Publié dans la collection Advances in Historical Sociolinguistics, ce volume réunit les résultats d’un projet collectif consacré à l’influence diachronique du français en néerlandais aux Pays-Bas du Nord entre 1500 et 1900. Cet ouvrage poursuit un double objectif. Il entend d’abord réexaminer sur une base empirique la question de verfransing, notion souvent invoquée mais rarement testée à grande échelle. Il propose ensuite un outillage méthodologique pour l’étude du multilinguisme historique, tout en articulant l’ancrage social, l’idéologie langagière, le choix de langue et le changement induit par contact.
Le chapitre 1 introduit la notion de verfransing (francisation, p.1) comme objet d’étude central et expose la méthode d’analyse du contact linguistique en détaillant la structure de l’ouvrage en trois volets : les idéologies langagières, les pratiques de choix et de changement de langue et les évolutions linguistiques induites par le contact. Le chapitre 2 déploie le contexte sociohistorique et inscrit le cas du néerlandais dans la francophonie européenne. La migration, la présence huguenote, les églises wallonnes, les écoles françaises, la presse, les éditions et la traduction y sont considérées avec précision. L’idée principale de ce chapitre est de faire apparaître une géographie différentielle du contact, plus dense à l’ouest et au sud qu’au nord et à l’est. Le chapitre 3 étudie ensuite les lieux de conflit idéologique, du purisme du 16e siècle au nationalisme linguistique de la fin du 18e siècle et du 19e siècle. Il montre que la francophobie (p.34) n’est pas un bloc tout simplement, mais une série de reconfigurations successives régies par les ancrages social, géographique et linguistique.
Les chapitres 4 à 7 abordent la question du choix de langue et du changement de langue dans les différents domaines aux Pays-Bas. En ce qui concerne les domaines publics, le chapitre 4 établit une vue d’ensemble du paysage linguistique. Il en ressort que le néerlandais monolingue progresse, sans effacer pour autant un multilinguisme durable, surtout dans les écrits privés. Le chapitre 5, fondé sur un vaste corpus de lettres familiales, affine ce constat en montrant que le français ne constitue ni un usage marginal ni une norme dominante, mais une ressource socialement située, plus fréquente au 18e siècle, plus visible dans l’ouest du pays et favorisée lorsque des femmes participent à la configuration épistolaire. À partir des correspondances commerciales, le chapitre 6 confirme le rôle majeur du néerlandais, tout en révélant une forte variation entre familles et réseaux. Le français y apparaît moins comme marque uniforme de prestige que comme langue liée à certaines circulations économiques et diplomatiques. À travers l’étude de cas de la famille Luzac à Leyde, le chapitre 7 constitue un contrepoint micro-historique éclairant. Il montre que le transfert du français vers le néerlandais dans une famille huguenote doit être considéré comme un processus de longue durée, soutenu ou freiné selon les domaines d’activité, la presse francophone et l’infrastructure urbaine.
Le chapitre 8 présente la méthodologie et le corpus Language of Leiden, qui regroupe environ 250 000 mots répartis sur sept domaines d’activité. Les auteurs y opposent les sphères administratives et non-administratives comme variable d’analyse centrale. Livrant les résultats quantitatifs les plus marquants, les chapitres 9 et 10 traitent les suffixes empruntés et les emprunts lexicaux. Ils établissent une courbe nette d’augmentation depuis le 16e siècle jusqu’au pic du premier 18e siècle, suivie d’une baisse au 19e siècle, que les auteurs interprètent en termes de de-frenchification ou dutchification (p.191). L’intérêt de ces deux chapitres tient aussi à la distinction entre domaines administratifs et non-administratifs. Les premiers concentrent les fréquences les plus élevées, mais les seconds, notamment dans la vie privée, montrent au 18e siècle une pénétration plus visible d’un vocabulaire lié aux relations familiales, à la politesse et à la culture de l’élite. Les chapitres 11 et 12 testent ensuite deux traits syntaxiques supposés. Le chapitre 11 examine les constructions au participe présent. Si l’ensemble de ces constructions ne relève pas de l’origine française, les auxiliaires de haute fréquence zijnde et hebbende suivent néanmoins la courbe des emprunts lexicaux, ce qui suggère une replica grammaticalisation (grammaticalisation par réplication, p.238) induite par contact dans certains domaines administratifs. Le chapitre 12 s’intéresse aux pronoms relatifs tels que welk, hetwelk et dewelke. Les auteurs y démontrent qu’ils orientent moins vers une influence française directe que vers le poids du latin ou, plus largement, vers une tradition discursive romane de l’écrit formel.
Le dernier chapitre offre enfin une synthèse concise et précise. En rapprochant l’idéologie, le choix de langue, le changement de langue diachronique et synchronique, il conclut à une francisation réelle mais limitée, socialement différenciée et culminant au 18e siècle. Ce faisant, il substitue une catégorie polémique par une gradation analytique fondée sur des corpus.
Le présent ouvrage convainc par sa manière de réinscrire le contact franco-néerlandais dans son ancrage social. Il montre aussi les processus sémiotiques qui redéfinissent, surtout au 18e siècle, la valeur du français et du néerlandais. L’attention portée à l’arrière-plan social des scripteurs, aux différences de genre et aux configurations épistolaires affine l’analyse des choix de langue. La concentration sur une seule localité, Leyde, accorde au corpus une forte cohérence comparative. Elle limiterait toutefois la généralisation à d’autres régions et à des milieux moins représentés. L’attribution de certains faits grammaticaux demeure délicate et traitée avec prudence lorsque les influences française et latine se croisent. Pour conclure, cet ouvrage n’en propose pas moins un cadre solide pour l’étude du contact linguistique, du plurilinguisme historique et de la construction de l’identité nationale.