En tout début d’ouvrage, le clin d’oeil à Annie Leclerc et son livre phare ‘Parole de femme’ écrit en 1974 nous rappelle que ce pavé jeté dans la mare du machisme encore alors trop inébranlé continue d’éclabousser aujourd’hui. Entre elle et lui nous le dit clairement : tout n’est pas réglé en matière de parole et de femme(s), loin de là. Vingt-cinq autrices/auteures et auteurs (ou peut-être ‘autaires’) s’expriment. Leur genre n’est pas explicitement mentionné mais on soupçonne que tous les genres y sont représentés, binaires et non-binaires, là n’est pas l’important. De toute évidence, ce qui comptait pour les deux éditrices de cet ouvrage collectif était de laisser parler linguistes en majorité (19), psycholinguiste (1), écrivaines (3), spécialistes de littérature (1) et de communication (1), et informaticien (1) qui ensemble offrent aux lectrices et lecteurs un éventail de points de vue très coloré sur les asymétries du genre en français. Un pari innovateur et admirablement réussi à travers cinquante textes qui de plus sont tous courts, ce qui n’allait pas de soi non plus.
Ce n’est pas tant la question toujours houleuse de l’écriture inclusive dans tous ces détails compliqués, ses potentiels et ses limites, sur laquelle s’attardent les vingt-cinq autrices et auteurs. La thématique commune sur laquelle elles et ils se penchent sont les conséquences multiples, et toujours très actuelles pour les femmes, de la fameuse prétention dans la langue française du masculin à être neutre. Prétention également du masculin à exprimer à lui seul l’universel, marginalisant et réduisant ainsi le féminin à l’expression seule du particulier, mais pas que…
Le premier texte Amour et délice du linguiste Louis de Saussure rentre dans le vif du sujet en explorant toutefois un aspect particulier, celui des pluriels féminins comme ‘les belles amours’ faisant référence aux expériences vécues, incluant ‘entremêlements de corps et de battements de coeur’ alors que ‘de grands amours’ ne feraient référence qu’à des êtres aimés. Cette différentiation bien que plus compliquée que ce simple constat renforcerait tout de même le vieux stéréotype selon lequel un féminin (pluriel dans ce cas) s’associerait à affection, chair et passion alors que le masculin pluriel du mot amour suggèrerait logique, faits et contenance.
Il y a aussi la prépondérance du masculin dans les expressions toutes faites et les proverbes qu’explorent Anne le Draoulet et Josette Rebeyrolle dans A vau-l’homme, tels que : ‘de mémoire d’homme’, ‘à hauteur d’homme’ et ‘l’homme propose, Dieu dispose’ ou encore ‘un homme averti en vaut deux’. Pas facile de savoir si la mention d’homme fait référence à homme dans le sens général d’être humain dans ces cas-là, ou homme être humain de sexe mâle. Les autrices de ce texte notent le malaise croissant à user de ce masculin générique, du besoin de vigilance pour s’auto-corriger et passer par exemple de ‘hommes de bonne volonté’ à ‘hommes et femmes de bonne volonté’. La correction est contraignante et plus longue à verbaliser.
La réflexion d’Ann Coady sur le ‘bagage conceptuel’ des mots dans La Coquille et ses bagages est poignante, rappelant que des mots courants tels que salaud et salope, coureur et coureuse, gars et garce ont des connotations bien différentes, les mots féminins ayant souvent acquis un sens négatif et sexuel au cours de l’histoire. Dans le dictionnaire de l’Académie française de 1835 par exemple, salope signifiait tout simplement sale et non pute, coureuse, baiseuse, roulure, traînée etc… comme il l’est indiqué dans le dictionnaire Le Robert (voir édition actuelle). Le mot salaud lui par comparaison n’a pas amassé de connotations sexuelles aussi négatives au cours des siècles.
Dans Boy-words, girl-words le texte de David Bellos c’est une autre perspective qui nous est amenée à considérer avec sa note humoristique. Cette fois-ci, il s’agit du regard étranger, celui de marins britanniques anglophones, sur les substantifs tous genrés en français. Obligés à apprendre cette langue, les marins s’esclaffent à la découverte que ‘…la moitié des mots de la langue française étaient du genre féminin…’ et peinent à y croire ! Un bon rappel de l’énormité du problème encore à régler.
Dans Grammaire des images, Nathalie Schnitzer ajoute à la problématique de fond en soulignant que ‘… le masculin ne l’emporte pas seulement en langue, mais en image…’. Les images parlent aussi et par elles-mêmes, démontrant autant que les mots que la primauté du masculin sur le féminin est bien ancrée dans la mémoire collective.
Tous les sous-thèmes abordés dans cet ouvrage ne peuvent pas être mentionnés tant ils sont multiples. Cependant, il reste à mentionner les questions épineuses des vieilles habitudes et de l’attachement sacré à la langue toute faite pour des raisons de confort et de facilité, ainsi que le pouvoir symbolique et le poids historique des mots. Ces questions qui divisent linguistes, écrivaines et féministes de tous bords sont reprises à plusieurs reprises, ou apparaissent en filigrane. Dans Bousculer l’ordre, Anne Le Draoulec ne manque pas de nous inviter à pondérer sur les conséquences d’accepter l’ordre masculiniste établi : ‘On est juste habitué, c’est symbolique’ nous dit-elle, et de poursuivre : ‘Mais si c’est symbolique, justement, peut-être que c’est un petit peu grave.’
L’heure est au changement sans aucun doute, il se fait mais il se fait lentement. Pour l’instant, les oiseaux pondent encore tous des oeufs ‘… bien que seule la moitié d’entre eux, au plus le fassent…’ nous rappelle Claire Beyssade dans Sexe fort mais genre faible.
Le masculin générique neutre est un leurre qui ne peut pas donner la place et la visibilité dues aux femmes dans la langue où le défi existe bien. Ce défi n’est pas qu’ailleurs comme le rappelle les éditrices dans leur préambule.
Les dessins de Nicole Andoche ajoutent un certain mouvement et repos même. Ils amènent une dimension visuelle et presque corporelle aux textes, puisqu’on y voit surtout et tour à tour des corps, des visages et des bouches de femmes qui semblent flotter comme si cherchant à s’incarner. Serait-ce dans la langue justement ?
Entre elle et lui est un ouvrage qui interpelle. Plus qu’une mosaïque de perspectives sur les besoins de féminiser la langue française encore trop peu pris au sérieux, c’est un appel à une prise de conscience de l’énormité du travail qu’il reste encore à accomplir. Les voix d’hommes sur la question sont-elles encore à naître ? Que gagneraient-ils eux en effet à un rééquilibrage du genre dans la langue française ? Se posent-ils même la question ? Les femmes se la posent-elles pour eux ? Après tout, le problème est bien entre elle ET lui…