Paru dans une série créée et dirigée par Esme Winter-Froemel, ce volume, disponible en accès libre via le site de l’éditeur, comprend dix contributions réparties en trois sections : « Jeux de mots, jeux de signe », « Jeux de mots et littérature contemporaine » et « Pratiques quotidiennes du jeu de mots ». La présentation des articles, dense et claire, est complétée par des résumés en français et en anglais, donnant un bon aperçu de l’ouvrage.
Dans « Jeu de mots et forme dans la poésie médiévale – Guillaume IX d’Aquitaine et les Fatrasies d’Arras », Bettina Full présente la culture linguistique, philosophique et théologique médiévale et la transformation de ses postulats fondamentaux par la poésie. L’autrice examine des textes de Guillaume IX d’Aquitaine avant de passer aux fatrasies, poèmes à forme fixe (onze strophes de onze vers) qui datent de la fin du XIIIe siècle et font partie de la poésie du non-sens, avec surgissement d’images incohérentes au sein d’un schéma poétique rigide.
« Entre créativité et motivation. Les jeux de mots chez Rabelais », de Marc Bonhomme, étudie méticuleusement les jeux de mots rabelaisiens. Fondés sur les manipulations du signifiant, les homophonies, les virelangues ainsi que les calembours, les néologismes, les pastiches et les baragouins imaginaires, tous déstabilisent, dans un but satirique ou parodique, l’ordre préétabli du langage.
Pierre-Yves Testenoire s’intéresse au « Jeu de mots, jeu phonique et anagramme dans la réflexion linguistique de Saussure ». Quoique cet aspect de la réflexion saussurienne ait été quelque peu négligé par ses successeurs structuralistes, Saussure a montré un grand intérêt pour ce qui a été nommé ultérieurement l’activité épilinguistique des sujets parlants, fondement des jeux de mots. Il a développé des concepts opératoires, dont l’étymologie populaire et l’homophonie, utilisant ce dernier concept dans ses études des anagrammes, conçus comme des « jeux phoniques sur les mots ».
Des quatre articles portant sur la littérature contemporaine, celui de Jean-François Jeandillou examine les paronomases et anagrammes, ainsi que les polysémies et homonymies (phoniques ou graphiques) dans l’œuvre de Pierre Élie Ferrier dit PEF. Son titre, « Gangue maternelle et tangage châtié : une littérature de jeunesse au risque ludique de la dyslexie », joue précisément sur des paronomases. Tout en s’opposant à la norme scolaire, ces métaplasmes à vocation ludique, difficilement traduisibles, restent compréhensibles, parfois à l’aide des images – à condition toutefois de connaître la norme, qu’ils peuvent aussi, pédagogiquement parlant, aider à maîtriser.
Suivent deux études portant sur l’Oulipo. S’appuyant sur quelques contraintes d’écriture issues de règles étymologiques, phonétiques et grammaticales, Vanessa Loubet-Poëtte, dans « Règles de l’orthographe et contraintes de l’Oulipo : jeux de dupes », s’intéresse à une exploitation didactique de ces jeux, lesquels nécessitent une excellente maîtrise du système de la langue et de son orthographe, puisqu’ils invitent à décrire métalinguistiquement, et à questionner, le plurisystème orthographique et le concept de faute.
Astrid Poier-Bernhard, dans « Créativité et potentialités du jeu de mots. Pratiques et concepts oulipiens », affirme que la potentialité et la création de « structures créantes » intéressent l’Oulipo plus que la créativité. Nombre de réflexions oulipiennes s’appuient sur le concept de création, parfois fondées sur le texte de la Genèse. À des fins illustratives, l’autrice se sert d’un texte ludique d’Olivier Salon, Beaucoup de boue pour rien, et finit sur une esthétique du jeu de mots inspirée d’Italo Calvino.
Dans « Méli-mélodit des mots dans le slam. Une étude multilingue », Camille Vorger étudie divers types de jeux avec les mots chez trois slammeurs français, un allemand et un espagnol. Allant au-delà des points communs fondés sur le rôle de la performance même, du colludique, du jeu et partage autour des mots, etc., elle montre les particularités de chacun, sans manquer de reconnaître le rôle éminent de la matrice phraséologique (par détournement), de la mot-valisation, et d’une matrice onomatopéique, translingue.
Les deux premières contributions de la dernière partie traitent de blagues en comble. Esme Winter-Froemel étudie 151 blagues françaises, 131 italiennes, 138 espagnoles et 143 portugaises recueillies sur internet entre 2015 et 2017. Adoptant la perspective des traditions discursives conceptualisées par Peter Koch, son étude, intitulée « Traditions discursives et variantes du jeu : la dynamique des blagues en comble dans les langues romanes », met en lumière non seulement les éléments dont la forme et le contenu sont « discursivo-traditionnels » (près des deux tiers des blagues suivent un patron et se fondent sur des homonymies, des polysémies et des paronymies), mais dégage aussi divers types de déviations et transgressions.
Alain Rabatel examine des devinettes françaises en comble, également trouvées sur internet. Dans « La créativité verbale dans les devinettes : points de vue cumulatifs, assertions non sérieuses et sous-énonciation », il montre le contraste entre le PDV1, le point de vue explicite fourni par L1/E1 (locuteur/énonciateur), et le PDV2, implicite, que doit actualiser le destinataire, dans des emplois d’antanaclases et de syllepses (qui sont précisément redéfinis d’un point de vue syntaxique et sémantique), le plus souvent in absentia. Un surcroît de travail interprétatif est exigé par le décalage de ces points de vue, du fait de défigements, de remotivations, de mises en cause de la doxa.
Françoise Hamer aborde « La créativité verbale dans l’espace urbain : l’exemple de l’enseigne commerciale ». Son étude de 150 enseignes françaises et 50 allemandes relevées au hasard entre 2009 et 2016 montre comment le besoin de retenir l’attention conduit à des dénominations ludiques exploitant des déviances fondées sur des mécanismes de détournement et de modification (paronymie, homophonie, homonymie sont mises à contribution) ainsi que sur des métanalyses, des mots-valises et des troncations/recompositions. Certaines enseignes mettent en jeu des mots issus de langues différentes. L’aspect visuel est lui aussi pris en compte.
Comme dans les volumes précédents, l’accent dans celui-ci est mis sur l’aspect dynamique des jeux de mots, lesquels s’appuient, paradoxalement, sur les contraintes du système linguistique pour les transgresser, bousculant en particulier l’arbitraire du signe avec diverses manipulations. La diversité d’approches fines et érudites de la même problématique des rapports entre jeux de mots et créativité rend ce livre très instructif et incontournable dans le domaine.