Ce volume vient rejoindre les rangs de la prolifique collection « Les Voies du français ». Associée au grand projet de recherche concertée Le français à la mesure d’un continent : un patrimoine en partage (dir. France Martineau), la collection se consacre à la publication d’ouvrages portant sur le français et les communautés francophones d’Amérique du Nord.
Le volume, dédié à la mémoire du professeur émérite Brian Merrilees, s’ouvre sur une introduction de Martineau (p.1-21), où elle présente le corpus FRAN, issu de ce projet. Il s’agit du premier corpus panlectal francophone spécialisé sur l’Amérique française. Dans un ensemble unifié, il regroupe des corpus écrits historiques et des corpus oraux modernes.
Tirant sa source des résultats de ce grand projet, Francophonies nord-américaines : langues, frontières et idéologies tente de répondre à la question : que veut dire et qu’a voulu dire « être francophone » depuis le 18e siècle en Amérique du Nord ? Pour y répondre, les directeurs se sont entourés de plus de 30 collaborateurs et collaboratrices, spécialistes de linguistique, certes, mais aussi d’histoire, de sociologie, d’ethnologie et d’anthropologie, afin de fournir une perspective pluridisciplinaire, nécessaire à une compréhension globale des enjeux entourant les francophonies nord-américaines.
Divisé en 36 chapitres, ce volumineux ouvrage comporte quatre chapitres théoriques rédigés par l’équipe de direction qui se concentrent sur les enjeux relatifs à quatre axes : les idéologies linguistiques (Boudreau, p. 27-49), les variétés de français nord-américaines (Martineau, p. 57-87), les points de vue sur les francophonies nord-américaines (Frenette, p. 147-171), ainsi que la superdiversité des métropoles francophones (Gadet, p. 99-135).
L’ouvrage contient aussi huit articles scientifiques, ciblés sur les terrains d’enquête du projet. D’abord, la contribution de Cohen, « Empires, colonies, langues » (p. 177-202), cherche à faire réfléchir les lecteurs « sur ce à quoi une histoire du français d’Amérique pourrait ressembler, une histoire qui tiendrait compte de la superposition des contextes linguistique, culturel, social et politique et des dynamiques qui l’ont façonné » (p. 179). Par la suite, Dubois (p. 217-257) se penche sur les pratiques manuscrites des Ursulines à partir du 17e siècle. Mougeon, Frenette et Gagnon proposent une histoire de la communauté franco-ontarienne de Welland (p. 263-285) du début du 20e siècle à nos jours. Martineau signe une autre contribution (p. 297-328), dans laquelle elle discute de l’évolution de deux traits morphosyntaxiques associés à la variété de français acadienne (je… -ons et ils…-ont) en exposant la convergence partielle des usages entre les variétés acadienne et laurentienne, afin de « montrer comment la sociolinguistique historique peut éclairer la question de la variation diatopique » (p. 298).
Ensuite, Thibault (p. 339-372) esquisse, entre autres, une brève histoire linguistique de la Louisiane et des Antilles avant de s’intéresser plus particulièrement « aux noms qui ont été appliqués au français parlé en Louisiane, en relation avec les traits qui permettent de le caractériser au sein des français d’outre-mer, en soulignant tout particulièrement les nombreux points qui le rattache aux Antilles. » (p. 339-340). Martineau et Moreno (p. 385-414) remettent en question la distinction entre contextes majoritaire et minoritaire, à voir plutôt comme un continuum, en comparant les formes comme, genre et like au Québec et en Ontario. Ali-Khodja, Boudreau et Remysen (p. 429-469) nous offrent ensuite un chapitre traitant des rapports entre langues, idéologies et politique dans les discours de presse au Québec et en Acadie entre 1867 et 1912. Puis, une analyse comparative du discours des élites sur les langues en Acadie du Nouveau-Brunswick et en Louisiane nous est proposée par Ali-Khodja, Boudreau, Dubois et Perkins (p. 485-514).
Là où cette publication universitaire sort des sentiers battus, c’est dans les 24 « portraits » : des petites vignettes-témoignages qui parsèment l’ouvrage et relatent les réflexions et le cheminement linguistique d’individus. Elles ont pour but d’illustrer comment ceux-ci vivent ou ont construit leur francophonie au quotidien. Cela a un effet vulgarisateur, en plus de recentrer le point de vue sur l’identité individuelle, en ébranlant l’idéologie monolithique du français, et de donner une vision plus complète de ces francophonies plurielles.
Klinkenberg signe l’épilogue (p. 527-534), qui se conclut avec une réflexion sur les identités francophones nord-américaines multiples et complexes, honorées dans ce volume.
L’ouvrage se lit donc comme un « va-et-vient entre des perspectives macro- et micro-sociales et linguistiques » (p. 13), et c’est là peut-être son seul vrai défaut : il ne semble y avoir aucune logique derrière l’ordre de présentation des 36 chapitres. Il n’est ni géographique, ni thématique, ni organisé par type de contribution, ce qui rend sa lecture un peu ardue.
Avec les portraits, on s’aperçoit de l’impressionnante quantité de régions représentées : Québec, Acadie (Nouveau-Brunswick et Nouvelle-Écosse), Ontario, Manitoba, Saskatchewan, Louisiane, Connecticut, Floride, Antilles (Haïti, Guadeloupe et Martinique) et… France métropolitaine.
Ce dernier élément laisse le lecteur songeur étant donné le titre de l’ouvrage. S’il est essentiel de traiter d’histoire coloniale, il est moins évident de comprendre en quoi les trois portraits extra-américains ont leur place ici (« Promenade à Marseille, ville multiculturelle et plurilingue » (Gasquet-Cyrus, p. 137-141), « En région parisienne : d’un quartier défavorisé à une banlieue chic » (Moreno, p. 421-424) et « Les oscillations identitaires d’un jeune Français de la banlieue parisienne » (Kaci, p. 481-484)), même s’ils illustrent une francophonie qui se diversifie.
Cependant, l’intérêt des études incluses dans cet ouvrage est indéniable. Il s’agit ici d’une excellente référence pour tous ceux et celles qui s’intéressent aux enjeux entourant la réalité complexe de l’Amérique francophone et à la richesse de sa langue française.