Le 21e numéro de Lexique, revue thématique créée en 1982, au sein d’un laboratoire du CNRS, par Pierre et Danielle Corbin, s’intitule Interpréter les dictionnaires: pluralité d’approches et bénéficie d’articles de linguistes de toutes générations. Qui sont-ils? De jeunes enseignants-chercheurs, tels que Lucie Barque, Sylvain Loiseau, Camille Martinez; et des professeurs déjà bien ancrés depuis plusieurs décennies dans la recherche, comme Alexandre Ecker du groupe luxembourgeois Dictionnaires et, de l’Université Lille 3, Nathalie Gasiglia et Pierre Corbin. Leur objectif est clair: ‘explorer différents modes d’interprétation auxquels les textes des dictionnaires peuvent donner lieu selon la nature des lecteurs et des usages que ceux-ci font de ces ouvrages’ (7). Trois modes d’approche (pratique, analytique et généalogique) ont été retenus – d’où trois parties: une première (23–116) consacrée aux ‘Approches pratiques: questions de lisibilité’, une deuxième (119–192) concentrée sur les ‘Approches analytiques: questions de sens’, et une troisième (193–244) ciblée sur les ‘Approches généalogiques: questions de textualité’.
Pierre Corbin ouvre la première partie avec ‘Lire les dictionnaires’ (23–100). Son texte constitue en fait le troisième volet d’un long travail consacré à la pluralité des modes de lecture des dictionnaires, avec ici pour axe d’investigation l’axe structurel. D’où le sous-titre: ‘Éléments pour une modélisation des opérations impliquées dans leur consultation: de l’identification des articles’. De fortes remarques et force critiques fondées sur la dictionnairique apparente sacrifiant à la lexicographie sous-jacente: voilà ce que l’on retient de la lecture de cet article, le plus long du numéro. Vient ensuite un deuxième article, intitulé ‘lod.lu: dictionnaire ou dictionnaires?’ (101–115), dans lequel Alexandre Ecker décrit les stratégies de présentation adoptées pour la version électronique du Dictionnaire pratique de la langue luxembourgeoise, mise en ligne à l’adresse http://www.lod.lu/ sous la dénomination Lëtzebuerger Online Dictionnaire (LOD). Belle description qui ne néglige pas l’évolution du projet.
Le premier article de la deuxième partie est celui de Sylvain Loiseau qui, avec ‘Les genres de l’exemple et de la définition dans un corpus de dictionnaires monolingues’ (119–161), poursuit un objectif précis, à savoir celui d’analyser le lexique utilisé dans les exemples par opposition au lexique utilisé dans les définitions d’un même dictionnaire, de façon à caractériser lexicalement la différence entre exemples et définitions. C’est un très beau sujet de recherche avec une conclusion qui fait mouche: la notion de genre textuel paraît la plus adéquate pour rendre compte des différences entre les dictionnaires. C’est ensuite au tour de Nathalie Gasiglia (‘Le Dictionnaire Hachette benjamin met-il à la portée des élèves du CE1 les mots des textes d’un manuel de français?’, 163–190) de s’intéresser à l’un des dictionnaires Hachette, mis en examen en partant des manuels À portée de mots, destinés au CE1. L’auteure pose une question concrète et utile qui revient à s’interroger sur le degré de validité dudit dictionnaire et la possibilité de réaliser une mise en correspondance automatique des mots-occurrences des manuels et des descriptions lexicographiques.
La troisième partie comporte deux articles, dus respectivement à Camille Martinez et à Lucie Barque et Alain Polguère. Martinez (193–220), faisant suite à ses travaux déjà publiés chez Honoré Champion (Martinez Reference Martinez2012), prône ‘La comparaison de dictionnaires comme méthode d’investigation lexicographique’. L’article est très convaincant, riche de tableaux précis. On reste surpris de ne pas y trouver cités différents travaux portant déjà sur l’interprétation des dictionnaires. L’étude de Barque et Polguère (221–244) porte sur l’‘Enrichissement des définitions du Trésor de la langue française informatisé dans une perspective lexicographique’. L’article, lumineux, s’ouvre sur une question à laquelle il est fort bien répondu: ‘Pourquoi enrichir les définitions du Trésor de la langue française informatisé (TLFi)?’. Il existe en effet un projet de lexicographie synchronique récemment lancé à l’ATILF, à savoir le Réseau lexical du français (RLF), avec pour maîtres d’œuvre Véronika Lux-Pogodalla et Alain Polguère. L’objectif de ce projet est d’exploiter le résultat d’un processus de structuration des définitions du TLFi mis en œuvre dans le cadre du projet Definiens. Traiter les définitions du TLFi, puis procéder à l’‘écriture’ de définitions pour le RLF, telle est la démarche. Un très beau projet riche d’applications scientifiques et pédagogiques.
Au total, le numéro 21 de la revue Lexique est un numéro passionnant, propice à offrir de nouvelles pistes de réflexion. Il ne pouvait certes être exhaustif quant aux interprétations possibles du dictionnaire, mais il ouvre la voie avec panache.