INTRODUCTIONFootnote *
Parmi les problèmes des mathématiques anciennes et classiques que les mathématiciens et les philosophes ont partagés figurent notamment la quadrature du cercle, l'asymptote à une hyperbole, l'angle mixtiligne et l'angle de contingence. Jusqu’à la première moitié du xviie siècle, on n'avait cessé d'en discuter; ainsi un mathématicien-philosophe, le Père Mersenne, évoque ces deux derniers problèmes, à côté de la duplication du cube, comme exemples de ces problèmes traités par les mathématiciens et les philosophes, dans son livre de 1625: La vérité des sciences.Footnote 1 Ces problèmes, comme beaucoup d'autres rencontrés en histoire des mathématiques, représentent une situation particulière: un décalage et une inadéquation entre le phénomène étudié et les moyens mathématiques disponibles, qui exigent, et non seulement suscitent, une élucidation philosophique de la part du mathématicien lui-même et aussi de la part de certains philosophes. Avec la quadrature du cercle, depuis Hippocrate de Chios et les écrits d'Aristote, on voit se développer un thème de réflexion mathématico-philosophique autour de la notion d'existence en mathématiques et de ses rapports avec celle de constructibilité.Footnote 2 Le problème de l'asymptote à une hyperbole porte sur le comportement asymptotique, dont la description exigeait l'introduction de l'infiniment petit avant que soit inventé le calcul différentiel. Il conduit à poser la question philosophique des propositions vraies, puisque rigoureusement démontrées, dont les objets sont conçus par l'entendement mais inaccessibles à l'imagination (Géminus, Proclus, al-Sijzī, Maïmonide, etc.Footnote 3 ). Autrement dit, il s'agit du problème des rapports entre démonstration et imagination, dont on connaît toute l'importance pour la philosophie du xviie siècle. Le problème de l'angle rectiligne, de l'angle mixtiligne, et notamment de l'angle de contingence, confronte le mathématicien à la double question: ces deux angles sont-ils d'un même genre? sont-ils des grandeurs, et de quelle nature? Pendant deux millénaires au moins, les mathématiciens ont manqué des vrais moyens d'y répondre – il aurait fallu pour cela savoir étudier la notion de contact des courbes, mesurer la courbure et ordonner les infiniment petits; et, même s'ils ont amorcé quelques tentatives en ce sens, il a fallu attendre Newton et ses successeurs, notamment Jacques Bernoulli, pour que soit esquissée une première solution,Footnote 4 laquelle est aujourd'hui un élément de tout un chapitre consacré à l'étude asymptotique des fonctions. Durant toute cette période, les mathématiciens ne pouvaient que mêler à la solution mathématique des réflexions de nature philosophique, sur l'infini, la grandeur, la continuité, la nature de l'objet angle, etc. Quant aux philosophes, ils devaient à leur tour affronter un paradoxe: voici un objet, l'angle de contingence, qui aurait pu relever de la catégorie de la quantité, mais qui cependant ne vérifie pas la définition de la quantité. Fallait-il admettre qu'il relève de plusieurs catégories à la fois – quantité, qualité, relation, position –, ou qu'il ne réponde à aucune des catégories définies par Aristote? Que l'on interprète les catégories d'Aristote dans un sens taxinomique ou classificatoire,Footnote 5 la question reste entière. Aristote lui-même évoque l'angle mixtiligne, et non pas le cas particulier de l'angle de contingence, en deux endroits au moins: les Seconds Analytiques Footnote 6 et les Météorologiques,Footnote 7 ce qui a incité I. L. Heiberg à conjecturer que “l'usage des angles mixtilignes a probablement joué un rôle plus grand dans la géométrie pré-euclidienne avec laquelle Aristote était familier”.Footnote 8 Les commentateurs et les successeurs philosophes d'Aristote n'ont cessé de s'interroger sur l'angle comme objet mathématique, même si certains – Avicenne par exempleFootnote 9 – évitaient de se compromettre dans les discussions sur l'angle de contingence, qu'ils savaient, à l'époque, sans issue. Or ces discussions, et aussi ce silence, méritent d'autant plus l'attention que l'angle et l'angle de contingence intervenaient dans l'argumentation philosophique.Footnote 10 Avec l'angle de contingence, on a combiné deux notions complexes, encore non maîtrisées: l'infiniment petit et la grandeur non-archimédienne, laquelle n'était pas encore conçue. À cela s'ajoute une difficulté supplémentaire, de nature classificatoire: l'angle de contingence, selon sa forme, n'est ni rectiligne, ni curviligne: il est mixtiligne; mais, selon le mode de sa génération, il se distingue des autres angles mixtilignes puisqu'il est formé non par une corde mais par une tangente.
On comprend l'importance historique et épistémique de la recherche sur un tel objet. Cette importance ne tient pas seulement à l'usage que l'on a pu en faire comme contre-exemple mais, bien plus, aux questions soulevées à son propos sur la divisibilité, la continuité, l'homogénéité, la comparabilité, etc., qui toutes portaient sur les limites de la géométrie ancienne et de la géométrie classique.
L'histoire de ce problème dans les mathématiques grecques ainsi qu'au xvie et au xviie siècle a été maintes fois rédigée avec précision.Footnote 11 On sait ainsi que les questions précédentes, et d'autres encore, ont été abordées par Proclus, Simplicius, Jean Philopon, et, plus tard, par Peletier, Clavius, Viète, Galilée, Grégoire de Saint-Vincent, Wallis, Hobbes, parmi bien d'autres. Quelques siècles avant, on rencontre le nom de CampanusFootnote 12 et, indirectement, celui d'Oresme.Footnote 13 Mais on semble ignorer que ces mêmes questions étaient déjà débattues à la fin du ixe siècle, parfois en termes équivalents, par al-Nayrīzī (865–922), un successeur anonyme de ce dernier, et par d'autres mathématiciens tels que Thābit ibn Qurra, al-Sijzī, Ibn al-Haytham, al-Samawʾal, al-Ṭūsī, al-Shīrāzī, al-Fārisī, al-Qūshjī, entre autres. C'est l'histoire de ces derniers mathématiciens, mais aussi de leurs sources, que j'entends esquisser ici sur la base de documents dont la plupart n'étaient pas connus jusqu'ici, afin de mettre en perspective les contributions de leurs successeurs et aussi de décrire l'évolution de ce thème de recherche. En bref, il s'agit cette fois de reconstituer l'un des chapitres de la philosophie des mathématiques en arabe.
I. L'HÉRITAGE GREC EN ARABE: EUCLIDE, SIMPLICIUS ET JEAN PHILOPON
Les mathématiciens et les philosophes arabes ont rencontré la notion d'angle et celle d'angle de contingence dans la traduction au ixe siècle des Éléments d'Euclide et dans certains commentaires de ces derniers, transmis d'une manière ou d'une autre en arabe. C'est à partir de ce fonds qu'ils ont entamé leur propre recherche. Il s'agit de deux définitions du premier livre des Éléments et de deux autres du troisième livre, en plus de la proposition III.16 dans l'édition Heiberg du texte grec (III.15 dans la traduction arabe de Isḥāq-Thābit). Ils ont également eu accès au commentaire de Simplicius des Éléments, au commentaire de Jean Philopon à la Physique d'Aristote (partiellement perdu en grec) et, peut-être, à son commentaire des Seconds Analytiques. Quant au commentaire de Proclus, rien n'indique, autant que je sache, qu'il ait été transmis en arabe.
1. Réflexions grecques sur la notion d'angle
Pour comprendre et situer les contributions des mathématiciens arabes à ce thème, nous ne faisons usage, pour l'essentiel, que des textes qu'ils ont pu consulter. Commençons donc par rappeler les définitions d'Euclide telles qu'elles ont été données dans la traduction d'Isḥāq-Thābit des Éléments.
الزاوية المسطحة هي انحراف كل واحد من الخطين الموضوعين في بسيط مستوٍ متصلين على غير استقامة عن الآخر.
Définition I.8:
Et un angle plan est l'inclinaison de chacune de deux lignes placées dans un plan et qui sont en contact l'une avec l'autre, sans se prolonger.Footnote 14
والزاوية قطعة الدائرة هي التي يحيط بها خط مستقيم وقوس من الخط المحيط بالدائرة.
Définition III.7:
Et un angle d'un segment de cercle est celui qu'entourent une droite et un arc de la circonférence du cercle.Footnote 15
والزاوية التي في قطعة الدائرة هي التي يحيطان (كذا!) بها خطان مستقيمان يوصلان بين نقطة تعلم كيفما اتفقت على قوس القطعة وبين طرفي الخط المستقيم الذي هو قاعدة القطعة.
Définition III.8:
Et un angle dans un segment de cercle est celui qu'entourent deux droites qui joignent un point quelconque marqué sur l'arc du segment, et les deux extrémités de la droite qui est la base du segment.Footnote 16
La définition I.8, tout particulièrement, fera l'objet de nombreux commentaires. On observe immédiatement que, selon cette définition, l'angle plat ne sera pas considéré comme un angle. Cette conséquence sera ensuite souvent utilisée. On connaît le long commentaire que Proclus donne de cette définition.Footnote 17 Si les mathématiciens arabes ignoraient ce dernier texte, ils connaissaient, en revanche, le commentaire de Simplicius, qui est cité in extenso par al-Nayrīzī dans son propre commentaire des Éléments.
Simplicius commence par énumérer les espèces d'angles – ceux que cite Euclide et ceux qu'il ne cite pas. En fait, à l'exemple de Proclus, il classe les angles selon la forme des lignes qui les entourent et la manière dont elles se rencontrent. C'est ainsi qu'il classe: les angles rectilignes, les angles curvilignes dont il distingue trois types – biconvexes quand les convexités des lignes sont opposées, biconcaves quand les concavités des lignes sont opposées, convexes-concaves quand la convexité d'une ligne s'oppose à la concavité de l'autre.Footnote 18 Vient ensuite l'espèce de l'angle corniculaire – rendu en arabe par qarnī – et enfin l'espèce des angles des segments du cercle.
Avec cette classification, l'angle corniculaire se trouve introduit dans le lexique des mathématiques arabes.
Au cours de ce commentaire Simplicius soulève la plupart des questions déjà débattues à propos de l'angle, et qui seront ensuite discutées pendant quelques siècles; par exemple:
• à laquelle des catégories aristotéliciennes l'angle appartient-il?
• appartient-il à une catégorie ou à plusieurs?
• est-il une grandeur? et donc divisible?
• quelle est alors sa place entre les autres grandeurs, telles que la ligne, la surface et le solide?
• les différents angles sont-ils comparables, comme Euclide le laisse entendre?
Simplicius cite ensuite la définition de l'angle déjà attribuée à Apollonius par Proclus. Selon Apollonius, l'angle est un rassemblement (συναγωγή) ou une contraction, “d'une surface ou d'un solide au niveau d'un point en-dessous d'une ligne ou d'une surface brisée”.Footnote 19 Simplicius cite ensuite la définition d'Apollonius selon laquelle l'angle est une grandeur ayant des dimensions qui aboutissent – ainsi que les limites de la grandeur – en un seul point. On a ainsi une définition qui englobe l'angle plan et l'angle solide: l'un a deux dimensions, l'autre en a trois.
Simplicius, enfin, définit pour sa part l'angle comme “intermédiaire dans la grandeur” entre ligne et surface pour l'angle plan, et entre surface plane et solide pour l'angle solide.
Dans les dernières définitions, comme dans d'autres qu'il expose ensuite, intervient la notion de dimension, et l'angle plan sera intermédiaire entre une grandeur ayant une seule dimension et une autre, qui a deux dimensions.
En un mot, si, par son commentaire traduit en arabe, Simplicius a fourni aux lecteurs les principales notions relatives à l'angle et les discussions qui l'ont entouré, il ne s'est toutefois pas arrêté à l'angle corniculaire, qu'il connaissait cependant. L'avait-il évoqué à propos de la proposition III.16 des Éléments? nous n'avons aucun moyen de le savoir. Tout indique cependant que les questions soulevées par le texte de Simplicius avaient continué à être agitées par la suite. Avicenne (mort en 1037) nous apprend ainsi que Thābit ibn Qurra (826–901) a écrit sur l'angle et l'a fait appartenir à la catégorie de la position. Ce texte ne nous est pas parvenu, mais Avicenne, qui l'avait lu, écrit à son propos:
Quant à celui qui considère que l'angle relève de la position, c'est Thābit ibn Qurra, et un groupe d'anciens. Ce qui pour lui a rendu cela nécessaire est que l'angle est produit à partir du rapport des limites de la chose à la chose, ou les parties de ce qui le limite les unes aux autres par rapport aux autres dans les directions, et cela est la position. Donc l'angle appartient à la catégorie de la position.
Selon cette conception de la position, les positions de l'angle sont celles de l'extension – ou de la surface – auxquelles elles se superposent. Ce sont les relations de ces parties les unes aux autres qui définissent la position. Cette conception de nature “topologique” de Thābit ibn Qurra, qui sera autrement développée plus tard par Ibn al-Haytham, est celle des mathématiciens engagés dans l'étude des fondements et dans la transformation de la géométrie héritée.Footnote 20 Avicenne, qui était au fait de l'ensemble des définitions de l'angle, évoque aussi celle du philosophe Abū Ḥāmid al-Isfizārī (ou al-Asfizārī, milieu du Xe siècle):
Il a dit: l'angle est une certaine quantité autre que la ligne, la surface et le solide; mais il est bien une espèce de quantité qui se produit entre deux espèces. L'angle plan se produit entre la ligne et la surface […], et l'angle solide, aussi, entre la surface et le solide.
Avicenne poursuit:
et ainsi, comme si l'angle plan pour lui (Abū Ḥāmid al-Isfizārī) était une surface plane dont la largeur n'a pas été achevée, et l'angle solide était un solide dont la profondeur n'a pas été achevée.Footnote 21
Ces vestiges montrent cependant que la discussion de la notion d'angle resurgit constamment depuis la traduction du commentaire de Simplicius jusqu'à Avicenne. On verra plus loin qu'elle se prolongera encore durant quelques siècles.
2. L'angle corniculaire d'Euclide à Jean Philopon
Simplicius, non plus qu'Avicenne dans son Traité sur l'angle, ne s'arrête à l'angle corniculaire, que tous deux avaient évoqué. Celui-ci a été connu par la proposition III.16 des Éléments:
Si une droite est menée selon des angles droits à partir de l'extrémité d'un diamètre du cercle, alors elle sera à l'extérieur du cercle et aucune autre droite ne tombera entre elle et la circonférence; l'angle du demi-cercle sera plus grand que tout angle aigu rectiligne, et l'angle qu'entourent cette droite et la circonférence sera plus petit que tout angle aigu rectiligne.Footnote 22
On observe, ce qu'Ibn al-Haytham avait déjà fait, qu'Euclide ne définit, ni ne nomme, cet angle qui “sera plus petit que tout angle aigu rectiligne”, que d'ailleurs il n'évoque dans les Éléments qu'une seule fois. Proclus le baptisera plus tard l'angle “corniculaire (ϰερατοειδής)” et Ibn al-Haytham “l'angle de tangence (al-tamāss)”.Footnote 23
Or, avec l'énoncé de cette proposition, on constate que la notion de tangence est essentielle à la définition de cet angle, ce qui explique le choix terminologique d'Ibn al-Haytham – “tangence”– et celui d'“angle de contingence” plus tard. Il est tout aussi évident que la notion d'angle “plus petit que tout angle aigu rectiligne” dépend, implicitement au moins, de celle de l'angle en tant que grandeur, ou en tant que quantité, puisqu'elle suppose la comparabilité et la mesure. Ces deux questions seront présentes dans toutes les discussions ultérieures.
Euclide démontre l'existence et l'unicité de la tangente, avant d'établir le dernier point de l'énoncé. Mais, pour saisir la difficulté que soulève ce point, procédons d'abord intuitivement. On constate alors qu'il est assez aisé d'ordonner les angles rectilignes, quelle que soit la définition qu'on en donne. On dira que l'angle (OA, OB) est inférieur à l'angle (OA, OC) si le côté OB est à l'intérieur de ce dernier angle (en procédant éventuellement par superposition). On pourra faire de même pour une classe restreinte d'angles mixtilignes qui ont des rectilignes égaux, dont les côtés sont concaves simples, tous orientés dans la même direction. Or une telle démarche n'est pas possible pour des angles quelconques, pour ne pas parler de l'angle de contingence.
Ainsi, aux questions de tangence et de grandeur s'ajoutent celles de la comparaison entre les angles – rectiligne, mixtiligne et de contingence –, et de l'existence de l'ordre total et de la continuité. Autant de questions que soulèveront les lecteurs d'Euclide. L'histoire a conservé certaines de leurs lectures. La première, qui est aussi la plus importante, est celle de Proclus, qui s'attaque de front à la question de la grandeur, et aussi à celle de la définition de la notion d'angle. Il écrit:
Mais, si l'angle est une grandeur et que toutes les grandeurs homogènes finies ont un rapport l'une avec l'autre, alors tous les angles homogènes, au moins ceux dans les plans, auront un rapport l'un avec l'autre; ainsi, un angle corniculaire aura un rapport avec un angle rectiligne. Or, les grandeurs qui ont un rapport entre elles peuvent se dépasser l'une l'autre si elles sont multipliées; donc, l'angle corniculaire pourra finalement dépasser l'angle rectiligne; ce qui est impossible, car il est démontré que l'angle corniculaire est plus petit que tout angle rectiligne.Footnote 24
C'est ainsi que Proclus règle la question de la grandeur en posant rigoureusement le problème qui sera débattu par ses successeurs.
Jean Philopon, pour sa part, soulève la question de la continuité par un argument souvent repris plus tard, mais de manière différente. La discussion alors engagée portait sur la comparabilité de la droite et de l'arc de cercle, et la question était de savoir si “le plus grand passe au plus petit sans passer par l'égal”.
Jean Philopon reconnaît la validité de ce principe et la nécessité de passer par l'égal pour les grandeurs homogènes. Quant aux grandeurs non homogènes, c'est-à-dire celles auxquelles on ne peut pas appliquer la théorie des proportions, il s'explique dans son Commentaire de la Physique:
Il n'est pas nécessaire, écrit-il, que, s'il existe le plus grand et le plus petit, entre les choses l'égal existe. En effet, l'angle aigu entouré par une droite et la convexité de l'arc est plus grand que tout angle aigu, <et l'angle aigu entouré par une droite> et la concavité de l'arc est plus petit que tout angle aigu. Et il n'existe aucun angle entouré par une ligne droite et une ligne circulaire égal à un angle aigu rectiligne; car, si cela existait, alors la ligne droite se superposerait à la ligne circulaire. En effet, si nous faisons mouvoir une droite sur le diamètre, nous formons un angle entouré par la droite et le demi-cercle, qui est le plus grand, et un angle entouré par une droite et la concavité, qui est le plus petit. L'un des deux angles se forme après l'autre sans qu'il se forme <l'angle> égal à l'angle aigu rectiligne.Footnote 25
De même, mais plus longuement, dans son Commentaire des Seconds Analytiques:
Si quelqu'un accorde que Bryson a ainsi mené à bien sa construction, il est loisible de lui répondre que le propos selon lequel là où il y a du plus grand et du plus petit que quelque chose, il y en a aussi de l'égal, est vrai dans le cas des choses de même genre, mais que cela n'est plus vrai dans le cas des choses qui ne sont pas de même genre. Car le géomètre montre que, dans le cas du demi-cercle CDB, la droite AC menée perpendiculairement à partir de l'extrémité du diamètre CB tombe nécessairement en dehors du cercle; et que des deux angles produits (i) par la circonférence et le diamètre et (ii) par la droite menée perpendiculairement et la circonférence, je veux dire de l'angle extérieur ACD et de l'angle intérieur DCB, l'angle extérieur est plus petit que tout angle rectiligne aigu et l'angle intérieur plus grand que tout angle rectiligne aigu. Ainsi donc, dans ce cas, bien qu'ayant montré que des angles sont plus grand et plus petit que le même angle rectiligne aigu, nous ne pourrions cependant pas en découvrir d'égal, du fait que les grandeurs ne sont pas de même genre. Car les angles considérés sont supposés provenir d'une droite et d'une circonférence – on les appelle d'ailleurs corniculaires. Et le paradoxe est que, alors que l'angle extérieur peut être augmenté à l'infini et l'intérieur diminué, et que, à rebours, l'angle intérieur peut être augmenté à l'infini et l'extérieur diminué, ni l'angle extérieur, augmenté à l'infini, ne deviendra jamais égal à l'angle rectiligne aigu – mais il sera toujours plus petit que n'importe lequel – ni l'angle intérieur augmenté à l'infini ne sera jamais égal à un angle droit.
Nous augmentons l'angle extérieur en traçant des cercles plus petits. Ainsi, si je coupe le diamètre CB au point E, que je coupe la droite CE en deux moitiés au point G et que, avec G pour centre et GC pour intervalle, je trace un cercle dont le demi-cercle est CHE, l'angle extérieur ACH augmente et, derechef, en vertu de ce qu'on a déjà dit, il n'en est pas moins plus petit que tout angle aigu. Ce théorème a en effet été prouvé par le géomètre pour tout cercle (voir
Fig. 1).
Fig. 1
Derechef, de la même manière, ayant coupé le diamètre du cercle intérieur, ayant inscrit un cercle plus petit et ayant fait cela à l'infini, j'augmente toujours l'angle extérieur et je diminue l'angle intérieur, mais ni l'angle extérieur, ni l'angle intérieur, ne seront jamais égaux à un angle rectiligne aigu: l'extérieur sera toujours plus petit, l'intérieur toujours plus grand. C'est ainsi que j'augmente l'angle extérieur et que je diminue l'angle intérieur. À l'inverse, j'augmente l'angle intérieur et je diminue l'angle extérieur en circonscrivant des cercles plus grands, de la manière suivante. Je prolonge le diamètre CB en ligne droite jusqu'à E et, avec B comme centre et BC comme intervalle, je trace un cercle, dont le demi-cercle est CGE (voir
Fig. 2). Il est clair que le demi-cercle CGE tombera à l'intérieur de la droite AC, du fait qu'il a été prouvé que la droite menée perpendiculairement de l'extrémité du diamètre tombe nécessairement à l'extérieur du cercle. Or, que pas la moindre partie du demi-cercle extérieur CGE ne soit en contact avec une partie du demi-cercle intérieur CDB, c'est clair à partir de ceci: s'il y a contact, menons, à partir du point où ils coïncident, disons H, vers les centres des cercles B et J, les droites HB et HJ. Puis donc que le point J est le centre du demi-cercle intérieur, JH est égale à JC. Derechef, puisque B est le centre du demi-cercle extérieur CGE, BH est égale à BC. Mais BJ et CJ sont égales à JH. Donc HB est égale à BJ et à JH. Par conséquent, du triangle HJB, les deux côtés HJ, BJ sont égaux au côté unique HB, ce qui est impossible. Par conséquent, aucune partie du cercle extérieur ne coïncide avec une partie du cercle intérieur. Donc le cercle extérieur coupe l'angle ACH. Ainsi, en traçant, à l'infini, de la même manière, des cercles extérieurs, je diminue à l'infini l'angle extérieur et j'augmente l'angle intérieur. Mais jamais l'angle intérieur, augmenté, ne deviendra égal à un droit, et toujours, il devient plus grand que tout angle rectiligne aigu.Footnote 26
Fig. 2
Fig. 3
Si donc il a été montré qu'il est possible qu'il y ait du plus grand et du plus petit que la même chose sans qu'il y ait de l'égal à elle, du fait de la dissemblance des grandeurs, c'est ainsi à tort que Bryson a soutenu que, si le polygone circonscrit est plus grand que le cercle et le polygone inscrit plus petit, l'intermédiaire entre l'inscrit et le circonscrit est égal au cercle. Car là encore, les grandeurs sont dissemblables, je veux dire le polygone par rapport au cercle. En sorte qu'ils ne seront pas égaux.Footnote 27
Dans le premier commentaire, celui de la Physique, il donne l'exemple de l'angle du demi-cercle et de l'angle de contingence. Il affirme que, si l'on déplace une droite sur le diamètre du cercle, elle forme d'abord avec la circonférence l'angle du demi-cercle, qui est plus grand que tout angle rectiligne aigu, et forme ensuite l'angle de contingence, qui est plus petit que tout angle rectiligne aigu, sans former au cours de son mouvement un angle égal à un angle rectiligne aigu.
Dans le Commentaire des Seconds Analytiques, il explicite sa pensée et donne un exposé détaillé où il procède à la division de l'angle de contingence par des cercles, à défaut de la division par des droites. Il commence par relever le caractère paradoxal du phénomène, qui tient au fait que l'angle de contingence peut croître à l'infini et celui du demi-cercle peut décroître à l'infini, et inversement, sans qu'aucun des deux ne devienne un angle rectiligne aigu.
Pour illustrer ce fait, il trace successivement deux figures des cercles emboîtés et tangents en un même point.
Soit d'abord le cercle CDB, de diamètre CB, tangent au point C à la perpendiculaire AC. On a l'angle de contingence ACD et l'angle du demi-cercle BCD, et on peut appliquer la proposition III.16 des Éléments. Soit un point E sur le diamètre BC; partageons EC en deux moitiés au point G. Traçons le cercle CHE, de centre G et de demi-diamètre GC. Il est tangent au point C à AC. On a ainsi augmenté l'angle de contingence et diminué l'angle du demi-cercle. On réitère le procédé indéfiniment et on trace des cercles emboîtés comme ECH, sans que l'angle de contingence soit égal à un angle rectiligne aigu, et sans que l'angle du demi-cercle soit égal à un angle droit (Fig. 1).
Ce phénomène paradoxal s'explique, selon Philopon, parce que l'on peut appliquer la proposition III.16 d'Euclide à chacun des cercles.
Jean Philopon procède ensuite par l'inverse, en augmentant indéfiniment l'angle du demi-cercle et en diminuant indéfiniment l'angle de contingence. Il aboutit au même résultat.
L'inverse de cette argumentation, à savoir qu'il n'est pas nécessaire qu'il y ait l'égal entre le plus grand et le plus petit, sera invoqué de manière récurrente dans les rédactions sur l'angle de contingence, précisément pour nier la continuité. Ainsi Avicenne, au troisième livre du Shifāʾ, écrit:
Quant à ce que l'on dit à propos de l'angle mentionné, qu'il est indivisible – alors qu'il est bien divisible – il y a en fait en puissance infiniment d'angles plus petits que lui. La démonstration a été établie qu'il n'y a aucun angle rectiligne plus petit que lui. Mais quand on dit qu'une chose qui n'a pas telle propriété est plus petite que telle chose, cela ne signifie pas qu'il n'y a aucune autre chose plus petite qu'elle. Celui qui a acquis la connaissance des fondements de la géométrie sait que cet angle est divisible à l'infini par les arcs.Footnote 28
Un autre argument, non moins important et tout aussi diffusé, qui remonte, semble-t-il, à Pappus, était connu des mathématiciens arabes. Proclus nous apprend en effet que Pappus, dans son Commentaire des Éléments, a montré que les angles égaux à un angle droit ne sont pas tous droits, et qu'un angle curviligne est égal à un angle droit.Footnote 29 Le texte grec de Pappus est perdu, et il ne reste de la traduction arabe que la partie du commentaire du livre X des Éléments.
Nous ne savons rien de certain sur la connaissance qu'on pouvait avoir des commentaires de Pappus des autres livres des Éléments. Cet argument figure cependant dans le commentaire de Simplicius, lequel était connu en arabe. On y lit la démonstration suivante:
Supposons l'angle droit AB Γ, et marquons au centre B et avec une distance à volonté deux points sur les lignes AB et B Γ, soit les deux points Δ et E. Traçons à partir des deux centres Δ et E et avec les distances EB et Δ B le demi-cercle AZB et le demi-cercle B ΘΓ. Alors, l'angle ABZ est égal à l'angle Γ B Θ, car, si les demi-cercles sont égaux, leurs angles sont égaux. Faisons l'angle AB Θ commun, on a l'angle AZB Θ tout entier égal à l'angle AB Γ. Mais l'angle AB Γ est droit, et l'angle AZB Θ est en forme de croissant; donc un angle en forme de croissant est égal à un angle droit (Fig. 4).Footnote 30
Fig. 4
Al-Nayrīzī écrit à son tour, avant de donner la démonstration rapportée par Simplicius:
Les angles égaux à un droit ne sont pas nécessairement droits, à moins que l'on transpose le nom de l'angle aux arcs également; alors les angles entourés par des arcs sont dits droits par voie de métaphore.Footnote 31
II. LES COMMENCEMENTS ARABES DE LA RÉFLEXION SUR L'ANGLE DE CONTINGENCE: AL-NAYRĪZĪ ET L' ANONYME DE LAHORE
À partir du ixe siècle, les mathématiciens non seulement connaissaient les Éléments, mais étaient au courant de ces discussions sur l'angle de contingence et, plus généralement, sur la notion d'angle. C'est dans ces conditions qu'ils ont repris à leur compte ces thèmes de recherche et de discussion, jusqu'à ce que l'ensemble fût à nouveau étudié par Ibn al-Haytham et ses successeurs.
Le premier de ces mathématiciens, semble-t-il, est al-Nayrīzī (c. 865–c. 922). Dans son Commentaire de la traduction (probablement d'al-Ḥajjāj) des Éléments, il soutient, à propos de la proposition III.15, que l'angle entouré par la perpendiculaire tangente à la circonférence du cercle et celle-ci n'est ni une grandeur, ni un angle rectiligne. Il établit ainsi cette double négation (
Fig. 5):
Le mathématicien (Euclide) voulait que l'angle entouré par l'arc Γ AΔ et la perpendiculaire Δ Z soit plus petit que tout angle aigu, car il n'est pas divisible. S'il était divisible, alors il se trouverait entre l'arc Γ AΔ et la droite Δ Z une autre droite, étant donné que la division des angles est par les lignes droites qui les séparent. Mais, puisque l'angle KΔZ n'a pas été séparé, il n'est pas un angle rectiligne, car tous les angles rectilignes se divisent. Il (Euclide) l'a alors nommé par le nom qui s'est imposé à lui en raison de l'autre angle interne.Footnote 32 En effet, puisque l'angle EΔZ est droit, qu'il tombe entre la ligne Γ Δ et la perpendiculaire Δ Z à l'arc Γ AΔ, et qu'on a séparé l'angle KΔZ qui n'a pas de grandeur, il reste l'angle interne entouré par le diamètre Γ Δ et l'arc Γ AΔ plus grand que tout angle aigu, car l'angle aigu est celui qui est moindre qu'un angle droit d'un certain autre angle aigu. Étant donné donc que l'angle interne n'est pas moindre qu'un angle droit, [qui est un angle aigu], d'un angle qui a une grandeur, alors le mathématicien (Euclide) a qualifié l'angle interne de plus grand que tout angle aigu.Footnote 33
Fig. 5
Ce commentaire d'al-Nayrīzī, accompagné des nombreuses citations qu'il a empruntées aux commentaires de Simplicius et d'Aghānīs, a constitué le fonds à partir duquel les mathématiciens arabes et latins ont élaboré leur recherche.
Témoin de cette dépendance, l'écrit d'un anonyme, un opuscule intitulé Sur l'angle, qui fait partie d'une collection manuscrite copiée à Bagdad en 1159–1162, et donc rédigé avant cette date.Footnote 34 Cet auteur examine presque tous les thèmes, déjà rencontrés, relatifs à l'angle de contingence. Il part d'un fait paradoxal: alors que l'on applique aux angles les opérations que l'on applique à la quantité – égalité, inégalité, rapport, division, multiplication, etc. – et qu'on peut donc définir l'angle comme “une quantité ayant une position” (fa-al-zāwiya idhan kammiyya dhāt waḍʿ), l'angle n'appartient pas pour autant au nombre des grandeurs énumérées par Aristote.Footnote 35 Le paradoxe est flagrant: voici un objet géométrique auquel on applique les opérations qu'on applique aux grandeurs, sans qu'il soit compté parmi les grandeurs. Une question s'impose: l'angle est-il une grandeur?
L'auteur commence par rappeler les réponses des anciens, Euclide, Simplicius, Aghānīs, telles que les a rapportées al-Nayrīzī. Selon lui, Euclide ne considérait pas l'angle, dans sa définition par inclinaison, comme une grandeur; alors que, dans la proposition VI.33 des Éléments, il démontre que “dans les cercles égaux, les angles au centre et les angles inscrits sont dans le rapport des arcs interceptés”, et considère par conséquent l'angle comme une grandeur, puisqu'il procède à l'aide de la théorie des proportions. Toujours selon l'auteur, Simplicius voit dans l'angle une grandeur, de même qu'Aghānīs pour qui c'est une grandeur ayant deux dimensions qui aboutissent toutes les deux au même point.
L'auteur relève dès le début de l'opuscule la difficulté que soulève la définition de l'angle comme grandeur. D'abord, si on double l'angle droit, la somme n'est pas un angle, d'après la définition I.8 des Éléments; et de même pour l'angle solide, s'il devient égal à quatre droits. Or une grandeur ne s'annule pas si on la double. D'autre part, l'angle ne vérifie pas la définition 4 du livre V des Éléments. Enfin, l'angle ne satisfait pas non plus la proposition X.1 des Éléments, que vérifient toutes les grandeurs (archimédiennes). Pour établir cela, l'auteur invoque le contre-exemple de l'angle de contingence. Il considère l'angle de contingence ABC et l'angle rectiligne D. Si l'on retranche de D plus que sa moitié, et si du reste on retranche plus que sa moitié, si on réitère continûment cette opération, on ne pourra pas aboutir à un angle plus petit que l'angle ABC mais on aura toujours un reste plus grand que celui-ci. Inversement, si on double ABC autant de fois que l'on veut, le résultat sera toujours plus petit que l'angle D. On en conclut que l'ensemble des angles ne vérifie pas la proposition X.1 des Éléments.
Mais, à défaut de pouvoir diviser l'angle de contingence par une droite, l'auteur propose de le diviser par une “ligne circulaire” de la même concavité que le cercle initial, procédé que nous avons rencontré chez Jean Philopon et que nous rencontrons dans un corollaire à la proposition III.15, dans certains commentaires des Éléments, comme celui d'al-Abharī (mort en 663/1265 environ).Footnote 36
L'auteur anonyme conclut alors: “Il ressort clairement de cela que cette espèce d'angle est qualifiée de la propriété de la quantité”.
L'auteur propose d'établir par une autre méthode que l'on peut retrancher autant de fois que l'on veut l'angle de contingence de l'angle rectiligne, sans pour autant épuiser ce dernier; il en conclut que ces deux angles n'appartiennent pas au même genre puisqu'ils ne vérifient pas la proposition X.1 des Éléments. Sur ce point également, les angles diffèrent des grandeurs, puisqu'une partie d'une grandeur est une grandeur de même genre. Ils en diffèrent encore sur un autre point, qu'avait déjà noté Jean Philopon: on peut passer du plus petit au plus grand sans passer par tous les intermédiaires. Ainsi, l'angle limité par un arc de cercle et une droite, s'il est dans un demi-cercle ou moins qu'un demi-cercle, il est aigu; et s'il est dans plus d'un demi-cercle, il est obtus.Footnote 37 On passe donc d'un angle aigu à un angle obtus sans passer par l'angle droit.
L'auteur anonyme utilise donc la définition V.4 ainsi que la proposition X.1 des Éléments pour montrer à la fois que l'angle rectiligne et l'angle de contingence ne sont pas homogènes, et que l'angle diffère de toutes les grandeurs géométriques. Il poursuit encore plus loin cette comparaison: il compare l'angle à la ligne, à la surface et au solide, en considérant le nombre des dimensions, et en montrant à chaque fois en quoi l'angle ressemble à une grandeur et, surtout, en quoi il en diffère. Il conclut en se demandant si l'angle relève de la catégorie de la quantité. Comme il n'existe pas une unité angulaire – comme l'unité pour les nombres – et comme, en plus, l'angle a une position, il ne peut être considéré comme une quantité discrète. Mais, comme il ne vérifie pas non plus la propriété de l'intersection – à savoir que l'intersection de deux grandeurs homogènes, deux lignes par exemple, est d'une dimension moindre que la grandeur – l'angle ne relève pas non plus de la quantité continue. Tout cela mène l'auteur à conclure dans la perplexité et dans l'indécision: “certains états (de l'angle) entraînent nécessairement qu'il est une grandeur, et d'autres le nient”.
Ce texte indique donc que, bien avant le xiie siècle, l'étude sur l'angle et l'angle de contingence portait principalement sur la notion de grandeur, et reposait sur la notion de grandeur et sur l'axiome d'Archimède. C'est à cette étude que contribuera Ibn al-Haytham, au xie siècle.
L'étude de l'angle et de l'angle de contingence s'est sans doute poursuivie depuis la fin du ixe siècle. Cependant, l'état de la recherche sur la littérature scientifique arabe pendant cette période, ainsi que la perte d'un nombre considérable de manuscrits, ne nous permettent pas de connaître de manière précise et détaillée les différentes contributions. Un grand mathématicien comme Thābit ibn Qurra (826–901) aurait discuté de l'angle – on a vu que c'est ce qu'affirme plus tard Avicenne dans son Traité sur l'angle. D'ailleurs, la rédaction d'un tel traité par le philosophe comme réponse à ses interlocuteurs témoigne de l'attraction exercée par ces thèmes. Le mathématicien al-Sijzī a, pour sa part, écrit brièvement sur l'angle de contingence. Il affirme en effet dans son Introduction à la science de la géométrie Footnote 38 que les angles curvilignes et l'angle de contingence ne sont pas “mesurables”, c'est-à-dire que l'on ne peut pas les étudier à l'aide de la théorie des proportions. Dans un autre traité, Pour aplanir les voies en vue de déterminer les propositions géométriques, il rappelle que l'angle de contingence n'est comparable à aucun angle rectiligne.Footnote 39 Mais c'est le successeur d'al-Sijzī, Ibn al-Haytham, qui reprendra cette étude de l'angle de contingence.
III. IBN AL-HAYTHAM: LA COMPARAISON DES INFINIMENT PETITS
Dans son Livre sur la solution des doutes du livre d'Euclide sur les Éléments et l'explication de ses notions, Ibn al-Haytham s'arrête à la proposition III.15 de la traduction arabe, qu'il considère comme une des difficultés (mushkilāt) de la géométrie. Après en avoir cité l'énoncé, il propose une nouvelle démonstration de l'existence et de l'unicité de la tangente menée à l'extrémité du diamètre du cercle. Il discute ensuite plus longuement de l'angle de contingence et de l'angle mixtiligne. Puisque nous venons d'examiner ce qui nous est parvenu des prédécesseurs d'Ibn al-Haytham à ce sujet (et qu'il a sans doute connu), il nous faut à présent dégager les points saillants de sa géométrie, nécessaires à la compréhension de son étude de l'angle de contingence et de l'angle mixtiligne.
Le premier point touche à sa conception de la géométrie: nous avons montré ailleursFootnote 40 qu'il fut le premier à introduire systématiquement le mouvement comme notion primitive de la géométrie, afin de pouvoir étudier les transformations des figures géométriques et les relations entre elles. À ce projet il a consacré deux livres, Les connus et L'analyse et la synthèse, ainsi que son Explication des postulats du livre d'Euclide, où il reprend les notions des Éléments d'Euclide pour les fonder à partir de la notion de mouvement. On verra plus loin que, dans son étude sur l'angle de contingence, il procède par rotation et par superposition.
Le second point est relatif aux notions de tangente et de tangence. Ibn al-Haytham considère, et cette fois encore personne ne l'avait fait avant lui, le point de contact comme un seul point selon la catégorie de la position, mais comme un point double selon la catégorie de la relation. Il écrit:
والخط المستقيم المماسّ للدائرة الذي ذكره أقليدس في صدر المقالة الثالثة هو خط مستقيم يلقى الدائرة على نقطة منها بنقطة منه، وإذا أخرج هذا الخط المستقيم في الجهتَين إخراجًا إلى غير نهاية، لم يلقَ الدائرة على نقطة غير تلك النقطة منها التي لقيها عليها، وموضع هذا التماسّ هو نقطة واحدة بالوضع واثنتان بالإضافة، إحدى النقطتَين المضافتَين هي نهاية الدائرة ومُضافة إليها، والأخرى هي نهاية الخط المستقيم ومُضافة إليه.
La droite tangente au cercle qu'Euclide a mentionnée dans le préambule du troisième livre est une droite qui rencontre le cercle en un point de celui-ci par un point de celle-là; et si l'on mène cette droite dans les deux directions indéfiniment, elle ne rencontre pas le cercle en un point autre que celui sur lequel elle l'a rencontré, et la position de tangence est un seul point par la position et deux par la relation; l'un de ces deux points relatifs est l'extrémité du cercle et relatif à lui, et l'autre est l'extrémité de la droite et relatif à elle.Footnote 41
Or, pour que ces deux points s'identifient en un seul selon la catégorie de la position, ils doivent se rapprocher indéfiniment. C'est dans ce rapprochement que l'infiniment petit intervient tout naturellement. Mais, pour expliquer techniquement cette idée, il a fallu attendre l'invention du calcul différentiel.
Le troisième point, tout aussi important, est la conception qu'Ibn al-Haytham se faisait de l'angle. Or il n'ignorait sûrement pas que la définition de l'angle avait fait couler beaucoup d'encre depuis l'antiquité, et que la définition euclidienne n'était pas unanimement admise.Footnote 42 À la suite de Thābit ibn Qurra, Ibn al-Haytham développe toute une théorie pour montrer que l'angle appartient bien à la catégorie de la position et non à celle de la quantité. Ses motivations, on le verra, sont directement liées à son désir d'élaborer un discours général sur toutes les espèces d'angle plan. Il commence par définir l'angle plan comme une forme d'une position de surface. Il écrit:
فكل خطين يتقاطعان في سطح. فإنهما يفعلان في السطح صورة تتقوّم من وضع الخطين أحدهما عند الآخر، وهذه الصورة تُسمّى زاوية بسيطة. فالزاوية البسيطة هي: انحراف كل واحد من خطين موضوعين في بسيط واحد ملتقِيَيْن متقاطعَين على نقطة. وقد تكون الزاوية البسيطة في السطوح المستوية، وقد تكون في السطوح المحدّبة والمقعّرة.
Deux lignes qui se coupent dans une surface font dans la surface une forme (ṣūra) qui est constituée à partir de la position (waḍʿ) des deux lignes, l'une par rapport à l'autre. On appelle cette forme un angle plan. L'angle plan est donc une inclinaison de chacune des deux lignes placées dans une même surface plane, qui se rencontrent ou se coupent en un point. L'angle plan peut être dans les surfaces planes, et il peut être dans les surfaces concaves et convexes.Footnote 43
Pour comprendre ce qu'Ibn al-Haytham entend par “forme d'une position”, il faudrait se référer à sa conception du “lieu”.Footnote 44 Selon cette conception, en effet, l'angle est une forme invariable définie par les distances entre les points de la surface d'une région de l'espace limitée par deux lignes qui se rencontrent en un point; c'est la forme d'une étendue.
L'usage délibéré de ce langage aristotélicien obéit à une intention précise: l'angle-forme n'est plus l'angle-grandeur, c'est l'angle-étendue. Pour montrer que l'angle n'est pas une grandeur au sens archimédien du terme, Ibn al-Haytham évoque le contre-exemple déjà rencontré: l'angle droit une fois doublé, il s'annule; et l'angle aigu infiniment petit une fois multiplié, le produit dépassera l'angle droit et ne sera pas un angle. Or une grandeur telle que la ligne, la surface, le solide, …, une fois multipliée, le produit sera une grandeur du même genre. Pour expliquer l'existence, la croissance et la décroissance de l'angle rectiligne, Ibn al-Haytham fait appel à un modèle cinématique: il se donne un segment de droite et prend un point quelconque sur ce segment; à partir de ce point, il élève une droite inclinée qu'il meut d'un mouvement continu dans l'une des deux directions (le premier segment restant fixe), et constate la décroissance monotone d'un côté et la croissance monotone de l'autre.
Voici ce qu'il écrit:
نتخيّل خطًا مُستقيما متناهيا، ونتخيّل عليه نقطةً كيفما اتفقت منه، ونتخيّل خطًا آخر مستقيمًا خارجًا من تلك النقطة، فيَحدث على تصاريف الأحوال عن جنبتيه زاويتان، ثمّ نتخيّل هذا الخط الثاني متحرّكًا إلى إحدى الجهتَين والأوّل ثابتًا، فتتصاغَر الزاوية التي تلي جهة الحركة، وتتعاظم الزاوية الأخرى، ثمّ لا تزال تتصاغر الزاوية التي تلي جهة الحركة إلى أن تنتهي إلى غاية الصِغر، ما دام الخط متحرّكًا في تلك الجهة، وتصير الزاوية الأخرى في غاية العِظَم.
ويكون الخط المتحرِّك في هذه الحال مائلاً على الخط الثابت، ويكون ميله إلى جهة الزاوية الصُغرى. فيظهر من هذه الحال أنّ الزاوية الحادّة والمنفرِجة موجودتان، ثمّ نتخيّل الخط القائم متحرّكًا إلى الجِهة الأخرى فلا تزال الزاوية الصغرى تتعاظم، والزاوية العظمى تتصاغر.
ثمّ إذا تُخيّلت الحركة مستمرّةً، فلا بد أن تنتهي الحركة إلى أن تصير الزاوية التي في جهة الحركة في غاية الصغر، وتصير الزاوية الأخرى في غاية العِظم، فيصير الخط المتحرّك في هذه الحال مائلاً إلى الجهة الأخرى المقابلة للجهة الأولى، ويظهر أنّ الزاوية التي تلي الجِهة الأولى. كانت أصغر من التي تليها، ثمّ صارت أعظم منها، وتزايدها وتعاظمها إنّما كان بحركة الخط، ولا تصير الزاوية الصغرى عُظمى بحركة الخط الذي يحوزها إلاّ بعد أن تصير مساوية لها.
Nous imaginons une droite finie, nous imaginons un point quelconque de celle-ci et nous imaginons une autre droite issue de ce point; il se produit en tous les cas deux angles, de part et d'autre. Ensuite, nous imaginons cette deuxième droite en mouvement, dans l'une des deux directions, la première droite étant fixe. L'angle qui est dans la direction du mouvement décroît de plus en plus et l'autre angle croît de plus en plus; puis l'angle du côté de la direction du mouvement continue à décroître jusqu'à ce qu'il devienne d'une extrême petitesse, tant que cette droite se meut dans cette direction; et l'autre angle croît et devient extrêmement grand. Dans ce cas, la droite mobile sera inclinée sur la droite fixe, et son inclinaison sera vers le petit angle. Il est évident dans ce cas que l'angle aigu et l'angle obtus existent.
Imaginons ensuite la droite élevée en mouvement dans l'autre direction; alors le petit angle continue à croître et le grand angle à décroître. Si ensuite l'on imagine le mouvement continu, il aboutit nécessairement à ce que l'angle qui est dans la direction du mouvement devienne d'une extrême petitesse et l'autre angle d'une extrême grandeur. La droite mobile dans ce cas sera inclinée dans l'autre direction, opposée à la première direction. Il est évident que l'angle qui était dans la première direction plus petit que l'adjacent, puis est devenu plus grand que lui, et augmente et croît, n'était que par le mouvement de la droite. Le petit angle ne devient le grand angle par le mouvement de la droite qui l'entoure qu'après lui avoir été égal.Footnote 45
Ibn al-Haytham poursuit ainsi pour montrer l'existence de l'angle droit lorsque les deux angles deviennent égaux.
Quant à l'étude des angles mixtilignes, on verra plus loin qu'Ibn al-Haytham y procède par rotation.
On peut se demander comment, par une telle conception, Ibn al-Haytham justifie les opérations appliquées à l'angle rectiligne, et ensuite aux autres angles plans. Pour répondre à cette question, Ibn al-Haytham a recours cette fois encore au langage aristotélicien et à la distinction commune à l'époque entre le “par soi” et le “par accident”, langage dans les termes duquel il formule à nouveau la notion de la divisibilité à l'infini qui caractérise toute quantité et lui permettra d'étudier l'angle de contingence. Il distingue entre deux espèces de divisibilité: “par soi”, et “par accident”. Les grandeurs divisibles par soi sont celles qui sont divisées directement, sans qu'il soit besoin de passer par d'autres grandeurs. Elles ne sont autres que les grandeurs “mesurables”, au sens de l'époque,Footnote 46 c'est-à-dire soumises à la théorie des proportions; ainsi la ligne, la surface, le solide, etc. Ce sont les grandeurs archimédiennes. Les grandeurs divisibles par accident sont celles dont la division est effectuée par l'intermédiaire d'autres. Ainsi, écrit Ibn al-Haytham:
إنّ الزاوية إنّما تنقسم بالعرَض لا بالذات، وذلك أن الزاوية إنّما تنقسم إذا كانت مسطّحة بانقسام السطح الذي هي صورةٌ فيه، وذلك أنّ الخطين المحيطين بالزاوية المسطّحة هما محيطان بالسطح، أعني مُكتنفان للسطح.
L'angle se divise par accident et non par soi, puisque, s'il est plan, il se divise par la division de la surface dans laquelle il est formé, et cela car les deux lignes qui entourent l'angle plan sont celles qui contiennent la surface.Footnote 47
Pour étudier toutes les espèces de l'angle – rectiligne, curviligne, mixtiligne, de contingence – Ibn al-Haytham s'efforce de trouver une définition qui les englobe, d'où son recours à la forme de position. Mais sachant pertinemment que les trois dernières espèces ne sont pas “mesurables”, et ne sont donc pas des “grandeurs” selon la géométrie euclidienne, il a élaboré une théorie de l'angle qui lui autorise certains calculs, sans passer par la théorie des grandeurs archimédiennes, ni donc s'engager sur la nature de l'angle comme “quantité”. Nous avons là un exemple de solution philosophique d'un problème mathématique, lorsque les moyens mathématiques de solution font encore défaut.
À l'aide de cette conception de l'angle, Ibn al-Haytham aborde l'angle de contingence et commence par montrer qu'il n'est pas du même genre que l'angle rectiligne. Il écrit que ces deux angles “ne sont pas de même genre et qu'il n'y a pas de rapport entre eux”. Notons qu'il ne présente pas cette non-homogénéité comme une simple constatation ou comme un postulat, mais qu'il l'établit en montrant que les angles de contingence forment une suite croissante d'infiniment petits, alors que les angles rectilignes forment une suite décroissante d'infiniment petits, et que les termes de la première sont tous inférieurs aux termes de la seconde.
Soit l'angle rectiligne EAB = α. Par division successive en deux moitiés, selon la définition précédente, il forme une suite d'angles rectilignes aigus infiniment petits, soit la suite
. Il forme ensuite une autre suite décroissante des cercles, tous tangents au point A à la perpendiculaire AE. Il prend pour cela sur le demi-diamètre DA une suite de points successifs comme centres, et trace des cercles de plus en plus petits; soit la suite des cercles
. À partir de cette suite décroissante de cercles, il forme une suite croissante d'angles de contingence, soit (C n)n≥1. Il montre enfin que, quel que soit le terme de cette suite croissante, il est plus petit que tout élément de la suite décroissante des angles rectilignes aigus.
En effet, soit B un point quelconque de la circonférence du cercle ABC, la droite AB coupe tous les cercles
et engendre une suite décroissante d'angles rectilignes, chacun étant plus grand que tout angle de contingence, puisque celui-ci est inclus dans celui-là, et dans l'ordre.
Ibn al-Haytham montre ensuite que, quel que soit l'angle de contingence C, il est plus petit que tout angle rectiligne α; ou, en d'autres termes: pour tout n ∈ N, si C < α, on a nC < α.
Lue un peu trop rapidement, la démarche d'Ibn al-Haytham pourrait être assimilée à celle de Philopon. Il n'en est cependant rien.
1. Le contexte, tout d'abord, est différent. Philopon s'interroge dans le Commentaire de la Physique aussi bien que dans celui des Seconds Analytiques sur la possibilité pour les grandeurs non-homogènes de passer du plus grand au plus petit sans passer par l'égal. L'angle de contingence et l'angle du demi-cercle sont évoqués à titre d'exemple pour illustrer ce problème, et non pas pour eux-mêmes.
Ibn al-Haytham s'interroge en mathématicien sur le concept d'angle en général et celui d'angle de contingence en particulier pour, écrit-il, “découvrir la cause (ʿilla)” de ce qui a été établi dans III.16, à savoir pourquoi tout angle rectiligne aigu formé par la perpendiculaire à l'extrémité du diamètre du cercle et une droite quelconque menée du point de contact est plus grand que l'angle de contingence. Philopon et Ibn al-Haytham n'étudient pas le même problème et ne poursuivent pas le même but.
2. Le traitement de la notion d'homogénéité diffère lui aussi. Philopon se borne au cadre aristotélicien selon lequel la non-homogénéité des lignes simples que sont la droite et le cercle relève d'une ontologie physique, tout au plus physico-mathématique. Philopon ne démontre pas la non-homogénéité de l'angle rectiligne aigu et de l'angle de contingence. Or, tel est précisément le but d'Ibn al-Haytham: établir cette non-homogénéité. Lecteur d'Euclide, il savait que ce dernier a établi dans III.16 l'inégalité entre l'angle de contingence, l'angle rectiligne aigu et l'angle du demi-cercle, sans se préoccuper de la question de l'homogénéité. C'est précisément à cette question qu'Ibn al-Haytham a voulu répondre. La stratégie qu'il conçoit délibérément consiste à comparer les infiniment petits et à montrer rigoureusement que ces deux “grandeurs” (angle de contingence et angle rectiligne) ne vérifient pas la proposition X.1 des Éléments.
3. Cette stratégie, on l'a vu, passe par deux suites, l'une décroissante et l'autre croissante, qu'il manie en même temps en montrant que la première majore toujours la seconde. Il procède ainsi par la formation de ces suites d'infiniment petits pour après les comparer entre elles. Plus précisément encore, il compare deux approximations. La première est l'approximation de la tangente par des sécantes, et la deuxième est l'approximation du cercle initial par des cercles qui sont eux-mêmes une approximation du cercle osculateur. Philopon, quant à lui, forme une suite d'angles de contingence et une suite d'angles de demi-cercles complémentaires, et souligne que, lorsque l'une croît indéfiniment, l'autre décroît indéfiniment, mais sans que les termes de l'une ou de l'autre soient égaux à un angle rectiligne aigu, c'est-à-dire sans passer par l'égal.
Ces différences entre le philosophe et le mathématicien sont, à l'évidence, la contrepartie opératoire, si l'on veut, de leur conception radicalement différente de la notion de non-homogénéité.
Ibn al-Haytham ne s'arrête pas là; il se demande s'il est possible de diviser l'angle de contingence, pour pouvoir comparer entre eux les angles de contingence. L'idée, déjà rencontrée chez Philopon et dans le corollaire de III.15 du Commentaire des Éléments d'al-Abhārī, est la suivante: l'unicité de la tangente à l'extrémité A du diamètre du cercle, qui définit avec la circonférence du cercle l'angle de contingence, n'empêche pas de faire passer par le point A une suite décroissante de cercles, tous tangents en ce point, et dont chacun définit avec la tangente un angle de contingence. C'est alors qu'Ibn al-Haytham étend le résultat précédemment obtenu: les angles de contingence ne sont pas seulement non homogènes avec les angles rectilignes, mais le sont également entre eux et, de ce fait, incomparables. Il écrit: “ainsi, il n'y a pas de rapport entre les angles entourés par des arcs inégaux”.
Notons que, au cours de cette démarche, Ibn al-Haytham procède par division des angles, dans le sens déjà précisé de la divisibilité par accident. Celle-ci assure pourtant que, pour les angles comme pour les grandeurs quelles qu'elles soient, chaque partie d'un angle est un angle de même genre, par accident pour ainsi dire, que ces parties soient ou non comparables.
Ensuite, Ibn al-Haytham restreint en quelque sorte la question et se demande si l'on peut déterminer un rapport entre une sous-classe d'angles mixtilignes et les angles rectilignes, à défaut d'un rapport entre tous les angles mixtilignes et ces derniers. Il montre que cela est possible, et que l'on peut même avoir un rapport d'égalité, “si chacun des angles est entouré par deux lignes de même genre et deux lignes égales aux deux lignes de l'autre angle”. On peut dans ce cas réduire la mesure de l'angle mixtiligne à celle de l'angle rectiligne.
Pour établir ce résultat, Ibn al-Haytham développe l'exemple déjà rencontré chez al-Nayrīzī. Mais, à la différence de ce dernier, il procède par une rotation, et ensuite par une superposition.
Il considère deux angles mixtilignes ayant deux rectilignes égaux et ayant leur concavité dans la même direction, et telles que les rectilignes forment un angle aigu.
Soit AB = AC les deux rectilignes, cordes des segments ADB et AEC. On a l'angle rectiligne aigu BAC et les deux angles mixtilignes DAB et EAC égaux, puisque les deux segments sont superposables après une rotation (A, BÂC); d'où, si on ôte communément l'angle BAE des deux angles DAB et EAC, on a CÂE = EÂD (
Fig. 6).
Fig. 6
Ainsi, on a un angle mixtiligne égal à un angle rectiligne.
Ibn al-Haytham parle ensuite, plus généralement, d'un rapport de proportionnalité entre ces angles lors de leur division et de leur multiplication. C'est dire que, même si les angles mixtilignes ne forment pas une “grandeur mesurable”, on peut, pour cette sous-classe d'angles mixtilignes, les “mesurer” à l'aide de l'angle rectiligne aigu formé par les rectilignes de ces deux angles mixtilignes.
Dans cette étude, Ibn al-Haytham a transformé plusieurs résultats connus de ses prédécesseurs pour donner une nouvelle analyse du problème de l'angle de contingence, analyse qui ne sera égalée que longtemps après. Bien sûr, les successeurs vont s'en inspirer, et les thèmes abordés par le mathématicien du xie siècle seront repris çà et là, que ce soit dans son sillage ou indépendamment. Pour l'heure, nous pouvons évoquer quelques mathématiciens, en commençant par al-Samawʾal (mort en 1175), al-Shīrāzī (1236–1311), Kamāl al-Dīn al-Fārisī (mort en 1319) et ʿAlāʾ al-Dīn al-Qūshjī (1403–1474).
IV. AL-SAMAWʾAL, Al-ṬŪSĪ ET AL-SHĪRĀZĪ: LA COMPARABILITÉ DES GRANDEURS ET DES FIGURES GÉOMÉTRIQUES
1) Parmi les successeurs d'Ibn al-Haytham qui ont repris l'étude de l'angle de contingence figurent l'algébriste al-Samawʾal ibn Yaḥyā al-Maghribī et Kamāl al-Dīn al-Fārisī. Ce dernier a eu la bonne idée, on le verra plus loin, de réunir plusieurs études sur l'angle, celles d'Ibn al-Haytham, d'Avicenne, d'al-Samawʾal, ainsi qu'un long essai de sa main. L'épître d'al-Samawʾal nous est parvenue annotée par al-Fārisī. Ces annotations, parfois critiques, nous transmettent, si l'on peut dire, une polémique post mortem: des réponses à al-Samawʾal formulées à un siècle et demi de distance environ.
Dans cette épître, al-Samawʾal répond lui-même à un correspondant, qui s'adresse à lui pour qu'il veuille bien arbitrer une discussion agitée à propos de l'angle de contingence. Toute la question est de savoir si cet angle est, ou non, du même genre que l'angle rectiligne. Le correspondant rapporte que l'un des mathématiciens de l'Ouest islamique, un certain Abū Sharīf al-Maghribī, a cru avoir démontré que ces deux angles sont homogènes. Or celui-ci ne fait que reprendre la démonstration d'al-Nayrīzī pour en tirer une conclusion erronée. En effet, après avoir établi l'égalité des deux angles, il obtient comme al-Nayrīzī l'égalité d'un angle curviligne et d'un angle droit; ce qui est exact. Mais il ajoute: “Si donc un angle curviligne est du même genre qu'un angle rectiligne, alors l'angle entouré par une droite et un arc est, à plus forte raison, du même genre qu'un angle rectiligne”. Faute logique grave qui attire les foudres d'al-Samawʾal et l'incite à rejeter toute la démonstration, y compris la première partie – ce qu'al-Fārisī ne manquera pas de lui reprocher.
Or Abū Sharīf al-Maghribī ne considère pas un angle rectiligne quelconque, mais un angle droit. Cette restriction, qu'al-Samawʾal n'a pas notée, a été relevée par al-Fārisī. Le problème sera examiné au siècle suivant par l'astronome et mathématicien Quṭb al-Dīn al-Shīrāzī (voir plus loin).
Al-Samawʾal reprend le problème et commence par discuter de la comparabilité de l'angle de contingence et de l'angle rectiligne. Pour entamer cette discussion, il explique d'abord ce qu'il entend par “homogène” ou “comparable”. En se référant au cinquième livre des Éléments, il écrit: “La définition de l'homogène selon eux (les géomètres), ce sont les deux dont le plus petit excède le plus grand par duplication”; c'est-à-dire, soit A et B deux grandeurs telles que A < B, A et B sont homogènes si, lorsqu'on double A autant de fois que nécessaire, le résultat excède B. C'est ainsi qu'al-Samawʾal interprète la quatrième définition du livre V des Éléments, la définition du rapport.
Mais cette définition ne semble pas convenir à al-Fārisī, qui propose de recourir à la proposition X.1 des Éléments, telle qu'Isḥāq-Thābit l'ont rendue dans la traduction de l'ouvrage d'Euclide, à savoir:
إذا كان مقداران موضوعان غير متساويين، وفصل من أعظمهما أكثر من نصفه، ومما يبقى أكثر من نصفه، وفعل ذلك دائمًا، فإنه سيبقى منه مقدار ما أقل من المقدار الأصغر الموضوع.
Deux grandeurs posées étant inégales, si on sépare de la plus grande plus que sa moitié, du reste plus que sa moitié, et si on procède toujours ainsi, il reste alors une grandeur inférieure à la petite grandeur posée.Footnote 48
Rappelons que cette définition a été discutée par des mathématiciens comme Thābit ibn Qurra, al-Qūhī, Ibn al-Haytham, Ibn al-Sarī,Footnote 49 et que al-Samawʾal aussi bien qu'al-Fārisī connaissaient sans aucun doute ces débats.
Quoi qu'il en soit, de cette définition de l'homogénéité al-Samawʾal tire une conclusion négative: si A est un angle de contingence et B un angle rectiligne, A et B ne vérifient pas cette définition, et par conséquent ces deux angles ne peuvent pas être d'un même genre, ni donc comparables. Il examine plus loin la raison qui fait qu'il en est ainsi.
Si donc la démonstration de l'homogénéité énoncée par Abū Sharīf al-Maghribī est fausse, al-Samawʾal se tourne vers la démonstration par Ibn al-Haytham de la non-homogénéité, qu'il trouve insatisfaisante. Mais la connaissance qu'il avait de la solution d'Ibn al-Haytham est indirecte; ce n'est pas, en effet, le livre même d'Ibn al-Haytham qu'il avait lu, mais un exposé donné précisément par Abū Sharīf al-Maghribī. L'attaque qu'il porte contre Ibn al-Haytham a donc manqué son but, ce qui lui a valu de recevoir à son tour les critiques sévères d'al-Fārisī, qui lui reproche d'ignorer le texte d'Ibn al-Haytham. Cependant, cette discussion à distance nous permet de confirmer notre compréhension de la solution d'Ibn al-Haytham.
Al-Samawʾal a donc cru à tort qu'Ibn al-Haytham a établi la non-homogénéité de l'angle de contingence et de l'angle rectiligne à l'aide de la seule suite croissante (C n)n≥1, et que la croissance s'est opérée par simple duplication des termes. Or nous avons vu qu'Ibn al-Haytham forme cette dernière suite à partir des cercles tangents à la perpendiculaire, la suite
, sans procéder aucunement par duplication. De plus, pour établir la non-homogénéité, Ibn al-Haytham s'appuie sur la croissance de la suite (C n)n≥1 et la décroissance de la suite des angles rectilignes (U n)n≥1. Ce sont ces erreurs d'interprétation du texte que relève al-Fārisī.
Mais, comme al-Samawʾal croyait qu'Ibn al-Haytham avait doublé autant que nécessaire l'angle de contingence, il examine à son tour cette possibilité. Il considère le cas particulier de deux demi-cercles égaux.
Mais al-Samawʾal savait qu'il ne pouvait aller plus loin et généraliser un tel résultat, et n'ignorait pas que le problème de la multiplication de l'angle de contingence et de la comparaison de celui-ci avec l'angle rectiligne reste entier.
Confronté à cette difficulté et faute des moyens géométriques de la résoudre, il se pose la question de la comparabilité de deux figures géométriques. Notons d'abord que, par “figure”, il entend, tout comme les anciens géomètres, le sens donné par Euclide: la figure “est ce qui est compris par une seule ou plusieurs limites”. Pour al-Samawʾal, ce qui caractérise la figure est moins ses propriétés métriques, que sa forme et sa position. Ainsi, une figure polygonale est caractérisée par sa forme, laquelle est à son tour caractérisée par les angles et non pas par la longueur des côtés ni par l'aire. Deux figures polygonales sont comparables si elles ont des angles égaux et semblablement placés. Elles ont donc la même forme, sans que celle-ci soit relative à l'aire. Comparer deux figures, c'est donc examiner l'égalité de la forme et la similitude de la position. Sans le dire explicitement, à la suite d'Ibn al-Haytham, al-Samawʾal pense l'angle comme appartenant à la catégorie de la position.
Deux angles sont égaux s'ils ont la même forme et des positions semblables: les figures qui entourent l'un ont les mêmes positions que les figures qui entourent l'autre. Ainsi, pour ajouter un angle communément à deux angles rectilignes, il faut s'assurer que l'angle ajouté a bien la même position dans les deux cas, la forme étant identique. C'est là que réside la raison de la non-comparabilité entre l'angle de contingence et l'angle rectiligne. C'est là aussi qu'il faut, selon al-Samawʾal, voir la raison de la non-additivité des angles mixtilignes aussi bien que des angles de contingence. On a vu précédemment qu'on ne peut doubler un angle de contingence qu'une fois.
C'est par cette réflexion sur la comparabilité des figures qu'al-Samawʾal pouvait répondre à la question initiale de la non-homogénéité des deux genres d'angle.
2) Si al-Samawʾal avait posé le problème de la comparabilité des figures géométriques à partir de celui de l'angle de contingence, Naṣīr al-Dīn al-Ṭūsī (1201–1274) et son élève Quṭb al-Dīn al-Shīrāzī avaient en revanche rencontré le problème de l'angle et de l'angle de contingence alors qu'ils s'interrogeaient sur la comparabilité entre les figures. À la fin de son Astronomie (Nihāyat al-idrāk), al-Shīrāzī soulève la question classique de la comparabilité entre le cercle et la droite, et propose une méthode pour établir cette comparaison: faire rouler un cercle le long d'une droite, sans glissement, de sorte qu'il reste tangent à la droite pendant le mouvement, jusqu'à ce qu'il revienne à sa position initiale. Cette méthode lui permet d'une part de montrer que la circonférence du cercle est égale au segment de droite parcouru et, d'autre part, de comparer une ligne courbe à une droite. Son maître Naṣīr al-Dīn al-Ṭūsī engage la discussion sur la portée et la validité de cette méthode, dans un écrit aujourd'hui perdu mais cité par al-Shīrāzī dans la réponse qu'il lui adresse, réponse intitulée Sur le mouvement de roulement et les rapports entre la <figure> plane et la courbe.Footnote 50 La discussion porte sur la comparaison d'une courbe et d'une droite, des courbes entre elles, sur la rectification de la courbe, sur les propriétés qui demeurent après rectification, sur la méthode pour établir la comparaison, etc. C'est au sein de ce débat qu'une bonne place est consacrée à l'angle et à l'angle de contingence. Ce dernier problème se trouve donc intégré à titre d'exemple dans une recherche plus générale.
Bien qu'il présente un grand intérêt, nous ne reprendrons pas ici cet échange entre les deux mathématiciens, de nature topologique avant la lettre, sur la comparabilité des courbes; nous nous en tiendrons à ce qui concerne l'angle. Deux questions sont posées, qui touchent directement les méthodes de comparaison:
1° La superposition de deux grandeurs, ou de deux figures, géométriques est-elle une condition nécessaire et suffisante pour établir qu'elles sont proportionnelles, éventuellement égales, ou n'est-ce qu'une condition suffisante?
2° La similitude entre deux grandeurs – ou deux figures – est-elle une condition nécessaire et suffisante pour établir qu'elles sont proportionnelles, éventuellement égales, ou n'est-ce qu'une condition suffisante?
Pour prouver qu'il s'agit seulement d'une condition suffisante, il suffit d'exhiber deux grandeurs – ou figures – égales sans être superposables (première question), ou sans être semblables (seconde question). Al-Ṭūsī avait donné bien des exemples, et al-Shīrāzī a puisé dans l'étude de l'angle. Tout au long de sa discussion, il se réfère au traité, déjà évoqué, d'Ibn al-Haytham, dont il reconnaît volontiers l'influence.
Pour répondre à la première question, il reprend l'exemple classique: l'existence d'un angle curviligne égal à un angle droit. Mais il va plus loin et montre, plus généralement, qu'il existe des angles curvilignes égaux à des angles rectilignes non droits. Il écrit que cette égalité entre angles rectilignes et angles curvilignes “n'est pas propre à l'angle droit, ni aux deux demi-cercles, mais est plus générale”.Footnote 51 Voici comment il démontre cette généralité:
Soit une droite AB et le segment de cercle AHB. Du point B on mène la droite BD = AB suivant un angle quelconque. Deux cas se présentent: BD ne coupe pas l'arc AHB (
Fig. 7), DB coupe l'arc AHB (
Fig. 8). On a encore plusieurs cas de figure selon la grandeur de l'arc AHB:
•
est un demi-cercle; alors l'angle ABD est bien un droit si BD est tangente au cercle (Fig. 7); et si BD n'est pas tangente au cercle, alors l'angle ABD est un angle obtus. Cet angle est aigu dans la figure 8.•
est plus petit qu'un demi-cercle; alors l'angle ABD est aigu dans la figure 8, et il peut être aussi bien aigu qu'obtus ou droit dans la figure 7.•
est plus grand qu'un demi-cercle; alors l'angle ABD est obtus dans la figure 7 et aigu, obtus ou droit dans la figure 8.
Fig. 7
Fig. 8
Traçons BED un segment de cercle semblable au segment AHB, et qui lui soit opposé. Ces deux segments semblables sont égaux puisque AB = BD. Les deux angles ABH et DBE sont donc égaux. Ajoutons dans 7 et retranchons dans 8 communément l'angle DBH. On a immédiatement A
D = H
E (Fig. 7, Fig. 8).
Al-Shīrāzī montre ainsi qu'un angle curviligne est égal aussi bien à un angle droit qu'à un angle rectiligne non droit, et que la superposition n'est pas une condition nécessaire pour établir l'égalité des angles et, plus généralement, des figures géométriques; ou, comme il écrit: “les deux grandeurs peuvent être égales alors que la superposition est écartée.”Footnote 52
Al-Shīrāzī tire une première conséquence de ce résultat: l'égalité entre grandeurs ne dépend pas de l'égalité de leurs positions respectives. Conséquence immédiate de la précédente: l'angle ne peut pas relever de la catégorie de la position – ce qui incite al-Shīrāzī à reprendre sa définition. L'angle ne relève pas non plus de la catégorie de la quantité puisqu'il ne vérifie ni la définition V.4 ni la proposition X.1 des Éléments, mais il ne relève pas non plus de la catégorie de la relation. Après ces trois négations – et probablement sous l'influence d'Avicenne – al-Shīrāzī propose de définir l'angle comme une configuration (hayʾa) qui se forme pour la grandeur auprès de l'un de ses points ou de l'une de ses lignes en tant que cette grandeur a une ou plusieurs limites jointes en ce point ou en cette ligne sans se prolonger. Tout indique que cette définition a inspiré l'élève d'al-Shīrāzī, Kamāl al-Dīn al-Fārisī, comme on le verra plus loin.
Pour répondre à la seconde question, celle de la similitude, al-Shīrāzī revient à l'examen des Éléments d'Euclide qu'effectue Ibn al-Haytham dans ses deux livres: la Solution des doutes et l'Explication des postulats du livre d'Euclide. Au cours de cet examen, Ibn al-Haytham montre en effet que la similitude entre deux grandeurs n'est pas une condition nécessaire (elle est seulement suffisante) de l'existence de rapports entre elles. Il évoque l'exemple qu'il a lui-même étudié dans plusieurs écrits sur les lunules et sur la quadrature du cercle, à savoir l'égalité des lunules à des triangles: ces figures ne sont pas semblables, et pourtant il existe un rapport entre elles, et même un rapport d'égalité. Pour confirmer cette conclusion d'Ibn al-Haytham, al-Shīrāzī discute de l'angle de contingence et de l'angle rectiligne, en suivant, pour l'essentiel, l'exposé de son prédécesseur. Il examine ainsi les conditions pour que deux angles mixtilignes soient égaux, puis il étudie l'angle de contingence à l'aide de deux suites définies par Ibn al-Haytham, afin de montrer que cet angle et l'angle rectiligne aigu ne sont pas de même genre. Il montre ensuite, cette fois encore de la même manière qu'Ibn al-Haytham, que la division de l'angle de contingence par des cercles tangents au même point donne des angles de contingence non homogènes (la raison en est qu'il n'y a pas de rapport entre les lignes qui les entourent). Il conclut ainsi:
وهي أن الزاويتين ليستا من جنس <واحد> وليس بينهما نسبة، أعني المستقيمة الخطين والتي بين الخط والقوس؛ وهذه الزاوية وإن كانت تنقسم بخطوط مقوسة، فلا يمكن أن تنقسم بنصفين أو على نسبة معلومة، لأن أجزاء كل واحدة من هذه الزوايا ليست من جنس واحد، لأن بعضها مستقيم وبعضها مستدير ولأن محيطات الدوائر المختلفة ليست مما تتطابق، وليس بين جزء من محيط دائرة من الدوائر وبين جزء من محيط دائرة أخرى غير مساوية لها تطابق، لا إن كانت القوسان متشابهتين ولا إن كانتا غير متشابهتين. فليس بين زوايا التماس من دوائر مختلفة تساوٍ وتناسب.
Les deux angles ne sont pas d'un même genre et n'ont pas un rapport entre eux, j'entends le rectiligne et celui formé par une droite et un arc. Si cet angle se divise par des lignes arquées, il n'est pas possible qu'il se divise en deux moitiés ou selon un rapport connu, puisque les parties de chacun de ces angles ne sont pas d'un même genre, étant donné que les unes sont rectilignes et les autres curvilignes. Or, puisque les circonférences des cercles différents ne se superposent pas, et qu'il n'y a pas de superposition entre une partie de la circonférence de l'un des cercles et une partie de la circonférence d'un autre cercle qui ne lui est pas égal, que les deux arcs soient semblables ou qu'ils ne soient pas semblables, il n'y a donc pas entre les angles de contingence formés à partir des cercles différents égalité et proportionnalité.Footnote 53
Al-Shīrāzī rapporte en outre une démonstration de la non- homogénéité proposée par son maître al-Ṭūsī,Footnote 54 ainsi qu'une critique de ce dernier des expressions d'Euclide concernant l'angle. La démonstration est “formelle” et combine les propositions I.9, I.16 et X.1 des Éléments. Pour établir que l'angle de contingence et l'angle rectiligne aigu ne sont pas du même genre, al-Ṭūsī procède par réduction à l'absurde:
Supposons en effet que les deux angles sont du même genre et supposons que les propositions d'Euclide sont toutes les trois vraies. L'angle rectiligne ou bien n'est pas divisible en deux parties égales indéfiniment, ou bien il l'est. S'il ne l'est pas, alors on contredit I.9 (couper un angle rectiligne donné en deux parties égales). S'il l'est, on a encore l'alternative suivante: ou bien au terme de la division infinie on aboutit à un angle rectiligne plus petit que l'angle de contingence, ce qui contredit III.16; ou bien on n'y aboutit pas, ce qui contredit X.1, puisqu'on a supposé que les deux grandeurs sont homogènes. De tout cela on conclut que les deux angles ne sont pas homogènes.
Quant à la critique, elle porte sur l'usage – dans III.16 – de “plus petit” et “plus grand” pour les angles qui ne sont pas des grandeurs auxquelles s'appliquent ces termes, sans que soit explicitement proposé un sens de “plus petit” et “plus grand” qui soit approprié aux angles. L'usage que fait Euclide de ces expressions est “impropre”.Footnote 55
V. AL-FĀRISĪ: UNE PREMIÈRE SYNTHÈSE
Les écrits sur l'angle et l'angle de contingence que nous avons rencontrés jusqu'à présent, à l'exception de ceux d'al-Ṭūsī et d'al-Shīrāzī, que ce soit en grec ou en arabe, font partie ou bien des commentaires des Éléments d'Euclide, ou bien de ceux d'un des traités d'Aristote. À cela viennent s'ajouter quelques explications au fil des écrits de philosophes, comme dans al-Shifāʾ d'Avicenne, et même de philosophes-théologiens. La seule rédaction indépendante et entièrement consacrée à l'angle que nous connaissions est le traité d'Avicenne, d'ailleurs intitulé Sur l'angle. Avicenne souligne qu'il s'y est inspiré des discussions qu'il a entretenues sur ce thème avec son contemporain Abū Sahl al-Masīḥī. Nous avons déjà noté que, dans ce traité, Avicenne n'étudie pas l'angle de contingence, qu'il évoque plus d'une fois dans al-Shifāʾ ainsi que dans son autre livre, al-Mubāḥathāt. Mais, tandis qu'Avicenne écrivait ces pages en Iran, son éminent contemporain Ibn al-Haytham discutait en Égypte de ce même sujet, l'angle, dans ses deux livres consacrés aux Éléments d'Euclide – l'Explication des postulats et la Solution des doutes.
L'épître d'al-Samawʾal et le texte anonyme de Lahore, ainsi sans doute que d'autres travaux encore à découvrir, montrent la vitalité du sujet au xiie siècle encore. Plus tard, le mathématicien et physicien Kamāl al-Dīn al-Fārisī rédige le premier traité indépendant et entièrement consacré à l'angle jamais écrit par aucun mathématicien. Il confirme et, si l'on peut dire, amplifie une tradition déjà établie par l'écrit anonyme de Lahore. L'importance historique et philosophique de l'événement est patente, mais, pour des raisons de forme, nous nous contenterons dans cette étude de souligner les traits saillants du livre d'al-Fārisī.
Le but d'al-Fārisī est clair: reprendre la notion d'angle, dont il dit dans le prologue de son Traité que “rien n'est plus difficile à la compréhension”, et celles qui lui sont associées, pour les fonder sur des bases plus solides. Héritier d'Ibn al-Haytham dont il avait commenté certains travaux, mais aussi d'Avicenne, al-Fārisī a élaboré à partir de ces deux traditions une première synthèse sur l'angle et l'angle de contingence. S'il s'est engagé dans un tel chemin, c'est qu'il était porté par une autre tradition, florissante au xiiie siècle, celle des grands mathématiciens comme Naṣīr al-Dīn al-Ṭūsī et Quṭb al-Dīn al-Shīrāzī, qui s'occupaient aussi de philosophie, et notamment de celle d'Avicenne. Élève d'al-Shīrāzī, al-Fārisī se réfère souvent dans ses écrits au maître de son maître: Naṣīr al-Dīn al-Ṭūsī.
Le traité d'al-Fārisī se compose de deux parties; dans la première, al-Fārisī transcrit le traité d'Avicenne, l'écrit d'Ibn al-Haytham qui figure dans la Solution des doutes, l'épître d'al-Samawʾal, qu'il commente, et annonce qu'il ajoute un texte du mathématicien Ibn al-Sarī. La seconde partie est constituée de son propre traité sur l'angle. Tout se passe donc comme si al-Fārisī voulait présenter à son lecteur les matériaux à partir desquels il a élaboré sa propre synthèse.
Son traité s'ouvre, comme il se doit, sur la définition de l'angle (il y reviendra plus d'une fois). Il part de la propriété sur laquelle s'accordent tous les géomètres: la divisibilité de l'angle. Mais, conscient des difficultés qui se présentent, il opte pour la distinction déjà opérée par Ibn al-Haytham, mais aussi par Avicenne, entre la divisibilité “par soi” et la divisibilité “par accident”, celle dont relève l'angle. C'est la divisibilité de la surface contenue par les deux lignes qui se rencontrent en un point – sans être dans le prolongement l'une de l'autre – et qui forment l'angle. Cette divisibilité est selon une seule dimension: la longueur. L'angle n'est donc pas une quantité, puisqu'il n'est pas divisible “par soi”. Il n'est pas non plus une relation, puisqu'il est divisible “par accident”. Trois notions semblent donc nécessaires à la définition de l'angle: deux lignes qui se rencontrent en un point; la position de ces deux lignes l'une par rapport à l'autre dans la surface; la configuration spatiale (hayʾa) formée par les deux lignes et la position. Al-Fārisī écrit:
لما كانت الزاوية هيئة انحدابية حالة في سطح متحدد بخطين متصلين من غير أن يتحدا، متحددة، منقسمة، وكانت بتحددها غير مقتضية لتناهي السطح طولاً، أعني في الجهة التي فيها يمتد خطاها، ومقتضية لتناهية عرضًا، أعني في الامتداد المقاطع لهما؛ ومحقق أنها لا تنقسم إلا بخط يخرج من نقطة الزاوية ويقطع الامتداد المعترض فيما بين ضلعيها، فرأوا تقديرها حسب تقدير السطح الذي هو محلها.
Puisque l'angle est une configuration convexe qui a lieu dans une surface limitée par des lignes qui se rencontrent sans se confondre, qu'il est limité, divisible, et n'exige pas par sa limitation la finitude de la surface en longueur, c'est-à-dire dans la direction selon laquelle ces deux lignes se prolongent, mais exige sa finitude en largeur, c'est-à-dire dans l'étendue qui les sépare (littéralement: qui les coupe), qu'il est avéré qu'il ne se divise que par une ligne menée de son point (son sommet) et qui coupe l'étendue qui se situe entre ses deux côtés, ils (les géomètres) ont pensé le mesurer suivant la mesure de la surface qui est en son lieu.Footnote 56
Cette conception d'al-Fārisī témoigne bien d'une synthèse de l'angle comme “forme de position” (Ibn al-Haytham) et de l'idée de “configuration” (Avicenne), et prolonge ainsi celle d'al-Shīrāzī. Avicenne écrit en effet dans son traité Sur l'angle que le nom d'angle désigne quatre notions: deux lignes, qui ont une configuration (hayʾa) dans leur union, comme les configurations de la forme du triangle, du quadrilatère, de la rectitude, de la courbure; cette même configuration et la surface contenue par les deux lignes en tant que contenue par elles et en tant qu'elles lui sont extérieures; et une surface et deux lignes en tant qu'une chose réunie de la surface et des lignes.Footnote 57 Trois de ces notions se retrouvent dans la définition d'al-Fārisī, articulées à la définition d'Ibn al-Haytham.
Al-Fārisī procède ensuite à la classification de ces configurations selon deux critères à la fois. Le premier vaut pour toutes les figures géométriques: les lignes qui les forment. On a alors les angles rectilignes, curvilignes, les lunules, les mixtilignes, les coniques. Le second critère est particulier aux angles: il porte sur la manière dont les deux lignes limitent la surface – segments du cercle, angle de contingence.
Après avoir défini l'angle et opéré ce classement, al-Fārisī engage l'examen de notions associées à l'angle: homogénéité, mesure, continuité, etc. La première question posée par la notion d'homogénéité est celle de la distinction entre angle rectiligne et angle curviligne, presque aussitôt suivie par la distinction entre angle rectiligne et angle mixtiligne, et particulièrement l'angle de contingence. Al-Fārisī admet avec les mathématiciens qu'angle rectiligne et angle curviligne sont deux genres différents, mais cette différence ne préjuge pas, selon lui, de l'homogénéité entre ces deux angles. L'argument général qu'il invoque, avant de spécifier la question pour les angles, est qu'entre deux figures de différents genres il peut exister un rapport, même si nous ne le connaissons que de manière approchée. Or c'est précisément le cas du rapport entre le diamètre et la circonférence du cercle, qu'il évoque.
Peut-être al-Fārisī pensait-il à ce qu'affirme Ibn al-Haytham, que le rapport peut exister même si nous ne pouvons pas le construire. Toujours est-il qu'il insiste sur l'idée selon laquelle il n'est pas nécessaire, pour que deux grandeurs aient un rapport, qu'elles appartiennent au même genre; inversement, que deux objets peuvent appartenir à un même genre sans qu'il y ait un rapport entre eux: par exemple, l'angle droit et l'angle de contingence appartiennent tous deux au genre “angle plan”, mais il n'y a pas de rapport entre eux.
Si al-Fārisī réfléchit d'entrée de jeu à cette notion de rapport entre les angles, c'est parce que, d'une part, l'étude de l'angle mène directement à celle de la comparabilité des angles, et donc à celle de l'homogénéité des angles, et que, d'autre part, la définition euclidienne du rapport ne convient pas aux grandeurs non homogènes, et notamment à l'angle de contingence. Il lui faut donc aménager un ensemble de notions qui lui permettent de traiter les questions évoquées en contournant la définition euclidienne. Or c'est précisément ce qu'il va entreprendre.
Al-Fārisī commence par observer que la définition euclidienne du rapport entre les grandeurs homogènes, celles qui excèdent les unes les autres par duplication continue, ne s'applique pas aux angles. Cette définition doit en effet vérifier deux conditions: les grandeurs doivent admettre la duplication continue et d'autre part accepter que l'une excède l'autre par duplication; sinon elles ne seront pas homogènes, comme l'angle de contingence et l'angle rectiligne aigu (ne respectent pas la première condition), et la ligne et la surface (seconde condition). Quant aux surfaces, pour qu'il y ait un rapport entre elles, il faut qu'elles soient limitées et finies de tous les côtés. Les angles ne peuvent donc pas avoir de rapport euclidien en ce sens. Al-Fārisī va alors introduire plusieurs notions nouvelles, dont certaines lui sont suggérées par l'algèbre, sur laquelle il a composé un livre substantiel.Footnote 58
Il définit d'abord ce qu'il appelle rapport “conventionnel” (iṣṭilāḥiyya), c'est-à-dire rapport établi par convention entre les angles. C'est le rapport entre les arcs des cercles dont les centres sont les sommets des angles. Ce rapport n'est ni “par soi”, puisqu'il ne relie pas deux quantités, ni “par accident”, puisque les “lieux” – les régions des surfaces déterminées par les configurations – ne se superposent pas.
La perspective qui est la sienne dans ce traité est de se placer dans le cercle pour pouvoir comparer les angles rectilignes, considérés comme sections du cercle, entre eux et avec certains angles curvilignes et d'autres angles mixtilignes, comme l'angle de contingence. Pour ce dernier, même si une de ses parties se superpose à un angle droit, il n'y a pas de rapport entre les deux. En effet, et c'est une conséquence de la proposition V.8 des Éléments rappelée par al-Fārisī, une partie d'une grandeur est de même genre que celle-ci. Or tel n'est pas le cas pour l'angle de contingence et l'angle droit: l'angle de contingence n'est angle que par métaphore. C'est la conclusion d'al-Fārisī.
Qu'en est-il du rapport conventionnel entre les angles rectilignes aigus? La question est vite réglée, puisque la comparaison est entre cordes, c'est-à-dire entre segments de droite.
Cette définition du rapport conventionnel permet à al-Fārisī de montrer comment mesurer l'angle rectiligne. Peut-elle opérer plus loin, pour d'autres angles, curvilignes par exemple? Al-Fārisī montre que c'est possible pour les angles formés par l'intersection d'arcs de cercles égaux, et ceux formés par des sections égales et semblables. Au cours de cette étude, il introduit une nouvelle distinction, entre grandeurs déterminées et grandeurs indéterminées (sayyāla); distinction empruntée au langage de l'algèbre. Il conclut ainsi son examen:
الزاوية المستقيمة الخطين قطاع، ونسبته إلى جميع الدائرة، أعني كل أربع قوائم، كنسبة ما إلى أربع قوائم، وكنسبة قوس القطاع إلى المحيط. فالقوس قدر الزاوية. ولأن الضلعين مستقيمان، فعلى أيّ قدر فرضنا رسم القوس على طرفيهما، كانت نسبة القسي المرسومة إلى دائرتها واحدة، لكون القسي متشابهة. فهذه الزاوية متعينة القدر. وكذلك إن كان ضلعاها قوسين من دائرتين متساويتين وحدبتاهما في جهة واحدة، نسميها الهلالية، وكذلك إن تقاطع جزآن من محيطي قطعتين على نقطتين متناظرتين تقاطع الهلاليات. فأما إن كان أحد الضلعين غير مجانس للآخر، أعني لا يمكن انطباق أحدهما على الآخر كزاوية التماس، فإن القوس المرسومة على نهايتي ضلعيهما لا تشابه الأخرى، إذا عظم الضلعان أو صغرا. وكذلك إن كان مجانسًا وكان تحديباهما أو تقعيراهما متواجهين. فالزوايا التي تكون قسيها الموترة لها متشابهة، على أيّ قدر فرض [و]من ضلعاها هي متعينة الأقدار متجانسة، والتي ليست كذلك فغير متعينة الأقدار وغير متجانسة. ولنسم الأولى ثابتة الأقدار والثانية سيالة الأقدار.
L'angle rectiligne est une section <du cercle > , son rapport au cercle tout entier, c'est-à-dire à tout quatre <angles> droits, est égal à un certain rapport aux quatre droits, et égal au rapport de l'arc de la section à la circonférence. L'arc est la grandeur de l'angle. Mais, puisque les deux côtés sont droits, donc de quelque grandeur nous supposons l'arc tracé à leurs deux extrémités, on a le même rapport des arcs tracés à leur cercle, étant donné que les arcs sont semblables. Cet angle est donc une grandeur déterminée. Il en est de même si ses côtés (de l'angle) sont des arcs de deux cercles égaux, et que les convexités de ces arcs sont dans une même direction – nous les appelons lunules. Il en est de même pour les deux parties des circonférences des deux sections qui se coupent en deux points homologues à la manière des lunules. Mais si l'un des côtés (de l'angle) n'est pas homogène à l'autre, c'est-à-dire que l'un ne se superpose pas à l'autre, comme l'angle de contingence, alors l'arc tracé aux extrémités des deux côtés n'est pas semblable à l'autre, que les côtés deviennent plus grands ou plus petits. Il en est de même si <l'un des deux côtés> est homogène à l'autre, alors que leurs convexités ou leurs concavités sont opposées. Les angles dont les arcs interceptés sont semblables, quelle que soit la grandeur supposée de leurs côtés, ont donc des grandeurs homogènes, et ceux qui ne sont pas ainsi n'ont pas de grandeurs déterminées et ne sont pas homogènes. Appelons les premiers ceux qui ont des grandeurs fixées, et les seconds ceux qui ont des grandeurs indéterminées.Footnote 59
Al-Fārisī donne, pour la première fois, à l'angle de contingence ainsi qu'à d'autres angles mixtilignes et rectilignes le statut de grandeur, afin de répondre à la question de l'homogénéité et à celle de la mesure des angles.Footnote 60 Il y a deux genres de grandeur: déterminées et indéterminées. Les angles rectilignes appartiennent au premier genre, alors que l'angle de contingence, ainsi que bien d'autres angles mixtilignes et curvilignes, appartient au second. Les angles qui ont des grandeurs déterminées – disons les angles déterminés – ont tous un rapport entre eux. Quant aux angles qui ont des grandeurs indéterminées – disons angles indéterminés – ils n'ont en général pas de rapports entre eux, et ne sont donc pas homogènes aux angles qui ont des grandeurs déterminées, si toutefois par “rapport” on se réfère à la définition d'Euclide. Il arrive cependant que l'on trouve des angles indéterminés égaux, et que l'on puisse doubler un angle indéterminé. Al-Fārisī rappelle alors ces deux cas évoqués auparavant.
Soit AD = DE et traçons les deux demi-cercles AGD et DHE. Séparons DC = DB et traçons les deux demi-cercles CID et DKB. Les angles ADG et EDH sont égaux. Ôtons-en les angles égaux CDI et BDK; il reste les angles IDG = KDH, qui sont indéterminés (
Fig. 9).
Fig. 9
Dans le second exemple, on double l'angle. Soit les deux arcs de deux cercles égaux; on a l'angle BCD égal au double de chacun des angles BCA et DCA.
Al-Fārisī évoque aussi l'exemple donné par al-Samawʾal, pour obtenir le rapport de double entre deux angles indéterminés.
Dans ces derniers cas, même si l'on ne dispose pas de “termes” pour désigner ces rapports, on ne peut pas interdire de parler de “rapports” en un certain sens – qui bien entendu n'est pas le sens euclidien – dans la mesure où il y a superposition des configurations.
Al-Fārisī est à présent en mesure de donner la raison générale pour laquelle l'angle de contingence n'a de rapport ni à l'angle droit ni à l'angle rectiligne aigu. Il est en effet indéterminé, alors que les deux derniers sont déterminés: dans le premier cas, on a une grandeur indéterminée, tandis que, dans les deux autres, ce sont des grandeurs déterminées. Ainsi, à la fin du xiiie siècle et au début du xive siècle, puisque les seules grandeurs reconnues comme telles sont archimédiennes, on ne pouvait que taxer les autres d'indéterminées. Ibn al-Haytham avait établi que ces deux classes d'angles ne sont pas homogènes. Al-Fārisī le rappelle et s'efforce d'en donner la raison en revenant à la nature des grandeurs.
Al-Fārisī soulève ensuite la question des angles congruents (al-mumāthala): deux angles mixtilignes peuvent-ils être égaux sans être congruents? Cette question avait déjà été évoquée par son maître lors de l'étude du mouvement de roulement.
La “vérité” (ḥaqīqa), de l'angle est, pour al-Fārisī, la configuration et le lieu qu'elle détermine dans la surface. La congruence de deux angles dépend donc de l'union de leurs configurations et de celles des lieux. Deux angles non congruents peuvent cependant être égaux. En voici la preuve.
Soit AB = BC et AB ⊥ BC. Traçons deux demi-cercles ADB et BEC, de sorte que l'angle DBE soit égal à un droit. Prolongeons AB jusqu'à G telle que AB = BG, et traçons le demi-cercle BHG de sorte que l'angle EBH soit égal à un droit.
Imaginons ensuite que l'arc BEC se déplace d'un mouvement de rotation autour du point de contact B. Au début de son mouvement, il produit un angle contenu par les deux arcs BDA et BEC. Cet angle continue à croître à mesure que le mouvement se poursuit, jusqu'à ce qu'il devienne égal à un angle droit. Il continue à croître par ce mouvement jusqu'à ce que l'angle EBH soit lui aussi égal à un droit, ce qui implique qu'il existe un angle égal à deux droits – E
D + E
H = 2 droits (
).
Fig. 10
Pour al-Fārisī, il y a congruence lorsqu'il y a superposition des configurations et des lieux. Mais il se peut que des angles soient égaux sans être congruents. C'est dire que la superposition est seulement une condition suffisante de l'égalité des angles, et non pas une condition nécessaire. Si Quṭb al-Dīn al-Shīrāzī pouvait soutenir une telle idée pour les grandeurs, dans le cas des angles, qui n'en sont pas, al-Fārisī se trouve devant l'alternative suivante: qu'il y ait un angle égal à deux droits sans qu'il y ait l'inclinaison – ou la convexité – nécessaire à la conception de l'angle, impose d'admettre que cette inclinaison n'est pas une condition de l'existence de l'angle, ou bien qu'il n'y a pas d'angle. C'est cette dernière branche de l'alternative que choisit al-Fārisī, pour éviter l'inconsistance.
Il propose alors de considérer la situation suivante. Soit l'angle de contingence ABE et supposons l'arc qui l'entoure en rotation autour du point de contact en s'éloignant du rectiligne AB et en s'approchant du rectiligne BC. L'angle EBC est plus grand au début du mouvement et décroît ensuite, alors que l'angle ABE croît, jusqu'à ce que l'arc devienne tangent au rectiligne dans la position BHG. Ainsi, l'angle qui initialement était plus petit qu'un droit croît continûment pour être égal à un droit, puis, par saut (ṭafra), devient plus grand qu'un droit; ce qui est impossible.
Al-Fārisī explique que l'angle ne subit pas de “saut” en lui-même lors de sa croissance, mais seulement lorsqu'on le compare à ce qui n'est pas de son genre. La croissance continue des choses, écrit-il, “nécessite qu'elles deviennent égales à toutes les grandeurs qui leur sont homogènes, et qu'il y ait des intermédiaires numériques entre leurs grandeurs au commencement du mouvement et lors de son achèvement selon l'ordre naturel”.Footnote 61
Ici, al-Fārisī recourt au terme saut (ṭafra) qui a connu une longue histoire lors de la discussion du mouvement chez les philosophes-théologiens, les Muʿtazilites. Introduite dans la problématique de l'angle, cette notion déclenchera une discussion animée chez les successeurs d'al-Fārisī.
Il poursuit cette étude par celle de l'angle solide, et il est amené à discuter des formes des solides, de leurs surfaces latérales, de leurs courbures, etc. C'est à cette occasion qu'il examine, par exemple, la différence entre l'angle et le sommet du cône, d'une part, et les coupoles, d'autre part. Mais n'allons pas plus loin, pour ne pas allonger cette étude, et aussi pour conclure.
Partant des travaux d'Ibn al-Haytham et admettant leurs résultats, al-Fārisī a conçu, à l'exemple d'Avicenne, un traité autonome, intégralement consacré à l'angle. Mais, à la différence du philosophe, le mathématicien a voulu que sa théorie englobe aussi l'angle de contingence, et que son exposé soit démonstratif. Il s'est donc efforcé de forger de nouvelles notions, telles que “angle à grandeur déterminée” et “angle à grandeur indéterminée”, et de les agencer en une théorie qu'il pensait apte à éviter les paradoxes rencontrés lors de l'étude de ce thème.
VI. LA NÉGATION DE LA CONTINUITÉ: AL-QŪSHJĪ ET SES PRÉDÉCESSEURS
Parmi les arguments invoqués lors de la discussion de l'angle de contingence figure celui de la négation de la continuité. On se demande alors si l'on peut passer du plus petit au plus grand sans passer par tous les intermédiaires, et notamment l'égal; ou, dans le présent contexte, si l'on peut passer directement de l'angle aigu à l'angle obtus sans passer par l'angle droit. Plusieurs témoignages indiquent que cette question a été posée assez tôt: ceux de Jean Philopon, de l'auteur anonyme, d'Avicenne dans al-Shifāʾ, et d'al-Fārisī, entre autres.
Ainsi, dans un commentaire de Naṣīr al-Dīn al-Ṭūsī des Éléments d'Euclide, un anonyme a intercalé un folio supplémentaire à propos de la proposition III.16. Voici ce qu'on peut y lire:
في هذا المقام ترد ثلاث إشكالات، ويبين كل واحد منها على عدم جواز وقوع الخط المستقيم بين العمود المخرج على طرف القطر والمحيط.
أحدها: أن الزاوية التي يحيط بها العمود والمحيط لا تنقسم، لأنه لو انقسمت لوقع بين العمود والمحيط خط مستقيم. <…> وعدم انقسام الزاوية باطل، لأن الزاوية ليست عبارة عن الحدبة التي في نهايتي الخطين، بل هي عبارة عن السطح، والسطح مقدار، وكل مقدار يقبل التجزئة إلى غير النهاية. والجواب عن هذا أن الانقسام لا يلزم أن يكون بالخط المستقيم، لِما (مخطوط: لم) لا يجوز أن يكون الانقسام بالخط المستدير، وأن الانقسام بالخط المستدير فيه متحقق بأن ترسم الدائرة الأخرى بحيث يقع قوسها في وسط هذه الزاوية.
والإشكال الثاني: أنا إذا أثبتنا طرف خط د ز – أعني طرف د – وحركنا الخط، فلا بد أن يدخل خط د ز دفعةً في الدائرة، لأنه لو دخل خط د ز بالحركة، فلا بد أن يقع بين العمود والمحيط خط مستقيم. ودخول خط د ز دفعة محال؛ لأنه يلزم قطع المسافة دفعة.
والإشكال الثالث: أنا إذا أثبتنا طرف خط د ز، أعني طرف د، وحركنا خط د ا حتى يقع في خارج د ز، فتكون زاوية ا د ه الحادة أعظم من قائمة ز د ه بالطفرة، لأنه لو تحقق الأعظمية بقطع جميع المسافة، يلزم وقوع الخط المستقيم بين العمود والمحيط، والطفرة غير معقولة. ولأجل أنه يلزم أن يكون الأصغر أعظم من الأعظم من غير أن يصل إلى الأعظم؛ وهذا غير معقول.
En cet endroit, trois difficultés se présentent, dont chacune montre l'impossibilité qu'une droite tombe entre la perpendiculaire menée à l'extrémité du diamètre et la circonférence.
La première est que l'angle entouré par la perpendiculaire et la circonférence ne se divise pas, car, s'il se divisait, alors une droite tomberait entre la perpendiculaire et la circonférence <…>. Mais l'indivisibilité de l'angle est fausse, car l'angle n'est pas la pointe qui est aux extrémités de deux lignes, mais c'est la surface; or la surface est une grandeur, et toute grandeur est susceptible de partition à l'infini. Et la réponse est qu'il n'est pas nécessaire que la division soit par une droite; et comme elle n'est pas possible par la droite, la division sera par la ligne circulaire. Et la division par la ligne circulaire s'y trouve réalisée si on trace un autre cercle de sorte que son arc soit au milieu de cet angle.
La deuxième difficulté est que, si nous fixons l'extrémité de la droite DG, c'est-à-dire l'extrémité D, et que nous faisons se mouvoir la droite, il faut alors que la droite DG entre d'un coup dans le cercle; car, si la droite DG entre par le mouvement, alors il faut qu'entre la perpendiculaire et la circonférence tombe une droite. Or l'entrée de la droite DG tout d'un coup est impossible, car cela implique de parcourir la distance d'un coup.
La troisième difficulté est que, si nous fixons l'extrémité de la droite DG, c'est-à-dire l'extrémité D, et si nous faisons se mouvoir la droite DA jusqu'à ce qu'elle tombe à l'extérieur de DG de sorte que l'angle aigu ADE soit plus grand que l'angle droit GDE, c'est par saut, car, si l'accroissement se réalise en parcourant toute la distance, il est nécessaire que la droite tombe entre la perpendiculaire et la circonférence. Or le saut est inconcevable, tout en étant nécessaire pour que le plus petit soit plus grand que le plus grand sans passer par le plus grand. Ce qui n'est pas intelligible (Fig. 11).Footnote 62
Fig. 11

Dans un autre traité, anonyme, de nature philosophique et consacré à l'angle, on lit:
إذا فرض تحرك القطر المذكور مع ثبات نقطة تماس مع المحيط إلى خلاف جهة الزاوية، ولا شك أنه فرض أمر ممكن، بل واقع، ولا يوجد له في الوجود دافع ولا مانع، يلزم الطفرة التي تحكم عليها البديهة بالبطلان والعدم، ولم يقع لها بتصور في طريق الواقع أثر رجل ولا ممش قدم.
بيانه: اللزوم أنه كلما تحرك الخط المذكور، فلا محالة توهم بين وضعه الأول وموضعه الثاني زاوية مستقيمة الخطين مضافة إلى الزاوية التي كانت بين القطر والمحيط؛ وقلنا إنها أصغر من القائمة بقدر الزاوية التي بين الخط المماس والمحيط التي لا يوجد مثلها حادة مستقيمة الخطين. ولا يمكن بالبرهان المذكور أن تكون الزاوية المتوهمة بقدر تلك الزاوية، بل أعظم منها لأنها مستقيمة الخطين، فيلزم من إضافتها إلى الزاوية المذكورة أن تصير تلك الزاوية أعظم من القائمة مع أنها كانت أنقص عنها بدون أن تصل فيما بين إلى القائمة، لأن وصولها إليها موقوف على أن يضاف إلى الزاوية المذكورة القدر المذكور، وهو محال.
Si on suppose que le diamètre mentionné s'est mu, le point de contact avec la circonférence étant fixe, dans une direction différente de celle de l'angle – sans doute cette supposition est-elle possible, bien plus, réalisable, et rien n'interdit son existence ni y répugne –, cela implique le saut que le bon sens juge faux et dont il n'y a aucune représentation qui ait laissé la moindre trace sur le chemin de la réalité.
Démonstration. Il s'ensuit nécessairement, à mesure que la droite mentionnée se meut, qu'on imagine que, entre sa première position et sa deuxième position, un angle rectiligne soit ajouté à l'angle qui est entre le diamètre et la circonférence. Mais nous avons dit que ce dernier est plus petit que l'angle droit, de la grandeur de cet angle qui est entre la droite tangente et la circonférence, et auquel aucun angle aigu rectiligne n'est égal. Il n'est alors pas possible, par la démonstration mentionnée, que l'angle imaginé soit de la grandeur de cet angle; mais il est plus grand que lui, car il est rectiligne. De son addition à l'angle mentionné, il s'ensuit nécessairement que cet angle devient plus grand qu'un angle droit – alors qu'il était plus petit que lui – sans passer entre temps par un angle droit, car son passage par celui-ci dépend du fait qu'il faut ajouter à l'angle mentionné la grandeur évoquée. Ce qui est impossible.Footnote 63
Ces textes – dont le dernier est certainement tardif – attestent la présence récurrente de cet argument invoqué pour nier la continuité, et ceci pendant bien des siècles. Et, de fait, l'astronome et mathématicien du xve siècle, ʿAlāʾ al-Dīn al-Qūshjī (1403–1474), reprend cet argument alors largement diffusé parmi les mathématiciens et les philosophes. Il propose la preuve suivante:
Soit ABC un cercle de diamètre CD et DG une perpendiculaire à l'extrémité D, tangente à la circonférence en ce point. L'angle ADG est un angle de contingence, et, d'après la proposition III.16 des Éléments, il est plus petit que tout angle rectiligne.
Par une rotation de centre D et d'angle CDP dans la direction de B, on mène CD sur PD. L'angle PDA est obtus puisqu'il intercepte un arc plus grand qu'un demi-cercle. On est ainsi passé d'un angle aigu à un angle obtus, sans passer par un angle droit (
Fig. 12).
Fig. 12
Pour expliciter son raisonnement, al-Qūshjī rappelle que la tangente est unique, et que toute droite entre celle-ci et la circonférence coupe cette dernière. Il imagine un angle aigu en D et une droite superposée à CD. Il fait se déplacer cette droite sur la circonférence dans la direction de B et forme l'angle CDP. Cet angle, aussi petit soit-il, est toujours plus grand que l'angle de contingence ADG; ce qui implique que l'angle PDA est obtus.
On comprend que la négation de la continuité ne puisse que susciter un débat philosophique, dont on trouve déjà les traces dans le traité d'al-Fārisī ainsi que dans les deux textes précédemment cités qui évoquent l'idée de “saut” (ṭafra) souvent maniée par les philosophes-théologiens, les Muʿtazilites, dans leurs discussions à propos de l'atomisme. Certains, comme al-Naẓẓām (m. 849), affirmaient qu'un corps peut passer d'un lieu à un autre sans passer par le lieu intermédiaire, par saut. Le débat sur l'angle de contingence a remis à l'ordre du jour celui de la continuité et de la discontinuité, comme en témoigne ce traité anonyme sur l'angle que nous venons de citer.
CONCLUSION
Les écrits des mathématiciens arabes sur l'angle de contingence – ceux que nous connaissons – permettent déjà d’établir quelques faits historiques et épistémiques. Ils attestent, d'abord, l'existence d'une tradition de recherche, active et continue, sur ce thème, à partir de la fin du ixe siècle. Les mathématiciens de cette tradition ont élaboré des idées et avancé des thèses dont certaines ont été transmises à leurs successeurs, tels que Campanus, et d'autres retrouvées par eux (Peletier, Clavius, Hobbes, Wallis …). Intégrer ces écrits à l'histoire de ce problème est nécessaire à deux titres: pour comprendre comment les travaux d'un Euclide, les commentaires d'un Simplicius ou d'un Jean Philopon, ont été reçus par les mathématiciens arabes; et pour pouvoir situer à leur juste place les contributions de ceux qui ont succédé à ces derniers, qu'il s'agisse des savants latins ou de ceux du xvie et du xviie siècle, avant l'intervention de Newton en 1664. Nous serons alors en mesure de nous interroger sur la continuité et la riche complexité d'une recherche mathématique, somme toute techniquement modeste, présente durant deux millénaires. Comment comprendre cette présence continue? Quelle est au juste sa signification?
Depuis Euclide et jusqu'au milieu du xviie siècle, mathématiciens et philosophes se sont efforcés de répondre à certaines questions, de nature différente, certes, mais enchevêtrées. La plus générale de ces questions, qui d'ailleurs est sous-jacente à toutes les autres, est la suivante: comment concevoir, dans le cadre de l'ontologie mathématique de l'époque – platonicienne ou aristotélicienne – un objet qui se présente comme une grandeur, ou tout au moins comme une quantité, sans pourtant répondre à la définition qui en était donnée. Cette question est implicitement présente dans plusieurs autres, qu'elle détermine; par exemple: de quelle catégorie relève l'angle de contingence ou, plus généralement, l'angle? Toutes ces questions ont donné lieu à plusieurs traductions techniques, reprises par les mathématiciens: que doit vérifier une grandeur extensive si elle ne vérifie pas l'axiome d'Eudoxe-Archimède? Peut-on comparer les objets ou les grandeurs géométriques de genre différent? Peut-on distinguer, comme le fait al-Fārisī, deux genres de grandeurs? Peut-on penser la continuité d'une grandeur géométrique quand on passe du plus petit au plus grand, sans passer par tous les intermédiaires et donc par l'égal? La superposition des grandeurs est-elle une condition nécessaire et suffisante à l'égalité entre elles, ou seulement suffisante? etc.
Ces questions, et bien d'autres encore, se projetaient bien au delà du présent mathématique, celui des seules grandeurs archimédiennes, et s'ouvraient sur l'avenir. Or c'est précisément dans ce hiatus entre les questions et les moyens mathématiques d'y répondre que s'est fait sentir le besoin d'une élucidation philosophique. Une telle situation n'est d'ailleurs pas pour surprendre l'historien des mathématiques: que l'on pense aux débats sur les indivisibles, sur la notion de limite, ou, bien plus tard, sur les notions relatives à la probabilité.
Il est clair que ces questions soulevées par les mathématiciens à propos de l'angle de contingence dépassaient largement le cadre étroit de cet objet singulier. Leur rôle était tout aussi important dans bien d'autres chapitres des mathématiques et, plus généralement, c'est sur l'organisation de l'ontologie des objets géométriques qu'elles portaient. On peut voir dans cette polyvalence la raison principale de la multiplicité des réponses et de la survie de ce problème tout au long de tant de siècles, ainsi que de sa disparition avec la naissance du calcul infinitésimal. Rappelons quelques exemples.
Nous avons observé que la contribution d'Ibn al-Haytham représente un point saillant dans l'histoire du problème de l'angle de contingence, sommet qui ne sera franchi que lorsqu'on commencera à étudier les courbes à l'aide de leurs équations et à traiter de la grandeur des courbures. Ibn al-Haytham, lui, pour pouvoir comparer angle de contingence et angle rectiligne, c'est-à-dire des objets de genre différent, a comparé des suites d'infiniment petits. Or cette comparaison, et les procédés qu'il a dû inventer pour l'établir, étaient tout aussi fondamentaux pour sa propre recherche, d'avant-garde, dans plusieurs autres chapitres: les lunules, la quadrature du cercle, les isopérimètres et les isépiphanes, l'angle solide, la mesure du paraboloïde et de la sphère. C'est sans doute dans ces recherches où il avait développé les mathématiques infinitésimales qu'il faut voir l'origine des thèses et des méthodes à l'œuvre dans son écrit sur l'angle de contingence.
Cette même question: peut-on comparer des objets géométriques de genre différent? traverse encore bien d'autres chapitres. Elle se pose par exemple lors de l'étude du mouvement, comme en témoigne la recherche de Naṣīr al-Dīn al-Ṭūsī et de Quṭb al-Dīn al-Shīrāzī, sur le mouvement du roulement.
Quant à la question de la continuité, c'est l'une des préoccupations majeures des mathématiciens depuis Thābit ibn Qurra, en raison du mouvement massif de recherche sur l'intersection des courbes coniques pour déterminer les racines des équations cubiques et bi-quadratiques.Footnote 64
On pourrait évoquer aussi les discussions sur la définition de la notion de grandeur et la généralisation de celle qu'en donne Euclide: que l'on pense à al-Qūhī, à Ibn al-Haytham, à Ibn al-Sarī…Footnote 65 L'intérêt porté à l'angle de contingence n'était donc pas l'effet de la singularité de la chose ou de l'usage mathématique qui pouvait en être fait. Il était en fait soutenu par l'intervention dans d'autres chapitres des questions posées à son propos, et aussi par la difficulté à concevoir l'objet “angle”.
Si à présent on considère les différentes réponses à ces questions, on observe qu'elles s'organisent toutes, comme du reste celles qui concernent les courbes,Footnote 66 autour d'un nombre réduit de notions: grandeur, divisibilité, continuité, homogénéité. Chaque contribution rencontrée combine ces notions, ou quelques-unes d'entre elles, si bien que l'on pourrait représenter l'histoire de ce problème par un tableau à double entrée, où se croiseraient ces notions et les thèses des auteurs. Mais ce tableau ne montrerait pas l'essentiel: les méthodes mises en œuvre pour établir chaque thèse. On en a vu un exemple avec Jean Philopon et Ibn al-Haytham.
