Le livre d’Antoine Brix est consacré à l’histoire de la « fortune » médiévale des Grandes Chroniques de France (ci-après GC) depuis 1274, soit la livraison à Philippe III le Hardi d’un Roman des rois en français et en prose (dont nous avons conservé le manuscrit) traduit/composé par Primat, moine de Saint-Denis, jusqu’au xvie siècle. La perspective choisie est celle d’une histoire culturelle qui vise à « accéder à ce qui est commun et partagé dans une société donnée » (p. 23) à travers des objets qui y ont circulé massivement : l’histoire culturelle s’opposerait de la sorte à une « histoire littéraire » prenant pour objet de « grandes œuvres » à l’audience souvent réduite, et partant inopérantes pour rendre compte des « traits culturels d’une époque » (p. 23). Si l’on ne peut que saluer la parution d’un travail affrontant enfin dans son ensemble le corpus des GC, et la question délicate et passionnante de ses réceptions médiévales, il n’est pas certain qu’un discours justificatif usant d’arguments contestables et dressé contre une « histoire littéraire » trop étroitement définie soit nécessaire : on voit mal comment soutenir aujourd’hui que les romans de Chrétien de Troyes, par exemple, surgiraient à l’extérieur du fait social. Nous reviendrons sur cette question qui rejoint un des points de fuite du livre.
Pour saisir en historien les mécanismes de la réception de l’œuvre jusqu’au xvie siècle et retrouver la « complexité de l’objet » (p. 56) que représentent alors les GC, A. Brix se propose de traquer puis de déconstruire les interprétations modernes et contemporaines qui ont recouvert les GC d’« évidences » de diverses natures : il s’agit de faire « l’archéologie d’une idée » (331), celle des GC, en les replaçant dans la réalité labile de leurs réceptions médiévales. Son introduction excède de la sorte largement les codes de l’exercice puisqu’y sont exposées les grandes orientations de l’interprétation moderne et contemporaine au sein desquelles naquirent les schèmes explicatifs pesant sur les GC depuis le xvie siècle : très riche, elle retrace avec beaucoup d’érudition et de précision la longue histoire de la réception du corpus jusqu’aux premières décennies du xxie siècle, où se multiplient les exhibitions ritualisées de manuscrits devenus objets du « patrimoine » par les lieux qui les conservent ou les musées.
La plus largement répandue des « évidences » naissant de l’histoire de cette réception a fait du Roman des rois de Primat et de ses continuations une forme de propagande contrôlée par l’État royal en faveur de la couronne de France : cette théorie, défendue par Bernard Guenée avant qu’il ne la récuse dans son ouvrage posthume sur le Religieux de Saint-Denis paru en 2016Footnote 1, va de pair avec l’effacement par les érudits du rôle de Saint-Denis, effacement repérable dès l’édition de Paulin Paris en 1836-1838. A. Brix montre très bien combien P. Paris argue, dans cette première mise à disposition d’une édition intégrale remplaçant celle, dispersée et tronquée, des Mauristes, que l’on dispose désormais de l’« Histoire de France » surgie tout armée des GC et dissociée absolument de l’abbaye bénédictine. A. Brix propose dans la même perspective une passionnante biographie sociale et politique de Jules Viard et de Roland Delachenal, membres de la Société de l’histoire de France : les deux historiens induisent par leurs choix d’édition un certain nombre de lectures du texte des GC, notamment celle des « choix réfléchis » et justifiés de Primat et de ses continuateurs, qui seraient au service d’une œuvre dont on asserte alors le caractère homogène et concerté depuis Primat, et même Suger, jusqu’au xvie siècle.
Remarquable par son érudition et l’impressionnante palette des approches, notamment codicologiques, mises en œuvre à travers le vaste océan d’une tradition manuscrite connue à la perfection, l’enquête d’A. Brix destinée à saper les différentes « évidences » pesant sur les GC comprend cinq grandes étapes après le dépouillement des lectures modernes et contemporaines. Les GC en tant que texte posent ainsi un premier problème heuristique, sans doute le plus riche de conséquences. L’auteur montre que l’on ne dispose pas d’un texte homogène, caractérisé par une intentio auctoris à l’œuvre depuis l’abbé Suger jusqu’au xvie siècle, mais plutôt d’une marqueterie mal jointe, que Primat aussi bien que ses continuateurs (sandionysiens, mais sans projet établi de continuation jusqu’à Richard Lescot en 1329, puis à l’extérieur de Saint-Denis, avec Pierre d’Orgemont dont la Chronique des règnes de Jean II et de Charles VI est durablement arrimée par le succès au Roman des rois) remplissent ou continuent, ou suspendent selon les acteurs et les sources disponibles. La variance de manuscrits fort nombreux nuance encore davantage la notion de texte : on préféra ainsi au xxe siècle, dans une quête de la « propagande royale » à l’œuvre, éditer un manuscrit de Charles V, alors même que ce manuscrit est en marge de la tradition manuscrite dont A. Brix propose un début de classement stemmatique, clair et convaincant, qui fera date et qui prouve la labilité de l’œuvre. La question la plus étonnante que pose cette réflexion sur le texte reste qu’on a pu y lire une œuvre de propagande pour la couronne, en dépit de la « sandionysation » à l’œuvre dans le processus historiographique de composition par Primat et ses devanciers : le texte place ainsi constamment l’abbaye de Saint-Denis et ses « revendications de primauté […] vis-à-vis de la couronne et du royaume » (p. 68) au centre de l’histoire de France, face aux rois de France.
L’enquête sur la réception médiévale des GC se poursuit ensuite dans deux directions : l’objet manuscrit d’abord (le nombre important de manuscrits, relevant ostensiblement d’une fabrication « à l’ancienne », sur parchemin, en colonnes et dans des dimensions de « prestige », avec le problème de leurs séries iconographiques peu à peu figées, imposant leur lecture) et, dans les trois dernières parties, l’identité et les pratiques des différents publics des GC jusqu’à la Renaissance. C’est là le grand apport de ce travail que d’avoir affronté la tradition manuscrite immense des GC pour y découvrir avec une minutie et une érudition remarquables les pratiques de lecture de publics très variés : l’ouvrage définit dans le détail ce public tardomédiéval composé moins de rois que de grands princes ou de ducs, mais aussi de chambellans, de maîtres d’hôtel et de fonctionnaires issus des organes administratifs de l’État monarchique. A. Brix montre que certains de ces publics (surtout les fonctionnaires) lisent, annotent, pour y chercher des éléments d’érudition par exemple, mais que la majorité des récepteurs acquiert et/ou transmet en guise de cadeau respectueux, de désir mimétique ou de signe d’appartenance lignagère un exemplaire des GC qu’il ne lit pas à tout prix. Le portrait de Jean de Montaigu, petit maître de l’hôtel de Charles VI poussé par son désir éperdu d’imitation, est à cet égard un régal de lecture : on y voit les GC devenir un objet marqueur de « haute noblesse », à l’instar des jardins, de la librairie bien fournie ou du petit château.
L’un des fils les plus brillants de l’ouvrage est bien en effet cette sociologie des publics qui s’appuie sur la tradition manuscrite et ses principaux éléments, iconographie ou annotations, mais pas seulement. A. Brix se livre ainsi de manière particulièrement féconde à la description de ce que l’on peut qualifier, en empruntant la notion aux spécialistes de la literacy, de réception non literate des manuscrits. Il décrit autrement dit des pratiques de réception non scripturaires et non individuelles du livre, ce qui nécessite l’évaluation des marques physiques sur les manuscrits (qui ne sont quasiment jamais « touchés ») ou des conditions d’écoute collective, et surtout du rôle du livre objet dans les transactions entre groupes sociaux, notamment entre « familiers » qui offrent le livre aux « maisons du sang » en guise de « compliment et de subordination spontanée » (p. 294), ou dans les maisons princières, celle de Jean du Berry ou des Valois de Bourgogne, qui font circuler vers les nouvelles branches, avec les terres et les titres, leurs manuscrits des GC comme un élément d’appartenance identitaire. Il devient dès lors possible d’évaluer la manière dont la réception non literate du manuscrit objectivé produit une « matière » de France, où toujours l’abbaye de Saint-Denis apparaît aux côtés des rois et au centre de l’histoire : une telle « matière » échappe à son support écrit initial pour irriguer par des scènes, dont il n’est pas nécessaire qu’elles soient réellement représentées dans les GC, les écritures et représentations esthétiques nouvelles de l’histoire de France, mais aussi les autres productions écrites – comme les chansons de geste tardives – ou non écrites – comme les représentations collectives –, ce par quoi la réception médiévale rejoint déjà le xixe siècle. Les GC sont ainsi définies sur de nouveaux frais autant comme texte que comme un objet, souvent non lu mais au fort capital symbolique et à la réception, massive, qui les transforme en fait social, en lieu commun qui « prend vie dans les représentations partagées d’une époque » (p. 283), comme l’ont fait le Roman de la Rose ou encore la Légende dorée, qu’un travail récent a pareillement abordé sous l’angle de sa « fortune »Footnote 2. Ce résultat est vraiment remarquable, d’autant que le corpus est immense, dispersé, et que l’approche choisie n’allait pas de soi.
On peut regretter sur ce point que les cadres épistémologiques de la démarche ne soient pas assez clairement posés. Par exemple, l’opposition abrupte et contestable introduite dès les premières pages de l’ouvrage entre histoire culturelle et histoire littéraire aurait pu être nuancée par les nombreux travaux des spécialistes de la littérature du xixe siècle sur les usages sociaux de la « littérature »Footnote 3. Surtout, puisque l’un des apports incontestables du livre consiste en l’analyse des usages des GC, literate ou non, on regrette que cette enquête ne soit pas davantage mise en lien avec les recherches plus ou moins récentes sur la literacy et les cultures de l’écrit : Michael T. Clanchy, Paul Bertrand ou Philippe Cordez ne font l’objet que d’une ou deux notes de bas de page. Il ne s’agit pas que d’une question de bibliographie, et les pratiques décrites auraient sans nul doute gagné à être interrogées sous cet angle. Prenons l’exemple de la langue choisie : A. Brix évoque un « choix arbitraire, personnel et délibéré » (p. 227) de Primat, assertion très problématique. L’auteur n’a certes de cesse de dénoncer l’illusion téléologique qui fait de Saint-Denis le lieu d’un « inaltérable ‘atelier’ de production historiographique, comme formalisé et presque institutionnalisé » (p. 75), mais faut-il pour autant renoncer à évoquer la literacy sandionysienne et ses enjeux à l’époque où Primat écrit ? Paradoxalement, le travail d’A. Brix écarte en grande partie de son analyse l’abbaye, ses acteurs, et ses productions d’objets, non écrits ou écrits, ainsi que le réaménagement des tombeaux royaux ou la production de secondary records qui prennent place autour de l’écriture de l’histoire des rois au xiiie siècle puis au xive siècle. Or il suffit qu’A. Brix rappelle l’affaire dite « du Chef de Saint-Denis » ou celle des « deux Denis » pour constater que l’abbaye met en œuvre des stratégies dans lesquelles ni l’objet écrit, ni la langue, ni l’objet non écrit ne sont mobilisés au hasard.
Le caractère sandionysien des GC semble de la sorte, au cours de l’enquête, se réduire en grande partie à une thématique : la « matière » dont la fin du Moyen Âge et l’époque moderne hériteraient selon A. Brix, des épisodes où se manifestent la présence centrale de l’abbaye dans l’histoire et aussi ses revendications face aux rois de France qui se succèdent. Mais qu’en est-il des formes de cette thématique dans l’abbaye au moment de la production du Roman des rois, puis de ces continuations sandionysiennes ? On en vient là au point de fuite le plus problématique de l’ouvrage d’A. Brix : chapitre après chapitre, le texte des GC reste en effet curieusement évanescent. Il n’est guère satisfaisant d’avoir à se contenter des allusions aux « accents ecclésiastiques et religieux très caractéristiques » des GC (p. 305) ou à des « procédés narratifs » (p. 231) qu’on ne verra pas décrits. L’imprécision du vocabulaire est gênante : « biographies royales », « annales », gesta, généalogies, chronique, historia, etc. Le « plan » des GC n’est évoqué un peu longuement que dans un paragraphe consacré aux images, et il n’est jamais question non plus de la grande question de la typologie, pourtant fondamentale dans l’écriture médiévale du passé. Or, le combat contre toute téléologie interprétative ne justifie pas que ne soit pas posée un peu systématiquement la question des formes de l’écriture de l’histoire monastique et bénédictine, et aussi plus généralement celle des manières de concevoir l’écriture du passé dans la période médiévale et des sens qu’on lui donne. L’histoire de la réception des GC, reconstituée de façon très convaincante sur le plan de la sociologie des publics, devient ainsi abstraite sur le plan textuel, puisqu’on ne sait pas quelles sont les formes de l’écriture de Primat, ni si elles sont conservées dans les manuscrits ou les continuations. Quand A. Brix évoque Pierre d’Orgemont et sa continuation, il mentionne une rupture stylistique, mais avec quoi ? Les écritures de l’histoire qui diffusent dans des manuscrits ou qui récrivent les GC touchent-elles à la structure et aux significations véhiculées par cette structure, comme on peut le penser en lisant que le manuscrit de Charles V réélabore des passages « considérés comme inconciliables avec l’idéologie de la couronne et de la royauté » (p. 279) ? Et existe-t-il une forme historiographique précise pour une histoire qui devient « passe-temps du monde curial et nobiliaire » (p. 288) ? Les méthodes de l’« histoire littéraire » ne sont pas toutes à rejeter.
Tous les événements philologiques et sociaux décrits reposent pourtant bien non seulement sur une thématique, mais aussi sur des formes données à l’écriture du passé. Or ces formes, qu’on les pense en termes de genre ou non, sont autant de programmes de description du monde et du fait social qui engagent l’historien médiéval dans des stratégies très diverses : l’écriture du passé sous une forme annalistique n’a pas le même sens, ni n’engage le même cadre de réception qu’une historia ecclesiastica ou un cartulaire ou encore une vita. On sait par exemple que l’historia ecclesiastica, étudiée par Martin Heinzelmann, Karl-Ferdinand Werner ou encore Sébastien MorletFootnote 4, constitue l’essentiel du corpus latin de Primat : il semble qu’il en respecte les codes (dont le « mélange » du bel et lait, offert déjà par Grégoire de Tours à ses lecteurs selon qu’ils seront compétents ou non dans leur lecture des signes), sans renoncer, contrairement à ce qu’affirme A. Brix, aux « vieilles historiae latines » (p. 230) pour « embrasse[r] l’esthétique et l’idéologie d’une chronique vernaculaire » (p. 230). K.-F. Werner a attiré l’attention sur l’importance que revêtent, depuis Flavius Josèphe et Eusèbe de Césarée, le plan, les prologues et les insertions de commentaires du narrateur dans les codes de l’historia ecclesiastica. Or Primat commente beaucoup les « signe et merveille »Footnote 5 de l’histoire, ou insiste : « […] si ne doit on pas cuider que ceste chose avenist d’aventure, ainz fu par divine ordenanceFootnote 6 ». De fait, sauf à vouloir reprendre les définitions cicéroniennes, qui ne conviennent en rien aux écritures juives et chrétiennes de l’histoire, on ne peut plus caractériser l’écriture de Primat comme une chronique, sans plus.
Pour toutes ces raisons, on perd ici peu à peu de vue les identités historiographiques spécifiques des GC : celles héritées de sa production au sein de l’abbaye de Saint-Denis ; celles qui lui viennent de son inscription dans diverses formes bien repérables d’écriture du passé. Pour autant, l’histoire des réceptions que nous donne à lire A. Brix, ainsi que l’archéologie à laquelle il nous invite, constitue un apport irremplaçable. Ce livre, à l’érudition sans défaut, constituera désormais une référence incontournable pour la suite des études sandionysiennes. Il faut juste souhaiter que, sur ces bases solides, la question de l’écriture et des formes de l’histoire des rois s’y invite au plus tôt.