble entre des parties. Les parties en question pourraient certainement référer à des choses ou des corps, comme on parle à l’époque du systema mundi pour désigner la nature dans sa totalité; mais il appert que le système désigne en l’occurrence un ensemble de vérités. Condillac précise qu’un système rassemble en un tout les parties d’un art ou d’une science. C’est évidemment la manière dont il se représente les pensées métaphysiques du XVIIe siècle, en ce qu’elles prétendent expliquer, depuis certains principes, l’ensemble des causes et éléments des choses. Condillac conteste une telle approche pour une première raison : les métaphysiciens affirment connaître les premiers principes des choses; or ceux-ci restent inconnaissables depuis la seule source véritable de savoir qu’est la sensation. C’est la raison pour laquelle Condillac rejette de principe toute prétention métaphysique allant dans cette direction, qu’il s’agisse du dualisme cartésien ou de la monadologie leibnizienne. L’analyse de nos sensations mène uniquement à la connaissance des phénomènes ou faits, jamais à l’essence qui rendrait raison des phénomènes en tant qu’elle en serait le fondement (Traité des systèmes, OP I, p. 129).
Est-ce à dire que Condillac renonce à la complétude architectonique dont il est fait mention dans sa définition? Est-ce qu’un système entier des phénomènes ou des faits, par exemple, n’est pas également concevable? Il semble bien que Condillac envisage qu’un système de connaissances puisse être complet, pourvu que son fondement dans la sensation et l’analyse soit suffisant. Un passage de l’Extrait raisonné du Traité des sensations appuie cette idée :
C’est donc des sensations que naît tout le système de l’homme : système complet dont toutes les parties sont liées, et se soutiennent mutuellement. C’est un enchaînement de vérités : les premières observations préparent celles qui les doivent suivre, les dernières confirment celles qui les ont précédées (Traité des sensations, OP I, p. 325).
Des extraits du Traité des systèmes expriment une thèse à peu près semblable : en étudiant la nature et l’enchaînement réel des phénomènes, on pourrait constituer des systèmes complets : «Concluons donc que nous ne pouvons faire de vrais systèmes, que dans les cas où nous avons assez d’observations pour saisir l’enchaînement des phénomènes» (Traité des systèmes, OP I, p. 207). Tous les arts et les sciences, pourvu que la bonne méthode de découverte soit employée, peuvent faire l’objet d’un système, que ce soit en physique, en politique, en chimie ou en médecine. En somme, Condillac ne rejette pas le système compris comme ensemble théorique exhaustif, seulement ceux dont les fondements sont à ses yeux insuffisants et qui ambitionnent de rendre raison des premières causes des phénomènes. La complétude est non seulement souhaitable, mais paraîtrait constitutive de toute pensée systématique.
2) Le deuxième point central se rapporte à l’ordre de découverte et d’exposition que permet une structure systématique. De manière assez classique, il est question de rapports déductifs entre des principes, d’une part, et des conséquences ou vérités démontrées, d’autre part. Le modèle est manifestement emprunté à la géométrie qui distingue depuis l’Antiquité les axiomes, les postulats et les notions communes, que Condillac rassemble sous le terme de principe, et les théorèmes qui sont démontrés à partir de ceux-ci. De façon encore une fois assez habituelle pour l’époque, il existerait deux ordres de démonstration entre les vérités, celui qui les décompose depuis l’analyse et celui d’une recomposition par la synthèse. Depuis l’Essai de 1746, Condillac défend une position on ne peut plus claire à ce sujet : seule l’analyse des sensations peut mener à la vérité, alors que la synthèse est à éviter (Essai, OP I, p. 25-26). D’ailleurs, la synthèse est à ce point inutile que l’analyse, telle que Condillac la comprend, est d’ores et déjà une méthode de recomposition et de déduction des véritésFootnote 12. Cet aspect est certainement l’un des mieux couverts dans la littérature secondaire, puisqu’il s’agit pour Condillac de réitérer dans le contexte méthodologique les avantages de l’analyse des sensations et des idées qui sont à la base de toute sa philosophie de la connaissance et du langageFootnote 13.
Aux fins de la présente analyse, il faut toutefois insister sur un élément particulier : comme le mentionne Condillac lui-même, les métaphysiciens systématiques n’ont pas inventé la méthode synthétique, mais l’ont empruntée à la géométrieFootnote 14. Par ailleurs, la géométrie ne tiendrait pas sa certitude du raisonnement synthétique, mais bien de l’analyse qui, seule, fait effectivement découvrir de nouvelles vérités et les mettre en ordre adéquatement. Les systèmes métaphysiques se sont ainsi constitués sur la base d’une méthode d’exposition qui est non seulement infructueuse sur le plan scientifique, mais nous fait encore dépasser les limites de la connaissance sensible. De quels auteurs plus précisément est-il ici question? Qui peut-on considérer à l’époque moderne comme ayant abusé de la démonstration synthétique en philosophie? Des philosophes examinés dans le Traité des systèmes, seuls Spinoza et éventuellement BoursierFootnote 15 ont véritablement adopté cette méthode dans la présentation de leur doctrine. Toutefois, il semble évident que Condillac n’emprunte ni à Spinoza, ni à Boursier sa conception de la synthèse, puisque jamais il ne les cite dans sa caractérisation de cette méthodeFootnote 16. Il appert également que les ouvrages de Descartes, de Malebranche et de Leibniz n’en sont pas non plus la source, puisqu’à bien les lire, la méthode synthétique n’y est pas privilégiée. Même Descartes, qui accepte d’exposer ses thèses par la synthèse dans ses réponses aux objections des Méditations métaphysiques, avise le lecteur qu’il favorise sans conteste l’analyse dans la découverte de la véritéFootnote 17.
Condillac mentionne et cite cependant des auteurs qui seraient à l’origine de sa compréhension de la synthèse. D’une part, il paraît manifeste que la Logique de Port-Royal constitue la base textuelle principale dont il se sert pour décrire la méthode synthétique. Dès le début du Traité des systèmes, il est fait référence à l’ouvrage d’Antoine Arnauld et Pierre Nicole pour déterminer la nature des systèmes abstraits (Traité des systèmes, OP I, p. 121). On y trouve aussi des définitions assez précises de l’analyse et de la synthèse que Condillac reprend dans son cours de logique :
Ainsi il y a deux sortes de méthodes; l’une pour découvrir la vérité, qu’on appelle analyse, ou méthode de résolution, et qu’on peut aussi appeler méthode d’invention : et l’autre pour la faire entendre aux autres quand on l’a trouvée, qu’on appelle synthèse, ou méthode de composition, et qu’on peut aussi appeler méthode de doctrine (Arnauld et Nicole, La logique, 2014, p. 519).
D’autre part, la manière dont Wolff a élaboré ses ouvrages de philosophie et de métaphysique semble marquante pour Condillac. Non seulement Wolff est-il cité à plusieurs endroits lorsqu’il est question de la démonstration et de la synthèse, mais il est clair que sa doctrine représente l’exemple par excellence de systématicité synthétique. Dès l’Essai, Condillac remet en question la manière dont Wolff opère dans ses démonstrations, d’abord en géométrie, ensuite en métaphysique, car celui-ci fonde sa méthode pour l’essentiel sur les outils synthétiques (Essai, OP I, p. 26 et 53).
3) À l’origine des problèmes relatifs à la synthèse se trouvent certains types de principes qui font l’objet d’un long examen chez Condillac. Cet aspect est à nouveau bien documenté et rappelons-en simplement les grandes lignes. Si l’analyse des idées permet de parvenir à des principes et des systèmes adéquats, c’est-à-dire à la connaissance des faits ou phénomènes, la synthèse des géomètres et des métaphysiciens débute principalement avec des prémisses qui sont soit des définitions de noms, soit des hypothèses. Condillac identifie ainsi deux types de systèmes selon que la base axiomatique est la définition ou la supposition et lesquels mènent à ce qu’il nomme des systèmes abstraits (Traité des systèmes, OP I, p. 121). Autrement dit, la critique des systèmes de Condillac est pour l’essentiel une critique des pensées synthétiques abstraites, dont les principes n’ont pas de fondement dans les sensations. On trouve cette position résumée dans le Traité des systèmes :
Mais quand il s’agit des idées abstraites de la métaphysique, des expressions peu déterminées dont cette science est remplie, qu’on juge des contradictions et des absurdités où ils sont tombés. Pour moi, il me paraît que parmi les métaphysiciens tout n’est que dispute de mot; et que quiconque saurait déterminer ses idées dissiperait tout le chaos de la métaphysique (Traité des systèmes, OP I, p. 130).
La suite des analyses permettra de détailler cette conception, mais mentionnons pour l’instant un dernier aspect d’importance : bien qu’il rejette les principes abstraits, Condillac semble d’accord avec une conception selon laquelle la perfection d’un système repose sur la possibilité d’en réduire le nombre de fondements principielsFootnote 18. En d’autres mots, et idéalement, un système devrait pouvoir se déduire de quelques principes premiers, voire d’un seul. La définition précédemment citée souligne cette exigence, mais elle paraît aussi constitutive de l’approche de Condillac de manière générale. Prenons-en pour preuve la façon dont l’origine des sensations et des connaissances est expliquée par l’expérience de la statue dans le Traité des sensations : non seulement Condillac désigne-t-il l’ensemble théorique qui en résulte comme étant un système (Traité des sensations, OP I, p. 325), mais il appert que les analyses ont été effectuées à partir d’un seul principe, celui de la recherche du plaisir et de l’évitement des douleurs. Autrement dit, il serait possible d’analyser de manière exhaustive le développement des sensations à partir d’une seule proposition théorique : «Le principe qui détermine le développement de ses facultés, est simple ; les sensations mêmes le renferment : car toutes étant nécessairement agréables ou désagréables, la statue est intéressée à jouir des unes et à se dérober aux autres» (Traité des sensations, OP I, p. 222). Loin de nier la nécessité de découvrir le système des connaissances à partir d’un principe unifiant, il semble bien que Condillac admette qu’il s’agit de la seule manière dont l’analyse des sensations puisse procéder de façon exhaustive et absolument génétique.
Résumons les conditions de la systématicité explicitées jusqu’à présent : premièrement, on comprend que Condillac défend l’idée d’une complétude architectonique. Comme Wolff ou plus tard Kant le maintiennent, un système doit viser une exhaustivité dans l’enchaînement des vérités suivant un domaine spécifique. Le système des sensations serait de cette manière une totalité théorique; l’on peut sans conteste concevoir d’autres ensembles, comme ceux que Condillac indique dans les domaines politique ou physique. Par exemple, on pourrait élaborer une théorie systématique expliquant les phénomènes relatifs à la pesanteur de l’air (Traité des systèmes, OP I, p. 211). Deuxièmement, l’ordre de découverte est nécessairement l’analyse, que Condillac comprend en un sens nouveau dans le contexte empiriste. L’un des défauts majeurs des systèmes métaphysiques est d’utiliser la synthèse, laquelle est non seulement stérile comme méthode d’invention, mais conduit à une méthode de doctrine ou d’exposition sans véritable fondement sensible (Logique, OP II, p. 405). Cependant, il semble que Condillac hérite d’une conception de la synthèse qui est en partie étrangère aux métaphysiques étudiées dans le Traité des systèmes. Ce point sera d’une importance cruciale lorsque viendra le temps d’examiner la critique du système leibnizien. Troisièmement, Condillac est d’avis que la méthode synthétique mène à des aberrations théoriques parce que ses partisans débutent avec des principes abstraits, lesquels sont très souvent des définitions de noms pris pour des définitions de choses (Traité des systèmes, OP I, p. 129), ou des conjectures qui relèvent davantage de l’imagination que de l’expérience des faits. Les seuls principes valables pour la constitution d’un système sont les faits observés, dont l’enchaînement relève de l’analyse des sensations. Finalement, on constate que Condillac partage avec des penseurs systématiquesFootnote 19 la thèse selon laquelle la perfection d’un système se juge à la capacité d’opérer avec un nombre restreint de principes. L’unité architectonique est ainsi une idée à laquelle il est favorable, pourvu que le principe fondamental soit découvert selon les règles de l’analyse empirique.
Cela permet de saisir plus précisément les deux principales critiques que Condillac adresse aux pensées métaphysiques classiques : d’une part, elles empruntent un ordre de raisonnement inadéquat, la synthèse. Sans l’analyse, l’exposition synthétique ne peut mener à des découvertes ou expositions fondées. D’autre part, il est dommageable d’employer les principes abstraits et les conjectures sans qu’ils soient mis en relation avec l’expérience des phénomènes. On retrouvera ces deux reproches dans l’analyse de la pensée leibnizienne.
Reconstruire la métaphysique leibnizienne
Dans le Traité des systèmes, la section consacrée à Leibniz est, avec celle sur Spinoza, l’une des plus longues et des plus détaillées. On a rappelé précédemment qu’elle repose dans les faits sur un travail préliminaire, celui de la Preisschrift produite quelques années auparavant à l’occasion du concours sur les monades de l’Académie de Berlin. En effet, plusieurs parties recoupent les analyses du texte du concoursFootnote 20. On y perçoit aussi un cadre conceptuel propre à l’approche de Condillac qu’on peut également situer dans l’Essai. Malgré les différences de contenus et de contextes de rédaction, il semble pertinent de considérer ces contributions conjointement pour comprendre l’interprétation que donne Condillac de la philosophie de Leibniz. La thèse que j’aimerais ici défendre et qui structure les prochaines analyses est la suivante : pour que Condillac puisse faire un examen critique du leibnizianisme, il a besoin, contrairement à ce qu’il propose pour Malebranche ou Spinoza, de procéder à une reconstruction qui n’est pas toujours directement fondée sur une lecture des œuvres leibniziennes. Contrairement à ce que Condillac maintient dans le Traité des systèmes, sa reconstruction nécessite l’apport d’auteurs qui se revendiquent de Leibniz, principalement Wolff et Hansch, mais qui dans leurs interprétations diffèrent en partie de l’approche méthodologique leibnizienne. Par ailleurs, en employant une conception générale des principes abstraits et de la synthèse systématique, héritée pour l’essentiel de la Logique de Port-Royal et, encore une fois, de Wolff, Condillac réoriente davantage qu’il décrit ce qu’il nomme le système de Leibniz.
Condillac est à l’évidence conscient que l’exposition qu’il propose ne se trouve pas textuellement chez Leibniz. Dans le Traité des systèmes, il tente même certaines hypothèses pour expliquer l’état du corpus leibnizien et la nécessité de chercher dans d’autres sources le fondement de son système; de manière plutôt intéressante, ces raisons sont souvent reprises dans la littérature secondaire contemporaine. D’une part, Leibniz aurait très souvent emprunté le vocabulaire de ses interlocuteurs dans la présentation de ses idées, de crainte de «choquer les opinions reçues» (Traité des systèmes, OP I, p. 151). En d’autres mots, Leibniz adapterait son discours pour mieux satisfaire les positions de ses contemporains, mais au risque de tomber dans certaines équivocités et confusionsFootnote 21. D’autre part, et ceci fut également identifié par des commentateurs actuels, Leibniz «a été contraint de varier son langage à mesure qu’il a développé ses idées» (Traité des systèmes, OP I, p. 151). Condillac semble ainsi reconnaître, malgré l’accès limité au corpus de textes à l’époque, que la pensée leibnizienne évolue selon les périodesFootnote 22. Indépendamment de la validité de ces interprétations, il est clair que Condillac s’en sert pour justifier une approche dans laquelle la reconstruction du leibnizianisme devient nécessaire. Il ne semble d’ailleurs pas penser que son exposition changera la nature du système :
Pour moi, dans la vue de l’exposer, avec toute la netteté que permet une matière qui n’en est pas toujours susceptible, je vais présenter par quelle suite d’idées j’imagine qu’il s’est formé dans la tête de Leibniz. Pour abréger, je ferai parler ce philosophe : mais, je ne lui ferai rien dire qu’il n’ait dit, ou qu’il n’eût dit s’il eût lui-même entrepris d’expliquer son système dans toute son étendue, et sans détours (Traité des systèmes, OP I, p. 151).
Dans la suite, on constatera que cette affirmation est en partie erronée, et ce de deux manières : d’abord, on verra que cette reconstruction est en fait le résultat de lectures interposées, principalement par l’intermédiaire des ouvrages de Wolff. Ensuite, on remarquera que les nombreux emprunts à Wolff, ou même à des commentaires contemporains, comme à l’Éloge de Monsieur Leibniz de Fontenelle, lui ont permis d’altérer le contenu doctrinal du leibnizianisme. Bien que Condillac fasse des distinctions précises et semble avoir une connaissance fine du corpus, sa description de la métaphysique de Leibniz s’éloigne manifestement par endroits des sources textuelles qui étaient disponibles durant cette période.
L’ordre synthétique de démonstration
Le premier reproche fait par Condillac aux systèmes abstraits concerne, on le sait, la manière dont il utilise la méthode synthétique de raisonnement. En débutant directement avec des principes abstraits et définitions de noms, sans passer par l’analyse des sensations, on croit à tort pouvoir en déduire un ensemble architectonique complet. Or, force est d’admettre qu’un tel ordre de découverte, ou même d’exposition, ne se trouve pas chez Leibniz. Contrairement à ce que présumait déjà Fontenelle, qui expliquerait à plusieurs endroits de son Éloge le «gros du système» de LeibnizFootnote 23, Condillac se rend bien compte que l’œuvre publiée permet difficilement de retrouver une architectonique leibnizienne. Le texte qui s’en rapproche le plus est probablement la Monadologie, laquelle constitue davantage une suite de résumés qu’une totalité théorique démontrée more geometrico comme l’entendent notamment les logiciens de Port-Royal. Le De Arte combinatoria de 1666 propose une méthode formelle qu’on pourrait associer à la synthèseFootnote 24, mais Condillac n’y réfère toutefois jamais. Rappelons finalement que Condillac mentionne pouvoir exposer le système selon la manière dont Leibniz se le serait lui-même imaginé; on constate cependant qu’un tel exercice nécessite à l’évidence des constructions théoriques qui puisent ailleurs que dans le seul corpus leibnizien.
Il appert que l’examen de Condillac s’effectue entre autres à partir des contributions de partisans de la philosophie leibnizienne qui optent précisément pour un ordre de présentation synthétique. La Preisschrift est à ce sujet éclairante et diffère du Traité des systèmes. D’une part, il loue dans sa réponse au concours la philosophie de Wolff au point de soutenir que «ses ouvrages contribuent beaucoup à l’intelligence de ceux de ce philosophe [Leibniz]» (Les monades, 1980, p. 112). D’autre part, les ouvrages de Wolff sont cités à plusieurs endroits et l’on comprend au fond qu’ils ont été nécessaires à l’exposition de la métaphysique leibnizienne. Plusieurs définitions et arguments sont des emprunts directs à Wolff. L’un des exemples les plus manifestes est l’explication de la notion de force attribuée par Leibniz à la monade. Dans la Preisschrift, Condillac débute avec un résumé de la Philosophia prima sive Ontologia de Wolff dans laquelle la force est déduite du principe de raison suffisante et de l’état changeant de la substance ou monade (Les monades, 1980, p. 119). Par conséquent, Condillac se sert ici d’une mise en ordre proposée par Wolff, et non par Leibniz, pour expliquer le fondement métaphysique de la force. D’ailleurs, on retrouvera une théorisation tout à fait similaire dans le Traité des systèmes, bien que Condillac y dénigre désormais la contribution philosophique de Wolff et que les références au corpus wolffien aient à peu près toutes disparues (Traité des systèmes, OP I, p. 161). La lecture de la Preisschrift montre que la philosophie wolffienne est la source de plusieurs autres analyses présentées dans le Traité des systèmes, par exemple dans le commentaire sur les perceptions confuses et distinctes, qui tire certes son origine d’affirmations leibniziennesFootnote 25, mais qui se base aussi sur d’importants passages de la Psychologia empirica (Les monades, 1980, p. 125-130). À nouveau, des analyses semblables se trouvent dans le Traité des systèmes, mais sans mention aucune de la source wolffienne. En somme, même si des textes majeurs de Leibniz ont servi à l’élaboration de plusieurs expositions, il est clair que le recours à Wolff a été nécessaire.
Ceci n’enlève rien aux interprétations beaucoup plus fines proposées par Condillac. Il marque très souvent une distinction entre les positions de Leibniz et de Wolff et démontre ainsi une connaissance beaucoup plus grande des corpus que ne l’eurent plusieurs de ses contemporainsFootnote 26. Pourtant, sur le plan méthodologique, l’assimilation de l’approche de Wolff est sans aucun doute marquante. La distinction entre les approches leibnizienne et wolffienne le montre : contrairement à la manière dont Leibniz rédigea ses principaux textes métaphysiques, comme le Système nouveau de la nature, les Essais de Théodicée et la Monadologie, Wolff est l’un des principaux partisans à l’époque de ce que Condillac nommerait la méthode synthétique. La distinction entre l’analyse et la synthèse fait notamment l’objet de définitions dans Philosophia rationalis sive Logica : l’analyse est certes reconnue comme une méthode d’invention, mais la synthèse l’est d’autant plus par la facilité qu’elle confère à la compréhension et à la démonstration des propositions obtenuesFootnote 27. On comprend dès lors que l’ordre de démonstration suivi chez Wolff est de type syllogistique et synthétique. L’ordre de découverte doit se fonder sur des définitions et des principes abstraits pour en déduire un ensemble de conséquences. La démonstration syllogistique, qu’on peut à raison associer à la synthèse, est ainsi au cœur de sa méthodologie :
En philosophie, il ne faut admettre aucune proposition qui n’ait été légitimement déduite de principes suffisamment prouvés. La philosophie est une science et, par suite, on doit inférer ses propositions par une conséquence légitime à partir de principes certains et immuables. Ainsi, on ne peut admettre aucune proposition qui n’ait été légitimement déduite à partir de principes posés auparavant, c’est-à-dire de principes suffisamment prouvés, puisqu’en philosophie il ne faut utiliser de principes que de cette sorteFootnote 28.
À la lecture des principaux ouvrages métaphysiques wolffiens dont s’est servi Condillac dans son étude de la philosophie leibnizienne, tels l’Ontologia, la Cosmologia generalis et la Psychologia empirica, il en ressort un usage net de la synthèse. On pourrait même soutenir que Wolff représente l’exemple parfait au XVIIIe siècle d’un auteur abstrait et systématique auquel s’oppose Condillac. La meilleure preuve en est certainement que Wolff approuve l’approche systématique en philosophie, laquelle vise notamment à contrer les défauts d’une pensée non-systématiqueFootnote 29. Pour ces raisons, il semble assez évident que la critique condillacienne de la synthèse systématique concerne principalement la méthode wolffienne, et non celle de Leibniz. Ce dernier n’emprunte jamais un ordre de découverte synthétique et systématique, selon le sens que lui donne Condillac, tandis que la méthodologie de Wolff remplit manifestement tous les critères d’un tel type d’expositionFootnote 30.
Wolff n’est cependant pas le seul philosophe d’inspiration leibnizienne à employer à l’époque un ordre synthétique de démonstration. Sur bien des aspects, on l’a dit, Wolff s’éloigne même de la pensée leibnizienne pour constituer la sienne, et Condillac le reconnaît. Il n’en est cependant pas de même de Hansch, philosophe leibnizien de la première moitié du XVIIIe siècleFootnote 31. Celui-ci reste surtout connu pour avoir publié la première traduction latine de la Monadologie en 1721Footnote 32, que Condillac utilise à différents endroits. Parue au départ dans les Acta eruditorum, la traduction est ensuite reproduite dans un ouvrage qui comprend également une exposition par Hansch des principes de la philosophie leibnizienneFootnote 33. La présentation des thèses est d’ailleurs effectuée more geometrico, selon laquelle une série de définitions et d’axiomes sont posés pour ensuite en déduire les théorèmes que seraient les principales thèses de la métaphysique leibnizienne. Il s’agit bien entendu d’une énonciation du leibnizianisme qui s’effectue d’après les règles de la synthèse, à la manière des géomètres. Il est aussi intéressant de noter que Hansch entend démontrer les principes leibniziens sans faire intervenir ceux de Wolff, de plus en plus diffusés et enseignés en Allemagne à la même époque. Hansch est ainsi conscient que la philosophie leibnizienne nécessitait une exposition démonstrative, mais qu’il fallait éviter de recourir aux interprétations de Wolff et des wolffiens, comme Georg Bernard Bilfinger, dont les positions s’écartent d’un leibnizianisme plus orthodoxeFootnote 34. Le wolffisme n’est pas complètement absent des Principia philosophiae, mais Hansch fait manifestement un effort pour appuyer ses démonstrations avant tout sur les écrits de Leibniz.
Des références prouvent que Condillac connaissait l’ouvrage de Hansch et qu’il s’en sert dans son examen de la philosophie de Leibniz; il était donc en présence d’une tentative d’énonciation de la pensée leibnizienne qui emploie la synthèse. À mon avis, l’ouvrage de Hansch a très certainement eu un rôle à jouer dans la représentation que Condillac se fait de la métaphysique de Leibniz, en ce qu’il reposerait sur un ordre synthétique de découverte et d’exposition. Mais il y a plus : Hansch considère qu’une démonstration synthétique de la philosophie leibnizienne pourra en exprimer le systèmeFootnote 35. Non seulement Hansch propose-t-il d’exposer la pensée leibnizienne de façon géométrique, c’est-à-dire selon la méthode synthétique décriée par Condillac, mais il semble aussi considérer qu’elle permettra d’en saisir adéquatement le système. Ce point est d’une importance majeure pour la compréhension de l’interprétation condillacienne : Condillac lit et comprend le leibnizianisme en partie sur la base du travail d’un interprète de la Monadologie qui en propose une conception synthétique et systématique. En somme, la cible de Condillac est certes la pensée de Leibniz, mais il est clair que la contribution de Hansch, comme c’est le cas de celle de Wolff, en a pour une bonne part déterminé la reconstruction et ouvre la possibilité d’interpréter le leibnizianisme par les moyens d’une architectonique.
Le défaut des principes abstraits
Le deuxième abus général des systèmes repose d’après Condillac sur l’usage de principes de type abstrait ou hypothétique. Encore une fois, le système de Leibniz ne fait pas exception : trop souvent, Leibniz aurait établi des principes qui n’ont pas de fondements suffisants dans la sensation. Les exemples sont par ailleurs nombreux. Les définitions que Leibniz donne de la substance, de la force, de la perception ou de la nature comportent toutes des lacunes, ou bien constituent simplement «des notions vagues et des choses qu’on ne connaît pas» (Traité des systèmes, OP I, p. 161). Plusieurs principes sont extraits des textes de Leibniz, comme la notion d’entéléchie tirée de la Monadologie ou celle de force prise du Système de la nature. Cependant, une part non négligeable des critiques de Condillac ne saurait viser directement Leibniz. Trois points me semblent appuyer une telle interprétation.
1) Comme pour le rejet de la méthode synthétique, il paraît assez évident que l’opposition condillacienne aux principes abstraits et aux conjectures renvoie aussi bien à l’approche de Leibniz qu’à celles de Wolff et de Hansch. Nous savons maintenant, grâce à la publication de nombreux manuscrits, que Leibniz dressait des listes de définitions qui servaient probablement de base à ses réflexions logiques, métaphysiques et scientifiques. On connaît aussi notamment la lettre à Conring de 1671 dans laquelle Leibniz affirme que la démonstration n’est qu’une chaîne de définitionsFootnote 36. Ces textes étaient toutefois inconnus de Condillac et celui-ci ne pouvait pas en anticiper le contenu à partir du corpus accessible au milieu du XVIIIe siècle. Leibniz explique certes ses positions concernant les définitions réelles et nominales dans les Meditationes de cognitione, veritate, et ideis, publiées en 1684; il mentionne par ailleurs la possibilité de procéder dans les démonstrations à partir d’hypothèses, en admettant que les conclusions seront également hypothétiques. En même temps, il y critique l’idée hobbesienne de faire reposer la vérité sur des définitions de noms et convient que la réalité de plusieurs notions se fonde sur l’expérienceFootnote 37, aspects qu’on retrouve chez Condillac. Rappelons qu’on ne trouve aucune mention dans les écrits condillaciens du De Arte combinatoria, contenant pourtant certaines réflexions à ce sujet. Or, se donner une liste de définitions à partir desquelles la démonstration procède est au contraire une méthode clairement mise en œuvre dans les contributions de Wolff et de Hansch. Wolff revient abondamment sur la nécessité de bien formuler les définitionsFootnote 38, tandis que l’exposition de Hansch débute avec une liste de définitions qu’il tire principalement des textes leibniziens. Condillac trouvait ainsi chez ces auteurs un modèle axiomatique et définitionnel qu’il ne pouvait pas vraiment trouver dans le corpus leibnizien.
Il en est de même des hypothèses : on sait que Condillac accepte de les employer dans les systèmes, à condition qu’elles s’arriment à l’expérience des faits (Traité des systèmes, OP I, p. 199-200). Leibniz serait également d’avis que plusieurs hypothèses sont constituées a posteriori. Il est aussi bien connu aujourd’hui qu’il accepterait les conjectures rationnelles pour rendre féconde la méthode d’invention; c’est notamment ce qu’il reproche à Locke dans les Nouveaux Essais sur l’entendement humain Footnote 39. Il se penche sur le rôle des hypothèses en sciences dans d’autres contextesFootnote 40. Mais Condillac ne pouvait tout simplement pas avoir accès à ces travaux, inédits dans les années 1740. La seule occurrence notable dont il aurait pu prendre connaissance est celle où Leibniz qualifie l’harmonie préétablie d’hypothèse métaphysiqueFootnote 41. Toutefois, Condillac n’envisage jamais cette doctrine comme appartenant à l’ordre du conjectural, ni dans Les monades, ni dans le Traité des systèmes.
C’est tout le contraire de Wolff qui consacre des paragraphes entiers de son Discursus praeliminaris à l’usage des hypothèses philosophiques. Leur emploi est par endroits constitutif d’une méthodologie complète, même en l’absence d’un fondement empirique suffisantFootnote 42. À ce sujet, il semble ainsi que Wolff pourrait, davantage que Leibniz, faire l’objet des objections de Condillac contre les hypothèses philosophiques abstraites. Tandis que Leibniz n’évoque à peu près jamais les principes hypothétiques dans ses écrits publiés à l’époque, Wolff défend explicitement l’utilité des hypothèses, non seulement en science, mais aussi en métaphysique.
2) Il importe aussi de mentionner que les reconstructions de Condillac, en particulier dans la Preisschrift, mobilisent une quantité considérable de définitions tirées de Wolff plutôt que de Leibniz. L’usage de principes wolffiens dans la lecture de Condillac paraîtrait remplir deux exigences théoriques : ils sont employés soit parce qu’ils semblent exposer les thèses leibniziennes de façon plus explicite, soit étant donné l’absence d’énonciation de certaines définitions dans les écrits de Leibniz. Débutons avec ce premier emploi. Même si Condillac a lu et étudié des parties importantes du corpus leibnizien disponible, en particulier le Système nouveau de la nature, la Monadologie et la correspondance avec Clarke qu’il cite à différents endroits, les principes wolffiens lui paraissaient à l’évidence plus adéquats pour son exposition. Prenons l’exemple de la notion de représentation, particulièrement intéressante pour la présente analyse : au chapitre IV des Monades, Condillac explique la thèse selon laquelle la monade exprime ou représente l’univers entier selon son point de vue propre, qu’on trouve énoncée de façon on ne peut plus claire dans la Monadologie Footnote 43. Toutefois, au lieu de référer à des passages de la traduction latine publiée par Hansch, Condillac s’appuie sur la Cosmologia generalis de Wolff (Les monades, 1980, p. 135). Plus précisément, le texte wolffien est mentionné pour fonder les explications selon lesquelles les monades sont liées de manière idéale les unes aux autres et l’état de l’une est représenté dans les autres, thèses qu’on retrouve explicitement formulée dans la Monadologie. Bien entendu, Condillac s’oppose par la suite à cette théorie sur la base de sa propre méthode empirique. Or, il est tout à fait curieux que l’ouvrage de Wolff soit ici utilisé, non seulement parce que Leibniz explique suffisamment ces thèses, mais aussi parce que Wolff prend en l’occurrence ses distances par rapport à la philosophie leibnizienne. En effet, pour Wolff, seules les âmes sont représentatives, tandis que les éléments constituants les choses en sont dépourvus; Wolff évite même le terme de monade pour référer aux éléments afin de bien marquer une distance théorique par rapport à la doctrine leibnizienneFootnote 44. Le plus étonnant est que Condillac est tout à fait conscient de cette différence : la suite du chapitre mentionne justement que Wolff ne reprend pas la thèse d’une universalité de la perception monadique et préfère conférer aux seules âmes la faculté de représentation. Pourtant, d’après Condillac, Wolff aurait dû adopter la doctrine leibnizienne telle quelle :
D’ailleurs, on pourrait, en pressant Wolff, le contraindre à s’exprimer comme Leibniz. L’âme, lui dirait-on, se représente selon vous tout l’univers, conformément à la situation de son corps et aux changements qui arrivent dans les organes. Elle ne voit donc l’univers que parce qu’elle voit son corps; son corps le représente donc; on y pourrait donc lire l’état de tous les éléments : ou, si son corps ne représente pas l’univers, elle ne le représente pas elle-même davantage. On ne voit pas sur quel fondement M. Wolff borne cette force représentative à être uniquement le propre de l’âme (Les monades, 1980, p. 138).
La question est donc de savoir pourquoi Wolff est ici discuté quand sa position est moins convaincante que celle de Leibniz. Pourquoi faire un détour par Wolff quand le texte leibnizien suffirait? Il paraît clair que cet usage du corpus wolffien, comme c’est le cas ailleurs chez Condillac, ne vise pas à rendre plus explicites les principes de métaphysique leibnizienne, mais à user des sources qui se conforment davantage à un contexte critique. La manière dont Wolff pose les définitions et les principes pour ensuite les intégrer à un ordre synthétique de démonstration est précisément l’approche que Condillac souhaite dénoncer. Certes, les textes de Leibniz servent à plusieurs analyses, mais s’appuyer sur les principes davantage systématiques que sont ceux de Wolff fait certainement partie de la stratégie de Condillac, et ce, même quand les positions leibniziennes et wolffiennes divergent et que les premières sont probablement plus conséquentes que les deuxièmes.
3) En l’absence de définitions dans les écrits leibniziens, Condillac se sert aussi assez souvent des formulations de Wolff comme compléments. C’est probablement l’emploi le plus justifié de prime abord : puisque les ouvrages de Leibniz sont en nombre limité et ne semblent pas exprimer l’entièreté des doctrines, le recours aux contributions d’un de ses principaux partisans paraîtrait des plus raisonnables. Seulement, il s’agit parfois plus que de compléments. Notons qu’à ce sujet, il existe une différence entre Les monades et le Traité des systèmes : dans ce dernier texte, Condillac n’essaie pas nécessairement de compléter la métaphysique leibnizienne à la lumière des ouvrages de Wolff, tandis que dans la Preisschrift, cette procédure est abondamment employée. À l’évidence, Condillac tente d’achever l’exposition du système leibnizien, mais de façon à le structurer plus qu’il ne l’est réellement. L’objet du premier chapitre des Monades donne un exemple manifeste de cette relecture. Dans l’œuvre latine, Wolff débute en métaphysique par des définitions et des démonstrations qui concernent les choses possibles en général et qui sont rassemblées dans son Ontologia. C’est même une caractéristique assez originale de la philosophie wolffienne que de commencer avec une ontologie pour ensuite traiter des metaphysicae speciales que sont la cosmologie, la psychologie et la théologie naturelle. L’Ontologia contient ainsi l’exposition de nombreux principes abstraits, tels ceux de l’être, de l’essence, du possible, etc. En revanche, jamais Leibniz ne procède à l’établissement d’une ontologie ou d’une philosophie première à la manière de Wolff, ni dans les écrits connus par Condillac, ni dans le corpus qui a fait l’objet d’éditions plus récentes. Procéder à partir d’un ensemble exhaustif de principes généraux pour ensuite en déduire les conséquences particulières est une méthode propre à l’architectonique wolffienne qui est en quelque sorte étrangère à l’approche leibnizienne.
Au début de la Preisschrift, Condillac emprunte pourtant une manière d’exposition proprement wolffienne (Les monades, 1980, p. 113). Il s’agit d’exposer ce que l’on doit entendre par les termes d’être, de substance, d’attribut, etc. D’après Condillac, il semble manifeste que Wolff exprime en l’occurrence une doctrine que Leibniz aurait cautionnée. On constate toutefois que cette manière de faire lui permet en même temps de rejeter en bloc les positions de Leibniz et de Wolff, c’est-à-dire le leibnizianisme d’après des fondements ontologiques wolffiens. Ce qu’il soutient au sujet de la méthode de Wolff pourrait ainsi s’appliquer à Leibniz :
Pourquoi en effet sort-on de la métaphysique, et va-t-on chercher dans la géométrie des exemples d’une nature toute différente? Que ne nous mène-t-on à cette première détermination par des analyses exactes de la notion de la substance? Les efforts seraient superflus. On ne nous conduira jamais qu’à quelque chose qu’on ne connaît point, et à quoi on donne les noms d’essence, de détermination essentielle, de support, de soutien ou de substance. Mais ce n’est là que faire des mots. À juger des choses par la méthode de M. Wolff, on dirait que les idées abstraites sont les premières qui viennent à notre connaissance. Mais ce serait renverser entièrement l’ordre de la génération de nos idées, et mettre l’effet à la place de la cause (Les monades, 1980, p. 116-117).
Sans aller dans le même détail, le Traité des systèmes comporte des objections tout à fait similaires quant à l’usage de définitions et de termes qui résultent de principes abstraits mal expliqués (Traité des systèmes, OP I, p. 161 et 163). Bien entendu, la critique des termes abstraits et purement imaginatifs vise très souvent les positions telles qu’énoncées dans les textes de Leibniz. Mais le détour par Wolff accentue sans aucun doute la critique de Condillac contre la multiplication des principes qui n’ont pas de fondement dans l’expérience, comme ce serait le cas de la plupart des définitions de l’Ontologia. Plusieurs définitions sont absentes du corpus leibnizien connu, mais le recours aux écrits wolffiens vise plus que la complétude explicative : il a pour objectif de mieux systématiser la pensée leibnizienne pour la rendre conforme à un modèle définitionnel et synthétique dont Condillac veut à vrai dire se débarrasser.
Conclusion
Les précédentes analyses ont montré que l’interprétation systématique de la philosophie de Leibniz est en bonne partie redevable de lectures et d’approches d’auteurs post-leibniziens, plus précisément de Wolff et dans une moindre mesure de Hansch. Par ces intermédiaires, Condillac trouve une cible beaucoup plus conforme au modèle du système abstrait qu’il entend critiquer. Toutefois, il est évident qu’une telle reconstruction trahit la pensée leibnizienne qui, du moins dans les expositions connues de l’époque, comme la Monadologie, est bien moins systématique qu’il n’y paraît. C’est en recourant à des philosophes qui systématisent Leibniz qu’il devenait possible de l’inclure dans la liste des métaphysiciens abstraits à proscrire dans un contexte davantage tourné vers l’empirisme et l’analyse sensible des idées. Le système de Leibniz occupe ainsi une place à part dans le Traité des systèmes, compte tenu de ces médiations qui s’avéraient nécessaires pour le traduire de façon architectonique.
On peut se poser la question de savoir si Condillac est nécessairement coupable d’une telle interprétation. D’un côté, il semble en partie hériter d’une image du leibnizianisme forgée très tôt, en particulier par Fontenelle, qui en admet d’emblée la nature architectonique, et qui est toujours bien ancrée dans les esprits au milieu du XVIIIe siècle, comme en témoigne l’appréciation qu’en fait par exemple La Mettrie. Wolff lui-même pense que Leibniz est en possession d’un système, mais auquel le sien ne devrait pas être assimilé. Wolff n’a d’ailleurs jamais accepté l’idée d’une philosophie leibniziano-wolffienne qui s’est répandue à partir des années 1720Footnote 45. De l’autre, Condillac semble néanmoins prendre conscience que son exposition est due pour une bonne part à une construction théorique. Voici ce qu’il mentionne dans le Traité des systèmes :
C’est ainsi qu’en voulant raisonner sur des objets qui ne sont pas à notre portée, on se trouve, après bien des détours, au même point d’où on était parti. Parce que j’ai réfuté le système de Leibnitz, quelques Leibnitiens ont dit que je ne l’ai pas entendu. Si cela est, le système des monades, tel que je l’ai exposé, est donc de moi. Je ne le désavouerai pas; mais il n’en prouvera pas moins l’abus des systèmes abstraits (Traité des systèmes, OP I, p. 164).
À la lumière d’une telle affirmation, on peut aussi se demander quelle était la véritable opinion que Condillac se faisait de la valeur philosophique de la pensée de Leibniz. Sa méthode prétendument synthétique et systématique est certes à proscrire, mais il est étonnant de lire à quel point Condillac est favorable à des thèses leibniziennes, comme en témoigne le fait qu’il les approuve à certains endroits. Son opinion est notamment assez positive dans sa correspondance avec Gabriel Cramer. Condillac discute bien entendu avec un partisan de Leibniz, mais il n’en reste pas moins qu’il lui répond étonnement que «les définitions de Leibniz sont très recevables, quand on les sépare, comme vous faites, des hypothèses de ce philosophe; mais c’est ce que les leibniziens ne voudront pas faire»Footnote 46. Dans un mémoire probablement rédigé à l’intention du même Cramer, on lit aussi que s’il avait voulu prendre les choses de plus haut que l’expérience pour expliquer la perception, l’une des possibilités aurait été d’«adopte[r] les principes de Leibniz»Footnote 47. Et d’une certaine manière, c’est ce qu’il fait dans la dernière partie de la Preisschrift, dans laquelle il propose «de faire un nouveau système sur les monades», mais qui éviterait les défauts reprochés aux leibniziens (Les monades, 1980, p. 144). Condillac approuve entre autres, bien entendu avec des ajustements théoriques importants, la nécessité qu’il existe des substances simples pour expliquer la composition des corps (ibid., p. 168), que la structure de l’univers est harmonieuse (ibid., p. 177) ou que le fondement des choses se trouve dans la substance ou monade divine (ibid., p. 210). Tout cela pour dire que Condillac n’est pas du tout hostile au leibnizianisme, bien au contraire, mais que la manière dont Leibniz et ses partisans ont élaboré ses principes et les auraient ordonnés de façon systématique est inacceptable. Comme nous l’avons examiné, le système en question est autant sinon plus celui des leibniziens et des wolffiens que celui de Leibniz lui-même.