INTRODUCTION
Dans un article de synthèse sur l'interface entre intonation et discours, Couper-Kuhlen oppose l'approche ‘grammaticale’ de l'intonation à une approche où l'intonation est conçue comme un ‘marqueur de contextualisation’ sur la base du type de données qu'elles choisissent, respectivement élicitées ou spontanées (Couper-Kuhlen, Reference Couper-Kuhlen2001: 14–17). A l'encontre de l'idée qu'il serait difficile de retrouver dans des corpus de parole spontanée les unités prosodiques définies par la phonologie, voire que la parole spontanée connaîtrait une structuration qui lui est spécifique, notre but est ici de montrer qu'il est non seulement possible d'identifier des unités phonologiques dans le discours spontané, mais encore que ces unités jouent un rôle organisateur pour le discours dans l'interaction.
La difficulté provient de la complexité des données ‘naturelles’ qui conjoignent des informations discursives et interactionnelles. En effet, les discours attestés mettent en jeu des relations de natures diverses entre les énoncés (relatives, par exemple, à la structure informationnelle, à l'organisation des thèmes discursifs ou simplement des relations de cohérence discursive) qui ne sont pas spécifiquement élicitées sous le contrôle du linguiste. C'est au contraire la vocation de la production en laboratoire que de contrôler les interactions entre niveaux de l'analyse linguistique. De plus, alors que les données de laboratoire sont le plus souvent monologales, les données ‘spontanées’ mettent en présence plusieurs interlocuteurs en interaction qui hésitent, s'ajustent les uns aux autres, expriment émotions et attitudes, citent, imitent, endossent différents rôles, etc., toutes choses qui influencent la mise en forme prosodique des énoncés qui les transmettent. Nous pensons que ces différentes dimensions commencent à être suffisamment connues et décrites pour êtres séparées les unes des autres de telle sorte que les unités phonologiques puissent être plus aisément retrouvées sous l'accumulation des marques.
Dans cet article, nous nous proposons de poser les principales distinctions qui permettent de séparer, dans des données non contrôlées, la structure phonologique des autres types d'information, discursives, interactionnelles et de planification, encodées par la prosodie. A partir de données du français soumises à notre expertise par les éditeurs de ce volumeFootnote 1, nous établirons les éléments définitoires des unités phonologiques dans la section 1 en les distinguant de deux types de faits interférant avec elles: d'une part, ce que Di Cristo et al., (Reference Di Cristo, Auran, Bertrand, Chanet and Portes2004) nomment ‘les variations prosodiques orthogonales’, présentées dans la section 2; d'autre part les ‘disfluences’ que nous traiterons dans la section 3. Nous défendons ainsi une approche unifiée dans laquelle une grammaire commune à la lecture et à la conversation met en forme simultanément des informations de natures diverses dont les traces s'entremêlent dans la parole.
1 IDENTIFIER LES UNITÉS PHONOLOGIQUES
Ce n'est pas le propos du présent article de discuter les nombreux modèles existants de la structure intonative du français. Nous présenterons plutôt quelques propriétés empiriques consensuelles qui peuvent être utilisées pour identifier les constituants phonologiques et quelques difficultés descriptives qui font parfois obstacle à cette identification.
1.1 Propriétés de la structure intonative du français
L'intonation du français est généralement décrite comme comportant deux niveaux de constituance: un domaine mineur et un domaine majeur (Di Cristo, Reference Di Cristo1999; Jun et Fougeron, Reference Jun, Fougeron and Botinis2000, Reference Jun and Fougeron2002; Post, Reference Post2000).
Le domaine mineur est caractérisé par deux événements tonals: un accent final obligatoire et un mouvement montant initial optionnel. L'accent final est essentiellement marqué par un mouvement tonal notable et l'allongement de la syllabe précédant la frontière du constituant. Il est associé à la dernière syllabe pleine du constituant (à l'exclusion des syllabes dont le noyau est un schwa). Le mouvement montant initial (dont le statut accentuel est en débat) se synchronise le plus souvent avec l'une des premières syllabes du premier mot lexical du constituant mineur.
Le domaine majeur, souvent assimilé au syntagme intonatif de la phonologie prosodique, est caractérisé par un allongement final plus important que celui du domaine mineur et par la présence de tons de frontière. En français, ces derniers se placent le plus souvent sur la même syllabe que les accents finals, ce qui rend leur identification respective plus difficile que dans d'autres langues. Toutefois, comme dans d'autres langues, la combinaison des accents mélodiques et des tons de frontière définissent différents contours mélodiques qui véhiculent des instructions pragmatiques et interactionnelles distinctes.
Un contour majeur subordonne un ou plusieurs domaines mineurs comme le montre la figure 1: en haut, la figure 1a) montre un domaine majeur contenant 3 domaines mineurs – cette séquence étant extraite du sous-corpus Infor_Dia (conversation informelle) dans PROSO_FR – alors que la figure 1b) montre un domaine majeur à 4 domaines mineurs provenant de For_Lec (lecture oralisée dans le corpus PROSO_FR). Notez que, dans ce dernier exemple, les unités phonologiques contiennent un plus grand nombre de mots que dans l'extrait 1a. On observe une assez grande variabilité de longueur des unités phonologiques qui semble dépendre en partie du genre de discours, mais aussi du type de séquence discursive à l'intérieur d'un même genre. Ce point est relativement peu exploré (voir toutefois Degand et Simon, Reference Degand and Simon2009: 13–14). Cette variabilité peut faire obstacle à l'identification précise des unités phonologiques en opérant des regroupements non prédits par les contraintes syntaxiques et prosodiques, telles que les formule par exemple la Phonologie prosodique (Delais-Roussarie, Reference Delais-Roussarie, Durand, Nguyen, Rey and Wauquier-Gravelines2005).
Une unité majeure regroupant des unités mineures: a) dans la conversation, b) dans la lecture. ‘IR’ = montée initiale et ‘FA’ = accent final. La ligne noire en escalier représente l'abaissement régulier (downstep) des domaines mineurs à l'intérieur du domaine majeur.
1.2 Identifier les domaines mineurs
Il existe une certaine variabilité de réalisation des domaines mineurs selon le nombre, la qualité et la position des événements tonals qu'ils contiennent. Par exemple, Jun et Fougeron (Reference Jun, Fougeron and Botinis2000, Reference Jun and Fougeron2002) distinguent six réalisations de surface différentes pour leur ‘syntagme accentuel’. Une grande partie de cette variabilité peut être expliquée par le caractère facultatif de la montée initiale. Ainsi, dans la figure 1, les constituants mineurs ‘minor 1’ de a) et ‘minor 1, 2 et 3’ de b) contiennent à la fois une montée initiale (IR) et un accent final (FA) alors que les constituants ‘minor 2 et 3’ de a) et ‘minor 4’ de b) ne présentent pas de montée initiale.
De ce fait, et quel que soit le type de données (lues ou spontanées), il peut être difficile de décider si un événement tonal doit être considéré comme une montée initiale (IR) ou comme un accent final (FA) et donc d'identifier l'empan d'un domaine mineur. Cela s'avère particulièrement délicat lorsque le mot lexical est monosyllabique ou dissyllabique comme dans la figure 2: sur les mots ‘place’, ‘banque’ et ‘prends’ les contraintes syntaxiques prédisent la réalisation d'un accent final FA marquant la frontière droite d'un domaine mineur car ces mots sont les têtes de leurs syntagmes respectifs (Post, Reference Post2000: 34). Mais par ailleurs, le FA sur ‘Hugo’ est réalisé plus haut et sur une syllabe plus allongée que le mouvement mélodique précédent sur ‘place’, ce qui suggère d'identifier ce dernier comme une montée initiale. La relation entre le mouvement sur ‘banque’ (IR) et celui sur ‘angle’ (FA) nous semble reproduire la structure précédente par symétrie. Dans de tels cas d'ambiguïté, une meilleure connaissance des détails phonétiques fins d'implémentation des catégories, telles que l'allongement de l'attaque ou de la coda syllabique ou des différences d'alignement du mouvement tonal avec les unités segmentales, par exemple, devraient permettre de trancher entre IR et FA.
Extrait du corpus Infor_Iti montrant un domaine majeur pour lequel il est difficile de décider combien de domaines mineurs il contient. Les mots monosyllabiques ‘place’ et ‘banque’ présentent un événement tonal difficile à classer en IR ou FA.
1.3 Identifier les domaines majeurs
On identifie les domaines majeurs d'abord par la force de leurs frontières, qui se réalisent avec un allongement plus marqué que celui des domaines mineurs, mais aussi par le contour intonatif qu'ils portent. La littérature sur l'intonation du français décrit trois ou quatre contours de base (voir Marandin, Reference Marandin and Schoenefeld2006 pour une synthèse récente): un contour descendant régulièrement associé aux notions de finalité (de séquence topicale, de tour) ou de certitude (le locuteur transmet qu'il n'anticipe pas de négociation du contenu de l'énoncé avec l'interlocuteur); un contour montant associé aux notions de continuité, d'interrogation ou d'incertitude (le locuteur transmet qu'il anticipe une discussion possible sur le contenu de l'énoncé); un mouvement montant-descendant dit aussi parfois ‘d'implication’ (Delattre, Reference Delattre1966) associé à la notion d'engagement du locuteur. Un quatrième contour montant-descendant depuis la syllabe pénultième est parfois décrit comme une variante du précédent, notamment parce qu'il transmet aussi l'engagement du locuteur avec cette nuance que convaincre sera plus difficile ou plus conflictuel.
L'identification des domaines majeurs peut s'appuyer sur une troisième caractéristique: le fait que les domaines mineurs qui les composent se réalisent fréquemment sur des paliers d'abaissement successifs (downstep). L'abaissement des domaines mineurs est clairement visible sur la figure 1b) où il est interrompu par le contour de continuation final. Ce type d'effet est généralement conçu soit comme une tendance globale appelée ‘déclinaison de phrase’ dans les modèle dits ‘superpositionnels’ ou comme la récurrence de changements de registre locaux dans les modèles que Ladd (Reference Ladd1996) nomme ‘downstep models’. Berg et al. (Reference Berg, Gussenhoven, Rietveld, Docherty and Ladd1992) ont proposé de modéliser le ‘downstep’ comme une ligne de référence définie par les cibles tonales hautes (H). Toutefois, dans la figure 1b), l'abaissement des domaines mineurs est mieux mis en évidence par l'intermédiaire d'une ligne de référence définie à partir des cibles tonales basses (L): cette observation est cohérente avec la proposition de Ladd de concevoir les cibles basses comme représentant plus rigoureusement le niveau du registre à cause de leur plus grande stabilité (voir Ladd, Reference Ladd1996 et la section 2 plus loin).
1.4 Le ‘paraton’
De nombreuses études empiriques sur des données variées ont mis en évidence le marquage prosodique d'unités discursives souvent comparées aux paragraphes dans le discours écrit. Sur des données spontanées, Brown et Yule (Reference Brown and Yule1983) définissent le ‘paraton’ essentiellement à partir de traits de frontière comme une fréquence particulièrement haute en début de séquence et la présence d'un allongement particulièrement significatif en fin de séquence, d'un abaissement dans le bas du registre tonal et de pauses silencieuses dépassant 200 millisecondes. Sluijter et Terken (Reference Sluijter and Terken1993) ont trouvé un abaissement régulier des phrases successives dans des paragraphes de parole lue élicitée en laboratoire. Ces paragraphes intonatifs sont souvent associés à des segments de discours thématiquement cohérents entre lesquels on a pu observer des remises à niveau du registre tonal. Il est dès lors pertinent d'ajouter une unité phonologique supplémentaire à notre inventaire, définie notamment par l'abaissement des domaines majeurs qui l'accompagne fréquemment. De tels paragraphes intonatifs sont très communs dans le sous-corpus For_Lec de PROSO_FR. Ils se terminent souvent par un contour descendant jusqu'aux valeurs les plus basses du registre du locuteur comme on s'y attend en lecture. Toutefois, des séquences d'abaissement d'unités majeures peuvent aussi se terminer par des contours montants ainsi qu'on l'observe dans des données plus interactionnelles (sous-corpus Infor_Dia). Dans de tels cas, l'abaissement des unités majeures s'avère un indice plus fiable du paraton (ou d'une séquence définie en tours de parole comme le récit, voir ci-après) que les indices de frontières.
1.5 Les unités phonologiques construisent les tours de parole
Dans le cadre de l'analyse conversationnelle (Sacks et al., Reference Sacks, Schegloff and Jefferson1974), les tours de parole sont construits à partir d'unités de construction des tours (turn-constructional units, désormais TCU). Depuis l'étude de Ford et Thompson (Reference Ford, Thompson, Ochs, Schegloff and Thompson1996), on sait que le critère intonatif joue un rôle tout aussi crucial que le critère syntaxique pour déterminer un TCU. Selting (Reference Selting2000) définit un TCU final comme un point de complétion possible de l'unité qui rend possible une alternance de tour. Un point (ou place) pertinent de transition (transition-relevance place, désormais TRP) apparaît donc comme un point d'achèvement potentiel déterminé à la fois par des indices syntaxiques, pragmatiques et intonatifs. Ces différents indices sont utilisés par les auditeurs comme des indices de prédictibilité. Les caractéristiques du domaine intonatif majeur (décrites ci-dessus) sont donc utilisées par les partenaires de l'échange pour projeter, reporter et reconnaître les TRP. Les contours intonatifs associés à la fin du domaine intonatif majeur, par le sens qu'ils véhiculent (cf. 1.3), créent des attentes spécifiques qui nécessitent des réponses adaptées. En produisant un contour intonatif conclusif (descendant ou montant terminal), le locuteur signale à son partenaire une place potentielle de transition. A l'inverse, les contours montants de continuation se révèlent les indices les plus pertinents pour projeter une suite et favoriser le report de la TRP à la fin d'une séquence comme le récit par exemple, qui implique la production de plusieurs TCU non finaux avant d'atteindre son point d'achèvement (Selting, Reference Selting2000). Conjointement aux indices syntaxiques, les contours intonatifs montants peuvent aussi jouer ce rôle dans les structures à deux composants (Lerner, Reference Lerner1991) telles que ‘si . . . alors’, et caractériser la fin de la première partie de l'unité syntaxique. La figure 1 illustre un cas de ce type (énoncé introduit par ‘puisqu'il') dans le corpus de lecture qui permet de mettre en évidence la pertinence de ces notions de projection dans des corpus de données plus contrôlées.
L'interlocuteur joue un rôle dans le processus de production des tours de parole (Fox Tree, Reference Fox Tree1999) en émettant des signaux appelés ‘backchannels’ (désormais BC)Footnote 2 qui ponctuent les unités phonologiques. Ils apparaissent de manière significative après les domaines intonatifs majeurs caractérisés par un contour montant continuatif (Bertrand et al., Reference Bertrand, Ferré, Blache, Espesser and Rauzy2007a et Reference Bertrand, Portes and Sabiob). L'usage d'un tel contour permet au locuteur de s'assurer de l'écoute de son partenaire tout en confortant son rôle de locuteur principal; en produisant un BC, l'interlocuteur montre alors qu'il reconnaît ces espaces ménagés par le locuteur tout en satisfaisant ses attentes. Certains BC, plus fréquemment mimo-gestuels que vocaux, peuvent également apparaître après des unités mineures où ils assument plutôt des fonctions ‘de relance’: l'interlocuteur assure au locuteur principal qu'il lui laisse le tour (malgré le vide ponctuel dans son discours -en cas de recherche de mot par exemple-), ou anticipe son adhésion à ce qui va être produit tout en l'encourageant ainsi à poursuivre (Portes et Bertrand, Reference Portes, Bertrand and Auran2006). L'exemple 1 illustre un cas dans lequel la locutrice principale N perçoit l'adhésion et l'encouragement de son interlocutrice L; elle rebondit alors sur ce dernier non pas pour continuer mais au contraire pour laisser L poursuivre à sa place:
Exemple 1Footnote 3
2 LES VARIATIONS PROSODIQUES ORTHOGONALES
La première proposition du présent article consiste à insister sur l'importance qu'il y a à séparer très clairement les aspects de l'implémentation prosodique qui relèvent de la réalisation des unités phonologiques discrètes des variations prosodiques graduelles qui peuvent s'appliquer par ailleurs sur ces unités pour transmettre des significations pragmatiques et interactionnelles supplémentaires.
Di Cristo et al. (Reference Di Cristo, Auran, Bertrand, Chanet and Portes2004) conçoivent ces variations comme les dimensions orthogonales des trois modules de l'organisation prosodique qu'ils décrivent: la variation de la force des proéminences dans l'organisation métrique, la variation du registre tonal dans l'organisation tonale et la variation du tempo dans l'organisation temporelle. Par ailleurs, Gussenhoven (Reference Gussenhoven2004) évoque le rôle dans la production des significations paralinguistiques de trois ‘codes biologiques’ (le code de la fréquence, le code de l'effort et le code de production) qui contrôlent l'implémentation phonétique. Ils peuvent jouer indépendamment de la volonté du locuteur ou au contraire être manipulés intentionnellement dans des buts pragmatiques.
Nous reviendrons ici sur deux aspects des variations orthogonales qui jouent un rôle pragmatique et interactionnel important et sont susceptibles d'ajouter leurs indices à ceux qui signalent la structure prosodique: les variations du tempo et les variations du registre tonal.
2.1 Variations du tempo
La partie métrique du rythme relève de la structure phonologique qu'elle contribue à construire. En revanche, la dimension graduelle du ‘tempo’ ou débit de parole varie indépendamment, en suivant des influences contextuelles ou interactionnelles (Auer et al., Reference Auer, Couper-Kuhlen and Müller1999).
Le tempo peut être mesuré très simplement en comptant le nombre de syllabes ou de mots par unité de temps (seconde ou minute) pour une séquence donnée. Par ailleurs, plusieurs faits prosodiques contribuent à l'organisation temporelle de la parole: durée des syllabes, types de pauses (silencieuses ou remplies). Parmi ces pauses, certaines sont produites intentionnellement par le locuteur pour réaliser différents objectifs pragmatiques (‘pauses pragmatiques’), alors que d'autres émergent comme le produit accidentel de l'activité d'encodage (pauses d'encodage). Même si la frontière entre ces deux types de pauses n'est pas toujours très claire, nous parlerons des pauses pragmatiques dans la présente section et nous réserverons la question des pauses d'encodage pour la section 3, dévolue aux disfluences.
L'insertion de pauses silencieuses est très fréquente dans les styles à la rhétorique très contrôlée comme en témoignent les discours politiques ou pédagogiques pour lesquels être clairement compris et convaincre sont des enjeux majeurs (Duez, Reference Duez1999). La figure 3, extraite du sous-corpus For_Dia de PROSO_FR, illustre le ralentissement du tempo dans un discours à visée pédagogique réalisé grâce à l'insertion de pauses silencieuses.
Le mot ‘poliment’ est asserté seul dans un domaine majeur, chacune de ses syllabes étant réalisée dans son propre domaine mineur. Des pauses silencieuses sont insérées entre chaque syllabe.
l'énoncé de la figure 3, qui contient un unique mot asserté seul dans un domaine majeur, transmet le conseil que donne une mère à son fils de demander quelque chose ‘poliment’. Le locuteur produit chaque syllabe avec une proéminence métrique, un allongement et un accent mélodique (clairement montant sur les deux premières syllabes), ce qui a pour conséquence d'affecter un domaine mineur à chacune. En outre, le locuteur insère deux pauses inattendues à l'intérieur du mot, séparant les trois syllabes les unes des autres. Malgré cela, le contour majeur descendant jusqu'au milieu du registre qui s'applique sur le mot entier (c'est-à-dire sur le domaine majeur) est reconnu sans difficulté par l'interprète comme transmettant une mise en garde légèrement menaçante. Le phrasé séparé des syllabes et l'insertion des pauses qui provoquent un ralentissement notable du débit transmettent les nuances d'insistance et d'irritation avec une force qui varie graduellement en fonction de la proportion du ralentissement.
Dans cet exemple, le ralentissement du tempo affecte la réalisation des unités phonologiques dans la mesure où il conduit au phrasé séparé des syllabes d'un même mot, normalement liées. Cela n'empêche pas l'analyste d'identifier trois domaines mineurs qui composent un domaine majeur porteur d'un contour intonatif interprétable.
2.2 Variations du registre tonal
De même que les variations du tempo interfèrent avec le marquage de la structure phonologique à travers l'allongement des syllabes, les variations graduelles du registre tonal interfèrent avec la différence relative des tons hauts et bas en fonction de leur hauteur d'implémentation. Pourtant, une montée ou une chute intonatives restent une montée ou une chute même si ces mouvements sont produits plus haut dans le registre fréquentiel du locuteur. Ils devraient aussi rester reconnaissables et surtout différents l'un de l'autre même si la plage de fréquence disponible devient plus étroite ou plus large. Ladd (Reference Ladd1996) propose de modéliser les variations du registre tonal en distinguant deux dimensions de variation indépendantes: 1) le ‘niveau du registre’ correspond à la hauteur globale à laquelle une séquence est énoncée: selon Ladd, la meilleure mesure pour cette dimension correspond à la moyenne des valeurs des cibles basses qui sont les plus stables; 2) ‘l'étendue du registre’ correspond à la plage fréquentielle utilisée dans une séquence: on la mesure en soustrayant la moyenne des valeurs des cibles basses à celle des cibles hautes.
Les variations du registre tonal ne sont pas seulement le signal de l'identité du locuteur (par exemple de son âge ou de son sexe), elles peuvent aussi être manipulées intentionnellement pour réaliser différents objectifs communicatifs comme signaler le focus attentionnel de l'énoncé ou changer le statut d'une séquence (signaler un épisode de discours rapporté, par exemple), entre autres (Wichmann, Reference Wichmann2000).
Il a été très clairement montré pour de nombreuses langues dont le français que la structure informationnelle a un impact sur la hauteur d'implémentation de la séquence qu'elle distingue: les constituants ‘donnés’ sont énoncés plus bas et plus compressés que les constituants ‘nouveaux’ (voir Breen et al., à paraître, pour une revue récente). La figure 4 montre que l'information d'arrière-plan peut être produite plus bas alors que l'information spécifiquement assertée est réalisée globalement plus haut et avec une étendue plus large.
Extrait du corpus Infor_Dia. La seconde partie de l'énoncé, qui correspond au focus informationnel, est réalisée avec un niveau plus élevé (flèches horizontales) et une étendue plus large (flèches verticales) que la première partie correspondant à une information d'arrière-plan.
Remarquez que, dans cet exemple, le changement de registre commence avec la réalisation d'une montée initiale emphatique sur la première syllabe de ‘complètement’. Cela s'explique par le fait qu'en français, la montée initiale contribue très souvent au marquage de la frontière gauche du domaine focal (Di Cristo, Reference Di Cristo1999; Beyssade et al., à paraître). Remarquez également que malgré les variations du registre tonal, les domaines prosodiques majeurs et mineurs sont clairement reconnaissables, notamment par l'intermédiaire de l'allongement pré-final lorsque l'étendue du registre est très compressée (Di Cristo et Jankowsky, Reference Di Cristo and Jankowski1999).
3 LES DISFLUENCES
Les disfluences se révèlent une caractéristique incontournable de la parole spontanée, ce qui a fait émerger une perspective de recherche qui vise précisément à caractériser leurs indices lexicaux, morphologiques ou acoustico-prosodiques (Carlson et al., Reference Carlson, Gustafson and Strangert2006). Leur modélisation au niveau acoustique permet de mieux comprendre leur rôle et les difficultés éventuelles qu'elles posent dans la compréhension des discours en raison notamment des ‘interruptions’ qu'elles introduisent dans le flux de parole (Schriberg Reference Schriberg1994).
On admettra ici que les disfluences sont les traces de l'activité d'encodage, dues pour l'essentiel à la simultanéité de la conceptualisation et de la production. Le terme de disfluence réfère à des phénomènes d'auto-correction, aux constituants inachevés (pour certains appelés ‘amorces’), à certaines répétitions d'items et à certaines pauses silencieuses ou remplies. Il s'agit de distinguer clairement les répétitions et les pauses silencieuses disfluentes de celles qui sont produites intentionnellement par le locuteur à des fins pragmatiques (cas de l'intensification pour des répétitions comme ‘c'est très très très ennuyeux’; ou encore les ‘pauses pragmatiques’ évoquées en section 2.1).
Bien que les traces de l'encodage ne soient pas intentionnelles, il importe toutefois de les étudier et de les modéliser non seulement pour les distinguer des faits pragmatiques évoqués ci-dessus, mais aussi pour montrer comment elles interfèrent avec la structuration du message.
Dans l'exemple 2 ci-dessous, les éléments disfluents que sont une longue pause remplie (euh) suivie d'une pause silencieuse, rendent plus difficile l'identification du domaine mineur qu'elles interrompent (voir figure 2). Cette identification est grandement facilitée si on modélise clairement la disfluence comme un phénomène distinct et interférant.
Exemple 2
(de) la place Victor Hugo/ à la banque euh # qui fait l'angle/ tu prends à droite/ /
Modéliser les disfluences et les séparer de la structuration du message ne signifie pas les éliminer mais au contraire leur donner leur juste place. Cela permet par exemple de rendre compte des fonctions qu'elles assument dans l'interaction, notamment pour signaler un point potentiel de transition de tour.
Les énoncés inachevés (d'un point de vue syntaxique) sont souvent considérés comme des cas d'énoncés disfluents. Il nous paraît fondamental de considérer que les unités prosodiques, au même titre que les unités syntaxiques ou sémantiques, peuvent rester inachevées. Mais cet argument n'est viable que dans la mesure où l'on défend, comme ici, une conception phonologique de la structure intonative.
Les énoncés inachevés peuvent aussi être complétés, modifiés, c'est-à-dire réparés par le locuteur ou l'interlocuteur. Ce dernier cas est illustré dans l'exemple 1 (section 1.5) qui met en évidence le principe crucial de coopération inhérent à toute conversation, et la mise en œuvre incessante, pour le satisfaire, de phénomènes d'alignement inter-locuteurs. Dans une étude récente, Chevalier et Clift (Reference Chevalier and Clift2008) s'intéressent à ces énoncés inachevés qui sont révélateurs, pour ces auteurs, d'une difficulté ou d'un problème dans le discours du locuteur. Ne pas compléter un tour apparaît alors comme une manière de rechercher une certaine ‘affiliation’ avec son interlocuteur. L'exemple 1 est une parfaite illustration de ce point. L'unité intonative amorcée par N (ligne 1) est en ce sens complétée et achevée par l'interlocutrice L (ligne 4). Nous constatons que l'intégrité des unités phonologiques est totalement préservée si l'on admet de transcender le seul discours du locuteur.
Nous conclurons sur cet exemple qui soulève une autre difficulté pour la détermination des unités: non seulement co-produite par les deux locutrices, l'unité considérée est en outre scindée par le mini-échange (2–3) relatif à la négociation des tours, ce qui en fait une unité à la fois co-construite et discontinue.
3 CONCLUSION
Dans cet article, nous avons montré la pertinence des unités phonologiques que pose l'approche grammaticale pour la description de différents types de corpus, spontanés et conversationnels aussi bien que lus. L'analyse de données très contrôlées permet notamment d'isoler les contraintes propres au système phonologique qu'il importe de ne pas attribuer indûment à des influences externes: par exemple, on a montré qu'en français, le nombre de syllabes du mot lexical influence la réalisation d'une montée initiale dans le constituant mineur. Une telle contrainte phonologique s'applique évidemment aux données spontanées où elle entre en interaction avec d'autres contraintes sur la réalisation de la montée initiale, par exemple le marquage de la frontière gauche du focus informationnel. Nous avons montré que si la conjonction des marquages prosodiques de faits linguistiques et pragmatiques dans la parole spontanée pouvait compliquer leur identification respective, une séparation théorique bien définie entre structure intonative, variations prosodiques graduelles et faits de performance (disfluences) permettait d'y voir plus clair. Réciproquement, défendre une conception phonologique (grammaticale, abstraite) des unités prosodiques, quel que soit le type de données, permet de comprendre et d'expliquer comment ces unités, lors de leur implémentation en parole, adaptent leur réalisation phonétique à la co-occurrence d'autres phénomènes, par exemple l'interruption par une pause d'encodage ou un changement de tour lors de la co-énonciation, sans perdre leur intégrité.