C’est une des anecdotes associées à la Révolution française et répétées de génération en génération : Louis XVI, avant de monter à l’échafaud, aurait demandé des nouvelles de « Monsieur de Lapérouse », parti pour un tour du monde à bord de La Boussole et de L’Astrolabe en 1785 et porté disparu depuis 1788. La citation, sans doute apocryphe, rappelle la très grande curiosité suscitée par les expéditions maritimes de la fin du xviii e siècle en France comme en AngleterreFootnote 1 . Elle traduit la fascination exercée par le destin funeste de Jean-François de Lapérouse, explorateur dans le sillage de Louis-Antoine de Bougainville et de James Cook, qui semble incarner les liens complexes de rivalité et d’émulation des deux puissances impériales Footnote 2 . Elle associe également étroitement la disparition malheureuse du navigateur avec le destin politique de la monarchie française, le roi ayant mis en scène sa participation personnelle à la préparation du voyage. Or Louis XVI ne réchappera pas davantage à la Révolution que Lapérouse aux bourrasques du Pacifique. Celui qui n’est déjà plus qu’un roi déchu, un vestige de l’absolutisme, évoque, au moment de mourir, un disparu de l’Ancien Régime, un officier de marine issu de la petite noblesse provinciale. Sous la Restauration, Louis XVIII s’en souviendra et commandera à Nicolas André Monsiau un célèbre tableau représentant Louis XVI donnant ses instructions à Lapérouse avant son départ, aujourd’hui conservé au château de Versailles Footnote 3 . L’affaire semble entendue : Lapérouse est un héros d’Ancien Régime et sa mémoire est indissociablement liée à celle de la monarchie.
C’est oublier pourtant que les révolutionnaires se sont aussi reconnus en Lapérouse, qu’ils ont cherché à retrouver sa trace et à secourir les éventuels rescapés de l’expédition, qu’ils ont encore entrepris de publier, non sans peine, son journal de voyage et célébré sa mémoire. Au théâtre, dans les fictions et les discours, dans les écrits savants comme dans les pantomimes, par la peinture et la gravure, ce grand absent est de toutes les époques de la Révolution. Lapérouse devient une figure d’autant plus sollicitée que chacun peut alors le faire parler à sa guise, sans craindre d’être démenti. Certains utilisent sa mémoire pour dénoncer les excès de la Révolution quand d’autres y voient le symbole de la science patriotique au service du nouveau régime. L’explorateur tant apprécié par Louis XVI devient aussi un héros révolutionnaire et républicain, non sans ambiguïtés. Ce sont précisément ces usages politiques de Lapérouse que nous voudrions étudier dans les pages qui suivent. Si les historiens se sont inlassablement penchés sur le « mystère Lapérouse », le naufrage de l’expédition à Vanikoro et les recherches menées pour retrouver les épaves des navires, ils n’ont guère prêté attention à l’instrumentalisation politique et culturelle du navigateur, transformé en personnage de la Révolution, héros à la fois présent et absent, ni vivant ni mort, qui se prête aux discours les plus contrastésFootnote 4 .
De la régénération nationale en 1789 à l’idéal de civilisation sous le Directoire, les usages et les appropriations de la figure de Lapérouse permettent de réinterroger la présence de l’Ancien Régime sous la Révolution. Contrairement à ce que l’on imagine spontanément, ce n’est pas tant sa disparition inexpliquée qui éclaire l’ubiquité de l’explorateur dans les discours révolutionnaires. La raison est bien plus profonde : à la fois savant et militaire, homme des Lumières et de la monarchie, Lapérouse incarne parfaitement le rapport ambivalent de la Révolution à son histoire, dans son désir conjoint de rupture et de continuité avec l’Ancien Régime comme avec l’ambition savante et universaliste des Lumières.
Dans cette perspective, la science, profondément dépendante des institutions monarchiques – des académies au mécénat royal –, jouit d’un prestige ambiguFootnote 5 . Elle est à la fois compromise avec l’absolutisme et annonciatrice des progrès à venir. Comment faire tomber la « Bastille académiqueFootnote 6 » tout en revendiquant l’héritage savant auquel la Révolution ne souhaite pas renoncer ? Lapérouse devient le symbole même de cette ambivalence, mais il incarne aussi la rivalité, commerciale, scientifique et impériale, avec l’Angleterre, un enjeu qui ne pouvait être indifférent aux yeux des révolutionnaires. Car si l’idée d’un modèle civilisateur français a changé de forme après 1789, elle est loin d’avoir disparuFootnote 7 . Les philosophes et les savants les plus enthousiastes à l’égard des promesses des temps nouveaux n’hésitent pas à reprendre le motif d’une « propagation des lumières sur le globeFootnote 8 » pour justifier la mission civilisatrice de la Révolution puis de la République. Dans ce contexte, si la figure de Lapérouse peut être investie de tous les possibles, elle renvoie surtout l’image d’un universalisme impérialiste, associant les intérêts nationaux bien compris et l’idéal sincère d’un progrès général de la civilisation. On comprend mieux, dès lors, que le personnage n’ait cessé de hanter la Révolution. Son absence se prêtait à deux opérations distinctes. Le travail scientifique, d’une part, fondé sur les documents transmis par le navigateur au cours de ses escales, aboutit à la publication officielle, en 1798, du Voyage de la Pérouse autour du monde. L’invention des possibles destins du navigateur, d’autre part, donna lieu à des pièces polémiques comme à des récits utopiques. Édition savante et fiction politique ne s’opposaient pas. Si l’une comme l’autre dépendaient étroitement de la conjoncture politique et n’étaient pas exemptes d’instrumentalisation, elles tissaient aussi de nombreux liens, intellectuels et textuels, avec les fictions savantes et philosophiques du xviii e siècle.
La persistance de l’Ancien Régime au cœur de la Révolution ne se réduit pas au maintien de l’ancien monde dans le nouveau, à un archaïsme au cœur de la modernité : elle désigne aussi le lien que les révolutionnaires entretiennent avec les Lumières. Une question ancienne, mais qui a trop souvent été traitée sous l’angle des « origines », intellectuelles ou culturelles, de la Révolution. En suggérant que les Lumières ont moins causé la Révolution que celle-ci n’a construit rétrospectivement un panthéon de philosophes, Roger Chartier a pourtant mis les historiens sur la voie d’une autre approche : celle des usages des Lumières par les révolutionnairesFootnote 9 . Or, cette piste, étonnamment, a été très peu suivie, ou restreinte à quelques grandes figures emblématiques, Jean-Jacques Rousseau essentiellement. Avec Lapérouse, il est possible d’étudier cette appropriation des Lumières à un autre niveau, non plus celui des débats théoriques sur le philosophe législateur, mais celui des usages politiques ordinaires.
Telle est notre hypothèse : la présence de la figure « Lapérouse » durant toute la Révolution n’a rien d’anecdotique. Elle tient noués trois héritages de l’Ancien Régime : l’idéal d’une société ordonnée autour de figures glorieuses ; le projet d’expansion impériale qui nourrit la rivalité avec l’Angleterre ; la science des Lumières et son horizon cosmopolite. Leur rencontre culmine dans le thème du héros civilisateur, qui unit les mondes et élargit les sphères du savoir au service du rayonnement de la nation, forme idéalisée que prend le rêve impérial français. Au fond, cette étude fait du personnage de Lapérouse un outil heuristique pour comprendre comment ces trois héritages ont été investis, subsumés, puis redéfinis par la Révolution.
Mais n’anticipons pas, et ne réduisons pas trop vite la surprenante diversité des usages de Lapérouse à partir de 1789. Il serait trop facile de n’y voir que le reflet des ambitions et des vicissitudes de l’impérialisme français en écrasant, sous le poids de nos obsessions historiographiques présentes, la richesse d’une histoire bien plus complexe. Lapérouse, dans les premières années de la Révolution, est moins convoqué pour susciter un désir d’expansion ou de pouvoir lointain que pour conjurer le danger de l’effondrement politique ou de la guerre civile. C’est d’abord dans un cadre politique national que son nom et son personnage font sens, et ce n’est que dans un second temps, sous le gouvernement révolutionnaire contre les « infâmes Anglais », puis sous le Directoire, lorsque les élites politiques et savantes rêveront de stabiliser le cours de la Révolution par une science universelle et « civilisatrice », que la figure de Lapérouse reprendra des traits impériaux.
La mémoire du navigateur, néanmoins, ne pouvait pas être stabilisée, puisque nul ne savait s’il était mort, ni dans quelles conditions. Aussi sa gloire restait-elle indécise, ouverte à toutes les appropriations, comme celle de la Révolution elle-même, parce que son destin était inachevé et que son retour demeurait toujours possible. Lapérouse était-il mort, tué par des sauvages cannibales ? Ou vivait-il tranquillement sur une île lointaine, à l’abri des soubresauts violents de la Révolution, au milieu d’indigènes heureux et pacifiques ? Avait-il fondé une société idéale, conforme aux rêveries des philosophes ? Toutes ces questions, nous le verrons, étaient agitées et jamais de façon innocente. Car, à travers Lapérouse, c’est d’un Ancien Régime ouvert aux Lumières dont les révolutionnaires, inlassablement, demandaient des nouvelles.
Le ciment de la Nation ?
Au commencement de l’année 1790, si l’espoir de voir revenir Lapérouse et ses compagnons de voyage est encore permis, l’attente a peu à peu laissé place à l’inquiétude. Après que les premiers mois de la Révolution ont détourné l’attention publique du destin de l’expédition, celui-ci attise de nouveau la curiosité. En mars 1790, plusieurs journaux publient les extraits d’une lettre de Sir Joseph Banks selon laquelle le navigateur se trouverait à Batavia : « […] au mois de mai dernier, le sieur de la Peyrouse y était avec ses deux vaisseaux, l’un et l’autre en fort mauvais état […] ». On ajoute « qu’il était occupé à les abattre en carène » et que « son principal Astronome était mort »Footnote 10 . Quelques jours plus tard, la déconvenue est grande : alors que les navires L’Astrée et La Résolution, partis de l’île de France (aujourd’hui l’île Maurice) en décembre, accostent à Brest, personne n’a entendu parler de Lapérouse, ni dans les Mascareignes, ni à Batavia. « Ainsi, conclut le Journal de Paris du 5 mars 1790, nous voilà retombés dans les alarmes trop légitimes qui se sont répandues sur le sort d’une expédition si intéressante à tant d’égardsFootnote 11 ».
Ces nouvelles font alors écho à d’autres inquiétudes : au sein même de l’Assemblée nationale, l’apparent enthousiasme suscité durant l’été 1789 n’est plus de mise après les journées d’octobre, et pour dénoncer la tournure prise par la Révolution, les monarchiens – c’est-à-dire les monarchistes modérés regroupés autour de Jean-Joseph Mounier – sont les premiers à se saisir de la figure de Lapérouse. À la toute fin de l’année 1789 ou lors des premiers jours de 1790 est ainsi publiée La journée des dupes, pièce tragi-politi-comique, représentée sur le théâtre national par les grands comédiens de la patrie Footnote 12 . Si elle ne semble jamais avoir été jouée publiquement, on apprend dans une lettre adressée à Thomas Jefferson par le chargé d’affaire des États-Unis en France, William Short, que « du grand nombre de pamphlets qui sont publiés chaque jour contre la révolution […] l’un de ceux qui circulent depuis quelques jours a eu le plus grand succès. Il s’appelle La journée des dupes ». Short donne de la pièce une recension élogieuse et amusée, tout comme Jacques-Henri Meister, alors rédacteur de la Correspondance littéraire de Friedrich Melchior GrimmFootnote 13 . Les deux hommes en révèlent également l’origine, à savoir l’entourage de Mounier et de la duchesse de Bourbon, et la cible principale, MirabeauFootnote 14 . Ses auteurs sont Antoine-Hyacinthe-Marie de Chastenet de Puységur, officier de marine passionné de sciences, qui émigrera en 1791, et Nicolas Bergasse, avocat célèbre, député aux États Généraux, qui fait alors beaucoup parler de lui. Toujours mis en minorité au sein de la Constituante, Bergasse sort profondément choqué des journées des 5-6 octobre 1789 et cesse de paraître à l’Assemblée. Par ailleurs, il est très lié à Aristide-Aubert Du Petit Thouars, officier de marine qui mobilise l’opinion sur le sort de Lapérouse dès 1790 et part à sa recherche en 1792. Par leur proximité avec la Cour et leurs réseaux de sociabilité, Bergasse et Puységur ne peuvent donc qu’être sensibles au sort du navigateur, mais leur objectif, en le mettant en scène, est d’abord politiqueFootnote 15 .
Le ton qu’ils adoptent est celui des Actes des apôtres, le célèbre journal contre-révolutionnaire, dont Bergasse est un collaborateur régulier : l’ironie, l’antiphrase, les éloges sarcastiques et la parodie de la prose révolutionnaire y tiennent la première placeFootnote 16 . Imitant un procédé utilisé dans les nombreux dictionnaires biographiques de l’époque, ceux qui auraient été à l’origine de tous les malheurs de la France sont désignés par des anagrammes ou des noms à consonance orientale : Bimeaura (Mirabeau), Yetafet (Lafayette), Laibil (Bailly), tandis que les « justes » sont appelés par leurs vrais patronymes, Mounier et Lapérouse en particulier. Même si La journée des dupes livre une vision complotiste et crépusculaire de plusieurs journées révolutionnaires, ce ne sont pas des événements particuliers qui intéressent les auteurs, mais le carnaval permanent que serait devenu le royaume de France depuis plusieurs mois. Le procédé littéraire est emprunté à l’Arlequin sauvage (1721) de Louis François Delisle de La Drevetière. Dans cette pièce, qui a connu un grand succès tout au long du xviii e siècle, « l’indien » qui débarque à Marseille ne comprend rien à la société européenne et commet sans cesse des bévues comiques. C’est la fonction que remplissent, dans la La journée des dupes, les personnages de « La Peyrouse » et de son fidèle compagnon, le sauvage « O Paria ». Ils viennent d’arriver à Paris et n’ont encore rien vu de la France nouvelle. Tandis que l’affreux conspirateur Bimeaura sème la discorde publique dans les rues en mettant en garde contre les « aristocrates », La Peyrouse vante à O Paria l’« éclat » du pays qu’il est censé découvrir :
Tes yeux vont être éblouis de l’éclat du trône. Tu vas voir le plus grand monarque de l’univers tempérant sa puissance et sa force par sa modération et ses vertus pacifiques ; près de lui une reine brillante de gloire et de beauté […]. Tu vas surtout admirer l’urbanité et la douceur de ce peuple aimable, son idolâtrie pour son roi […] Footnote 17 .
En maniant l’ironie et la nostalgie, Bergasse et Puységur cherchent à introduire un contraste avec la violence et l’ignorance qu’ils attribuent aux révolutionnaires. Entendu par « le peuple », La Peyrouse est immédiatement dénoncé comme « aristocrate ». Il est arrêté et ne comprend rien aux questions qu’on lui pose. Pourquoi n’a-t-il pas de passeport ? De quel droit porte-t-il un sabre ? Comment ose-t-il appeler « canaille » ceux qui ont désormais « obtenu les droits de l’homme »Footnote 18 ? Il échappe de justesse au lynchage et, désillusionné, décide de s’enfuir : « Oui, partons, O Paria, fuyons ces terribles contrées. Je croyais y recevoir un autre accueil, et si tout le monde n’est pas dupe, la découverte des gens qui profitent de cet affreux bouleversement, sera le problème dont la solution occupera mes vieux joursFootnote 19 . »
Ainsi le sens du titre de la pièce est-il clair : les « grands comédiens de la patrie » sont les acteurs de la Révolution eux-mêmes. À supposer que cela eût été possible, la pièce n’a pas à être représentée sur les planches puisque le spectacle est dorénavant permanent. La comédie satirique vise à dénoncer la confusion du théâtre et de la politique, ces deux formes de la représentation que les révolutionnaires tendent à amalgamerFootnote 20 . D’un côté, en effet, c’est dans les rues de Paris qu’est à l’œuvre ce qui pouvait autrefois être « représenté » – et désamorcé – sur une scène de théâtre, à savoir le retournement carnavalesque, les pulsions destructrices, l’humour grossier. Et c’est le bon sauvage des philosophes qui assiste, horrifié, aux résultats de leurs élucubrations : un peuple français jadis doux et paisible, désormais éruptif ; une science auparavant révérée, dont tout le monde se moque ; une liberté qui n’apporte que des entravesFootnote 21 . D’un autre côté, Lapérouse arbore fièrement l’ethos fantasmé du noble fier, généreux et lettré de la monarchie rêvée par Bergasse et Puységur. Il est le bon « représentant », au double sens du terme : celui qui donne à voir la vraie noblesse qui désormais se cache ou commence à émigrer, et celui qui devrait contribuer à énoncer les lois dans une chambre haute composée comme lui de propriétaires savants et raisonnables. Car Bergasse s’oppose vivement à l’idée de contrat social, de volonté populaire et de souveraineté de la NationFootnote 22 . Le mauvais accueil reçu par « La Peyrouse » lui permet de montrer que la paix, la science et la raison sont incompatibles avec la souveraineté populaire.
Toutefois, si Lapérouse est le grand homme de l’avant et de l’après 1789, ne peut-il devenir le ciment de la Nation, son représentant idéal ? C’est l’autre fonction du personnage en cette période héroïque. En avril 1790, l’ancien fermier général Jean-Joseph de Laborde lance une campagne en faveur d’une expédition de secours. Deux de ses fils, membres de l’équipage de Lapérouse, sont morts en juillet 1786 dans l’accident d’une chaloupe sur la côte ouest de l’Amérique du Nord. Aussi Laborde mobilise-t-il un langage pathétique au service d’un discours patriotique. Le projet d’une expédition financée par souscription et dirigée par Bougainville n’a pas seulement pour objet de retrouver les survivants, peut-être échoués sur une île lointaine ; elle doit aussi permettre de ressouder des Français profondément divisés. Les passions politiques qui ont fragmenté la nation ne sont qu’un égarement passager car, selon lui, « il est impossible que cette horrible frénésie puisse durerFootnote 23 ». Dans la rhétorique de Laborde, les « larmes » des naufragés font écho au « bon cœur » de la Nation et au « patriotisme » de « tous les véritables Français ». Ces infortunés navigateurs, « que deviendront-ils si leur patrie les abandonne »Footnote 24 ? La figure de Lapérouse doit permettre aux Français de communier dans une cause partagée, ce que la jeune Société d’histoire naturelle de Paris et la Constituante elle-même par la suite ont très vite compris.
Alors qu’elle souhaite asseoir sa légitimité nouvelle face aux Académies encore en place, tout en proposant de renforcer la visibilité des naturalistes dans l’espace public, la Société d’histoire naturelle, créée au cours de l’été 1790, s’empare rapidement du cas LapérouseFootnote 25 . Une pétition signée par ses membres est lue au Club des Jacobins, puis présentée aux députés le 22 janvier 1791 avant d’être imprimée. Lapérouse et ses marins y sont décrits comme des « Citoyens qui ont bravé sur des mers peu connues de grands dangers pour les progrès de l’Histoire Naturelle et de la Navigation ; qui ont exposé leurs jours pour le service de leur PatrieFootnote 26 ». En écho au mémoire de Laborde, la pétition insiste sur la nécessité d’une nouvelle expédition maritime. Mais – et c’est là qu’ils s’éloignent de l’ancien fermier général – les pétitionnaires établissent un parallèle entre, d’un côté, le tourment probable des équipages et, de l’autre, la générosité du peuple français et la grandeur des lois nouvelles. Il n’est plus question de dissensions que la recherche de Lapérouse permettrait de surmonter. Le drame du navigateur est comme une image inversée de la situation en métropole. Tandis que, sans doute perdu sur une île déserte, Lapérouse « étend les bras vers sa Patrie », les décrets de l’Assemblée « annoncent l’amour des hommes » et cette liberté, justement. D’ailleurs, les pétitionnaires n’en doutent pas, Lapérouse ne peut être qu’un ami de la Révolution : « [S]’il pouvait connaître vos saintes Lois ; s’il pouvait savoir que la Nation Française est rentrée dans ses droits de souveraineté ; quelle serait sa douleur de n’être pas témoin de cet heureux changement ! »Footnote 27 .
Les membres des comités d’Agriculture, de Commerce et de la Marine sont mandatés pour étudier cette pétition et, le 9 février 1791, le rapporteur François-Pascal Delattre prononce un vibrant discours à la tribune de l’Assemblée nationale. À son tour, il appelle à « libérer » Lapérouse et ses compagnons et présente l’idée d’une expédition de secours comme un devoir patriotique et philanthropique. Mais il va plus loin et en profite pour justifier les voyages d’exploration :
Ce n’est plus pour envahir et ravager que l’Européen pénètre sous les latitudes les plus reculées, mais pour y porter des jouissances et des bienfaits ; ce n’est plus pour y ravir des métaux corrupteurs, mais pour y conquérir ces végétaux utiles qui peuvent rendre la vie de l’homme plus douce et plus facile. Enfin l’on verra, […] aux bornes du monde, de pieux navigateurs interrogeant avec anxiété sur le sort de leurs frères, les hommes et les déserts, les antres, les rochers et même jusqu’aux écueils […] Footnote 28 .
Dans cette impressionnante montée en généralité, Delattre utilise toutes les ressources du pathétique. Le cas de Lapérouse n’est pas individualisé : le sort des naufragés est collectif, ce sont des frères et des citoyens qu’il faut secourir. Surtout, le discours oppose ce qu’auraient été les découvertes sous l’Ancien Régime, à savoir des entreprises de conquêtes sanglantes et d’asservissement barbare, avec ce qu’elles deviennent depuis la Révolution : de paisibles recherches de végétaux utiles et de compatriotes égarés. Le discours patriotique débouche sur le thème d’une mission civilisatrice de l’Europe, puisqu’il s’agit de porter ses « bienfaits » dans les régions lointaines. Or celle-ci n’est pas exempte d’échos impérialistes implicites transposés dans le domaine des savoirs (« conquérir ces végétaux utiles ») ou dans les jugements dépréciatifs portés sur les prétendus « sauvages ». Les progrès de la science et les exigences d’une philanthropie patriotique prennent le relais des anciennes justifications militaires et mercantilistes. Ce thème est au cœur des journaux anglais. Ils se félicitent qu’au beau milieu du tumulte politique, l’Assemblée nationale cherche à procurer des secours à Lapérouse et ses compagnons, mais ce point sert le plus souvent de prétexte pour disserter sur le fantasme de la supériorité morale des Européens. Déjà, avant la Révolution, la presse anglaise avait célébré Lapérouse pour son attitude de parfait gentilhomme, intrépide et magnanime, lors de la guerre d’indépendance américaineFootnote 29 . Lorsqu’ils évoquèrent par la suite le destin de l’expédition, ces journaux continuèrent de mettre en scène les bonnes manières, la politesse et la parfaite entente entre les officiers des deux puissances, notamment pendant la halte de quelques semaines de Lapérouse à Botany Bay, en 1788. Cette insistance servait à justifier le recours conjoint à la force contre des autochtones, voleurs et peu dignes de foi. À ce titre, les journaux se lamentèrent de l’effroyable meurtre du capitaine Paul Fleuriot De Langle – commandant de L’Astrolabe – commis par des peuples aux réactions « soudaines et sanguinairesFootnote 30 ».
En France, en revanche, les enjeux principaux restent ceux de la politique intérieure. L’affaire Lapérouse permet de légitimer, contre des Académies de plus en plus attaquées précisément en ce début d’année 1791Footnote 31 , de nouvelles sociétés savantes. La recherche de l’expédition naufragée permet de montrer que seule la Révolution pouvait vraiment donner à la science sa vocation universelle, affirmée maintes fois, jamais réalisée du fait d’institutions perverties. Le patriotisme révolutionnaire prend ainsi le relais de l’universalisme cosmopolite des Lumières. À cet égard, le discours de Delattre offre une représentation de Lapérouse diamétralement opposée à celle donnée par Bergasse et Puységur : l’expédition de secours devient une œuvre d’édification patriotique. Elle dresse un pont entre la Révolution et l’Ancien Régime. En partant à la recherche de Lapérouse, il s’agit en réalité, au-delà de la rupture de 1789, de secourir des enfants perdus d’une même nation, régénérée et renouvelée. La recherche du navigateur prolonge l’idéal d’unanimité symbolisé par la Fête de la Fédération organisée sur le Champ-de-Mars le 14 juillet 1790.
Sur le plan pratique, la mobilisation de l’opinion publique porte ses fruits puisque les projets d’expédition de secours se multiplient. En janvier 1791, Du Petit Thouars, évoqué précédemment, propose ainsi au ministre de la Marine, Charles-Pierre Claret de Fleurieu, de monter une expédition pour partir à la recherche du navigateur. En publiant plusieurs brochures et prospectus, il mobilise l’opinion publique autour d’une entreprise dont les buts doivent être, selon lui, à la fois scientifiques et commerciaux : il prévoit de se rendre en Nouvelle-Guinée et de faire escale en Alaska pour se procurer des fourrures qui seraient revendues en Chine afin de payer l’équipage et de rembourser les souscripteurs. Rapidement, des soutiens de poids se manifestent et, en décembre 1791, l’Assemblée nationale lui octroie 10 000 livres et déclare l’entreprise nationaleFootnote 32 . Louis XVI souscrit pour la même somme et élève Du Petit Thouars au rang de chevalier de Saint-Louis. En dépit de cette reconnaissance, ce dernier doit vendre ses biens et ceux de sa famille, la souscription ne lui ayant pas permis de lever les fonds suffisants. Il faut dire que l’initiative, loin d’être isolée, affronte une vive concurrence. Le 22 février 1791, des armateurs de Lorient écrivent au ministre de la Marine pour solliciter un passeport afin d’obtenir l’aide des pays étrangers et organiser une expédition maritime autant pour retrouver Lapérouse… que pour vendre des peaux achetées au KamtchatkaFootnote 33 . Ce projet n’est pas mené à bien, mais il révèle l’effervescence qui entoure désormais Lapérouse. L’expédition de secours officielle est quant à elle confiée à Antoine Bruny d’Entrecasteaux, qui embarque des savants et poursuit des objectifs scientifiques propres. Ses deux bâtiments, La Recherche et L’Espérance, quittent Brest le 28 septembre 1791. L’espoir renaît et ce d’autant plus qu’en avril de la même année, l’Assemblée constituante décide de financer la publication du journal de Lapérouse, une décision dont les enjeux dépassent la volonté de célébrer la mémoire du voyageurFootnote 34 . Les Constituants entendent en effet tirer de la vente de l’ouvrage les profits nécessaires pour verser une pension à sa veuve. Pourtant, rien ne va se passer comme prévu.
La figure de la discorde
Alors que les divisions politiques se radicalisent entre 1791 et 1792, la figure de Lapérouse semble perdre de son efficacité pour symboliser et garantir la concorde politique. L’apparente unanimité de 1790 ne cesse d’être mise en cause, en particulier après la fuite du roi en juin 1791. Au sein même de la République des lettres, les conflits se multiplient, faisant voler en éclat le consensus construit autour de l’héritage des Lumières. Personnalité du monde des lettres et figure éminente du combat mené en faveur de la tolérance, l’abbé Guillaume-Thomas Raynal devient la cible d’attaques virulentes après avoir dénoncé, devant les députés de l’Assemblée nationale, « l’anarchie » liée à l’émergence de plumitifs plébéiens qu’il accuse de susciter les violencesFootnote 35 . Les cérémonies organisées lors de la panthéonisation de Voltaire le 11 juillet 1791 ne suffisent pas à créer l’illusion d’unanimité : la célébration des Lumières est devenue un objet de querelles pour le camp révolutionnaire lui-même. Dès lors, les différentes entreprises lancées pour retrouver le voyageur ou célébrer sa mémoire cristallisent des conflits et des mécontentements qui ne font que s’exacerber au cours de l’année 1792.
Alors qu’implose le consensus national qu’elles étaient censées illustrer, les expéditions de secours tournent au désastre, ainsi qu’en témoignent les retards et avanies subis par Du Petit Thouars. Bloqué plusieurs mois au Havre, il ne peut appareiller qu’en septembre 1792. Son équipage, décimé par une épidémie, le contraint à faire escale au nord-est du Brésil. Arrêté, son bâtiment pillé et perdu, il est emprisonné quatre mois à Lisbonne jusqu’en avril 1793. Une fois libéré, il est incapable de rembourser ses souscripteurs et se trouve ruiné. Entre-temps, il a été destitué (avril 1794) et s’est réfugié « à l’île de France »Footnote 36 . L’expédition dirigée par d’Entrecasteaux, partie de Brest en septembre 1791, n’est pas plus heureuse. L’équipage apprend que la République est proclamée au cours du voyage. Des tensions éclatent rapidement entre une majorité d’officiers, d’origine aristocratique, et les marins, d’autant plus que la Révolution n’a pas réellement amélioré les conditions de vie à bord. Après la mort d’Entrecasteaux, qui succombe du scorbut en juillet 1793, ces conflits se multiplient au point que des officiers royalistes décident de livrer les navires aux Hollandais, qui refuseront de laisser repartir les bâtiments. Les collections des naturalistes sont confisquées par ces derniers, puis par les AnglaisFootnote 37 . L’échec est politique autant que matériel. Bref, rien ne va plus, et Lapérouse devient une figure publique de moins en moins utilisable à des fins consensuelles, tant la matière de son personnage est devenue inflammable.
Pendant que les expéditions parties à la recherche de Lapérouse naviguent de désastre en désastre, l’entreprise de publication du journal du navigateur semble elle-même compromise. Décidée par l’Assemblée constituante en avril 1791 en vue de financer une pension pour sa veuve, elle est désormais contestée par les familles d’autres membres de l’équipage, officiers ou simples marins, qui se sentent lésés et abandonnésFootnote 38 . Le clivage est à la fois social et politique, et au printemps 1793, les clubs s’en mêlent. Ainsi, les membres de la Société des Amis de la liberté et de l’égalité de Brest envoient à la Convention nationale une pétition réclamant une répartition égalitaire des secours Footnote 39 . Ceux-ci, au demeurant, tardent à venir, car la publication rencontre ses propres difficultés, en apparence insurmontables.
L’ancien ministre de la Marine, Fleurieu, qui aurait dû se charger de la mise en forme et de l’impression des papiers de Lapérouse, abandonne en effet rapidement l’entreprise. Après le refus du contre-amiral François-Étienne de Rosily-Mesros, c’est finalement Louis-Marie-Antoine Destouff de Milet-Mureau (1751-1825) qui est choisiFootnote 40 . Ancien élève de Gaspard Monge à l’École royale du génie de Mézières, ce dernier est un militaire de carrière qui semble avoir une appétence pour le dessin et la géométrie. Il siège à l’Assemblée constituante où on le dit « effacé », mais où il signe au moins deux rapports pour le comité des MonnaiesFootnote 41 . Milet-Mureau reprend du service en 1792 comme officier du génie à l’armée des Alpes. Rentré à Paris le 23 décembre, « [i]l y resta : il savait y trouver en la personne de Monge, ministre de la Marine et des Colonies, un protecteur des plus actifsFootnote 42 ». Et c’est ainsi que commence, au printemps 1793, une entreprise éditoriale qui devait durer jusqu’en 1798 avec l’achèvement des quatre volumes du Voyage de la Pérouse autour du monde.
Les problèmes matériels ont été sans conteste les plus sévères, et ils révèlent en creux d’autres enjeux, plus politiques. En mai-juin 1793, Milet-Mureau fait preuve d’une activité débordante. Il obtient des portraits de Lapérouse, souscrit de nombreux marchés avec des graveurs, trie et classe les manuscrits, et parvient à obtenir différents ouvrages pour préparer son travail. Mais le coup d’arrêt arrive très vite, dès le mois de septembre : mise sous scellé du domicile de Fleurieu qui rend impossible l’accès à de nombreux documents relatifs à l’expéditionFootnote 43 , paiements erratiques, démarches administratives paralysantes, artistes menaçant de jeter l’éponge. En 1794, le papier lui-même vient à manquer ou se révèle défectueux, puisque priorité absolue a été donnée à la fabrication des assignatsFootnote 44 . Le papier-monnaie, justement, provoque une flambée inflationniste qui menace l’ensemble de l’entreprise éditoriale. Le 21 novembre 1794, Milet-Mureau envoie une longue lettre désespérée à la commission de la Marine. Il dira plus tard avoir perdu énormément de temps pendant la Convention jacobine : à un moment où il n’est plus question de consensus national, la figure du navigateur a perdu de son importance dans l’espace public. La publication de son journal est même devenue suspecte, en ces temps de défiance généralisée envers les nobles et l’Ancien Régime.
En avril 1794, Milet-Mureau tombe sous le coup de la loi du 27 germinal an II/16 avril 1794 qui ordonne l’expulsion des « ex-nobles » de la ville de Paris et c’est sur l’intervention de la veuve de Lapérouse qu’il est autorisé à rester dans la capitaleFootnote 45 . Même s’il ne semble pas réellement inquiété, il cherche à éviter tout impair susceptible de le compromettre et écrit le 21 juin 1793 au ministre de la Marine pour l’interroger sur un point délicat touchant au style de l’ouvrage. Le rédacteur ne veut pas « dénaturer » le propos de Lapérouse, mais il a pleinement conscience que « [l]a Révolution française a porté son empreinte sur le style des écrivains », et que le navigateur a écrit avec « l’étiquette de l’ancien régime ». Si l’on découvre Lapérouse « partout philosophe » et si « ses idées sur le gouvernement des peuples sont toutes prises dans les lois de la nature », Milet-Mureau doit cependant convenir qu’il a écrit « selon le style de son temps ». Comment remédier à cette situation sans falsifier l’histoire ? Comment oublier que le héros de la science des Lumières a embarqué avant la Révolution ? On pourrait, à la rigueur, amender le texte, mais « les lettres faisant partie de l’ouvrage ne pourraient pas plus être soumises au style du moment, qu’il ne serait possible de faire flotter sur la représentation des deux bâtiments de cette expédition le pavillon tricolore »Footnote 46 .
Le ministre répond que le rédacteur doit s’en tenir d’abord à l’exactitude des faits, puis lui prescrit « la plus grande réserve », et se dédouane enfin en lui disant qu’il s’en « rapporte entièrement à [lui] tant pour la suppression des titres honorifiques […] que [pour] la proscription entière des phrases qui pourraient être contraire au Gouvernement actuel ». Milet-Mureau ne souhaite visiblement pas endosser une telle responsabilité, car il revient à la charge dans une nouvelle lettre qui trahit son embarras, et au bas de laquelle figurent plusieurs lignes manuscrites. Les unes expliquent qu’il faut transmettre ces questions au comité d’Instruction publique ; les autres recommandent de les « soumettre à la décision du comité de Salut public »Footnote 47 . Ce dernier s’empare effectivement de l’affaire en juin 1794 et demande à voir le travail de Milet-Mureau, qui se défend d’avoir peu avancé dans un objet si difficile consistant à « fai[re] parler un individu mort avant la révolution ». C’est bien là le nœud du problème.
Dans les fictions et les discours des années 1789-1790, Lapérouse était politiquement malléable, car chacun le faisait parler à sa guise, en lui prêtant sa voix. Il pouvait donc servir à dénoncer les abus de la Révolution, à promouvoir l’unité patriotique ou à défendre l’universalité d’une science cosmopolite. À travers ces manifestations contradictoires, Lapérouse suscitait l’unanimité malgré lui, avec d’autant plus de facilité qu’il était absent et silencieux. Mais le voici qui parle par le truchement de ce projet éditorial, et qui parle un discours dangereux, parce qu’il rappelle trop nettement l’Ancien Régime au moment même de l’affirmation de la République. Prudent, Milet-Mureau réclame davantage de temps pour rédiger cet ouvrage « d’une manière républicaineFootnote 48 ».
Nous ne connaissons pas les réactions des comités, qui ont naturellement d’autres priorités lors des événements de l’été 1794, mais Milet-Mureau, à quelques très rares exceptions près, a laissé en l’état les tournures et le style de Lapérouse, les noms propres, les décrets, les mentions du roi et les mémoires des ministres, ainsi que l’intégralité des points qui semblaient litigieux. À l’été 1794, il fournit de petites notes dans lesquelles il affirme, par exemple, que « l’être suprême inspire les peuples qui adorent la liberté », en racontant que des Indiens d’Amérique du Nord arboraient le drapeau bleu-blanc-rouge lorsqu’ils se présentèrent en 1777 à un navire espagnolFootnote 49 ! Il transmet une lettre de Jean-Nicolas Buache qui atteste que « le style républicain, qu’il convient d’adopter pour le travail, [lui] a paru être soutenu dans tout le cours de l’ouvrage ». En résumé, Milet-Mureau veut donner des gages de patriotisme, espérant échapper à l’orage, dans un moment où son travail est paralysé.
Il est en effet loin le temps où Lapérouse était un nom qui promettait la communion, la fédération, ou tout au moins la réconciliation nationale. Alors que les opérations de secours, la politique des pensions et l’impression du journal devaient produire du consensus politique, tandis qu’il s’agissait de tenter – au moins symboliquement – de rétablir un peu de confiance en célébrant les valeurs éternelles de la nation française sublimées par la régénération révolutionnaire, tout aura été finalement sujet à caution entre 1792 et 1795. Les expéditions de secours sont devenues des expériences réduites de la guerre civile ; les différences de traitement des pensions entre les familles d’officiers et celles de simples marins ont donné lieu à une forme de lutte de classes ; la préparation du journal est désormais à la fois presque impossible du fait des urgences de la guerre, et suspecte car trop imprégnée de l’ethos de l’Ancien Régime. Mais la période voit surtout voler en éclat l’internationale des sciences qui avait, tant bien que mal, prévalu jusque-là. Ce dernier point est d’importance et ramène notamment sur le devant de la scène la question de la rivalité impériale franco-anglaise.
Dans son Complete Account of the Settlement at Port Jackson publié en 1793, le capitaine Watkin Tench rapporte une anecdote que lui aurait contée Lapérouse à Botany Bay en 1788. Le roi Louis XVI aurait demandé à l’explorateur français, à la fin de leur entretien à Versailles trois ans plus tôt, comme une « injonction expresse », de traiter les nations « indiennes » avec la plus grande humanité et de n’utiliser la force qu’en cas d’extrême nécessité seulement. Le journal antirévolutionnaire The British Critic cite longuement ce passage et termine par ces mots, en parlant du monarque tout juste guillotiné : « sont-ce là les sentiments d’un tyran, d’un homme sanguinaire et perfideFootnote 50 ? » Cette façon d’opposer l’humanité d’un roi qui aurait prêché la paix et la douceur, avec la violence à laquelle il dut faire face sous la Révolution, trouve un écho tout à fait singulier lorsqu’on la place en regard des mémoires secrets de Lapérouse, et de l’usage qu’en fait Milet-Mureau sous la Convention.
Les instructions officielles enjoignaient à Lapérouse de se renseigner sur les postes de traites dans le Pacifique, mais de ne chercher pour d’éventuels nouveaux commerces que les endroits vierges de toute présence européenne. Le navigateur devait témoigner le plus grand respect pour la liberté du commerce (nous sommes à la veille de la signature du traité de libre-échange franco-anglais de 1786), sans jalousie envers les entreprises espagnoles, hollandaises et britanniques déjà installées. En apparence, Lapérouse a suivi ces instructions à la lettre : son journal est rempli de références aux bénéfices du libre-commerce et de critiques des compagnies exclusives. Il en va tout autrement dans deux mémoires secrets. Dans le premier, qui concerne Manille, Lapérouse explique combien il serait facile, et utile, de s’emparer de ce port important détenu par les Espagnols, pourtant alliés de la monarchie française. Dans le second, relatif à Formose, il propose un plan complet d’invasion pour enlever le commerce de Chine à l’Angleterre en détruisant leurs positions partout où cela sera possible dans cette régionFootnote 51 . On est assez loin du « doux commerce »… Aussi Milet-Mureau, en découvrant ces mémoires, s’empresse-t-il d’écrire à la commission de la Marine. L’esprit « sans cesse occupé des intérêts de la République », il affirme que les « infâmes Anglais […] profitent de l’instant où nos forces réunies défendent la liberté, attaquée en Europe par les tyrans coalisés, pour s’emparer de nos colonies occidentales ». Reconnaissant tous les bienfaits de « l’indépendance des nègres », ajoutant qu’il sait que la Convention « ne fait point la guerre dans le but de conquérir », Milet-Mureau pense cependant qu’il « importera à notre commerce et à notre rôle de première puissance maritime, d’avoir des établissements dans les deux mondes, jusqu’à ce que les nations aient senti qu’elles doivent être maîtresses sur leur territoire, et qu’elles en aient chassé tous les Européens, pour établir un commerce libre et général ». Pour ce faire, il invite à envahir Manille, les Espagnols étant désormais nos ennemis, puis Formose ou Macao, « pour nous procurer exclusivement le commerce de la ChineFootnote 52 ».
Ce que révèlent ces archives, c’est l’écart entre le discours officiel, celui du libre-commerce, de la curiosité scientifique et de la coopération entre Européens, et les réalités d’une rivalité diplomatique et impériale qui n’a pas désarmé depuis la guerre de Sept Ans (1756-1763), et que la Révolution a exacerbée. Depuis l’Histoire des navigations aux terres australes du président de Brosses (1754), l’injonction à explorer le Pacifique mêle sans cesse les motifs du désintéressement savant et ceux du patriotisme commercial. La Révolution a encore renforcé cette tension. Milet-Mureau ne veut pas « savoir s’il nous est avantageux d’avoir des possessions lointaines ». Il sait que la question, depuis les événements d’Haïti et l’abolition de l’esclavage, est très sensible, mais il sent bien que c’est flatter le gouvernement révolutionnaire que de songer aux moyens d’affaiblir les Anglais. Ainsi l’agenda impérial, recouvert un temps par la République des sciences, est-il de nouveau à l’ordre du jour, et dans sa version la plus guerrière, à travers la figure de Lapérouse.
Le Directoire allait lui aussi mobiliser le personnage et ses travaux sur les questions coloniales, dans un contexte toutefois très différent. La Grande Nation étend son emprise politique et territoriale en Europe. Bientôt, elle enverra à l’assaut de l’Égypte l’expédition de Bonaparte, à laquelle participera Du Petit Thouars revenu de son désastreux périple à la recherche de La Boussole et de L’Astrolabe Footnote 53 . Mais il s’agit moins désormais de régénérer la nation ou de s’emparer du commerce anglais que de civiliser le monde. Dans ces conditions, le voyage de Lapérouse prend une tout autre signification. Le navigateur disparu n’est plus le témoin d’un Ancien Régime idéalisé, un naufragé à secourir, ou un Français jaloux des prérogatives de sa nation. Il est un héros civilisateur des antipodes.
Fictions polynésiennes
Le Voyage de la Pérouse autour du monde sera finalement publié en 1798. Auparavant, plusieurs fictions ont paru, formant un important réseau intertextuel qui témoigne du regain d’intérêt pour la figure du navigateur disparu. La première est une pièce de théâtre à succès du dramaturge allemand August von KotzebueFootnote 54 . Elle connaît de nombreuses éditions et sera rapidement traduite en anglais et jouée à LondresFootnote 55 . Les deux autres textes peuvent être qualifiés de romans. Ils paraissent de manière anonyme, mais sont sans doute le fruit de Jacques Cambry, voyageur, révolutionnaire, érudit breton et futur préfetFootnote 56 . Cette présence du navigateur sur les planches européennes et dans les pages des romans s’inscrit dans le goût du public pour les aventures maritimes et l’exotisme du Pacifique. Dans les années 1780, les voyages de Bougainville et de Cook ont suscité de nombreuses fictions, de la pantomime Omai aux Lettres tahitiennes de Mme de Montbart Footnote 57 . En Angleterre, les aventures des mutins de la Bounty ont provoqué, de nouveau, une effervescence théâtrale dans les années 1790. Comme l’a montré Greg Dening, les explorations lointaines, avec leur charge mythologique et politique, sont immédiatement transformées en performances scéniques pour les spectateurs européensFootnote 58 .
La Peyrouse. Ein Schauspiel de Kotzebue est jouée en 1797 et publiée la même année à Leipzig. L’intrigue en est très simple : Lapérouse vit sur une île inconnue avec une autochtone et l’enfant né de leur union. Arrive alors la femme légitime du navigateur, qui a insisté pour participer à l’expédition de secours, avec l’un de leurs fils en bas âge. Le conflit éclate aussitôt entre les deux femmes et Lapérouse ne sait quel parti prendre, jusqu’au moment où l’épouse de l’explorateur, sur le point de mourir d’une fièvre maligne, est rejointe sur l’île par son frère venant d’Angleterre et porteur des fatales nouvelles de la Révolution, qui a « répandu les semences de la mort et de la discorde ». Il souhaite retourner en Angleterre, acheter des matériaux et enrôler des émigrés français pour fonder une colonie dans le Pacifique. La pièce se termine sur son départ et l’espoir de le voir revenir bientôt. En attendant, Lapérouse, ses compagnes et les enfants font le serment de vivre ensemble paisiblement.
Comme dans la Journée des dupes, c’est donc en Europe que règne la barbarie et non dans les eaux lointaines du Pacifique. L’humanité se cache aux antipodes et, de ce point de vue, la compagne illégitime de Lapérouse incarne le modèle du bon sauvage. Comme Bergasse et Puységur, Kotzebue juge qu’un héros européen n’a plus sa place dans un pays prétendument dévasté par la haine et le meurtre, mais il propose désormais une alternative. Si, dans la dernière scène de la Journée des dupes, « La Peyrouse » et O Paria repartaient pour une autre « France », une patrie imaginaire bien différente du pays dans lequel ils avaient débarqué, chez Kotzebue elle est désignée : il s’agit d’un Pacifique fantasmé. Les victoires militaires de la Révolution forment le sous-texte et le fond du raisonnement, car où trouver un abri vraiment sûr ailleurs que dans un autre hémisphère ? Pour les aristocrates qui ont fui leur pays, pour tous les Lapérouse du vieux royaume de France, le grand océan devient un refuge. On comprend dès lors le succès de la pièce aussi bien dans les pays de langue allemande qu’en Angleterre. Si, chez Kotzebue, le conflit sentimental est résolu par l’installation des émigrés dans une île lointaine, cette utopie ouvre tous les possibles sur ce qu’aurait dû être une Révolution qui aurait su s’arrêter à temps. C’est dans cette optique que se placent les Fragments du dernier voyage de La Pérouse (1797) et, surtout, les Découvertes dans la mer du Sud. Nouvelles de M. de La Peyrouse, jusqu’en 1794 (1798)Footnote 59 .
Les deux textes se présentent comme des documents authentiques : l’un serait un morceau du journal de Lapérouse volé en 1788 à Botany Bay par un jeune Anglais ; l’autre, le témoignage du dernier survivant de l’expédition retrouvé par des marins portugais. Le procédé, classique, est renforcé par la précision des termes de marine, par la description réaliste des paysages ainsi que par le grand luxe de détails géographiques et naturalistes : une annexe des Fragments va jusqu’à décrire, selon le système de Linné, les plantes imaginaires découvertes par Lapérouse sur une île idyllique, véritable « paradis terrestre ». L’effet de vraisemblance est tel que certains auteurs, au xix e siècle, s’y laisseront prendre, convaincus qu’il s’agit des traces véritables de l’expéditionFootnote 60 .
Les récits brodent, sans surprise, sur les motifs connus du public. On y trouve l’île peuplée de cannibales, où Lapérouse et ses compagnons ont péri, mais surtout « l’île hospitalière » où indigènes et colons européens vivent en parfaite entente, sous le gouvernement sage de vingt-quatre « vieux sénateurs » à barbe blanche, dans une sorte d’équilibre parfait entre les mœurs simples et laborieuses des indigènes et les apports précieux des marins français naufragés. Si les réjouissances collectives évoquent furtivement au narrateur « les fêtes d’Athènes », c’est avant tout le nouvel imaginaire polynésien qui est déployé à loisir, jusqu’aux tissus d’écorce semblable à ceux d’« Otaïti » et aux « tendres caresses » auxquelles se prêtent avec « douceur et simplicité » les habitantesFootnote 61 . De prétendus voyageurs européens sur les traces de Lapérouse font une découverte plus étonnante encore : une colonie de nobles émigrés, ayant fui les « désordres de la Révolution » pour créer, aux antipodes, une société égalitaire fondée sur le travail agricole, la propriété collective des terres et le rejet des traditions aristocratiques. Horrifiés par les excès révolutionnaires, ils refusent tout autant le parti de la contre-révolution, antipatriotique et attachée à défendre « de misérables privilèges ». Renonçant aux fracas de l’histoire européenne, ils ont porté à l’autre bout du monde les espoirs d’une société régénérée que la Révolution, à ses débuts, avait su susciter.
À l’évocation des pérégrinations de Lapérouse, échouant d’île en île, on s’attendrait à voir surgir, même de façon subliminale, une autre figure de naufragé illustre : Ulysse. Tout semble appeler la geste homérique : les périls encourus, l’espoir si longtemps ajourné d’un retour dans sa patrie, la trempe du grand homme législateur. Même l’idéal de la république autonome et bien gouvernée pourrait évoquer l’utopie de Salente, dans le Télémaque de Fénelon, cette relecture du mythe antique à l’aube des Lumières. Or, chez Cambry comme dans les autres textes suscités par les aventures de Lapérouse, Ulysse est singulièrement absent. Comment rendre compte de cet effacement ? Il semble que le triangle Anciens/Sauvages/Modernes, qui avait orienté une partie de l’imaginaire de l’âge classiqueFootnote 62 , ait définitivement éclaté. La référence aux Anciens garde sa puissance politique, sur la scène européenne, comme les Jacobins se sont chargés de le rappelerFootnote 63 . Mais le face-à-face Sauvages/Modernes pose désormais d’autres questions, enracinées dans l’historicité coloniale, et l’Europe cherche à conjurer les limites de la civilisation à grand renfort de curiosité ethnographique. Entre Ulysse et Lapérouse, les grands navigateurs et leurs avatars fictionnels font écran : ils ont engendré un nouvel imaginaire utopique et de nouvelles inquiétudes. Ainsi Tahiti, en particulier, est-elle devenue, depuis la publication du Voyage de la Pérouse autour du monde de Bougainville, la nouvelle figure de l’île bonne à penser. Les modernes ont désormais leurs propres mythes.
Les pérégrinations de Lapérouse permettent à Cambry de dialoguer avec toute cette tradition utopique issue des Lumières, où s’articulaient déjà l’exotisme primitiviste et l’idéal insulaire de la petite république agraire. C’est de la sorte qu’il faut aussi comprendre l’abondante description paysagèreFootnote 64 . Celle-ci fait dorénavant partie des topoi habituels du genre avec l’insularité, la propriété collective, les mœurs simples, le mépris de l’or ou la transparence et la lisibilité de la société, autant d’éléments très présents dans les Fragments et les Découvertes. Toutefois, tandis que les utopies classiques placent le mal et l’injustice des sociétés européennes au niveau de l’organisation sociale et politique en général, ces deux textes se font à la fois plus précis et plus profonds.
Plus précis car c’est l’événement – la Révolution – qui forme le contrepoint et le référent obligé des sociétés ici décrites. Autrement dit, c’est l’actualité qui appelle et justifie l’utopie. Les Fragments comme les Découvertes expriment l’idée selon laquelle tout avait pourtant bien commencé. La fin des privilèges d’une aristocratie arrogante et le règne de l’utilité portaient en germe une société nouvelle tendue vers la prospérité. Contrairement à ce que l’on trouve par exemple dans La journée des dupes, ces textes font l’éloge implicite des premiers temps de la Révolution et portent un jugement globalement négatif sur la noblesse émigrée. On trouve même, dans les Fragments, un lointain écho de l’organisation politique du Directoire et son Conseil des Anciens, avec cette Gérousie des antipodes que serait le conseil des vingt-quatre vieillards. La passion révolutionnaire aurait cependant tout gâché et la figure de Lapérouse sert, dans ces fictions où la violence politique est désamorcée, à construire la légende noire de la « Terreur »Footnote 65 .
À partir de cet horizon politique, les Fragments et les Découvertes contribuent à développer des fables anthropologiques. Alors que les utopies classiques s’arrêtent en général à la simple description d’une frugalité et d’une simplicité de bon aloi, qui s’accommodent d’ailleurs très bien d’un despotisme omniscient, ces deux textes établissent un parallèle constant entre modération politique et modération civilisationnelle. Ce n’est pas seulement la Révolution qui devait avoir des bornes, mais encore le développement des sociétés humaines. Ainsi ces contes peuvent-ils se lire à la lumière de Denis Diderot, dont le Supplément au voyage de Bougainville, rédigé au début des années 1770 mais resté inédit, venait de paraître en 1796.
Du texte du philosophe, il semble à première vue que les Découvertes retiennent le célèbre discours du vieillard, en particulier lorsque l’auteur accuse Lapérouse et ses compagnons d’avoir accaparé les ressources des habitants du Pacifique. Mais il faut être prudent, car le Supplément est un texte profondément dialogique : lorsque le vieux Tahitien fustige la corruption des Européens et vante les mœurs pures des sauvages, son discours a quelque chose de trop outré qui ne sonne pas tout à fait juste, le philosophe se plaçant dans une position de méta-analyse. Lorsqu’on demande au personnage appelé « A » ce qu’il pense du discours du vieillard, il répond qu’il « [lui] paraît véhément ; mais à travers je ne sais quoi d’abrupt et de sauvage, il [lui] semble y retrouver des idées et des tournures européennesFootnote 66 ». Autrement dit, ce discours est une projection des utopies de la civilisation sur un monde qui n’a jamais existé, et Diderot n’est dupe de rien. Le long passage de l’aumônier, qui vient juste après celui du vieillard, sert à détruire cet optimisme béat de l’utopie post-rousseauiste. Et la suite du texte de nous offrir une idée plus juste de ce que Diderot a en tête. Le Tahitien y dit de son peuple qu’il a été « assez sage pour s’être arrêté de lui-même à la médiocrité […] ; assez actif pour s’être mis à l’abri des besoins absolus de la vie, et assez indolent pour que son innocence, son repos et sa félicité n’eussent rien à redouter d’un progrès trop rapide de ses lumièresFootnote 67 ». Non sans hésitations, Diderot propose un modèle de société entre nature et artificeFootnote 68 qu’il décrit en ces termes dans l’une de ses contributions à cette grande œuvre polyphonique qu’est l’Histoire des deux Indes :
Dans tous les siècles à venir, l’homme sauvage s’avancera pas à pas vers l’état civilisé : l’homme civilisé reviendra vers son état primitif, d’où le philosophe conclura qu’il existe, dans l’intervalle qui les sépare, un point où réside la félicité de l’espèce Footnote 69 .
Quoiqu’il faille se méfier des développements de l’industrie et du commerce, susceptibles de conduire à la corruption et à la frivolité, les arts, les sciences et les connaissances ne sont pas à rejeter en bloc. Aussi, puisqu’il n’y a pas de besoins factices dans l’île des Fragments, le mélange des civilisations européenne et océanienne est un mariage heureux. Il conjugue les savoirs et les vertus des deux peuples, qui communient dans une honnête simplicité et non dans la société naturelle du bon sauvage. Chez Diderot, c’est le Tahitien qui utilise l’Européen dans ce qui s’apparente à un processus d’amélioration de l’espèce par hybridation. Chez le Cambry des Fragments, c’est plutôt l’inverse, même si le résultat est le même : une société qui aurait su trouver un juste milieu. On retrouve ici un élément de l’utopie classique, celui de la mixité. Jamais, en effet, la société parfaite n’est le fruit d’un peuple autochtone. Ce dernier trouvera la félicité par l’adjonction de nouveaux arrivants, généralement européens, qui découvriront alors un espace vide d’êtres humains mais plein d’une nature aisée à dompter et à cultiverFootnote 70 . Il y a donc dans l’utopie un projet civilisateur sous-jacent qui est aussi une réflexion critique sur le fait colonial. Instituer un peuple n’est pas le détruire ou l’asservir, mais l’aider à donner le meilleur de ses qualités propres. Par rapport à cette idée, les fictions suscitées par Lapérouse vont plus loin : l’Européen ne doit pas seulement révéler les potentialités de la nature, il doit lui-même réfléchir sur ses besoins et ses progrès. Sont-ils utiles dans tous les genres ? Peut-être pas. Ainsi découvre-t-on dans l’utopie émigrée des Découvertes un monde qui ne rejette pas la recherche de connaissances ou d’améliorations, mais qui la limite à certains domaines. Le progrès n’y est pas tant arrêté que ralenti et restreint à la sphère de l’utile (en particulier l’agriculture). Dès lors, une nature abondante et fertile trouve sa pleine expression au contact de l’Occident, dans un processus de fertilisation croisé, ce que la description linnéenne illustre métaphoriquement. Or c’est précisément ce processus d’hybridation, garant d’une politique de la modération, que la République des sciences du Directoire cherche à promouvoir, et ce en partie grâce à la figure de Lapérouse. C’est dans ce contexte que paraissent les manuscrits du navigateur, au printemps 1798Footnote 71 .
Gloire et civilisation
La « Préface » et le « Discours préliminaire » que Milet-Mureau rédige en tête du premier volume du Voyage de la Pérouse autour du monde reflètent parfaitement l’esprit du Directoire. L’auteur y construit une figure du grand homme adaptée aux temps nouveaux. Il réhabilite certains proscrits d’hier en dénonçant les excès du gouvernement révolutionnaire et érige la science appliquée en nouveau ciment de la Nation. Dès l’École des gardes de la Marine, affirme-t-il, Lapérouse aurait tourné ses regards vers « les navigateurs célèbres qui avaient illustré leur patrieFootnote 72 ». Par la suite, ce digne héritier de Bougainville aurait toujours cherché « la satisfaction d’avoir été utile à sa patrie et aux sciencesFootnote 73 ». C’est ce mélange de dévouement scientifique et de patriotisme qui en fait une figure remarquablement adaptée à la commémoration républicaine au moment où le régime cherche à reconstruire une forme d’universalisme se réclamant de l’héritage des encyclopédistes. Sous la plume de Milet-Mureau, Lapérouse devient en quelque sorte le héros par excellence d’une République qui se veut désormais stable et tournée vers l’avenir. Il fournit un nouveau modèle de gloire conforme aux principes d’un régime modéré, assis sur les propriétaires et la doctrine de l’utilité. De ce point de vue, la proximité entre le rédacteur du Voyage et Madame de Staël est éclairante.
Si l’on peut en croire la duchesse d’Abrantès, Milet-Mureau était un proche de Germaine de Staël et lui « plaisait fort », à un moment de sa carrière où il gravitait dans la sphère du pouvoir au bureau militaire du Directoire à compter de novembre 1798, puis comme ministre de la Guerre du 21 février au 2 juillet 1799 Footnote 74 . Or, c’est précisément à cette période – soit quelques semaines après la sortie du Voyage – que Staël rédige De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, publié en 1800, où elle développe une théorie des passions politiques et défend l’importance de l’émulationFootnote 75 . La République ne doit pas niveler les citoyens, comme elle a été tentée de le faire dans les temps troublés de la Convention : elle doit, à l’inverse, promouvoir la recherche de la « gloire », ce « noble encouragement de toutes les vertus publiquesFootnote 76 ». Staël entrelace ce thème, facteur d’émulation, et celui des lumières, entendu comme vecteur de progrès intellectuel et social. Dans une République, la gloire a pour fonction de réconcilier le désir de distinction personnelle et l’utilité sociale. C’est ainsi que « [l]a gloire des grands hommes est le patrimoine d’un pays libre », car ce n’est que dans les républiques que l’on peut réunir « le génie de l’action à celui de la pensée »Footnote 77 . Si elle loue les vertus de César, par exemple, Staël s’empresse de préciser que « le guerrier sans lumières ou l’orateur sans courage n’enchaîne point votre imaginationFootnote 78 ». Le grand homme républicain est cet être parfaitement accompli qui mêle ensemble, « comme chez les anciens, la carrière des armes, celle de la législation, et celle de la philosophieFootnote 79 ».
Avec De la littérature, Staël contribue à faire de la Convention jacobine une période de régression morale et intellectuelle. C’est aussi le message implicite de Milet-Mureau, notamment lorsqu’il retrace l’histoire du Voyage, un livre initié par l’Assemblée nationale, dont la rédaction fut gênée et même interrompue par le gouvernement révolutionnaire avant d’être achevée sous le Directoire. L’ouvrage devient ainsi l’incarnation du pont que les Thermidoriens veulent établir avec 1789, en présentant la « Terreur » comme une parenthèse dans l’histoire de la Révolution française, un moment qui aurait permis le retour des barbares.
En renouant avec l’héritage de 1789 et, au-delà, avec les débats sur les progrès de la « civilisation », devenu un mot-clef du langage philosophique de l’époqueFootnote 80 , le « Discours préliminaire » de Milet-Mureau aborde une question essentielle qui, depuis le milieu du xviii e siècle, agite les savants européens à propos de « l’utilité » des voyages d’exploration pour les peuples européens et ceux du Pacifique. Il ne s’agit pas pour l’auteur d’établir « la supériorité de l’homme civilisé sur les autres hommes », mais de défendre une fertile hybridation sous la houlette de « l’utilité réciproque »Footnote 81 . L’Européen « découvre de nouvelles productions utiles à l’humanité […], et chacun de ses progrès est un nouveau pas vers la connaissance de l’homme et de la nature ». Les peuples « sauvages », quant à eux, ont certainement souffert de certaines entreprises « ambitieuses et intéressées », mais les navigateurs instruits qui entreprennent désormais des « voyages de découvertes » ménagent la vie des indigènes, leur apportent des plantes, des animaux et des techniques venus d’Europe. Surtout, ils les poussent à abandonner « les sacrifices humains » qui font couler tant de sangFootnote 82 . S’inscrivant dans la rhétorique civilisatrice qui caractérise le Directoire et justifie les conquêtes des territoires par les armées républicainesFootnote 83 , Milet-Mureau semble reprendre à son compte les vues présentées par Condorcet dans la « dixième époque » de son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, paru en l’an III (1795). Celui-ci voulait croire que les explorateurs européens, sous l’effet bénéfique « de la liberté de la République française », cesseraient d’être « des corrupteurs ou des tyrans » des peuples lointains : « nous deviendrons pour eux des instructeurs utiles, ou de généreux libérateursFootnote 84 ». Cet idéal d’une diffusion universelle et pacifique de la civilisation, sous l’égide de la France, associait l’universalisme cosmopolite des Lumières et le prosélytisme patriotique de la Révolution. Il retrouvait, du premier, les ambivalences : l’égalité fondée sur la raison et la curiosité sincère pour la diversité des cultures étaient contrebalancées par l’affirmation d’une supériorité des sociétés européennesFootnote 85 . Il héritait, du second, la difficulté à penser la place de la contrainte armée dans l’expansion du modèle républicain. L’hésitation, dans la citation de Condorcet, entre le lexique de l’instruction et celui de la libération, reflète bien ces ambiguïtés. Dans l’optique sensualiste des idéologues, les navigateurs comme Lapérouse deviennent, sous la plume de Milet-Mureau, les instituteurs universelsFootnote 86 . Mais ils peuvent facilement se muer en « libérateurs », au service d’un projet impérialFootnote 87 .
L’optimisme officiel repose sur une conception de la science comme vecteur de paix et de coopération internationale. Milet-Mureau envisage ainsi la création d’un congrès permanent de savants issus des principales puissances maritimesFootnote 88 . Ce congrès s’occuperait « du tableau de toutes les anciennes découvertes non retrouvées jusqu’à nos jours ; du tableau de toutes les parties du globe où il reste des découvertes à faire, à terminer, ou des détails à connaître » ; la France en paix, influente et puissante, pourrait en assumer la directionFootnote 89 . À l’égard de l’Angleterre, le ton a bien changé. Les « infâmes Anglais » que Milet-Mureau dénonçait avec vigueur en l’an II sont désormais des « amis des sciences et des arts », des partenaires scientifiquesFootnote 90 . S’attacher, comme le fait Milet-Mureau, à la dimension cosmopolite de la science revient à effacer la coupure révolutionnaire et à promouvoir une république certes victorieuse par les armes, mais dorénavant tournée vers un idéal de paix, que le Voyage de la Pérouse autour du monde incarne à sa manière. Plus précisément, cette publication s’insère dans le programme de régénération des « colonies modernes » – celles qui ont connu l’esclavage et l’oppression – porté par le Directoire. Le concept alors en vogue est celui de « colonisation nouvelle ». Ce dernier prolonge les critiques avancées, depuis la défaite de 1763, contre la colonisation française : critique économique du régime de l’exclusif commercial, formulée notamment par les physiocrates ; critique politique, portée par ces derniers et les philosophes contre l’esclavage au nom du droit naturel. Raynal et Diderot, dans l’Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, proposaient déjà une synthèse instable de cette double critique, sans renoncer à l’idée que l’Europe avait un rôle à jouer pour diffuser les bienfaits de la civilisationFootnote 91 . Les deux Sociétés des amis des Noirs, celle des premières années de la Révolution et celle du Directoire, relayées par des cercles proches de l’Institut national et de La Décade philosophique, littéraire et politique, reprennent cette ambition d’une colonisation réformée, celle de petits propriétaires libres, patriotes, moins tournés vers les cultures d’exportation et débarrassés des compagnies à monopoleFootnote 92 . Elle reposerait de nouveau sur la notion de « civilisation » considérée comme un processus, tout en s’inscrivant dans le projet politique et intellectuel de régénération républicaineFootnote 93 . Dans cette perspective, les sociétés se trouveraient à différents stades de développement historique : certaines, encore dans l’enfance, auraient la possibilité de croître grâce à l’action d’autres plus « civilisées ». Après l’Angleterre, c’est désormais, selon les théoriciens de la « colonisation nouvelle », à la République française, à la « Grande Nation », qu’est confiée cette mission civilisatrice qui s’étend à l’échelle du monde : à travers les conquêtes et la volonté d’éduquer les populations des territoires conquis, la France doit guider les peuples que l’oppression tient à l’écart du processusFootnote 94 . La publication du Voyage de Lapérouse participe ainsi de la construction d’une science de l’homme et des sociétés qui vise à légitimer le projet politique, militaire et diplomatique du Directoire, fondé sur la notion de civilisationFootnote 95 .
Les principaux journaux du temps ne s’y trompent pas et soulignent cet aspect lorsqu’ils rendent compte de la publication du Voyage. La Décade philosophique se réjouit dès avril 1798 de la publication d’un travail « attendu avec impatience par les savants et les marins de la France et de l’Europe entière », enfin rendu possible par la politique du Directoire en faveur « des sciences et des arts »Footnote 96 . Le Magasin encyclopédique d’Aubin-Louis Millin de Grandmaison, autre périodique attaché à défendre l’héritage cosmopolite et savant du xviii e siècle, publie une recension dithyrambique qui insiste sur les bienfaits des échanges réciproques entre civilisations, car les « conquêtes de la science valent bien celles des armes ». Le rédacteur de la recension n’a de cesse de louer l’hospitalité des Russes, la prévenance et la bienveillance des Anglais. Évoquant la dernière escale du navigateur à Botany Bay – souvenons-nous des échos flatteurs qu’en ont donné les journaux anglais – il s’exclame : « Des Européens sont tous compatriotes à cette distance de leur pays (que ne le sont-ils plus rapprochés, et pourquoi les hommes ne cessent-ils d’être ennemis les uns des autres, que lorsqu’ils sont à des distances immenses de leur patrie ?)Footnote 97 . »
Il est cependant impossible de confisquer l’interprétation du voyage de Lapérouse et, malgré les efforts de Milet-Mureau, le journal du navigateur sert très tôt à autre chose qu’à la science nautique et à la géographie physique. D’aucuns n’ont d’ailleurs pas manqué de critiquer le caractère trop aride de l’ouvrage. C’est le cas par exemple d’un émigré, Charles de Villers, qui publie à Leipzig une Relation abrégée du voyage de La Pérouse. Prenant modèle sur les relations de voyage publiées au xviii e siècle par l’abbé Prévost, il critique sévèrement le travail de Milet-Mureau et entend satisfaire la « curiosité générale ». La même démarche se retrouve chez Jacques Grasset de Saint-Sauveur, qui se contente de reprendre les descriptions des mœurs des habitants, des productions agricoles, des coutumes, etc., du Voyage de la Pérouse autour du monde Footnote 98 . Délestés de l’appareil scientifique, ces textes ne devaient pas apparaître aux lecteurs très différents des récits fictionnels, mais présentés comme authentiques, parus au même moment.
Des versions traduites et abrégées du Voyage paraissent également en Angleterre, et la rivalité impériale entre les deux puissances affleure de nouveau. Si la Monthly Review loue les qualités d’observateur de Lapérouse et souscrit pleinement à l’idée de mission civilisatrice et à la description par le navigateur des « différents états » historiques des sociétésFootnote 99 , il n’en va pas de même de la préface à l’édition du Voyage publiée à Édimbourg par John Moir en 1798. La comparaison avec Cook est menée au désavantage de Lapérouse, dont le journal ne vaudrait que pour ses indications nautiques et hydrographiques. Tout le reste – et surtout les descriptions des peuples « sauvages » – est fustigé comme un mélange de naïveté, d’arrogance et de vanité françaises. « Vancouver et ses compagnons », ajoute le préfacier, « ont prouvé être incomparablement mieux qualifiés que les navigateurs français » pour ce genre de missionFootnote 100 . Or, presque au même moment, le journal néo-jacobin Le Surveillant affirme que Lapérouse aurait été assassiné par l’un des Anglais que les généreux Français avaient pourtant recueillisFootnote 101 . L’internationale des sciences, appelée de ses vœux par Milet-Mureau et les principaux journaux du temps, restait un vœu pieux.
Un héros français
Au moment de la publication du Voyage de Lapérouse, le jeune général Bonaparte, sur le point de s’embarquer pour l’Égypte avec, à son bord, de nombreux savants, pouvait apparaître comme un digne héritier du navigateur. Dix ans plus tard, à l’apogée de l’Empire, c’est moins de science et d’appels à la paix universelle que d’hommes courageux, de nouveau parés pour la guerre et la conquête, dont la France a besoin. Or à ces fins, Lapérouse, disparu depuis bientôt vingt ans, peut encore servir, d’autant que les journaux se chargent régulièrement d’entretenir l’espoir d’un retour. En décembre 1799, le Courrier de l’Empire rapporte ainsi que « [l]es consuls ont reçu des nouvelles de la Peyrouse : il n’est point mort ; mais il a couru de grands dangers, et ce n’est que par un miracle qu’il a échappé aux terribles accidents qui lui sont arrivés (Nous désirons vivement que cette nouvelle soit vraie)Footnote 102 ». Moins de cinq ans plus tard, une lettre datée du 6 prairial an XII/26 mai 1804, soit huit jours après le sénatus-consulte du 28 floréal/18 mai instaurant le Premier Empire, annonce une fois de plus ce retour. Alors que le nouveau régime se cherche des origines lointaines (n’hésitant pas à remonter jusqu’à Charlemagne), la résurgence opportune de Lapérouse l’autorisait encore à revendiquer l’héritage d’une monarchie impériale et conquéranteFootnote 103 . Aucune de ces nouvelles ne se révéla vraie, mais elles démontraient que l’espoir était encore vif jusque dans les premières années du xix e siècle, ce qui permettait à la figure du navigateur de garder toute son efficacité politique. Les rumeurs rapportées dans la presse reprenaient les canevas narratifs de romans mettant en scène Lapérouse dans le Pacifique qui, eux-mêmes, se présentaient comme des récits authentiques. Les unes et les autres entretenaient la curiosité des lecteurs, tout en brouillant le critère de vraisemblanceFootnote 104 . Le personnage de fiction, présent sans discontinuer sur les scènes de théâtre et sur les étals des libraires depuis les débuts de la Révolution, semblait avoir éclipsé le navigateur, disparu depuis bientôt vingt ans.
Dans ce contexte, l’image de Lapérouse subissait une nouvelle évolution, bien dans l’air du temps. L’explorateur savant, héritier des Lumières, prenait une teinte plus militaire et héroïque. En 1807, Charles-Joseph Loeillard d’Avrigny, auteur plus tard des « Poésies nationales », publie Le départ de La Pérouse, ou Les navigateurs modernes, poëme. La dédicace est adressée au vice-amiral Denis Decrès, alors ministre de la Marine et des Colonies et fidèle serviteur de Napoléon, dans un style grandiloquent et belliqueux que l’auteur met au service d’une dénonciation de l’Angleterre. Le poème, quant à lui, vante les « périls » bravés, « l’ardent navigateur », « l’intrépide » Lapérouse, « le guerrier trop hardi », doté d’une force physique inouïe, qui marcha à la fois avec « Minerve » et « Mars »Footnote 105 . La rupture est profonde avec les idéaux portés sous la République : des buts originels du voyage, de connaissances scientifiques, d’amitié entre les peuples et d’arts utiles, il n’est quasiment plus question.
Cette rhétorique du courage héroïque est également représentée en 1810 sur les planches de la salle des Jeux gymniques (théâtre de la Porte Saint-Martin) avec une pantomime à succès intitulée Lapeyrouse, ou Le voyageur autour du monde Footnote 106 . L’intrigue de la pièce nous est désormais familière : Lapérouse, qui n’a pu sauver qu’un seul marin de l’expédition, vit avec une « sauvage » et ses enfants sur une île déserte. Une tribu anthropophage débarque tout à coup et vient troubler la quiétude de la petite communauté. Or, surprise, ils ont des prisonniers en la personne de « Madame Lapeyrouse et de son fils », capturés alors qu’ils voyageaient avec un contre-amiral français à la recherche du célèbre navigateur. Mais ce dernier veille : il rassemble les armes et organise la défense, sauve son épouse locale, met à lui seul « les sauvages épouvantés » en déroute, et repart sur un navire arrivé entre-temps avec sa famille légitime. La pantomime se démarque de la pièce de Kotzebue puisque Lapérouse n’a besoin de personne pour vaincre une troupe entière de féroces cannibales. Loin de se satisfaire de sa vie aux antipodes dans une heureuse harmonie avec la nature et les indigènes, il rentre en France après avoir prouvé la supériorité de la civilisation européenne et les vertus du courage militaire.
Sur ce registre, l’iconographie n’est pas en reste. Au salon de 1806, un ancien élève de Joseph Vernet, le peintre de marines Louis-Philippe Crépin (1772-1851), habitué de la commande publique qui profite directement du mécénat impérial, expose un tableau intitulé « Naufrage des canaux de Lapeyrouse au Port-Français », sur les côtes de la Californie (fig. 1).
Louis-Philippe Crépin, « Naufrage des canaux de Lapeyrouse au Port-Français, sur les côtes de la Californie », 1806
Source : Louis-Philippe Crépin, « Shipwreck off the Coast of Alaska » ou « Naufrage des canaux de Lapeyrouse au Port-Français, sur les côtes de la Californie », 1806, Seattle, Seattle Art Museum.

Cette scène est connue : alors qu’ils effectuent sur des biscayennes des relevés à la sonde, plusieurs officiers et marins de l’expédition périssent dans un fort courant, au fond d’une baie qui porte aujourd’hui le nom de Lituya, en Alaska. Ce drame a été représenté dans le Voyage de la Pérouse autour du monde publié en 1798 : il s’agit de la gravure de Nicolas Ozanne (1728-1811) intitulée « Naufrage des deux chaloupes, au port des Français », qui représente une véritable scène de panique où les naufragés, désespérés, essaient vainement d’échapper à la noyade (fig. 2). Le tableau de 1806 est bien différent. Personne ne s’affole, les costumes sont en bon état et aucun marin à la mer. Surtout, les frères Laborde, dont l’un commande la biscayenne de L’Astrolabe, semblent vouloir porter secours aux passagers de l’autre canot, celui de La Boussole. Crépin les représente calmes et déterminés. L’interprétation de l’événement s’est donc modifiée, sans être étayée par aucun témoignage, au profit d’une transposition courageuse et déterminée du comportement des officiers français.
Nicolas Ozanne, « Naufrage des deux chaloupes, au port des Français », 1797
Source : Louis-Marie-Antoine Destouff de Milet-Mureau, Atlas du voyage de La Pérouse, Paris, Imprimerie nationale, 1797, p. 25.

C’est dans ce contexte d’héroïsation nationale que paraît le texte le plus intéressant de cette période, une pièce de théâtre anonyme intitulée La Peyrouse dans l’isle de Tahiti (1806). Dans la préface qu’en donne John Dunmore en 2006, l’historien y voit un simple « délassement », la figure de Lapérouse permettant aux spectateurs de l’époque d’échapper aux tristes réalités de l’histoire révolutionnaireFootnote 107 . Une telle lecture ne rend pas justice aux enjeux de la pièce, qui replace l’épisode dans une série plus longue, inaugurée par le voyage autour du monde de Bougainville. En 1769, celui-ci avait ramené en France un Tahitien nommé Ahutoru, qui, après un séjour d’un an en France, périt au large de Madagascar le 7 novembre 1771 lors du voyage qui devait le ramener en Polynésie. Mais, dans la pièce, lorsque Lapérouse – qui en réalité n’y est jamais allé – aborde Tahiti vingt ans après, Ahutoru est rentré et règne sous le nom d’Oriscar. Comme dans les Fragments de Cambry, et à l’image des processus d’hybridation que Milet-Mureau appelle de ses vœux, le Tahitien a ramené avec lui des Français qui ont profondément modifié la culture et les mœurs de l’île du Pacifique – on parle désormais la langue de Molière à la Nouvelle Cythère – sans avoir toutefois aboli les anciens usagesFootnote 108 . En écho au récit fameux de Bougainville, et à sa reprise par Diderot, le texte dépeint la séduction qu’exercent les jeunes Tahitiennes sur les explorateurs fraîchement arrivés.
La pièce repose sur la présentation en miroir d’une France et d’une île du Pacifique toutes deux au sommet de la prospérité et de l’héroïsme grâce à leurs souverains respectifs, génies qui ont su donner à leurs peuples les bonnes institutions. La France est célébrée comme le pays de la joie et la gaieté, tandis que, sur l’île d’Oriscar, tout « présente l’aspect du bon ordre et de la félicité ». Trois causes concourrent à expliquer cet état de fait : d’abord une religion stable et universelle, ensuite une grande piété filiale, entretenue par un lien conjugal à la base de la société, et enfin de bonnes lois « qui ont pour objet le bonheur communFootnote 109 ». Les éloges du Concordat et du Code civil, bien qu’implicites, sont ici transparents, avec, en particulier, le rappel du rôle essentiel des pères de famille comme premiers magistrats de l’EmpireFootnote 110 . Toute la tension de la pièce vise à rappeler où doit se déployer le courage véritable. On y voit une cérémonie qui célèbre des héros tahitiens morts lors de leur dernière guerre. On y dénonce les duels comme un sang versé inutilement. Oriscar, enfin, reconnaît les vertus guerrières de la France, en mettant d’ailleurs en garde ses sujets à son propos. La nation française est « [f]rivole dans ses goûts, mais intrépide dans les combats ; fière de ses arts, de ses monuments, de son pouvoir, elle peut porter la vengeance, comme ses bienfaits, aux extrémités du mondeFootnote 111 ». La pièce essaie, sans y parvenir vraiment, de nouer plusieurs thèmes : un éloge du souverain juste, qui règne sur son peuple comme un père ; l’union pacifique de la France et de ses colonies lointaines, sous le signe d’un échange de biens et de savoirs ; une critique des abus de la civilisation, incarnés par les valeurs aristocratiques d’Ancien Régime (l’honneur et le libertinage) ; l’éloge de la science et des arts. Politiquement, cet alliage instable pouvait paraître légèrement anachronique dans la France de 1806, et l’on ne peut pas exclure qu’il ait décontenancé les autorités impériales. De fait, la pièce ne semble pas avoir été représentée sur scène, sans que l’on sache si la censure est intervenue. Si l’éloge du bon souverain faisant régner l’ordre grâce à des lois justes ne pouvait que convenir au régime impérial, l’apologie des vertus civiques et des sciences au détriment des valeurs militaires risquait d’être perçue comme un rappel inopportun des idéaux républicains. La gloire de Lapérouse n’est pas celle des armes, mais celle du savoir et de la connaissance, comme en témoignent les mots que lui prête le dramaturge anonyme : « Je suis un de ces hommes avides de gloire, et non de fortune, qui parcourent le monde au milieu de mille dangers, pour découvrir des contrées nouvelles, pour connaître de nouveaux peuples, de nouvelles productionsFootnote 112 . » La supériorité de la France est fêtée, mais à condition qu’elle rejette les mœurs aristocratiques au profit d’une société égalitaire fondée sur la morale naturelle. Le texte paraît ainsi porter, en plein apogée de l’Empire, un idéal fidèle aux espoirs du Consulat. Cet effet d’anachronisme, sans doute recherché par l’auteur, est renforcé par l’insistance permanente, dans la pièce, sur la filiation entre Bougainville et Lapérouse. Ce dernier se présente explicitement comme son héritier (« Je suis Français ; je succède à Bougainville ; mon nom est La Peyrouse »), ce qui suscite l’émerveillement d’OriscarFootnote 113 . Ainsi, les relations harmonieuses entre cette île idyllique et une France pacifique et généreuse s’inscrivent aussi dans le souvenir d’un Ancien Régime éclairé.
Une fois de plus, la figure de Lapérouse montre sa capacité à tisser les temporalités et les héritages, au profit d’une vision magnifiée de la France. Décidément omniprésent, le navigateur absent permet toujours de promouvoir une conception de la gloire de la nation, reposant sur l’articulation d’un projet politique universaliste, de mœurs républicaines et pacifistes et du prestige des sciences modernes.
Qu’il parle ou que l’on cherche à le faire parler, l’actualité de Lapérouse semble ne s’être jamais démentie, de 1789 à 1815. Que fait Lapérouse en Révolution ? Il serait trop simple de réduire sa présence à une simple fonction instrumentale, un symbole incarnant, au fil des événements, une sorte d’autorité, glorieuse et célèbre, venant distiller quelques leçons du passé face au futur incertain de la Révolution. En réalité, les différentes formes narratives mobilisées pour lui donner corps révèlent les difficultés que rencontrent les révolutionnaires pour intégrer à la construction d’un présent en constante mutation un passé proche avec lequel il semble impossible de rompre totalement. À l’héritage assumé des Lumières (à travers des publications, des festivités) s’ajoutent des mémoires, des imaginaires, qui rendent d’autant plus efficaces la mobilisation des figures qui les incarnentFootnote 114 . Le personnage de Lapérouse instaure un lien, quasi émotionnel, entre la Révolution et son passé, sur le modèle de la hantise plutôt que de l’édification. Il suscite des fables philosophiques dont les échos résonnent encore sous l’Empire, des utopies politiques associant la modération politique et la critique des abus de la civilisation.
Une seconde leçon tient au brouillage progressif entre la réalité et la fiction. Il serait commode d’opposer un Lapérouse historique, que l’on cherchait à secourir et dont on publiait le journal, et son double de fiction, dont les aventures imaginaires se prêtaient si bien aux usages politiques. Dans les faits, les représentations de Lapérouse, sur scène ou dans les pages des romans, jouaient habilement sur la vraisemblance des récits et des situations. Leur efficacité tenait à la reprise de motifs récurrents, bien connus des lecteurs et des spectateurs, qui proliféraient dans les récits de voyage et les utopies exotiques avant la Révolution, où la frontière entre réel et fiction, déjà, s’était révélée poreuse. À l’inverse, l’expérience bien réelle du navigateur, en son absence, autorise de nombreuses interprétations. Si bien que les mêmes thèmes, les mêmes enjeux philosophiques et politiques se retrouvent dans l’avant-propos à la publication du Voyage de la Pérouse autour du monde, dans les romans de Cambry ou dans La Peyrouse dans l’isle de Tahiti. Il s’agit bien, à chaque fois, d’articuler une conception universaliste des sciences, chargée de rapprocher les hommes et de répandre les bienfaits de la civilisation, et une image flatteuse de la gloire patriotique, en métropole comme dans les mers lointaines. La rivalité latente ou explicite avec l’Angleterre est un sous-texte de ces débats, depuis les explorations de Bougainville et Cook, réactivé avec force par les guerres révolutionnaires. Elle passe néanmoins au second plan, derrière la question essentielle du rapport des Européens aux peuples du Pacifique. Celle-ci peut être traitée sur un plan philosophique ou politique, mais elle n’est sans doute jamais plus efficacement abordée que sous l’angle de l’amitié ou du métissage. Dans toutes les fictions, Lapérouse est accompagné d’un alter ego indigène, O Paria ou Oriscar, ou d’une épouse locale. À travers cette façon éloquente de conjurer le danger de l’impérialisme colonial, on peut voir, aussi, un autre imaginaire de la conquête, fondé sur l’attachement affectif et la séduction.
Il n’est pas étonnant que l’actualité de Lapérouse ait été particulièrement forte sous le Directoire, période où, sous des formes républicaines, est réactualisé l’héritage progressiste et civilisateur des Lumières, à la fois par la promotion des sciences dans un horizon européen et par la redécouverte d’un corpus philosophique et littéraire, de Condillac à Diderot. La publication savante du Journal est exactement contemporaine des usages fictionnels les plus intéressants. Tous faisaient de Lapérouse l’instrument d’un savoir : une connaissance géographique et ethnographique des mondes lointains, mais aussi une leçon politique, sur les excès de la Révolution et les dangers du colonialisme. Ironiquement, l’idéal d’une Europe pacifiée par les sciences, que déploie Milet-Mureau, était peut-être plus utopique encore, en 1798, que les rêveries de Cambry sur les républiques insulaires des antipodes.
Les usages de Lapérouse, toutefois, ne se limitaient pas à cet emploi édifiant. Devenu un personnage de fiction, il pouvait apparaître où l’on ne l’attendait pas, débarquant à Paris en 1790, pour s’indigner du désordre régnant dans la capitale révolutionnaire, puis à Tahiti, presque vingt plus tard, pour prendre acte, à l’inverse, d’une révolution heureuse menée par un souverain éclairé et pacifique. L’efficacité de la mémoire de Lapérouse est à la mesure des enjeux qu’elle révèle : l’héritage inassumé de l’Ancien Régime au cœur de la modernité politique. En renonçant à faire le deuil du navigateur disparu, c’est de leur passé que les révolutionnaires refusaient de séparer.

