Première traduction en français de Canadian Parties in Transition publié en 1989, l’ouvrage Les Partis politiques canadiens en transition comble un vide évident dans la littérature en français sur les partis politiques canadiens. Loin de proposer une simple version française, les auteur·es offrent ici une édition problématisée à nouveaux frais de la cinquième mise à jour de l’ouvrage initial. En quatre parties et vingt chapitres rassemblant une trentaine de spécialistes, le livre qualifie les transformations du système politique canadien depuis la création de la Confédération et interroge, de plusieurs manières, les spécificités de son fonctionnement démocratique.
Histoire politique du pays à ses échelles fédérales et régionales, la première partie de l’ouvrage décrit et analyse les transformations structurelles du système de partis. Portant attention à l’interaction des partis, de l’État et de la société tout entière, elle permet de comprendre l’évolution des rapports de force inter-partisans et l’émergence de nouveaux acteurs. Elle donne aussi sens aux nouvelles tendances observables, dont la multiplication des gouvernements minoritaires est peut-être la plus emblématique. Ces derniers sont ici les expressions d’intérêts régionaux et d’aspirations citoyennes contradictoires, médiés par des partis qui délaissent leur politique de courtage, pacificatrice et unificatrice, au profit d’une « politique de la brèche » ou de « la niche » qui érode les arrangements passés et menace peut-être le vivre-ensemble à l’heure du danger populiste.
La deuxième partie de l’ouvrage spécifie les particularismes des partis politiques et problématise leurs plus récents défis. Chouchou des francophones, des catholiques et des progressistes, le Parti libéral (PLC) de Mark Carney réussira-t-il, une fois encore, à se réinventer pour conserver son statut de parti de gouvernement par excellence obtenu dans les années 1920 ? Par son assise électorale plus fluctuante et confronté à des recompositions internes qui fragilisent son positionnement et rendent incertaines ses orientations, le Parti conservateur (PCC) navigue en eaux plus troubles. Sous la houlette d’un Pierre Poilièvre confortablement réélu à la tête du parti, unifiera-t-il – enfin ? – les familles conservatrices ? Le Nouveau Parti démocrate (NPD), pris dans la crise plus large de la social-démocratie, saura-t-il proposer aux Canadien·nes un projet de société assez désirable et novateur pour détourner des offres politiques populistes les malmené·es du capitalisme et du néolibéralisme ? Le Parti vert, qui fait son entrée dans cette version actualisée de l’ouvrage, est-il condamné – par le mode de scrutin, entre autres motifs – à la place marginale qu’il a occupée jusqu’ici ? D’autres tiers-partis pourront-ils exister au-delà de leur présence symbolique dans une démocratie canadienne, que le premier chapitre de la troisième partie de l’ouvrage décrit comme sous la menace incessante de réformes électorales et constitutionnelles ?
Une troisième partie fait la part belle aux analyses localisées du politique – associations de circonscription, équipes de campagnes électorales – et aux appréciations, nécessairement inégales et variables, qui sont portées par une multiplicité d’acteurs sur le fonctionnement démocratique du pays. Pressions centralisatrices, méfiance envers Ottawa, préférences politiques que certain·es jugent ignorées, parité femmes/hommes apparemment inatteignable, représentation des minorités et autres aspirations identitaires sont ici analysées avec le souci de rendre compte, au plus près des territoires et au plus juste des expressions citoyennes, de ce qui (pré)occupe les Canadien·nes aujourd’hui.
La dernière partie de l’ouvrage interroge et donne quelques premières conclusions quant aux enjeux phares de la participation et de la représentation politiques : baisse de la participation électorale – sans incidence sur la performance des partis – ; mouvements sociaux plus ou moins prédictifs des reformulations des conflits qui structurent la vie partisane et la création de nouveaux partis ; montée des populismes de droite – et notamment du pétropopulisme régionaliste et du pétromasculinisme qui irriguent tout particulièrement un Ouest canadien intéressé à faire le lien avec les mouvements frères étasuniens – ; lacunes de la représentation partisane des minorités raciales, ethniques et culturelles dans un contexte de montée du populisme et du nationalisme blancs ; ou encore efficacité relative des stratégies partisanes de communication à l’ère de la médiatisation et de la conversion numérique des partis politiques.
Aussi rigoureux qu’agréable à lire, l’ouvrage entrelace propositions, discussions théoriques et analyses de cas. Certain·es lecteur·ices friand·es de sociologie politique et d’enquêtes de terrain trouveront moins de satisfaction intellectuelle dans les distinctions typologiques et autres classifications dont sont apparemment féru·es les politologues nord-américain·es. En revanche, profanes de l’étude des partis, étudiant·es et spécialistes demandeur·euses d’un état des lieux récent et problématisé se retrouveront autour d’un constat partagé : cet ouvrage est une réussite, et mérite de figurer au rang des indispensables de la science politique canadienne, et de ses consœurs francophones.