Dans son analyse de certaines formes fléchies des verbes modaux pouvoir (en français) et potere (en italien), cette nouvelle contribution à l’étude de la relation entre temps, aspect et modalité ambitionne de combiner des perspectives synchroniques, diachroniques et formelles. L'ouvrage se divise en huit chapitres. Passé un chapitre introductif général, l'auteure présente, d'une façon succincte mais informative, les fondements théoriques des logiques temporo-modales (chapitre 2). Le chapitre 3 met en exergue le rôle que joue la distinction entre structures à montée et structures à contrôle dans la caractérisation des différents emplois de pouvoir et potere. Il s'agit du principal angle d'attaque de l'ouvrage sur les questions d'appariement formes/sens dans le domaine examiné. Le chapitre 4 offre une discussion critique de quelques références ayant fait date dans le traitement formel de la modalité en français et en anglais, en particulier Hacquard (Reference Hacquard2006) et Condoravdi (Reference Condoravdi, Beaver, Casillas Martínez, Clark and Kaufmann2002). Les chapitres 5 et 6 regroupent des observations empiriques originales, consistant en des jugements d'acceptabilité sur des énoncés construits. Pour un petit nombre d'exemples en français, ces jugements proviennent d'un panel étendu d'informateurs. L'acceptabilité dégradée de certaines données amène l'auteure à faire l'hypothèse que l'italien potere serait à un point d’évolution moins avancé que le français pouvoir. Les chapitres 7 et 8 offrent une analyse et une implémentation formelle des données auparavant passées en revue, informées par la discussion critique des travaux existants.
Modalités et Temps a ceci de remarquable qu'il met à la portée d'un lectorat linguistique général des hypothèses philosophiques et sémantiques formelles souvent difficiles d'accès. Il procède à une déconstruction minutieuse et convaincante des arguments de certains travaux importants, suggérant que les analyses syntaxiques telles que notamment incarnées par Hacquard (Reference Hacquard2006) ont sans doute tort d'attribuer au mouvement syntaxique les différences observables entre usages épistémiques et usages racines (déontiques et abilitatifs). Ces analyses font valoir que le mouvement aboutit à des différences de portée entre sens modal, sens aspectuel et/ou sens temporel. Alda Mari, quant à elle, suggère une interprétation in situ des différents composants modaux et aspectuo-temporels des énoncés finis comportant les verbes pouvoir et potere.
Si, à ces divers égards, l'ouvrage est tout à fait stimulant et fécond, à d'autres il peine parfois à emporter la pleine adhésion du lecteur. Tout d'abord, il ne fait appel à aucune méthode quantitative sur corpus, ni à une pleine approche expérimentale. Or, l'absence d’étude de corpus rend délicate l'appréciation des hypothèses diachroniques faites par l'auteure, et certains des jugements d'acceptabilité proposés peuvent paraître sujets à caution. Par ailleurs, à n'envisager la question des observables qu'au travers du prisme de l'acceptabilité, et à laisser de côté préférences ou tendances distributionnelles (que ce soit en termes de collocations, constructions, réseaux constructionnels, ou autres), l'auteure se prive peut-être de généralisations précieuses (pour des travaux en ce sens sur la modalité, voir par exemple Hilpert, Reference Hilpert2016). Enfin, en traitant l'opposition entre structures à montée et à contrôle comme la principale clé de lecture des verbes pouvoir et potere, l'auteure me semble avoir pris le risque de laisser un arbre cacher la forêt de la complexité de l'interface morpho-syntaxe/sémantique. Elle aurait eu, je crois, profit à interroger le degré de grammaticalisation des différentes lectures de ces deux verbes, ou au contraire leur degré de lexification ou de constructionnalisation (à ce sujet, voir par exemple Barbet, Reference Barbet2014). Cependant, l'auteure ayant eu la modestie de prévenir son lecteur du caractère en devenir de l’étude menée, on ne peut qu'attendre avec impatience qu'elle remette sur son écheveau analytique le fil de ses réflexions aspectuo-temporo-modales tant elles sont à la fois profondes et prometteuses.