Le présent ouvrage s’intéresse au devenir des monuments coloniaux français érigés en Algérie et pour certains démontés et transférés en France à l’indépendance du pays. Susan Slyomovics, professeure d’anthropologie à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA), conduit une enquête de grande ampleur sur les mémoriaux de guerre – monuments aux morts ou aux martyrs, statues et stèles commémoratives –, situés en Algérie et en France, de la période coloniale à nos jours. Cette enquête s’inscrit dans le prolongement de recherches engagées dès le début des années 2010, à un moment où de premières études étaient menées, pour l’Algérie, sur les statues coloniales et les mémoriaux aux martyrs de la guerre d’indépendance, et où les œuvres de l’artiste Amina Menia invitaient à interroger les traces laissées par ces objets dans l’espace public algérienFootnote 1. S. Slyomovics a ainsi consacré plusieurs articles à certains de ces monuments, dont deux sont repris ici.
La publication de ce volume intervient à un moment particulièrement opportun. Au cours de la dernière décennie, un champ de recherche pluridisciplinaire dynamique s’est ouvert sur les patrimoines coloniaux, sous l’effet conjugué du développement des études coloniales et postcoloniales, des mobilisations militantes – notamment celles portées par les mouvements Rhodes Must Fall (à partir de 2015) et Black Lives Matter (tout particulièrement à partir de 2020) –, et des enjeux politiques et de société concernant la restitution des biens culturels spoliés durant la période coloniale. De nombreux travaux ont porté sur les monuments coloniaux et les mouvements de dé-commémorationsFootnote 2. Dans ce paysage scientifique en plein essor, l’étude particulièrement stimulante de S. Slyomovics présente un double intérêt. D’une part, les recherches demeurent relativement peu nombreuses sur le Maghreb, alors que des travaux très riches ont été menés depuis les années 1990 sur l’urbanisme colonial et les usages du patrimoineFootnote 3. D’autre part, les monuments coloniaux ont le plus souvent été abordés sous la forme d’études monographiques. Or, adopter une perspective plus large, en suivant le destin d’un ensemble de monuments érigés en Algérie – dont certains furent transférés en France après l’indépendance –, permet d’éclairer les dynamiques structurelles de désactivation, de transformation ou de réactivation du colonialisme, sans pour autant effacer la singularité des trajectoires de chacun d’entre eux.
L’ouvrage se donne ainsi pour objectif d’appréhender les conséquences et les résonances (aftermaths) du colonialisme à partir des monuments. Il propose une réflexion sur les héritages contemporains de la colonisation à travers une perspective postcoloniale, entendue dans un double sens : d’abord chronologique, puisque les monuments continuent d’exister, d’être déplacés, transformés ou réinvestis après l’indépendance ; ensuite théorique, S. Slyomovics revendiquant une posture critique à l’égard des héritages coloniaux et de leurs manifestations contemporaines. Si les études consacrées aux monuments coloniaux mobilisent des cadres théoriques et méthodologiques variés, elles ont en commun de les considérer comme des dispositifs mettant en scène et légitimant la domination coloniale. Comme le rappelle S. Slyomovics, ces monuments étaient érigés pour manifester le pouvoir de l’État colonial et des colons. Ils contribuaient à l’affirmation d’un ordre fondé sur l’inégalité juridique et la violence structurelle. C’est le cas des statues des généraux de la conquête ou des gouverneurs, déjà pointées par Frantz Fanon au début des années 1960, mais également des monuments aux morts de la Première Guerre mondiale. Derrière les discours coloniaux célébrant la participation des « indigènes » à l’effort de guerre, les choix iconographiques ou les modalités d’inscription des noms des combattants algériens participaient au maintien d’une profonde hiérarchie politique et symboliqueFootnote 4. La présence de ces monuments dans l’espace public pose aujourd’hui la question de la persistance des rapports inégalitaires hérités de la période coloniale et, plus largement, celle de la décolonisation du patrimoineFootnote 5.
Ces questions sont au cœur de l’ouvrage de S. Slyomovics, comme l’indique son titre : Monuments Decolonized. L’autrice y étudie le devenir complexe des monuments en l’abordant comme partie intégrante du processus de décolonisation, conçu comme « progressif, paradoxal, chaotique et semble-t-il sans fin » (p. 21). L’une des propositions les plus originales (et les plus fécondes) du livre consiste à penser conjointement la décolonisation et les monuments comme des réalités processuelles : ils demeurent inachevés, évolutifs et en constante réécriture. Marqués par le poids des héritages coloniaux, ils sont traversés de conflits, de tensions, de projections et soumis à des réinterprétations permanentes. Afin de saisir la décolonisation toujours en cours des monuments, S. Slyomovics choisit d’explorer les mémoires actives qui leur sont attachées. Elle mobilise pour cela la définition classique du monument donnée par l’histoire de l’art : dérivé du latin monere, le terme signifie « rappeler » mais aussi « avertir »Footnote 6.
L’ouvrage intègre ainsi les apports de l’histoire de l’art, des memory studies et des études coloniales – notamment des settler studies – et s’inscrit au croisement de l’anthropologie de l’art et des critical heritage studies. Il mobilise pour cela non seulement une bibliographie extensive, principalement anglophone, mais aussi les outils de l’enquête de terrain. L’ancrage anthropologique de l’enquête apparaît à la fois dans le rapport à la matérialité des monuments étudiés – S. Slyomovics indique les avoir « observés, mesurés, photographiés » (p. 22) – et dans la place centrale accordée à la parole des acteurs qui les ont côtoyés. L’autrice a « mené des entretiens en France et en Algérie, en français, en arabe algérien et en anglais, avec des personnes impliquées dans la création, la préservation et la mise en valeur des monuments » (p. 22). Dès lors, son enquête éclaire simultanément les trajectoires françaises et algériennes de ces objets : d’un côté, les contextes de commande, d’érection ou de commémoration ; de l’autre, les souvenirs, les usages et les réappropriations. Face à l’inégale disponibilité de la documentation en Algérie et en France, S. Slyomovics s’efforce de restituer ce que les monuments ont pu signifier pour les populations algériennes lorsqu’ils ont été érigés, et de mettre en regard les gestes français avec les souvenirs des acteurs algériens de leur déplacement ou de leur préservation. Cette attention constante aux expériences et aux mémoires situées de part et d’autre de la Méditerranée constitue un apport majeur de l’ouvrage. Elle se manifeste aussi bien dans le travail de terrain que dans les choix d’écriture, et se prolonge jusque dans la diffusion du livre lui-même, présenté par l’autrice en Algérie dès sa parution.
La place accordée à la parole des acteurs algériens de la vie des monuments, encore trop peu considérée dans les travaux de langue française, constitue un des fondements scientifiques de l’ouvrage. Leurs témoignages permettent de déplacer le regard au-delà du seul point de vue français et révèlent la multiplicité des enjeux associés au devenir des monuments à différentes périodes de l’histoire algérienne. L’intérêt qui leur est porté est fluctuant, et doit être saisi au regard des préoccupations politiques, sociales et culturelles de l’Algérie au cours des différentes séquences politiques qui suivent l’indépendance. Mohammed Benguesmia-Chadly, acteur de la vie municipale oranaise impliqué dans les discussions relatives au transfert du monument aux morts d’Oran à Lyon en 1967, rappelle de la sorte que, dans les années 1960, les monuments ne constituaient pas une priorité pour les nouvelles autorités : « nos priorités, dit-il, étaient l’éducation, rebâtir une Algérie indépendante » (p. 84).
L’étude du monument aux morts d’Oran montre avec force combien le destin de ces imposants ouvrages de pierre ou de bronze, attaché aux usages, intentions, perceptions des individus mais aussi des autorités politiques, demeure en réalité fragile et contingent. Le passionnant chapitre 4, consacré à l’artiste constantinois Ahmed Benyahia, illustre parfaitement cette dimension. En 1969, celui-ci réalise une statue du combattant du FLN Zighoud Youcef, en réutilisant du métal provenant des ailes du coq de bronze qui surmontait l’ancien monument aux morts de Constantine. Après de longues négociations, l’œuvre est installée dans la ville, avant d’être retirée, en 1972, à l’initiative du colonel Mohamed Ben Ahmed, commandant de la Wilaya II, dans un contexte où le pouvoir central cherche à imposer un récit national unifié de la Révolution algérienne rejetant la représentation des héros régionaux. Commence alors une trajectoire particulièrement mouvementée : disparue pendant plus d’une décennie, la statue est retrouvée en 1986 dans un garage, décapitée ; restaurée, elle ne peut être réinstallée en raison de l’opposition de la présidence de la République et se voit reléguée dans le cimetière des martyrs de Constantine ; ce n’est finalement qu’en 2021 qu’elle est déplacée une nouvelle fois pour être installée sur la place des Martyrs de la ville de Zighoud Youcef, à l’occasion du centenaire de la naissance du combattant.
Le chapitre consacré à Ahmed Benyahia illustre également un des fils directeurs de l’ouvrage : l’attention portée aux sensibilités, aux affects et aux expériences vécues dans l’appréhension des monuments coloniaux. Cette approche constitue aujourd’hui l’une des voies les plus fécondes pour étudier les patrimoines contestésFootnote 7. Elle est annoncée dès l’introduction à travers la référence à l’artiste irako-américain Michael Rakowitz, qui propose de considérer le monument comme un « monstre » imposé « d’en haut » et suggère de « voir le retrait d’un monument comme l’achèvement de la sculpture : une manière de vaincre le monstre en nous donnant l’occasion de le comprendre comme un avertissement » (p. 19). La prise en compte des perceptions des acteurs ouvre des pistes sur la réception des monuments, souvent difficile à saisir dans les archives. L’attention aux émotions guide également la démarche de recherche de S. Slyomovics. L’autrice explique partir de ce qui l’interpelle, la touche, ou réactive certains souvenirs personnels. Son intérêt pour les monuments coloniaux trouve ainsi son origine dans une expérience vécue à Lyon en 2013, lorsqu’elle assiste à une cérémonie de commémoration du 11 novembre devant le monument aux morts d’Oran. Cette œuvre entre alors en résonance avec sa propre trajectoire biographique : S. Slyomovics se rappelle avoir vécu de manière intermittente à Oran, où se sont forgés ses premiers intérêts scientifiques et où elle a rencontré son mari, qui l’a introduite dans différents milieux académiques et artistiques.
Le choix de l’autrice de privilégier une écriture articulant son expérience personnelle à sa recherche permet au lecteur ou à la lectrice de suivre le cheminement de l’enquête anthropologique, qui adopte une forme déambulatoire revendiquée par S. Slyomovics lorsqu’elle explique « zigzaguer » (p. 22) d’un monument à l’autre, d’une rive de la Méditerranée à l’autre. En proposant un récit de ses itinérances, elle restitue les rencontres et les échanges qui nourrissent progressivement son enquête. Par exemple, à Misserghin, au sud-ouest d’Oran, tandis qu’elle observe les monuments coloniaux conservés dans le petit parc qui entoure la mairie, un employé municipal lui montre les inscriptions figurant sur le monument aux morts de la Première Guerre mondiale et lui explique que les noms des combattants algériens ont été effacés au cours de la décennie noire. Plus au sud, à El Maleh, le maire l’accueille en répétant avec fierté : « nous avons sauvé votre monument aux morts ! » (p. 49), déplacé dans le cimetière chrétien de la commune. En construisant le récit scientifique à partir de ses itinérances, de ses observations et des interactions nouées sur le terrain, S. Slyomovics apporte une réponse originale aux difficultés que soulève l’écriture de travaux scientifiques sur les monuments coloniaux.
L’ouvrage mobilise ponctuellement des archives françaises – presse du début du xxe siècle, dossiers d’œuvres conservés aux Archives nationales d’outre-mer ou au Service historique de la Défense –, mais leur usage diffère sensiblement de celui privilégié par les travaux historiques. Là où historiennes et historiens cherchent généralement à engager un dépouillement systématique des sources pour éclairer les différents contextes de production des œuvres et des gestes qui les entourent, S. Slyomovics recourt aux archives de manière plus ponctuelle et associe les informations qu’elle en extrait à son récit. Elle offre ainsi une perspective impressionniste du paysage statuaire, qui pourra parfois dérouter chercheurs et chercheuses du monde académique français. Certains monuments ne sont appréhendés qu’à travers un aspect particulier de leur histoire et plusieurs notions ou catégories importantes – telles que la « nostalgérie », les commémorations, la communauté pied-noire, etc. – sont mobilisées de manière relativement rapide. Pour autant, ce choix présente un intérêt fort : il laisse ouverte l’interprétation des mémoires attachées aux monuments et invite à considérer la multiplicité des lectures possibles. Surtout, cette approche permet d’échapper à une narration exclusivement façonnée par les sources coloniales. Les archives de presse, administratives, ou militaires conduisent souvent à concentrer l’attention sur le point de vue français, mais aussi sur des moments spectaculaires : l’inauguration d’un monument, qui cristallise les discours coloniaux ; son retrait au moment de l’indépendance ; ou encore les controverses médiatisées suscitées par sa présence. Monuments Decolonized restitue au contraire le temps long de la présence, de l’absence et de la mémoire des monuments jusqu’à aujourd’hui.
L’approche de S. Slyomovics se déploie au fil de quatre chapitres aux titres particulièrement évocateurs. Le premier, « Encountering Monuments: Postcards and ‘Nostalgeria’ », prend pour point de départ les cartes postales anciennes que l’autrice collectionne depuis les années 1990 afin de faire apparaître ce que l’historien de l’art Richard Wrigley qualifie de « sous-ratures », c’est-à-dire les traces persistantes des monuments coloniaux dans les monuments contemporains (p. 20). L’autrice y souligne le rôle joué par les images dans la construction d’une mémoire nostalgique de l’Algérie française parmi les pieds-noirs. Les chapitres suivants reposent sur des études de cas qui ouvrent chacune sur des questionnements plus larges. Le deuxième chapitre, « Moving War Monuments: From Oran Province to France », consacré au monument aux morts d’Oran, interroge la place de tels ouvrages dans l’espace urbain, les politiques de commémoration des soldats morts pour la France et les enjeux liés aux transferts de sépultures. Le troisième chapitre, « Dismantling a World: Sidi-Bel-Abbès and the French Foreign Legion », centré sur les monuments de Sidi Bel Abbès, aborde la question des déplacements patrimoniaux et des formes de spoliation des biens culturels. Le quatrième chapitre, sans doute le plus stimulant de l’ouvrage, est consacré aux œuvres et aux engagements de l’artiste Ahmed Benyahia. À travers son parcours, S. Slyomovics analyse la manière dont « les artistes algériens ont traduit et transformé le patrimoine sensible [difficult heritage] » de la période coloniale, et comment « l’Algérie a créé et défini son propre patrimoine » (p. 139). L’étude montre comment A. Benyahia, adepte des détournements, a intégré des objets coloniaux dans de nouvelles créations, élaboré des projets de réaffectation de bâtiments hérités de la période coloniale, comme le casino d’Alger, ou encore posé la question de la création de musées dédiés à l’histoire du colonialisme. L’ouvrage s’achève sur une discussion plus théorique consacrée aux usages de l’art dans la mise en récit des passés violents du Sud global.
Comme en témoigne ce bref panorama, l’un des principaux apports du livre réside dans la diversité des situations documentées et des exemples apportés. Grâce à une riche iconographie, S. Slyomovics donne à voir ce que deviennent les objets ou les vestiges monumentaux en Algérie, alors même que très peu de recherches ont été consacrées à leur devenir dans le pays. L’autrice révèle des processus de « déplacement, de vandalisme, mais aussi de préservation, de refonte et de réinscription » des monuments (p. 21). Cette attention à la diversité des trajectoires invite donc à se départir de toute conception figée ou d’une quelconque lecture uniforme du devenir des héritages coloniaux. Le premier chapitre offre en ce sens un tableau éclairant des formes d’effacement, de conservation et de réappropriation des monuments coloniaux, en en proposant un « avant/après » (p. 20). À Oran, le monument aux marins morts pour la France, orné d’une sirène stylisée, a été repeint en bleu et intégré à un décor évoquant les fonds marins, peuplé de poissons et d’un requin. Le monument aux morts de Sidi Brahim a quant à lui perdu la statue de bronze représentant la France inscrivant les noms des soldats morts au combat, retirée par l’armée française lors de l’indépendance avant d’être réinstallée à Périssac. La colonne demeurée sur place a été retravaillée dès le début des années 1960 par des étudiants de l’École des beaux-arts d’Oran, qui y ont ajouté des bas-reliefs représentant l’émir Abdelkader et une sourate coranique. À El Maleh, enfin, l’ancien monument aux morts a été remplacé par un monument aux martyrs de la Révolution algérienne figurant deux mains soutenant un livre ouvert sur le message de l’islam.
À partir de ces exemples, S. Slyomovics montre que les mémoriaux consacrés aux martyrs de la guerre d’indépendance ont souvent pris la place des monuments coloniaux, parfois en les recouvrant formellement. Elle souligne que les cas étudiés ne constituent qu’une partie d’un paysage beaucoup plus vaste, dans lequel de très nombreux monuments apportent « des réponses multiples aux mémoriaux hérités du passé colonial, et à la célébration des luttes pour l’indépendance » (p. 46). C’est précisément dans cette attention aux continuités, aux transformations et aux réappropriations successives que réside la principale richesse de l’ouvrage. En suivant les trajectoires souvent inattendues de monuments déplacés, transformés ou réinvestis, S. Slyomovics apporte une contribution majeure aux réflexions actuelles sur les patrimoines coloniaux et leurs devenirs contemporains.