Ici on entre par les chiffres et les écritures resserrées, pour découvrir un monde de toiles, d’objets, de relations familiales et sociales, de dépendance et d’autonomie. Dans ce livre tiré de sa thèse de doctorat soutenue en 2021, Serena Galasso déplie, presque littéralement, ces écritures florentines contenues dans les livres de gestion et de mémoire féminins. La gageure était de taille : la richesse historiographique de Florence, y compris pour les thématiques abordées dans cet ouvrage – histoire des femmes, histoire des pratiques de l’écrit et de la comptabilité, histoire de la famille, etc. –, en fait un terrain déjà extrêmement travaillé. Cet ouvrage renouvelle pourtant en profondeur la manière dont on peut aborder ces sujets, tout en nuance, sans faire table rase du passé, mais avec une force de conviction et de démonstration remarquable.
Le corpus n’allait pas de soi. S’appuyant sur un travail de catalogage et de collecte des écrits féminins en Toscane, S. Galasso a systématiquement recensé les « supports reliés attribués à des femmes » (p. 33) entre la fin du xive siècle et la fin du xvie siècle. À partir de ces critères, elle a pu rassembler 201 livres de comptes appartenant à 103 femmes de l’élite florentine. Embrasser une chronologie large lui permet de suivre les permanences, mais surtout les évolutions sur la longue durée, dégageant de façon très nette l’implication croissante des femmes et ses modalités renouvelées au cours du xvie siècle, en lien avec les transformations économiques et sociales de l’élite florentine. Au-delà de la difficulté du repérage, malgré les travaux antérieurs existants, au-delà également des questions de dénomination (comptabilité, livre de compte, livre de gestion, livre de mémoire, livre privé, etc.), la principale difficulté de l’étude était de conférer un sens à ce corpus, sans l’isoler de sa contrepartie masculine abondamment étudiée depuis plusieurs décennies pour Florence. Y a-t-il une spécificité aux livres féminins par rapport aux livres masculins ? Les pratiques de gestion et de comptabilité ne sont-elles pas largement partagées, surtout quand ces livres sont tenus par des notaires, des proches, des scribes qui prennent la plume au nom de la veuve ou de l’épouse ? Selon une méthode très sûre, le développement alterne entre des passages portant sur tout ou partie du corpus, des points de comparaison et des études de cas précises et détaillées, qui donnent corps à une réflexion théorique solidement étayée, puisant dans la sociologie, l’anthropologie et les sciences de l’éducation.
L’ensemble de l’argumentation de l’ouvrage convainc de la pertinence et de la fécondité d’une approche qui remet toujours cette documentation dans son contexte non seulement social et pragmatique, mais également archivistique. Afin de ne pas tomber dans la fausse évidence de la conservation de ces livres, l’autrice met en lumière les aléas archivistiques, les circulations liées en particulier au statut de ces femmes qui pouvaient changer de foyer et emporter avec elles leurs archives, ainsi que les réaménagements et l’institutionnalisation des archives privées au cours de l’époque moderne, donnant à voir une certaine image de la mémoire familiale, patrilinéaire et lignagère. Au fur et à mesure des chapitres, un réseau documentaire complexe se fait jour, entre les livres tenus par des femmes et les livres de gestion des hommes – par des systèmes de renvois, de référence et de contrôle comptable, parfois encore par des annotations –, ainsi qu’avec d’autres types de documentation : reçus, correspondance, traités théoriques, etc. Les liens de ce corpus avec d’autres types d’écrit, la forme que prennent ces liens et leurs conséquences pratiques sont sans cesse rappelés, permettant une prise en compte fine des spécificités ou non de ces livres de femmes et, surtout, de leur contexte de production, d’usage et de conservation.
L’autrice puise alors dans la tradition déjà bien installée de l’histoire des pratiques archivistiques, des pratiques de l’écrit et de la comptabilité. Elle écarte rapidement l’idée d’une spécificité matérielle de ces livres féminins, stables sur la longue durée et reprenant tous les codes et les caractéristiques des livres masculins. Cette cohérence matérielle est rendue possible par une culture de l’écrit largement diffusée à Florence, et l’existence d’un réseau déjà ancien de fournisseurs qui ont standardisé cahiers et feuilles disponibles à des prix non négligeables mais ne décourageant pas pour autant les volontés d’inscription. La question de la pratique personnelle de l’écrit et de la comptabilité donne lieu à des développements passionnants et justifie en elle-même une approche genrée, qui tient compte de la spécificité des compétences et des rôles féminins ainsi que des interactions, souvent nécessaires ne serait-ce que juridiquement, avec les hommes de leur entourage pour écrire, attester, justifier. Au-delà de la simple compétence technique, le geste d’inscription renvoie à tout un univers de signes et de symboles qui fait intervenir l’ensemble du contexte social et « renseigne sur la culture graphique et textuelle de toute une société » (p. 179).
Cet appui sur l’étude des pratiques de l’écrit permet un renouvellement en profondeur de l’historiographie des femmes et du genre en Italie aux xve-xvie siècles, qui a connu depuis les travaux de Christiane Klapisch-Zuber, puis ceux d’Isabelle Chabot, Didier Lett et Anna Bellavitis, entre autres, des développements particulièrement féconds. S. Galasso et une génération récente d’historiennes s’inscrivent ainsi dans le sillage de ces études, tout en y apportant des approches nouvelles. Ici, l’entrée par les pratiques de l’écrit permet de repenser de façon extrêmement efficace la place des femmes au sein des familles de l’élite florentine. Dépassant la dichotomie entre domination et agency, il s’agit d’observer la capacité d’action aux marges du lignage et malgré tout souvent sous contrainte. L’analyse de ces livres de gestion féminins permet à la fois de comprendre les limitations pratiques et juridiques que les femmes pouvaient connaître dans leur propre maison, mais également l’évolution de leur capacité d’action, leurs revendications parfois, leurs stratégies rhétoriques face aux membres de leur famille ou à leurs débiteurs et, plus rarement, leurs états d’âme.
L’ouvrage confirme l’importance du moment du veuvage pour la prise en main de la gestion familiale, une capacité d’action qui s’appuie sur un usage renforcé de l’écrit. L’argumentation se renouvelle quand elle donne à voir la construction progressive de domaines d’action privilégiés des femmes dans la sphère domestique. S. Galasso historicise ce mouvement qui a parfois été décrit comme un renfermement dans la sphère domestique, mais montre également comment il consiste en l’acquisition d’une réelle marge de manœuvre dans la gestion familiale : dans l’organisation financière de la maison et l’accès à la caisse commune, via les achats quotidiens, le recrutement et la gestion des domestiques ou encore dans l’organisation des activités productives de la maisonnée – la confection de draps de lin –, ce dont découle une insertion dans des réseaux de sociabilité et sur les marchés de la consommation. Cela s’accompagne également de la construction d’un rôle féminin dans la reproduction des rapports de classe et de genre au sein de la maisonnée, en particulier vis-à-vis des domestiques qui sont sous les ordres de la maîtresse de maison – des questions qui ont également pu être travaillées dans d’autres contextes, notamment coloniaux et esclavagistesFootnote 1. La transformation du rôle de ces femmes par rapport au début du xve siècle est flagrante. Si l’ouvrage s’arrête à la fin du xvie siècle, il offre des pistes extrêmement stimulantes pour appréhender la construction de ce rôle de ménagère, gestionnaire domestique et « machine à écrire familiale »Footnote 2.
L’originalité de l’approche, et ce qui la rend également si féconde, tient sans doute à une attention constante à la matérialité pour mieux comprendre les processus à l’œuvre : matérialité de l’écrit, mais également matérialité des rapports sociaux, de la vie quotidienne, des objets qui entourent ces femmes et qui donnent lieu à des transactions et à des mises par écrit. Les linges de corps en lin fabriqués au sein de la maison donnent en particulier lieu à des développements alliant analyse du système comptable, du système économique domestique et florentin, mais également réflexion théorique et sanitaire. L’attention aux listes et aux enregistrements systématiques des prières de Ginevra Brancacci permet d’observer sous un angle nouveau la comptabilité de l’au-delà, à travers non seulement l’inflation de prières, aspect le plus classique, mais également par ces pratiques d’« objectivation du réel » (p. 389) qui donnent une matérialité à l’intériorité, par l’accumulation des signes sur la page et dans le geste même de l’inscription. L’ouvrage se conclut et s’ouvre sur des pistes de recherche liées à la culture matérielle de la gestion domestique, s’appuyant sur la quantité et la variété d’objets qui entrent dans les maisons des élites et sur les outils de gestion pour les surveiller. C’est le projet que S. Galasso est en train de mener actuellement à Padoue, intitulé « Things-in-Motion: Material Practices in Late Medieval Households (Italy, 14th-15th centuries) ».
Cet ouvrage peut être lu de multiples manières et ouvre des discussions relevant de champs de spécialité divers, au-delà de l’histoire médiévale et de la première modernité, au-delà de la discipline historique stricto sensu. Si on peut décrire le projet de l’autrice comme une forme d’anthropologie genrée de l’écrit, cette approche vient surtout ouvrir de nouvelles voies de compréhension de la société et de l’économie de façon générale, y compris sur des terrains qu’on croirait par ailleurs bien balisés. L’histoire de l’éducation, des circulations marchandes, des rapports sociaux de classe est à la fois mobilisée et éclairée en retour par les méthodes et les analyses proposées ici. Ajoutons enfin que le volume se conclut par de très riches annexes, en particulier de nombreuses transcriptions de sources, qui seront extrêmement utiles à la recherche comme à l’enseignement.