Le dernier ouvrage d’Étienne Hubert est le résultat d’une longue enquête autour d’un objet singulier : le premier inventaire que le chapitre de la basilique Saint-Pierre fit établir de son patrimoine en 1349-1350. De ce document « mutilé » – puisque les premiers feuillets (et donc le prologue) sont manquants – il offre une édition critique des folios 26r à 32vFootnote 1, soit la section consacrée aux biens fonciers et immobiliers. Le chapitre de Saint-Pierre était l’un des plus importants propriétaires immobiliers de Rome, où il possédait 192 maisons et terrains dispersés dans 26 paroissesFootnote 2. Cette liste des domus censuales et terratica domorum prend place à la suite de celle des possessions rurales (castra et casali) et des enclos maraîchers (vineae). Il s’agit à la fois d’un document de gestion économique, qui dresse un état des lieux et une liste des droits du chapitre sur le sol et l’immeuble, et d’un document mémoriel, dont la rédaction s’inscrit dans une entreprise plus vaste de mise en ordre des archives du chapitre.
Comme l’indique son titre, ce livre se lit d’abord comme une leçon d’anatomie documentaire : après avoir disséqué chaque détail de l’inventaire, É. Hubert met en évidence sa structure anatomique et donne à voir, au-delà de l’apparente hétérogénéité des éléments qui le composent, sa profonde cohérence. Le projet de cette édition critique est en effet d’écrire « une histoire totale du document » (p. 10) : le pari est tenu, et c’est là certainement l’un des grands mérites de ce livre, dans la mesure où il fait résonner entre elles des analyses empruntées au champ des études consacrées à l’écrit documentaireFootnote 3 médiéval, d’une part, et à l’histoire de l’espace urbain et des économies médiévales, d’autre part. De ces allers-retours entre champs disciplinaires, l’examen des pratiques de l’écrit nourrissant l’interprétation des données contenues dans le texte et réciproquement, naît une démonstration convaincante, originale et inspirante.
L’ouvrage analyse chaque indice laissé sur cette scène que représente le document pour en « reconstituer le processus de rédaction » (p. 10). Un scripteur unique, mais anonyme, qui était selon toute vraisemblance l’un des six camériers du chapitre, a réalisé cet « inventaire-censier » en même temps qu’il procédait à la réorganisation des archives du chapitre : on reconnaît en effet sa main dans les notes qu’il apposa au dos des manuscrits à mesure qu’il les consultait et les classait. Comme nombre de ses contemporains auteurs d’inventaires et de listes de droits, qu’il s’agisse de ceux d’un établissement ecclésiastique ou des libri iurium d’une commune, il a rassemblé puis compilé l’ensemble de la documentation disponible : en l’occurrence, il s’est principalement fondé sur les livres de comptes du chapitre et, plus ponctuellement, sur son obituaire et sur des actes notariés remontant au xie siècle. Or, à l’exception du Liber anniversariorum (obituaire), ces sources n’ont pas été conservées jusqu’à nos joursFootnote 4. On ne peut qu’être fasciné par la manière dont É. Hubert « restaure », à partir de fragments d’archives, ce paysage documentaire aujourd’hui disparu : à travers une approche presque philologique du texte, il restitue le « réseau documentaire »Footnote 5 qui a permis la rédaction de l’inventaire de 1350 et avec lequel celui-ci dialoguait. Dans ce palimpseste qui agrège en un seul texte des bribes d’information d’origines diverses, É. Hubert traque les traces résiduelles, réminiscences de textes antérieurs parfois très lointains : ainsi d’un cens exprimé en deniers de Pavie, monnaie démonétisée depuis près de deux siècles, qui se voit interprété comme une « empreinte fossilisée » du contrat emphytéotique par lequel la parcelle avait été louée au xie ou au xiie siècle. Comment comprendre autrement la mention d’une monnaie courante dans la Rome des xie-xiie siècles mais qui avait ensuite disparu, remplacée par d’autres monnaies de compte, denier du Sénat romain puis florin ? En s’appuyant sur les différentes devises monétaires figurant dans l’inventaire, É. Hubert dégage une stratigraphie des couches documentaires qui se sont superposées et sédimentées au cours du processus de rédaction : il rend ainsi au document toute son épaisseur chronologique, comprise entre le xie et le milieu du xive siècle, insérant l’« instantané » de 1350 dans une séquence pluriséculaire.
Cette approche archéologique du document permet également de dépasser l’impression que l’on peut en avoir à la première lecture : celle d’une liste de biens organisée par paroisse, autrement dit selon une logique spatiale reproduisant l’itinéraire qu’aurait suivi le scripteur dans l’espace urbain. Il y a pourtant des incohérences dans ce parcours, qui interrogent et incitent à pousser plus loin l’analyse. En réalité, É. Hubert démontre que la mise en liste procède ici d’une logique archivistique plutôt que spatiale, d’une déambulation du scripteur dans les archives, plutôt que dans l’espace de la ville. On retrouve, dans la méthode empirique mise en œuvre par l’auteur de cet inventaire, des « opérations mentales » (p. 35) semblables à celles qui ont pu être mises en évidence par les travaux du groupe de recherche sur le « pouvoir des listes »Footnote 6 pour de nombreuses sources des xiiie-xive siècles : la liste associe des processus de « décontextualisation » et de « recontextualisation »Footnote 7, d’abstraction et d’« effets de réel », de conservation et d’actualisation des données. Décontextualisation tout d’abord, parce que ce ne sont ni les hommes ni les objets qui intéressent le scripteur, sinon en tant qu’ils sont le « lieu d’expression de divers droits » (p. 64). Il s’agit avant tout de garantir la reconnaissance des droits du chapitre sur le sol et l’immeuble, d’établir de manière incontestable et atemporelle les droits du chapitre. C’est la raison pour laquelle les maisons ne sont pas décrites dans leurs caractéristiques architecturales, mais simplement évoquées par le terme générique domus, sans adjectif qualificatif ; les hommes et les femmes sont effacés du document (du moins de la liste des domus censuales). Le processus d’abstraction, de réduction et de catégorisation « crée artificiellement un paysage uniforme, monotone, très éloigné de la réalité » (p. 86), fictif et hors du temps parce que le critère premier de classement n’est pas topographique, mais typologique : il repose sur la distinction entre différents types de droits, qui se superposent sur des objets (un terrain, un édifice). Ce n’est que pour renforcer la valeur probatoire de cette liste de droits que, dans cette énumération d’items abstraits, le scripteur a introduit quelques éléments de recontextualisation : l’identification des maisons est garantie par leur localisation (par la paroisse et, parfois, l’évocation d’un toponyme ou d’un monument antique) ainsi que par la description des symboles héraldiques (161 au total) peints sur leur façade. La liste est une mise à jour des droits du chapitre en 1350 et contient en elle la potentialité d’une actualisation future : les montants de certains cens ont été révisés à la hausse pour tenir compte de la dépréciation monétaire ; des pages ont été laissées vierges en vue de futures mises à jour (mais n’ont jamais été complétées ultérieurement) ; la liste reconstitue un itinéraire virtuel, depuis la basilique Saint-Pierre qui polarise cet espace anisotrope jusqu’au Trastevere, portant en elle l’éventualité d’une déambulation à venir dans l’espace urbain. Les phénomènes d’échos entre l’espace de la ville et l’espace de la page se multiplient, renforcent la validité de la liste et son caractère performatif : É. Hubert propose de lire les emblèmes peints sur les façades comme « visual acts »Footnote 8 (p. 105), traces visibles dans l’espace public et réitérées dans l’inventaire, soit autant de preuves éclatantes des droits du chapitre qui disent et fondent des relations de dépendance et l’étendue de sa domination.
Le scripteur a fait un usage différencié de la documentation selon les catégories, prélevant des données dans les livres de comptes pour les domus censuales et dans les actes notariés pour les terratica domorum. É. Hubert montre, et c’est l’un des apports majeurs du livre, comment les pratiques de l’écrit documentaire correspondent à des modes de gestion différenciés d’un patrimoine immobilier. La manière dont le chapitre entend gérer son patrimoine, non explicite dans le document, peut être déduite de l’analyse du processus de rédaction tel qu’il vient d’être reconstitué. Deux régimes de temporalité coexistent : celle du moment présent, du court terme, d’une part, et celle du temps long, atemporelle, d’autre part. La première se traduit par une recherche de rentabilité à l’approche du jubilé de 1350 : 64 % des logements loués par le chapitre voient ainsi leur loyer augmenter de manière très significative. Au total, en 1350, le chapitre prévoit de retirer 3 000 florins de ses locatairesFootnote 9 : c’est six fois plus qu’au cours d’une année « normale ». La distribution des loyers change également avec le jubilé : on note une concentration plus forte des logements dont le loyer est supérieur à 10 florins, en particulier à Borgo, et 20 % des locataires doivent payer un loyer supérieur à 50 florins. D’autres indices témoignent d’une gestion flexible, d’une rationalité économique qui distingue le chapitre de Saint-Pierre d’établissements ecclésiastiques pratiquant une gestion plus routinière de leur patrimoine immobilier : les contrats de courte durée semblent prévaloir, puisqu’ils concerneraient les deux tiers des logements loués par Saint-Pierre ; le taux d’occupation est particulièrement élevé, malgré la peste et le séisme de septembre 1349 ; le chapitre entretient lui-même les logements, finançant tous les travaux et réparations nécessaires. Dans l’ensemble, le parc immobilier de Saint-Pierre est composé presque exclusivement de logements de qualité, qui ne sont pas loués dans le cadre de contrats emphytéotiques et dont les loyers peuvent, à partir de 1350, connaître d’importantes variations. Enfin, même les terrains non bâtis lui rapportent des sommes bien plus importantes que ce qu’on connaît par ailleurs – un terrain de Saint-Pierre en 1350 rapporte ainsi vingt fois plus qu’un terrain du monastère San Silvestro in Capite en 1333-1334. On se reportera aux nombreux tableaux comparatifs, qui éclairent ces écarts entre loyers modifiables et loyers fixes, ces variations entre année normale et année jubilaire. Ces pages d’« anatomie comparée » font apparaître le chapitre de Saint-Pierre comme une exception à bien des égards, bien différent dans ses modes de gestion des autres établissements ecclésiastiques avec lesquels il est mis en parallèle.
L’horizon du jubilé coexiste avec une temporalité plus large, celle d’une gestion à plus long terme de ce patrimoine : on l’a dit, l’inventaire est autant un instrument de gestion économique qu’un document à valeur universelle, dont l’objectif est de consolider les droits éminents du chapitre sur la propriété du sol. Ce n’est pas une logique économique qui s’impose lorsque le scripteur réévalue le montant des redevances dues au titre de la propriété éminente : le taux qu’il applique pour cette actualisation des cens recognitifs est artificiel et n’a aucun rapport avec l’économie réelleFootnote 10, mais obéit à d’autres logiques, juridique, sociale, anthropologique. Il s’agit de revivifier des liens de dépendance et des réseaux de clientèle à travers le versement d’un cens recognitif dont le montant, s’il devenait trop dérisoire, serait privé de signification. On le voit, les contemporains avaient parfaitement conscience des fluctuations monétaires et de la dépréciation du denier du Sénat romain au moment où le florin s’impose. S’ils choisissent d’adopter un taux de change qui s’écarte de l’économie réelle, ce n’est pas par méconnaissance de son fonctionnement, mais parce qu’ils privilégient des logiques non économiques.
Éminent spécialiste de l’espace urbain, de l’habitat et des fondements juridiques de la propriété dans la Rome médiévale, É. Hubert analyse avec une grande justesse ce que le document nous dit des transformations à l’œuvre dans la ville du xive siècle : la manière dont chaque parcelle non bâtie est disjointe de la parcelle bâtie attenante, pour former une unité cadastrale indépendante, est ainsi un signe de la densification du tissu urbain à laquelle prend part le chapitre. Quelques indices, comme l’évocation de demi-maisons et de logements qui rappellent les maisons jumelées britanniques, vont dans le même sens, montrant que se multiplient désormais les partages d’édifices en plusieurs logements autonomes, loués indépendamment. Affleurerait bientôt le partage horizontal de la domus, divisée par étages, l’unité d’habitation cédant la place à de nouvelles manières d’habiter qui caractériseraient les villes européennes à l’époque moderne.