Depuis près d’une décennie, l’expression « global microhistory » connaît chez les historiennes et les historiens, en particulier les modernistes anglophones, une fortune certaine Footnote 1. Riche de promesses, elle allie l’intérêt historiographique suscité par la microhistoire dans le courant des années 1980 au paradigme de l’histoire globale qui s’est imposé à compter des années 1990. S’agit-il, par ce mariage annoncé, d’octroyer une seconde jeunesse à la microhistoire en lui faisant accomplir un « tournant global » qu’elle aurait négligé ? Ou bien est-il question de donner un second souffle épistémologique à une histoire globale qui peine à clarifier ses frontières, ses objectifs et ses méthodes ?
Ce numéro des Annales propose d’interroger l’engouement pour la « microhistoire globale » à partir de quatre articles aux contenus et aux objets dissemblables qui, s’ils ne permettent pas de restituer en son entier le vaste panorama des recherches engagées aujourd’hui sous cet étendard, n’en dessinent pas moins quelques tendances de fond, à la fois thématiques et méthodologiques. Ils révèlent tout d’abord un intérêt croissant pour les scènes et les sites nés de la confluence d’interactions (économiques, politiques, intellectuelles) à large rayon et qui, observées sur des espaces restreints et à l’aune de chronologies courtes, dévoilent le processus heurté d’une « première mondialisation Footnote 2 » engagée au bas mot depuis le xve siècle Footnote 3. Ainsi, à partir de sources et d’un récit de voyage européens, croisés avec des travaux d’archéologie et d’anthropologie de l’Afrique, Roberto Zaugg s’intéresse au commerce du tabac et des porcelaines chinoises utilisées comme crachoirs dans les royaumes africains de Hueda et du Dahomey tout au long de l’époque moderne. Cette « scène » où convergent et se condensent circulations et interactions à grande distance sert de point de départ à une enquête sur les usages locaux des objets, leurs transformations matérielles et la métamorphose de leurs significations.
Le numéro témoigne ensuite d’une attention particulière portée aux biographies globales et itinérantes, ces global lives entendues ici comme un moyen de scruter et de mettre en récit des connexions vécues ainsi que leurs conséquences sociales et culturelles Footnote 4. Sous cette rubrique, et pour peu que l’on s’en tienne aux acteurs humains, c’est la figure du trickster de la mondialisation – celui qui se joue des frontières et endosse tour à tour des identités politiques ou confessionnelles distinctes – qui a longtemps fait office de modèle Footnote 5, avant de se trouver éclipsée par le personnage de l’« intermédiaire culturel », le broker ou le go-between, lui aussi issu de l’anthropologie sociale des années 1970 Footnote 6. Sebouh David Aslanian propose à ce titre une étude fouillée de la vie mouvementée d’un marchand arménien de Perse au xviie siècle, ballotté à travers continents et océans au gré de ses activités commerciales et des procès que lui intentent compagnies et négociants européens en Italie et en France. La narration de ces péripéties ne vise pas seulement à documenter des voyages tumultueux, mais aussi, plus largement, à revenir sur la formation de la première Compagnie française des Indes orientales, ainsi que sur les conceptions distinctes et adverses des noblesses asiatiques et européennes sous l’Ancien Régime.
Dans un autre registre, l’accent mis sur la question du processus de construction politique et institutionnelle des formations impériales permet, en variant la focale des observations, de mettre au jour des histoires et des périodisations discontinues, invitant par là même à étudier la fabrique plurielle et conflictuelle des localités à l’intérieur d’entités politiques de surplomb auxquelles on prête trop souvent l’évidence dont elles aiment à se revendiquer Footnote 7. Aussi, à travers une micro-analyse des juridictions et des institutions rurales de la vice-royauté du Río de la Plata à la fin du xviiie siècle, Darío Barriera éclaire-t-il d’un jour nouveau les modalités du gouvernement à distance de la monarchie hispanique : d’abord, en mesurant avec précision les effets de cette distance dans des espaces réduits de relations de pouvoir ; ensuite, en démontrant l’implication fondamentale des acteurs locaux dans les mutations institutionnelles qui s’opèrent en Amérique sous le règne de Charles III.
Enfin, la topique des procès ou des affaires rejoint la problématique des relations économiques ou politiques interculturelles, dont les soubassements légaux sont mis à l’épreuve par les brèches, les failles, les discordances qui s’expriment dans l’abondante documentation des litiges Footnote 8. L’article de Jessica Marglin offre une belle illustration de cette approche. En s’intéressant de près au procès de la succession d’un riche juif tunisien expatrié en Toscane dans la seconde moitié du xixe siècle, celle-ci met en lumière les failles et les tensions du droit international naissant dans la seconde moitié du xixe siècle, questionnant chemin faisant ses frontières géographiques, religieuses et idéologiques par-delà le seul cadre européen. La micro-analyse d’une affaire de droit international privé fonctionne ainsi comme un excellent révélateur de la fabrique disputée du principe de nationalité.
Ces approches diffèrent en ce que certaines envisagent la microhistoire, dans son association possible avec l’histoire globale, comme une méthode d’analyse générale des documentations, quand d’autres la pensent plutôt comme un principe de narration de type biographique ou monographique Footnote 9. Des désaccords du même ordre existent à propos de l’histoire globale. Le plus souvent considérée comme un champ ou un objet d’étude (l’histoire au long cours des processus de « globalisation »), celle-ci peut également s’appréhender – dans une veine plus théorique, ambitieuse et réflexive – comme une perspective, voire une exigence heuristique de recherche sur les causes, les modalités, les temporalités et les formes des intégrations et des discontinuités régionales. À l’instar des interprétations et des appropriations intellectuelles dissemblables de la microhistoire, il semble particulièrement difficile de s’accorder aujourd’hui sur une définition univoque du champ potentiellement immense de l’histoire globale, plus encore si l’on cherche à y déceler une communauté de méthodes Footnote 10. Aussi n’est-il guère surprenant que la « microhistoire globale » puisse renvoyer tantôt à des biographies circulatoires, tantôt à l’examen fouillé de connexions anciennes et de processus de transformation d’objets ou de choses, tantôt encore à la description dense de situations et de sites d’interactions économiques, politiques ou normatives à grande portée. Ces études ont néanmoins plusieurs points communs, notamment la prédilection pour les circulations et les mobilités sur une période courant de la « première mondialisation » du xve siècle jusqu’au déclin des empires coloniaux européens, la prise en compte de réalités extra-européennes ou encore l’appréhension en termes de situations ou d’interactions plutôt que d’événements ou d’individus pris isolément Footnote 11.
De ce point de vue, le mariage annoncé entre histoire globale et microhistoire ne semble guère surprenant ni, à dire vrai, particulièrement neuf. En 2001, les Annales publiaient déjà les bans, interrogeant les conditions de possibilité d’une histoire globale rendue compatible avec une micro-analyse attentive aux expériences sociales liées à l’émergence et à l’établissement de connexions et de systèmes de circulations Footnote 12. Sans arborer nécessairement l’étiquette de « microhistoire globale », de nombreuses recherches ont pu, elles aussi, opérer – le plus souvent de manière implicite – un rapprochement entre les méthodes et les questionnaires venus de la microhistoire et ceux issus de l’histoire globale dans ses multiples déclinaisons. Il en va ainsi de l’histoire connectée qui, dans certaines de ses productions récentes, part du domaine d’objets propre à l’histoire globale – diasporas, circulations, situations de contact – mais entreprend de les saisir « au ras du sol », avec les outils de la micro-analyse et le souci de substituer à une démarche explicative une approche compréhensive susceptible de rendre leurs raisons à l’ensemble des acteurs en présence Footnote 13.
Ces histoires hybrides, qui n’hésitent pas à « passer des détails au tout Footnote 14 », autrement dit à faire alterner vastes panoramas et descriptions fouillées d’arènes d’action de dimensions réduites, ont eu tendance à privilégier les itinéraires et les réseaux des voyageurs, explorateurs, diplomates, marchands, marins, missionnaires, soldats de l’époque moderne, ainsi qu’à circonscrire l’enquête aux conditions de leur prise de contact, plus ou moins violente, avec des acteurs extra-européens Footnote 15. Elles concernent également le voyage des produits et des ressources : porcelaine, corail, diamant, sucre, coton, indigo, cochenille, etc. Footnote 16. Elles incluent en outre les biographies d’animaux « exotiques » amenés en Europe dans des études sises au carrefour de l’histoire des sciences, de l’histoire intellectuelle et de l’histoire économique Footnote 17. Certes, l’histoire des hommes, celle des animaux et celle des choses n’obéissent pas aux mêmes considérations, aux mêmes méthodes d’investigation ni, surtout, aux mêmes types de sources. Rares sont cependant celles et ceux qui doutent encore que l’une puisse aller sans l’autre ; que serait, par exemple, une histoire de voyage aux Indes qui n’évoquerait ni le taret, ni les courants ? L’attestation de connexions matérielles ou, tout du moins, d’échanges et de circulations d’êtres et d’objets interroge inévitablement les cartographies de la « globalisation », partant les conditions de possibilité et de félicité des déplacements et des acclimatations qui participent des transformations du monde.
« Microhistoire globale » et exigence de réflexivité
En l’état des littératures, il semble que la « microhistoire globale » recouvre moins aujourd’hui un champ promouvant des méthodes inédites qu’elle ne désigne une forme de convergence intellectuelle des démarches « relationnelles » et « interactionnistes » en histoire – de l’histoire partagée à l’histoire croisée, en passant par l’histoire connectée Footnote 18. Cette convergence ne se fonde pas sur des protocoles ou des agendas de recherche similaires, mais plutôt sur une bibliothèque commune de références méthodologiques et de réflexions critiques concernant les usages plus ou moins raisonnés de la comparaison en histoire et en sciences sociales Footnote 19. En cela, le terme de microhistoire, lesté de l’adjectif « global », n’implique pas obligatoirement un reniement méthodologique : il peut conserver toute sa charge réflexive dès lors qu’il s’attelle à dévoiler les manières de faire, la fabrique des sources et des contextes – des aspects parfois négligés par une histoire globale (dans sa déclinaison macro-historique ou synthétique) qui entend saisir toutes choses depuis une position de surplomb Footnote 20. La démarche microhistorienne implique également une forme de généralisation qui n’est jamais donnée d’entrée de jeu, ni par l’échelle d’analyse, ni par des structures ou des variables énumérées ou définies a priori. Partant, elle questionne la définition et les ambitions d’une histoire globale qui tend à poser par avance les entités servant de décor à ses récits Footnote 21.
Il est frappant de constater que l’emploi de l’expression « microhistoire globale » s’est rapidement accompagné de mises en garde concernant les malentendus historiographiques charriés par un label aussi aguicheur que polysémique Footnote 22. D’emblée, en effet, le flou et le caractère apparemment oxymorique de l’étiquette ont incité à rappeler les interprétations distinctes que l’on pouvait nourrir de la microhistoire dans différents contextes académiques, depuis sa matrice italienne (microstoria) jusqu’à sa réception anglophone en passant par ses modulations française (micro-analyse) ou allemande (Alltagsgeschichte) Footnote 23. Aussi la vogue relative pour la global microhistory a-t-elle pour conséquence actuelle de diffuser plus largement les méthodes microhistoriennes, depuis la première génération des auteurs italiens jusqu’aux récentes livraisons de la revue Quaderni storici Footnote 24. Si la référence à la microhistoire reste parfois instrumentale, voire cosmétique, centrée sur quelques grands noms plus ou moins judicieusement associés à cette approche, l’expression « microhistoire globale » peut en revanche contribuer de manière positive à une relecture plus attentive des travaux microhistoriques, loin des caricatures paresseuses qui les conçoivent comme de simples monographies ou des études de cas biographiques. Partant, il est progressivement admis que la microhistoire correspond moins à un ensemble de thématiques qu’à une affinité de méthodes tournées vers l’expérimentation – qu’il s’agisse du détourage de l’objet observé à la loupe, de la remise en question des grands paradigmes explicatifs, d’un dialogue étroit noué avec les sciences sociales, d’inventivité narrative, d’attention à la production des catégories et des contextes sociaux, ou encore de réflexivité quant aux focales de l’analyse Footnote 25.
Le « global » accolé à la microhistoire semble donc ouvrir une entreprise de clarification, non seulement des fondements intellectuels de l’entreprise microhistorienne, mais aussi de ses multiples réceptions. Le fait mérite d’être apprécié à sa juste valeur en un temps où certains, faisant étalage d’une hostilité de principe à l’encontre de tout ce qui leur paraît n’être que monographies de clocher et spécialisations étroites, ne jurent plus que par le veau d’or des big data Footnote 26. À s’en tenir à la rhétorique de la taille des objets ou des enjeux, à vouloir à toute force et contre toute évidence réduire la démarche microhistorienne à une science ancillaire des détails ou des recoins, on trahit l’esprit d’un projet historiographique qui s’est pourtant beaucoup expliqué sur ses intentions et qui a largement fait la preuve de ses potentialités macrosociologiques autant que de sa capacité à nourrir le questionnaire anthropologique Footnote 27. On se prive également de la possibilité de donner à l’histoire globale une armature épistémologique (tournée vers les sciences sociales) et une cohérence thématique (concernant les décalages sociaux du processus de « globalisation ») – et ce à l’heure où elle s’interroge elle-même, avec retard mais lucidité, sur le type de descriptions parfois iréniques et désincarnées qu’elle a pu engendrer Footnote 28. Par ailleurs, il n’est pas toujours aisé de croire sur parole la global history de facture britannique et états-unienne lorsqu’elle nous entretient de la diversité du monde ; ses bibliographies, nourries quasi exclusivement de références en langue anglaise, démentent souvent par avance le polyglottisme auquel elle appelle Footnote 29.
Le caractère expérimental de la microhistoire a ceci de précieux qu’il permet justement d’éviter les linéarités et les téléologies, de pointer des détours et des discontinuités, de restituer des tâtonnements et des atermoiements. L’attention aux sources et la lecture lente des documentations permettent de faire droit, dans le récit, aux incertitudes des acteurs aussi bien qu’aux malentendus – souvent opératoires – qui résultent du caractère non pas aléatoire mais itératif de leurs interactions Footnote 30. On devine tout le profit que peut tirer de cette position de méthode une histoire d’échanges au long cours dans lesquels interviennent quantité d’êtres et d’entités se modifiant à proportion des rapports qu’ils nouent. Cela ne doit certes pas dispenser la « microhistoire globale », sous peine de n’être qu’un réservoir de récits, de réfléchir à ses propres protocoles de généralisation. Le danger guette toujours d’une division du travail historien entre, d’un côté, les chercheurs spécialisés documentant de manière fouillée (et plus ou moins esseulée) des aspects du passé et, de l’autre, les architectes de grandes synthèses. L’idée d’une montée en généralité opérée par colligation de cas, c’est-à-dire par agrégation de résultats empiriques de recherche, n’a guère de sens dès lors qu’il est question d’un domaine d’études couvrant un nombre potentiellement infini de situations. La notion fréquemment invoquée d’« exceptionnel normal », avancée par Edoardo Grendi, ne vaut que pour autant qu’elle est conçue comme une voie d’accès privilégiée à des régularités sociales dont il importe de restituer la logique d’ensemble. L’« exceptionnel normal » n’est pas de l’ordre de la pure singularité puisqu’il se présente, au niveau des archives, comme une discordance dans une série Footnote 31. Or c’est précisément le principe de régularité de cette série qui fournit la trame du contexte pertinent, celui qu’il est essentiel de déployer pour restituer une gamme d’actions faites d’espaces de contraintes, de marges de manœuvre et de choix. À ce titre, le recours à l’échelon « biographique » ne peut se cantonner à la simple mise en exergue béate de la « capacité d’action » (agency) des individus. Pour échapper à une conception de l’individualité faisant la part trop belle à ses acceptions contemporaines, la « microhistoire globale » doit être l’instrument d’une mise à l’épreuve indéfiniment renouvelée des rapports, nécessairement labiles, entre normes collectives et comportements particuliers Footnote 32.
« Suivre » : une approche multi-située des contextes sociaux
L’un des paradigmes qui structurent la plupart des études rangées sous l’étiquette de « microhistoire globale » est celui qui consiste à suivre les êtres, les choses, les objets, les litiges, voire les émotions, en dehors d’un cadre strictement européen – étant entendu que les définitions de ce cadre sont elles-mêmes évolutives et polysémiques Footnote 33. Les présupposés heuristiques de cette démarche sont multiples. Itinéraires et trajectoires sont envisagés comme des révélateurs de réseaux, de relations et de contacts ; ces connexions attestées évitent de juger a priori de la pertinence des échelles (de l’analyse, de la comparaison ou d’un phénomène historique). En d’autres termes, mobilités, circulations et déplacements invitent au croisement des contextes, à des opérations de traduction productrices d’une variété de sources dont il s’agit de restituer les conditions d’émergence et les significations feuilletées. Bien évidemment, la documentation ne se présente pas comme une matière étale, un jeu de données brutes et transparentes qui permettrait de relier en ligne droite tous les points des itinéraires : elle fait l’objet d’une sélection et d’une construction associées à l’enquête historienne Footnote 34. Or c’est précisément cet accent mis sur la source, sur la recherche d’indices et de traces au sein d’ensembles documentaires potentiellement très hétéroclites, qui lance un défi pressant à une histoire globale surplombante ; celle-ci se tiendrait loin des archives et se trouverait dès lors, à juste titre, accusée de ne procéder qu’à des compilations de seconde main Footnote 35. Faire une véritable « microhistoire globale » implique, par contraste, de mobiliser des documents de différente nature, permettant d’identifier la variété des sources et des ressources dont disposent les historiennes et les historiens dans les multiples espaces qu’ils observent et étudient (situations de départ et d’arrivée, lieux de transit, institutions d’arbitrage politique, judiciaire ou diplomatique, etc.). Une réflexion sur les types de sources rencontrés en fonction des sites scrutés mérite par conséquent d’être menée, autant dans le silence que dans l’abondance documentaires Footnote 36.
Suivre les êtres, les choses et les idées est une méthode éprouvée de l’approche microhistorienne. Carlo Ginzburg et Carlo Poni envisageaient les noms comme des « fils d’Ariane » guidant les chercheurs à travers une pluralité de fonds d’archives Footnote 37. Cette démarche consistant à traquer des noms ou des choses dans leurs divers lieux de détention, facilitée en partie aujourd’hui par la numérisation des documents, possède de fortes affinités méthodologiques avec le programme d’« ethnographie multi-située » promu au milieu des années 1990 par l’anthropologue George Marcus Footnote 38. La prise en compte du « global » s’entend ici de deux manières : non seulement au sens d’une histoire « multidimensionnelle » tenant compte de la « société comme un tout » Footnote 39, mais aussi, et surtout, comme une invite à emprunter jusqu’au bout chacun des chemins que les acteurs et les « actants » ont arpentés – que ce soit au titre de conséquence de leur mouvement propre ou sous l’effet de flux et de reflux dessinant des cours d’action contraignants. La technique du « suivre » ne suppose pas un monde homogène, peuplé d’entités immuables et inamovibles, réglé par des métrologies stabilisées. Tout au contraire, elle met au jour la fragmentation et la multiplicité des contextes, tramés d’asymétries, diffractés dans les documentations par des compétences énonciatives différentielles et par des accès à l’information inégalement distribués. « Multi-situer » l’analyse ne signifie donc pas uniformiser le réel lui servant de référence, même s’il est possible, au fil de l’enquête, de mettre en lumière des continuums, des formes de brassage ou de lieux communs qui remettent en question, non pas forcément la spécificité des contextes, mais du moins le postulat de leur absolue singularité Footnote 40.
Cette opération permet aussi de procéder à une analyse interactive des frontières (politiques, linguistiques, religieuses) susceptible de rendre justice aux mille manières dont celles-ci sont pensées et pratiquées, franchies ou contournées. Sauf à attenter profondément à l’univers vécu des agents historiques, c’est-à-dire renoncer à inventorier les catégories indigènes qui organisent leur appréhension du monde, la « microhistoire globale » ne saurait en appeler, pour accomplir ses « mises en contexte », à des « données de cadrage » étrangères à ses documentations Footnote 41. Quelle que soit l’échelle de la connexion, il convient de restituer, au plus près des parcours sociaux, les langues, les sources et les catégories rencontrées, tout comme il s’avère nécessaire de rendre visibles, dans le corps même de la narration, les opérations de traduction engagées par le chercheur. Suivre un acteur ou un objet peut de fait conduire l’historien à enquêter sur des situations peu familières, c’est-à-dire faiblement documentées et rarement mentionnées à même hauteur de casse que celles qui émargent habituellement dans les récits de l’histoire publique Footnote 42. La « microhistoire globale » n’échappe donc pas à l’un des soupçons généralement associés à l’ambition comparatiste, à savoir la difficile, voire l’impossible maîtrise équivalente des différents terrains de la comparaison Footnote 43. Cependant, par-delà la question des compétences linguistiques et philologiques des chercheurs, la connaissance de l’être ou de la chose « suivi(e) » permet de donner à l’ensemble de la documentation recueillie une signification distincte de celle qu’elle se voit attribuée dans le projet comparatiste : c’est ici la relation des sources qui compose un espace de signification. Rien n’interdit d’ailleurs à la « microhistoire globale » de s’écrire à plusieurs mains. À l’instar de l’histoire globale, des écritures collaboratives sont à risquer, non seulement pour redonner place dans le récit aux connexions et aux comparaisons pertinentes du passé, mais aussi afin de relier des spécialités, des compétences et des questionnaires disciplinaires Footnote 44.
Interroger les fabriques de la distance
Suivre les êtres ou les choses de place en place oblige enfin à réfléchir sérieusement à la nature des connexions et des distances, et pousse de ce fait à envisager les itinéraires et les situations de contact comme autant d’observatoires de basse altitude mettant en jeu la définition même du global et du local Footnote 45. La « microhistoire globale » peut ainsi gagner à prendre la mesure des distances plutôt qu’à les hypostasier. Il s’agit en premier lieu de caractériser sociologiquement la conscience de l’éloignement orientant les conduites des acteurs et, en avançant du même pas prudent que ces derniers, de reconnaître comme partie prenante de l’expérience des lointains les incertitudes et les doutes concernant les moyens d’y accéder et de s’y mouvoir Footnote 46. Il s’agit en second lieu de tenir compte des contraintes écologiques et topographiques qui instituent non seulement des frontières ou des passages obligés, mais aussi des déphasages ou des ruptures, afin de faire l’histoire de la production des lieux avant d’en faire les lieux de l’histoire Footnote 47. Le local n’est ni le décalque ni le synonyme de l’échelle micro (la rue, le quartier, le village, etc.), mais la somme des interactions et des relations spatialisées dont la description détaillée oblige à prendre acte de la pluralité des identifications, des allégeances et des appartenances Footnote 48. La « microhistoire globale » tire ici parti des réflexions sur la « translocalité » ou la « transrégionalité », lesquelles rejoignent par bien des aspects – notamment les histoires de parentèles, de groupes sociaux ou de diasporas – l’approche « multi-située » Footnote 49.
L’une des questions qui demeurent concerne néanmoins l’usage de cette démarche pour des temps antérieurs à l’époque moderne, caractérisés par des resources documentaires plus rares ou obéissant à des inscriptions sérielles spécifiques. Si la globalité n’est pas le monde mais une échelle conventionnelle à repousser et à retravailler, si l’histoire globale elle-même nourrit l’ambition d’être une approche et non un domaine d’objets, rien n’interdit de produire des « microhistoires globales » de l’Antiquité ou du Moyen Âge Footnote 50. Certes, il serait absurde de nier l’intensification des interrelations à plus large échelle documentées à partir du xve siècle, laquelle explique pour partie que la « microhistoire globale » soit d’abord une affaire de modernistes. Ce tropisme des époques moderne et contemporaine signale cependant plus un état documentaire qu’une particularité de méthode due au changement d’échelle.
Il paraît ainsi possible et même souhaitable de produire un récit choral des expériences (multi)situées de ces espacements, plutôt que de penser par comparaison ou par analogie les divergences entre sociétés distantes. Pour le dire autrement, l’écart culturel, juridique ou économique n’est pas nécessairement indexé sur la distance géographique ou linguistique Footnote 51. Pourtant, il existe bel et bien des effets d’éloignement qui influent sur les anticipations et la conduite des acteurs. Là encore, l’anachronisme guette quiconque reporte son idée instinctive de la différence religieuse ou culturelle sur des situations d’échange marchand, diplomatique ou judiciaire réglées par des métrologies spécifiques – qu’il s’agit non de conjecturer, mais de détailler. Cette échelle relative des distances s’avère décisive, ne serait-ce que pour éviter de postuler le caractère exceptionnel de certains bassins de circulations qui, s’ils ont servi de laboratoires à l’étude des connexions à large échelle, sont trop souvent érigés en isolats historiographiques (la Méditerranée et l’océan Indien de l’époque moderne, les Caraïbes de l’« Atlantique révolutionnaire », par exemple). Propres au fonctionnement des réseaux de négoce à longue distance, les situations d’arbitrage des litiges interculturels – qui relèvent autant du jeu des justices souveraines que de la mise en œuvre de mécanismes souples de contrôle et de sanction des agents et des commissionnaires – apparaissent à ce titre comme des instances privilégiées d’étalonnage des distances pertinentes Footnote 52. Dès lors, la commensurabilité des entités et des expériences n’est plus de l’ordre du théorème, mais du domaine d’objets. Elle redevient une question de recherche ouverte, laquelle appelle une sociologie fine des dispositifs et des instruments de mesure et de traduction mis en œuvre par les acteurs dans le temps de leurs interactions Footnote 53.
La distance n’est pas qu’un problème géographique. Elle interroge tout d’abord la représentativité des cas étudiés, laquelle invite à penser la récurrence des connexions ou l’anomalie apparente de leur existence. Elle incite ensuite à réfléchir à la focale nécessaire pour que le problème historique demeure pertinent : à mi-chemin entre l’emploi de catégories trop générales pour l’analyse et l’absence de seuils, de frontières ou de différences justifiant la comparaison Footnote 54. Enfin, la distance possède une dimension temporelle : contre les grands récits téléologiques de la « modernisation » ou de la « globalisation », la « microhistoire globale » gagne à s’intéresser de près aux déconnexions, aux déliaisons plus ou moins brutales qui influent, elles aussi, sur la manière de penser une aire et une échelle chronologique pertinentes pour opérer des comparaisons Footnote 55. Peut ici se nouer le fil d’un dialogue entre les périodes modernes et les époques plus anciennes, partant s’énoncer la promesse d’un travail collectif mené conjointement avec l’anthropologie et l’archéologie.
Selon cette perspective, quelle place peut-on accorder à l’opération de comparaison ? Doit-elle précéder la mise en évidence des connexions, ou en découler ? Relève-t-elle du privilège réflexif de l’historien ou de la compétence pratique de l’acteur ? Comment réintroduire l’étude des changements (socio-économiques et culturels) dans l’analyse de connexions souvent révélées de manière synchronique ? Comment faire récit de la dispersion et de l’asymétrie des sources et des sites d’action sans céder à la tentation de recomposer hâtivement un grand récit de la « naissance du monde moderne » ou de son « occidentalisation » ? Parce que la mise en œuvre de la « microhistoire globale » tient toujours de l’expérimentation, elle emporte son lot de questions et de paris d’écriture. Il n’est jamais aisé d’y répondre ou de les tenir, mais il est toujours profitable de les énoncer clairement ; c’est à cette condition, sans doute, qu’elle pourrait devenir, plus qu’un label, un véritable paradigme.