Depuis plusieurs années, Lita Lundquist, de la Copenhagen Business School, anime une équipe de chercheurs et d’enseignants de langues constituée autour de l’élaboration d’un didacticiel nommée NaviLire. Il s’agit d’un logiciel de navigation dans les textes destiné à faciliter l’apprentissage des langues étrangères (le français d’abord, d’autres langues telles que l’anglais et l’italien ensuite). En 2011, les membres de l’équipe NRG (NaviLire Research Group) se sont retrouvés à Bergame, où ils ont organisé deux journées d’études dont l’objectif était de concevoir des exercices de navigation, utilisant NaviLire, portant sur ‘la reconnaissance et la compréhension du rôle textuel du discours rapporté’ (9). L’ouvrage dirigé par Cécile Desoutter et Caroline Mellet rassemble treize contributions issues de ces journées; la première (9–22), due à Lita Lundquist, présente le logiciel, dont les contraintes posent un défi remarquable à l’auteur d’exercices portant sur un phénomène aussi glissant et aussi hétérogène que le discours rapporté (dorénavant DR).
Postulant l’inexistence d’une relation syntaxique de type prédicat/argument entre les introducteurs de discours rapporté direct (DRD) et le DRD lui-même, Denis Le Pesant (23–44) propose une annotation sémantique du DRD à l’aide de NaviLire rendant compte tant de la force illocutoire des verbes introducteurs que de la disposition affective et émotionnelle du locuteur du DR.
S’inspirant des notions d’hétérogénéité énonciative (Authier-Revuz) et de dialogisme (Bakthine), Leda Mansour (45–61) étudie les segments introducteurs des paroles des personnages dans La trilogie du Caire, un roman de Naguib Mahfouz (2010). Elle révèle une forme de discours direct non prononcé, où le narrateur semble entendre les murmures d’un personnage et les paroles qu’il hésite à dire ou bien ne veut ou ne peut pas dire.
Domitille Caillat (63–80) s’attarde au DRD dans les conversations orales, aspect du DR jusqu’ici peu étudié. Elle révèle que la prosodie, les gestes de la main, le détournement du regard ou encore la posture du corps jouent un rôle important dans le marquage du décrochage énonciatif, permettant ainsi de délimiter le discours citant et le discours cité à l’oral.
Plus loin dans ce volume, Paola Polito et Erling Strudsholm (233–250), tout en soulignant la dimension culturelle du langage non verbal, parlent de ‘sémantique naturelle’ en évoquant, comme Caillat, la part des gestes et même du silence dans la représentation du discours autre. Elles exposent ensuite différentes modalités non verbales permettant une inférence sur le sens du vouloir dire de l’autre.
Emilia Calaresu (81–98) mobilise la notion de polyphonie (Ducrot) pour illustrer des cas de représentation de discours autre (RDA) non marqué nécessitant un grand effort d’interprétation, compte tenu de la multiplicité des plans énonciatifs. Elle pointe le caractère parasitaire des indices de DR tant dans l’expression que dans le contenu.
Francesca Pagani (99–115), en comparant la version filmique à la version écrite du court-métrage Une histoire d’eau, de Jean-Luc Godard (1958), constate que le texte multimédia permet d’étudier d’autres formes de DR telles l’autocitation et que la prosodie donne des effets ludiques et dépaysants au film qu’il ne serait possible de représenter dans la version écrite sans recours à des marques typographiques.
Cécile Desoutter (117–136) analyse des comptes rendus de conseils de facultés en français et en italien et découvre, en plus des différences de culture rédactionnelle selon le pays d’origine, une pluralité de plans énonciatifs et une théâtralisation des débats par un emploi de verbes psychologiques et de différentes formes de DR et même de pensées rapportées.
Caroline Mellet et Frédérique Sitri (137–158) attirent l’attention sur des formes ambigües (puisque non explicitement marquées) de RDA dans les comptes rendus et proposent un exercice de repérage du DR à l’aide d’un faisceau d’indices dont certains relèvent de l’interprétation sémantique et de la cohérence textuelle.
Elisabeth Rowley-Jolivet et Shirley Carter-Thom (159–179) révèlent que les chercheurs francophones écrivant en anglais ont des difficultés à marquer leur positionnement par rapport aux sources dont ils se servent, à cause du peu d’emploi des introducteurs de DR en that et d’une utilisation erronée de la structure anglaise According to X, qu’ils emploient avec un verbe au conditionnel ou bien en référence à soi (*According to me. . .).
Pour les références aux sources dans les écrits scientifiques, Fanny Rinck (181–196) parle de référence aux ‘savoirs existants’ et propose de s’en référer à sa typologie (Rinck Reference Rinck2006) puisque le discours scientifique est multi-référencé et emploie des termes impliquant ‘des opérations cognitives sans en pointer le caractère verbal’ (184).
À l’instar de Leda Mansour, Julie Lefebvre (197–214) s’appuie sur la typologie d’Authier-Revuz. Elle s’interroge sur le contenu de la note en bas de page et fait remarquer que cette dernière peut (mais ne doit pas) contenir soit une note bibliographique (qui elle-même peut contenir une forme explicitement marquée ou non marquée de DR), soit une forme de RDA.
Enfin, Sylvie Plane, Fabienne Rondelli et Christine Vénérin (215–232), par un exercice cognitif d’écriture et de réécriture d’un conte entendu par de jeunes scripteurs (9 à 16 ans), constatent que ces derniers adoptent des stratégies de mémorisation tant sur le modus que sur le dictum du DR et gardent constamment à l’esprit le souci de marquer typographiquement leur texte pour attribuer les paroles à leur locuteur.
Le volume faisant l’objet du présent compte rendu impressionne autant par la diversité des perspectives théoriques des auteurs d’articles que par celle des supports de DR étudiés, allant du roman au cinéma, des conversations orales ordinaires aux comptes rendus de réunions ou encore des articles de recherche aux contes aux enfants.