La Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, communément appelée Commission Laurendeau-Dunton ou Commission BB, a soulevé bien des passions depuis sa mise en place par le gouvernement libéral de Lester B. Pearson en 1963. Pourtant, mis à part un numéro double de la revue Mens en 2014, peu d’études savantes ont été consacrées aux travaux de cette importante commission. L'excellent ouvrage de Valérie Lapointe-Gagnon, qui enseigne à la Faculté Saint-Jean de l'Université de l'Alberta, vient donc combler une grave lacune historiographique.
L'ouvrage possède un aspect narratif, mais ce n'est pas une histoire évènementielle. L'auteure a plutôt choisi d’écrire une histoire intellectuelle de la Commission Laurendeau-Dunton. Elle s'intéresse aux intellectuels qui ont animé la commission, à leurs trajectoires et à leurs idées concernant le Canada et son avenir. André Laurendeau et Frank Scott font l'objet de commentaires particulièrement développés. Leurs visions respectives du Canada, du fédéralisme et du bilinguisme s'entrechoquent : Laurendeau préconise un statut spécial pour le Québec, un fédéralisme décentralisé et un bilinguisme fondé sur deux unilinguismes, alors que Scott est favorable au principe de l’égalité des provinces, à la centralisation et à un bilinguisme conçu en tant que droit individuel. C'est finalement la vision de Scott qui prévaudra au sein de la commission et, surtout, au Parti libéral du Canada. L'arrivée au pouvoir de Pierre Trudeau en 1968 et le décès d'André Laurendeau la même année ont en effet porté un dur coup au rêve d'un Canada fondé notamment sur les droits collectifs. Trudeau va instaurer le bilinguisme officiel à Ottawa, mais va refuser le biculturalisme au nom d'une conception postnationale du Canada. D'ailleurs, à la suite du décès de Laurendeau, Trudeau va s'inspirer des derniers travaux de la Commission BB pour instaurer une politique officielle de multiculturalisme.
L'ouvrage s'articule autour de l'idée de kairos, un concept grec qui se réfère à « la saisie du moment opportun » (p. 23). L'auteure compare ce concept à celui du policy window développé par le politologue John Kingdom. Elle explique que le kairos « est aussi une façon de comprendre le temps autre que linéaire » (34). Le Canada aurait ainsi connu un « moment Laurendeau-Dunton » au milieu des années 1960, un moment « où une possibilité s'ouvre pour penser autrement les relations entre les francophones et les anglophones, un moment où s’élargit l'espace réflexif dans la Cité et où la biculturalité passe de symbole à option politique valable » (14). Un réel dialogue entre anglophones et francophones se produit durant les premières années de la Révolution tranquille. Portés notamment par des intellectuels, dont plusieurs participent aux travaux de la Commission BB, les efforts de conciliation et de compréhension mutuelles semblent porter fruit. Le gouvernement Pearson est ouvert à la notion de statut spécial pour le Québec, par exemple. Mais les travaux de la commission traînent et la politique de conciliation de Pearson cède sa place à la politique de confrontation de Trudeau. Le moment opportun passe et de plus en plus de Québécois se tournent vers l'indépendance comme solution au mal canadien.
Pourtant, selon l'auteure, la Commission BB n'a pas été un échec. D'entrée de jeu, elle souligne que le mal canadien était « trop complexe pour qu'une commission d'enquête puisse à elle seule le résoudre » (22). Par ailleurs, par la somme de ses travaux et de ses activités savantes, la commission a contribué au développement du savoir et à l’émergence du champ des études canadiennes. L'auteure note enfin l'influence du rapport préliminaire de la commission, qui constitue en quelque sorte le testament politique d'André Laurendeau, sur l’évolution de la pensée fédéraliste au Québec.
Valérie Lapointe-Gagnon signe un ouvrage important. L'historiographie retiendra son usage du concept de kairos et les experts en politique publique auraient intérêt à méditer les leçons qu'elle tire « moment Laurendeau-Dunton ».