Cet ouvrage collectif de dix-sept chapitres se présente comme le premier exposé exhaustif de la pensée de Martin Heidegger sur ce qui, en anglais, a été traduit par «technologie» et, en français, par «technique» (p. 2). Dans l’ensemble de l’ouvrage, on retrouve la même terminologie liée à la “technologie” chez Heidegger, analysée à partir d’angles différents et complémentaires. Le mot allemand «Technik» qu’emploie Heidegger vient du grec «technikon», qui appartient à «technê», utilisé par Aristote pour désigner le travail des artisans et des artistes (Heidegger, Reference Heidegger2013 [1954], p. 13). L’enjeu de départ de la pensée de Heidegger est la différence qu’il établit entre la technê aristotélicienne, qui serait une forme de dévoilement de l’être traduite par «bringing-forth» en anglais, et l’essence de la technologie moderne, caractérisée par un «challenging-forth» (p. 60). L’idée centrale de ses réflexions sur la technique est une forme de diagnostic de notre ère moderne, dans laquelle la nature est réduite à un objet (p. 1 et p. 6). Deux concepts sont centraux dans l’œuvre : celui de «Gestell», traduit de l’allemand vers l’anglais, dans le contexte de l’ouvrage recensé, par «enframing», «positionality» et «im-position»; puis le concept de «Gelassenheit», traduit par «releasement» et «equanimity» (p. 1-8). Le Gestell est le problème, la Gelassenheit l’antidote. Cette réflexion s’inscrit dans le cadre plus large des thèses de Heidegger sur la métaphysique occidentale, qu’il comprend comme l’histoire du nihilisme (p. 88).
Mark A. Wrathall entend défendre Heidegger, dans le chapitre qu’il signe (p. 13-38), contre les accusations de fatalisme et de conservatisme ontologique dont il est l’objet, en mobilisant ce qu’il appelle la «Universal and Total Grounds Thesis (UTGT)» (p. 14). Ce que Heidegger critique n’est pas la technologie en tant que telle, mais son essence moderne dans laquelle tout tend à devenir une option, et où la liberté se comprend comme la maximisation des options, sans engagement envers elles (p. 18). La déformation de certains êtres (dont les humains) (p. 20) dans ce cadre technique nécessite une forme de réflexion sobre («sober-thinking» ou Gelassenheit). De son côté, Daniel O. Dahlstrom se penche sur le lien entre vérité et liberté dans la pensée de Heidegger sur la technique (p. 42-43). Si la Gelassenheit permet que se dévoilent «librement» les choses comme elles sont, le Gestell — l’essence de la technologie moderne — les force, dans une forme d’assaut aux trésors de la nature, à se dévoiler (pp. 43 et 47-49). C’est à la relation entre la phénoménologie de Heidegger et celle de Husserl que Christos Hadjioannou consacre le quatrième chapitre de l’ouvrage. Alors que l’epoché de Husserl renvoie à un désengagement, à une suspension ontologique, à un gel, la Gelassenheit fait appel à un mouvement et à un engagement (p. 59-63). La Gelassenheit serait donc une forme de logos non théorique, non propositionnel et non représentationnel (p. 62). Heidegger critique Husserl, mais aussi l’entièreté de la métaphysique occidentale, explique Steven Crowell, qui souligne que dans le nihilisme métaphysique qui nous caractérise (p. 88), nous n’expérimentons pas les choses et les êtres comme ens creatum, mais plutôt comme ce que Heidegger appelle «Bestand», en anglais «standing-reserve», une sorte de stock ou d’inventaire (p. 78). Ce que Heidegger propose comme solution, soit la Gelassenheit, est caractérisé par Tobias Keiling comme une forme d’indépendance intellectuelle par rapport à la technique, un oui et un non à la technique, que l’être humain accueille sans la laisser prendre le dessus (p. 97).
Andrew J. Mitchell s’intéresse à la place de la machine dans la pensée de Heidegger (p. 115-132) et clarifie également ce que ce dernier entend par «machination» : il n’y attache pas la compréhension péjorative associée aux manigances, mais la définit plutôt comme les processus par lesquels les êtres en viennent à être saisis de façon objective (p. 121) ou encore, selon Wendland, comme le règne du quantitatif (p. 156). La machine et la force (ou le pouvoir) sont intimement liées (p. 121-122) selon Heidegger : il s’agit d’une idée que l’on retrouve aussi dans le septième chapitre, que signe Bret W. Davis. Ce dernier propose de penser ensemble la critique de la technique et la critique de la volonté chez Heidegger, en tenant compte des influences de Kant et de Nietzsche (p. 133-148). Selon Iain Thomson, qui se penche sur la volonté de Heidegger de réformer l’éducation pour réapprendre à apprendre (en raison du Gestell), Heidegger aurait entretenu deux relations distinctes avec la pensée de Nietzsche (p. 185). Aaron James Wendland suggère, dans le huitième chapitre, que la pensée de Heidegger sur la technique serait le résultat de sa désillusion par rapport au national-socialisme (p. 149), mais critique tout de même ses réflexions, à l’aide de celles de Lévinas, comme manquant de sensibilité à l’égard d’êtres humains individuels et de leurs souffrances concrètes (p. 168). Heidegger est aussi mis en regard avec d’autres penseurs, dont ceux de l’École de Francfort, par Julian Young : pour des penseurs comme Habermas, l’on devrait «maîtriser spirituellement» la technologie, notion que Heidegger critique (p. 197), mais de façon non convaincante, selon Young (p. 204).
Les chapitres onze à dix-sept ne portent pas seulement sur les notions centrales de Gestell et de Gelassenheit, ni sur le dialogue de Heidegger avec d’autres philosophes, mais mettent plutôt le philosophe en relation avec des courants de pensée ou des innovations scientifiques. Ceci permet au lecteur d’apercevoir le riche potentiel des pensées de Heidegger sur la technique. Michael E. Zimmerman en trace les points communs avec le mouvement «Deep Ecology» (p. 209-218), mais nuance son propos en rappelant que les préoccupations de Heidegger sont principalement ontologiques (p. 219). Susanne Claxton met en relation le concept de Gelassenheit et la figure du poète, celui qui préserve le mystère dans la pensée méditative (p. 226). En somme, c’est sa manière d’être que nous devrions émuler (p. 229) pour nous tirer des dangers de l’essence de la technique moderne. Une lecture écoféministe du Gestell, de la Gelassenheit et du développement durable est proposée par Trish Glazebrook, qui puise dans son expérience comme autochtone pour enrichir sa pensée à ce sujet (p. 243-248). Elle met en contraste un développement durable faible, correspondant au Gestell, et un développement fort renvoyant à la Gelassenheit. (p. 244-245 et p. 251). Denis McManus met de l’avant une comparaison entre les critiques que Heidegger adresse à la technique, principalement dans son aspect totalisant (p. 263), et le «New Public Management (NPM)» (p. 266-267); il déboulonne en outre la croyance selon laquelle le NPM serait démocratique (p. 276-278). Les dangers de l’essence de la technologie moderne trouvent en partie leur source chez Descartes et Nietzsche (p. 288), explique Aaron James Wendland qui, lui, met en relation les concepts de Gestell et de Gelassenheit avec ceux de science normale et de science révolutionnaire de Thomas Kuhn (p. 282-298). L’avant-dernier chapitre du collectif expose le désaccord entre le physicien Werner Heisenberg et Heidegger concernant l’être et la physique quantique. C’est justement à l’occasion d’une conférence où ils sont tous deux présents que Heidegger présente ses réflexions sur la technique. Selon Heisenberg, la physique quantique marquerait la fin du concept d’objectivité qui définit la science moderne depuis Galilée (p. 304). Heidegger insiste que même avec la physique quantique, l’homme appréhende la nature comme «standing-reserve», comme stock (p. 301 et p. 309-310). Enfin, dans le dix-septième chapitre, Rafael Winkler remet en question l’affirmation de Heidegger selon laquelle l’essence de la technique moderne n’est pas technique, au moyen de son analyse du graphisme, du «bipédalisme» et du rôle de la main relativement au Dasein (p. 314-317).
Le collectif est extrêmement riche et peut servir de porte d’entrée à ceux qui s’intéressent aux écrits de Heidegger sur la technique. La centralité des concepts de Gestell et de Gelassenheit, ainsi que leur définition appuyée au fil des chapitres par de nombreux exemples de natures très différentes, en permet une compréhension approfondie. La panoplie de liens entre la pensée de Heidegger et celle d’autres penseurs ou encore de courants de pensée est stimulante et montre bien l’actualité du philosophe. D’autres avancées technologiques pourraient être envisagées à la lumière de Heidegger, que l’on pense à la cybernétique ou encore aux systèmes d’intelligence artificielle. Il est vrai qu’il demeure une confusion — pour le lecteur ou la lectrice francophone — entre le terme de «technology» employé en anglais et le terme français de technique, confusion qui est mentionnée, mais non analysée en profondeur dans l’ouvrage. Il demeure toutefois que cet ouvrage s’imposera sans doute comme un incontournable dans l’étude de la philosophie de Heidegger, et sa riche diversité fait sa principale originalité.