Ce recueil de vingt-neuf articles, dont deux en anglais, un en allemand et un en italien, réunit les actes d'un colloque international organisé à l'Université Paris-Nanterre les 7 et 8 septembre 2016, en hommage à la mémoire de Claude Lepelley, qui enseigna près de vingt ans l'histoire romaine dans cette même université. Le livre est divisé en deux parties (I : Les mutations de la civilisation municipale; II : Le pluralisme religieux des cités africaines) et en quatre chapitres (I/1 : L’évolution du cadre municipal; I/2 : Le modèle civique africain; II/1 : Païens et chrétiens face à face; II/2 : Des chrétiens nombreux mais divisés). Le contenu apparaît dans une mise en page soignée et imprimée sur un papier de belle qualité. Le recueil est doté en fin de volume d'une riche bibliographie (551–619), des Indices (643–653) et des cartes et planches. Les sujets traités dans les divers articles reflètent bien l'entendue des travaux de C. Lepelley. Ceux-ci, en effet, sont à la fois profondément liées à l'Afrique romaine tardive et ouverts sur le reste des provinces de l’Imperium romanum de la fin de l'Antiquité.Footnote 1
L'ouvrage s'ouvre par une préface de John Scheid (7–9) et par une introduction historiographique d'Hervé Inglebert (13–17). Dans la première de ces contributions, Xavier Dupuis étudie, en se basant sur une documentation épigraphique bien fournie, le mouvement de création de cités en Afrique après 270, date de l'arrêt théorique des promotions municipales et/ou coloniales. L'auteur explique cette continuité par la dépendance du pouvoir romain envers les communautés locales qui aspiraient toujours à un statut civique qu'elles n'avaient pu obtenir auparavant (23–33). Vient ensuite l'article de Nabil Kallala, consacré à une inscription en l'honneur de Septime Sévère découverte dans la pertica de Sicca Veneria érigée, entre avril et décembre 194, par les seniores casteli Aubuzenzium (35–44). Par la suite arrivent trois études consacrées à l'Afrique vandale. Dans la première, Étienne Wolff analyse, à partir des informations recueillies de l’Anthologie latine et de Dracontius, le maintien de la culture latine dans les cités africaines de l’époque vandale, défendant ainsi l'idée de la cohabitation culturelle entre ariens et nicéens (45–54). Dans la continuité de l'article précédent, celui de Konrad Vössing, à partir d'un célèbre poème attribué à un certain Florentius (Anth. Lat. 376 R), étudie la question des résidences royale en Afrique vandale. Il ressort de ce poème que Carthage faisait face à une réelle concurrence, contre laquelle la cité devait être défendue (55–72). Le dernier article de cette «série vandale», celui d'Annick Stoehr-Monjou, est consacré à l'image de Carthage dans l’œuvre du poète Dracontius. L'auteure met l'accent sur le fait que ce dernier offre une image de la capitale africaine bien différente de celle offerte par les poètes plus jeunes que lui comme Félix, Florentius et Luxorius (73–88). Dans la contribution suivante, Valérie Fauvinet-Ranson examine la question des échanges officiels et diplomatiques (alliances, ambassades, cadeaux … ) entre les royaumes ostrogothique et vandale d'une part, puis celle des exils forcés ou volontaires, essentiellement d'Afrique vers le royaume des Ostrogoths durant la période allant de 489 à 534 (89–105). Ensuite, Jean-Pierre Caillet se penche sur l’évolution de la parure urbaine en Afrique tardo-antique (107–116). L'auteur envisage dans son étude le devenir des principales composantes monumentales, excepté les enceintes tardives si ce n'est pour signaler que celles-ci ont parfois oblitéré d'anciens bâtiments publics ou ont laissé extra muros une cathédrale toujours en service. Il apparaît que la plupart des basiliques civiles et des complexes thermaux n'ont guère été affectés par la conquête de 533. Mais l’érection de nouveaux ensembles de ce genre marque nettement le pas à l’époque byzantine qui a connu en revanche l’édification de nouvelles églises et l'amplification de plusieurs de celles d’époque antérieure.Footnote 2 Dans l'article suivant, Anna Leone propose d’étudier les changements qui se sont produits sur les fora de diverses cités africaines entre le IVe et la fin du VIe siècle (117–131). L'article d'Elizabeth Fentress et d'Andrew Wilson s'intéresse par la suite au phénomène des tremblements de terre en Afrique du Nord (133–153), un sujet sur lequel s’était penché Claude Lepelley.Footnote 3 Mohamed Benabbès étudie, dans un article consacré aux Ciuitates et gentes en Afrique byzantine, la représentation dualiste suivant laquelle cités et tribus représentaient deux univers distincts. Il relativise, dans son papier, cette opposition en signalant que les «cités de Lepelley» et les «tribus de Modéran» étaient aussi proches que ne l’étaient ces grands maîtres (155–167). Le premier chapitre de cet ouvrage s'achève par une étude d'Anis Mkacher consacrée à la lexilogie des agglomérations de l'Afrique vandale et byzantine dans les sources arabes (169–180).
Le deuxième chapitre de ce recueil d’hommage s'ouvre par un article d'Anne Valérie Pont consacré à la thématique de neutralité et valeurs communes dans les cités au IVe siècle, d'Afrique et d'Asie Mineure. Suivant la démarche élaborée par C. Lepelley, l'auteure propose d'adopter le concept de neutralité pour définir l'absence d'expression religieuse dans la vie commune des cités africaines et asiatiques de l’époque romaine tardive. L'historienne montre que d'un bassin culturel à l'autre de l'Empire romain, en fonction de condition historiques particulières, le sens octroyé collectivement à la vie institutionnelle et politique locale pouvait différer, de même que, dans certains cas, le positionnement public vis-à-vis des options religieuses (183–199). Éric Guerber étudie quant à lui la permanence des concours et des spectacles, et parmi eux les combats de gladiateurs et les chasses, dans les cités de l'Asie Mineure de l’époque romaine tardive (201–222). Giovanni Alberto Cecconi et Ignazio Tantillo s'intéressent par la suite, dans un article rédigé ensemble, à la problématique de la permanence d'une civilisation municipale en Italie tardo-antique. Les deux historiens attirent l'attention de leurs lecteurs sur le fait que le dossier italien présente des caractéristiques souvent différentes par rapport à celui qui a permis à Claude Lepelley de définir son modèle d'interprétation pour l'Afrique. Puis à partir d'une inscription latine découverte à Tarquinia (AE. 2008, 524), datée de 504, ils réexaminent un acte d’évergétisme (la restauration d'un établissement thermal) dû à un personnage qui appartenait à une famille de l’élite locale (223–236). La contribution suivante, signée par Josiane Barbier, présente un regard neuf sur la vitalité civique des cités post-romaines de Gaule. Un nouvel examen des témoignages disponibles conduit l'auteure à restituer des curies dans une vingtaine de cités gauloises de la fin de l'Antiquité (237–258). Le thème du dernier article de ce deuxième chapitre de la première partie de l’ouvrage, signé par Grégoire Poccardi, porte sur les balnea de la colonie d'Ostie entre la fin du IIIe et le début du VIIe siècle. L'historien présente dans son texte les balnea comme des édifices qui sont à la fois témoins des évolutions de l'architecture et de la pratique balnéaire dans une cité italienne tardo-antique en pleine mutation, aussi bien sociale, économique que démographique (259–283).
La deuxième partie de l'ouvrage s'ouvre par un article d'Hervé Inglebert consacré au champ sémantique du terme publicus dans l'Afrique tardo-antique. Selon l'auteur, les divers sens classiques du publicus ont persisté malgré les changements socio-politiques qui ont marqué l’époque allant de 350 à 550. Cependant, leur usage a varié selon qu'ils s'appliquaient à l'Empire, aux cités locales ou à certains aspects ecclésiastiques (289–304). Ridha Kaabia examine par la suite les motifs iconographiques d'une stèle votive dédiée à Saturne provenant de la région d’Oued Laya (l'arrière-pays de Sousse). Ce document inédit, datable de la première moitié du IIe siècle, manifeste un processus de romanisation culturelle et religieuse d'une partie de l’élite africaine du Haut-Empire (305–320). À partir d'une inscription d’Uccula (CIL, VIII, 14365 ; CLE, 1616 ; ILTun, 1214) dédiée à Mars,Footnote 4 Christine Hamdoune analyse l'expression de la vénération des statues divines par les païens de l’époque romaine tardive et les traces de la polémique qui les opposait aux chrétiens (321–331).Footnote 5 Inscrivant son propos dans une longue série de travaux portant sur les spectacles de l'Afrique romaine, Christophe Hugoniot discute tout d'abord la date du sermon Denis 17 prêché par Augustin à Bulla Regia à la demande de l’évêque du lieu Epigonius. Puis, il analyse le contexte général de ce sermon marqué par un conflit non résolu entre les autorités municipales et les autorités ecclésiastiques au sujet de la concurrence des fêtes chrétiennes et des spectacles, à une date où le vieux calendrier traditionnel n'avait pas encore fait place au temps chrétien (333–344). L'auteur annexe à son travail, sa traduction du S. Denis 17, revue et corrigée par Valérie Fauvinet-Ranson (345–348). La question du paganisme tardo-antique est également au centre de l'article de Christophe J. Goddard qui se concentre sur les cérémonies publicae. La mutation des témoignes littéraires, épigraphiques et juridiques sur l'organisation de ces fêtes pousse l'auteur à remettre en question l'idée selon laquelle la pietas païenne se serait privatisée puis aurait disparu du champ public des cités tardo-antique de la pars occidentalis de l'Empire (349–377).
Le premier article du dernier chapitre de l'ouvrage, rédigé par Arbia Hilali, expose le témoignage de certains soldats qui ont développé un certain goût pour le martyre, avant d'examiner le débat qu'a suscité ce comportement identitaire au sein des communautés chrétiennes de l'Afrique romaine tardive (381–398). L'article suivant nous décrit fort bien l’évolution sémantique du terme martyr (μάρτυς), qui dès le IIe siècle, prend un sens typiquement chrétien. D'après Francois-Xavier Romanacce, l’Église antique n'a pas défini le martyr, pas plus qu'elle n'a distingué entre les individus persécutés pour leur foi, ni conçu de procédure visant à leur reconnaître un titre spécifique. Cette absence de définition institutionnelle ne doit rien à une méconnaissance des outils juridique et encore moins à un manque d'intérêts pour les martyrs. Mais elle s'explique selon l'auteur, qui suit ici la démarche de l'historien américain Glen Bowersock,Footnote 6 par la place croissante accordée aux martyrs dans le quotidien des différentes communautés chrétiennes de l'Empire romain (399–439). Vient par la suite l'article de Steeve Bélanger qui analyse les significations «d’être chrétien» au temps d'Augustin selon le sermon Dolbeau 26. Prêché par l’évêque d'Hippone en 404 lors les Calendes de janvier, probablement à Hippo Regius ou à Carthage, ce sermon, le plus long des sermons augustiniens, a permis à l'auteur de décortiquer la méthode augustinienne pour influencer le comportement de ses ouailles dans un contexte festif en rappelant les significations «d’être chrétien» dans une société en métamorphose (467–487). L'ouvrage se termine par un article de Julio Cesar Magalhães de Oliveira qui, dans la continuité de sa thèse soutenue sous la direction de C. Lepelley,Footnote 7 analyse la mobilisation populaire dans les conflits religieux en Afrique vandale (489–495). Suivent par la suite une annexe, composée de trois sous-parties, qui offre au lecteur une idée générale sur la bibliothèque et les archives de Claude Lepelley déposées à la MSH Mondes de l'Université Paris-Nanterre (517–519); une bibliographie mise à jour du grand historien français (539–550) et un article, encore inédit en français, de C. Lepelley qui faisait l'objet d'une conférence donnée à l’École française de Rome le 5 février 2002 (521–537).Footnote 8
De ce volume, nous retiendrons les inédits de Claude Lepelley, un regard renouvelé sur l'Antiquité tardive et des apports historiographiques novateurs, nuançant ce que l'on pensait savoir et livrant de nouvelles pistes de recherches à développer; un programme en somme, à la mesure de ce qu'on annonçait la conclusion de Ch.-J. Goddard (499–513).