INTRODUCTION
Alors qu'il existe une littérature très vaste sur les emplois et valeurs des marqueurs verbaux de temps, aspect et mode (désormais TAM) en synchronie du français, moins de travaux ont été consacrés à l'évolution de ces marqueurs d'un point de vue syntaxique, sémantique ou pragmatique. La plupart des grammaires historiques donnent avant tout des informations sur leur phonologie et morphologie, même si l'on trouve évidemment aussi des informations plus ou moins développées sur leur syntaxe et sémantique dans des ouvrages généraux sur l'histoire de la langue française (comme Brunot, Reference Brunot1904–1913), quelques grammaires de l'ancien français (comme par exemple Foulet, Reference Foulet1919; Moignet, Reference Moignet1973 ou Buridant, Reference Buridant2000), du moyen français (Martin et Wilmet, Reference Martin and Wilmet1980) ou du français classique (Fournier, Reference Fournier1998) et des aperçus historiques dans des grammaires du français contemporain (comme par exemple Wilmet, Reference Wilmet2007). Quant aux études linguistiques proprement dites, les ouvrages et travaux de Martin, Wilmet, Schøsler, Soutet ou Barral mentionnés dans la bibliographie (qui ne prétend pas être exhaustive) témoignent de l'intérêt constant des linguistes pour le développement des marqueurs de TAM.
Par ailleurs, les études diachroniques ont connu depuis ces quinze dernières années un nouvel élan marqué par le recours accru à des modèles théoriques nouveaux, issus entre autres des théories de la grammaticalisation (voir entre autres Traugott et Heine, 1991; Heine et al., Reference Heine, Claudi and Hünnemeyer1991; Hopper et Traugott, 1993/Reference Hopper and Traugott2003; Heine et Kuteva, Reference Heine, Wischer and Diewald2002; Lehmann, Reference Lehmann2002; Andersen, Reference Andersen2006) et des approches basées sur l'usage (voir par exemple Barlow et Keller, Reference Barlow and Kemmer2000; Bybee, Reference Bybee2006 et Reference Bybee2010), et l'utilisation de plus en plus répandue de grands corpus informatisés (par exemple le corpus d'Helsinki pour l'anglais (Rissanen et al. Reference Rissanen, Ossi and Kytö1991), la BFMFootnote 1 ou frantextFootnote 2 pour le français). Ce renouveau théorique et méthodologique se double d'un regain d'attention pour les états les plus anciens des langues, permettant ainsi de (re)découvrir leur transformation progressive en diachronie et de renouveler profondément notre approche du changement linguistique et de ses mécanismes sous-jacents. En retour, l'analyse diachronique enrichit également la réflexion en synchronie en questionnant la stabilité des catégories linguistiques et des organisations systémiques qui, synchroniquement, pourraient pourtant paraître durablement fixées. Le domaine des marqueurs du TAM connaît sa part de renouveau avec des publications dont certaines ont été inspirées par l'ouvrage de Bybee, Perkins et Pagliuca (Reference Bybee, Perkins and Pagliuca1994) (voir la bibliographie pour une liste de références non exhaustive) qui propose des chemins d'évolution pour les marqueurs de TAM ayant une pertinence translinguistique (voire universelle).
Le présent numéro du Journal of French Language Studies s'inscrit dans cette nouvelle mouvance en retraçant la diachronie de formes verbales (temps verbaux, verbes modaux et constructions verbales) exprimant les catégorie de TAM, au moyen de données quantitatives et/ou en intégrant des réflexions menées dans le cadre des théories de la grammaticalisation. Ce numéro a pour objectif d'encourager les recherches dans ce domaine demeurant malgré tout modestement exploré, où il reste encore beaucoup de découvertes à faire et dont l'étude est rendue plus abordable depuis quelque temps grâce à l'existence de plusieurs corpus électroniques (par exemple la BFM ou frantext).
Le numéro s'ouvre par la contribution d’Emmanuelle Labeau, qui s'intéresse, comme le suggère le titre Il était une fois le passé simple. . ., à l'évolution du passé simple au travers de l'histoire du français. Son objectif est, entre autres, de répondre à la question déjà longuement débattue de la vitalité (ou de la disparition) de ce temps. Elle discerne à ce propos trois positions dans la littérature: (i) le passé simple est une forme en voie de disparition, qui lègue ses fonctions aux passé composé et à l'imparfait; (ii) le passé simple n'a pas subi de régression au cours de l'histoire et s'est maintenu dans un domaine de plus en plus restreint; (iii) le passé simple s'est spécialisé en fonction d'une série de critères qui concernent le temps et l'aspect (le passé simple est un temps du passé alors que le passé composé ajoute une dimension d'antériorité), la distance par rapport au moment de parole (le passé simple exprime un passé lointain), la dichotomie entre langue parlée et langue écrite (le passé simple s'emploie surtout à l'écrit) et le style (le passé simple s'emploie dans un style formel et dans des genres spécifiques).
Elle commence son étude de l'histoire du passé simple par la forme dont descend le passé simple français, le parfait latin. Celui-ci assumait en latin classique une double fonction, puisqu'il pouvait s'employer comme aoriste, mais aussi comme parfait, ce qui causait un déséquilibre dans le système des temps. Pour y pallier, il s'est développé en latin tardif une forme analytique habere + participe passé, dont descend le passé composé actuel. En ancien français, le passé simple pouvait s'employer pour présenter des événements de premier et d'arrière-plan et pour exprimer l'antériorité, mais aussi la durée. Puis, il a perdu progressivement sa capacité à exprimer cette dernière valeur, qui a été récupérée par l'imparfait. Vers la même époque, le passé composé a lui aussi commencé à faire concurrence au passé simple (et au présent historique) lorsqu'il s'agissait de présenter les événements au premier plan, et il a par ailleurs commencé à développer des emplois de prétérit, à côté de sa capacité à exprimer la pertinence présente. De son côté, le passé simple s'est spécialisé de plus en plus dans sa fonction narrative dans les textes écrits. Par conséquent, alors qu'il était encore assez vivant à l'époque classique, il a déjà commencé à reculer entre 1560 et 1660, tendance à laquelle ont encore contribué d'autres facteurs, comme la complexité morphologique du passé simple en comparaison avec le passé composé. Il en a résulté qu'au XXème siècle, le passé simple ne s'emploie plus dans la conversation spontanée, même si on le trouve encore dans des discours stylisés (comme par exemple les discours de nouvel an ou de Noël prononcés respectivement par les présidents de la République et par le roi Albert II). A l'écrit, il s'emploie encore dans la narration, mais aussi, par exemple, dans certaines parties des journaux, comme les comptes rendus sportifs, les rubriques nécrologiques, et, parfois, les publicités et les faits divers, où il entre en concurrence avec le passé composé.
Après avoir présenté succinctement l'évolution du passé simple et du passé composé, Emmanuelle Labeau rejette la thèse (ii) ci-dessus, selon laquelle le passé simple n'a pas subi de régression au cours de l'histoire et s'est maintenu dans un domaine de plus en plus restreint, parce que ce temps a bien perdu entre autres l'emploi descriptif qu'il pouvait encore avoir en ancien français. Elle défend plutôt la thèse (iii): le passé simple s'est spécialisé dans l'expression d'événements au premier plan et à l'arrière-plan comme dans celle de l'antériorité, et il s'emploie de façon privilégiée dans certains contextes (la narration) et cotextes (3ème personne). A partir de là, il semble même étendre son usage dans certains domaines, comme la publicité. Cette conclusion doit toutefois encore être étayée par des données quantitatives plus élaborées sur plus de genres textuels.
Si la vitalité du passé simple constitue depuis assez longtemps l'objet d'un débat entre linguistes, l'article suivant, rédigé par adeline patard, natalia grabar and walter de mulder, est consacré à l'évolution d'une forme nettement moins étudiée, le conditionnel passé. Il ressort du titre de la contribution, Etude diachronique du conditionnel passé ou l'origine de la contrefactualité, que les auteurs cherchent à montrer comment une forme d'abord aspectuelle ou temporelle développe des valeurs modales. Ils constatent d'abord, à partir d'une analyse de leur corpus, que l'emploi du conditionnel passé, temps qui n'est pas attesté avant le XIIème siècle, ne s'est généralisé qu'à partir du XVIIème siècle, lorsque la valeur aspectuelle de ce temps s'est érodée au profit d'une valeur temporelle passée. Une étude détaillée de l'évolution du conditionnel passé révèle que celui-ci a suivi en gros le chemin de grammaticalisation des formes du parfait décrit par Bybee et al. (Reference Bybee, Perkins and Pagliuca1994: 105): il était d'abord, au XIIème siècle, un marqueur de l'aspect résultatif (comme le confirme entre autres le fait qu'il ne pouvait pas se combiner avec des prédicats statifs) et s'est transformé ensuite, au XIIIème siècle, en marqueur de l'antérieur (ou du parfait) (qui peut bien se combiner avec des prédicats statifs) pour exprimer enfin, depuis les XVIème–XVIIème siècles, la valeur temporelle de passé. Du point de vue modal, la forme a débord marqué l'éventualité avant d'être employée, depuis le XVIIème siècle, pour exprimer la contrefactualité.
Le sens modal contrefactuel résulte selon les auteurs de la conventionnalisation d'une implicature, conformément au processus de grammaticalisation décrit par Heine (Reference Heine, Wischer and Diewald2002). Cette implicature est possible du moment que le conditionnel passé peut s'employer pour exprimer l'antériorité d'une situation par rapport une autre. En effet, dans notre expérience du temps, en principe, le passé est connu; si le contexte (qui est alors un « bridging context » dans les termes de Heine, Reference Heine, Wischer and Diewald2002) présente toutefois une situation dans le passé comme éventuelle de sorte que celle-ci est à la fois passée et éventuelle, cela suggère par défaut que la situation n'a pas été le cas. Cette implicature est ensuite conventionnalisée lorsque les contextes dans lesquels elle peut être inférée se multiplient. Or des contextes permettant ce genre d'implicature se présentent dans le corpus dès le XIIIème siècle, alors que la valeur contrefactuelle ne se répand qu'au XVIIème siècle. Pour expliquer ce décalage, les auteurs rappellent qu'en ancien français, le subjonctif imparfait, qui exprimait déjà l'éventualité en latin, avait aussi acquis la capacité d'exprimer la contrefactualité et était donc ambigu. Pour éviter cette ambiguïté, les locuteurs ont fait appel au subjonctif plus-que-parfait pour exprimer la contrefactualité, ce qui explique pourquoi ce temps s'emploie de plus en plus aux XIVème et XVème siècles et est d'usage courant aux XVIème et XVIIème siècles. Entretemps, toutefois, les phrases du type [si IMP, COND] exprimant l'éventualité ont évincé celles qui comportent le subjonctif imparfait. Partant, il n'est pas impossible que le conditionnel passé se soit enfin imposé au XVIIème par analogie avec ces structures-là. Le résultat final, comme il a déjà été précisé ci-dessus, est qu'une forme qui a comme point de départ une valeur avant tout aspectuelle, acquiert ensuite une valeur temporelle et enfin, lorsque celle-ci se combine avec des contextes imposant une lecture éventuelle, une valeur modale de contrefactualité. L'article attire ainsi l'attention sur un fait trop souvent oublié, à savoir que les temps verbaux combinent en réalité dans la grande majorité des cas des valeurs temporelles, aspectuelles et modales, justifiant ainsi pleinement l'appellation ‘marqueurs de TAM (temps-aspect-mode)’.
La modalité constitue aussi le thème de l'article suivant écrit par Cécile Barbet, intitulé L'évolution sémantique des verbes modaux: hypothèses à partir des emplois de devoir et pouvoir en français moderne et médiéval. L'auteure analyse d'abord les emplois de devoir et pouvoir en français moderne en se basant sur les cartes sémantiques des verbes modaux développées par van der Auwera et Plungian (Reference Van der Auwera and Plungian1998), cartes qui sont censées représenter à la fois la polysémie synchronique de ces verbes et le développement diachronique de leurs différents sens. Elle propose toutefois de modifier ces cartes en y intégrant certaines distinctions proposées par Gosselin (Reference Gosselin2010) et, surtout, la valeur aléthique décrite par Kronning (Reference Kronning1996).
Pour décrire l'évolution sémantique des deux verbes, elle adopte le point de vue de Huot (Reference Huot1974) selon lequel il n'y aurait pas eu de changements notables dans les interprétations de devoir entre l'époque classique et le français moderne: cela lui permet de justifier son choix de n'analyser que les usages de devoir et de pouvoir en ancien français et en français moderne. L'analyse d'un corpus constitué de textes de genres variés en français médiéval confirme alors tout d'abord l'hypothèse généralement acceptée selon laquelle les interprétations épistémiques (p. ex. il peut avoir eu assez de force pour aller chercher son revolver; un silence complet devait régner dans ce pavillon, où tout est prévu pour étouffer le moindre bruit) seraient dérivées des interprétations radicales (p. ex. elle a demandé si elle pouvait téléphoner; il doit le retrouver), puisque dans ce corpus, les interprétations épistémiques sont beaucoup plus rares que les interprétations radicales. En ce qui concerne les interprétations radicales, le corpus de l'ancien français comporte (i) beaucoup d'occurrences de l'interprétation radicale de capacité (p. ex. En quittant sa maison, Dupont n'était pas mort, il pouvait même marcher tant bien que mal) et de possibilité matérielle (p. ex. elle ne peut pas se payer ces soins) de pouvoir et (ii) également beaucoup d'occurrences de l'interprétation d'obligation déontique de devoir. L'auteure note toutefois que l'interprétation d'obligation pratique de devoir est plutôt rare en ancien français et n'est mieux représentée dans son corpus qu'à partir du moyen français, mais uniquement dans un seul texte, à savoir Le Mesnagier de Paris. Cette dernière constatation confirme l'hypothèse de van der Auwera et Plungian (Reference Van der Auwera and Plungian1998) selon laquelle le sens déontique précède le sens de nécessité extérieure au participant (ici l'obligation pratique).
Quant aux interprétations épistémiques, celles-ci sont attestées dès le français médiéval, mais au total elles sont peu nombreuses et, quand on considère les deux verbes séparément, elles sont plus courantes pour pouvoir que pour devoir. Pouvoir épistémique est toujours impersonnel dans le corpus et il est souvent accompagné de l'adverbe bien, ce qui pourrait impliquer que la modalité exprimée est objective (Martin, Reference Martin1990). Certaines occurrences de ne pas pouvoir être pourraient être aléthiques. Devoir par contre n'exprime pas de modalité aléthique stricto sensu (p. ex. Si tu lances une pierre en l'air, elle doit retomber); par contre, l'auteure a trouvé de nombreuses occurrences de devoir « futural » (p. ex. le typhon Arthur doit atteindre la Réunion dans les heures qui viennent) et de devoir non radical au conditionnel, occurrences qu'on peut ranger parmi les emplois aléthiques selon Kronning (Reference Kronning1996, Reference Kronning, Dendale and Tasmowski2001). Adoptant entre autres des propositions de Kronning (Reference Kronning1990, Reference Kronning1996) concernant l'évolution de devoir, l'auteure avance dans la dernière partie de son travail qu'il faudrait insérer, dans la présentation de l'histoire de la forme, entre les emplois radicaux et les emplois épistémiques une étape intermédiaire constituée d'emplois aléthiques, représentés dans son corpus par les emplois futuraux et les emplois non radicaux au conditionnel de devoir.
La contribution suivante de Lene Schøsler porte sur l'évolution syntaxique et sémantique de certains verbes, mais il s'agit cette fois de verbes supports et comme le suggère le titre, Grammaticalisation des valeurs d'aspect et de phase ? A propos des constructions à verbes supports, l'auteure s'intéresse surtout à la question de savoir dans quelle mesure ces verbes sont grammaticalisés et sont devenus des (quasi-)auxiliaires exprimant des valeurs grammaticales, plus particulièrement des valeurs aspectuelles ou de phase. Conformément à la conception de la grammaticalisation d’Andersen (Reference Andersen2006), elle soutient que les verbes supports se sont grammaticalisés dans la mesure où ils s'insèrent après réanalyse dans des paradigmes grammaticaux, en l'occurrence un sous-paradigme d'aspect ou de phase. Les paradigmes grammaticaux se caractérisent selon elle par cinq propriétés:
1. Un paradigme comprend un inventaire clos de membres;
2. Un paradigme réfère à un domaine, c'est-à-dire un contexte syntagmatique dans lequel s'inscrit chaque membre, ici la construction à verbe support;
3. Un paradigme réfère à un cadre sémantique, c'est-à-dire un sens général par rapport auquel se définit chaque membre, ici les valeurs de temps, mode, aspect et plus en particulier l'aspect;
4. Le choix entre les membres du paradigme s'impose quand son contexte sémantique est actualisé.
5. La structure du paradigme est asymétrique, c'est-à-dire qu'il existe une opposition de nature marquée vs. non-marquée entre ses membres.
Cette conception de la grammaticalisation est illustrée par les constructions correspondant au futur synthétique et au passé composé, qui étaient au point de départ des combinatoires libres d'unités lexicales (infinitif + habere; avoir + participe passé), mais qui se sont ensuite transformées en membres du paradigme français des marqueurs de TAM.
L'auteure s'intéresse ensuite à la grammaticalisation des verbes supports en (quasi-) auxiliaires et à leur intégration au paradigme des marqueurs de TAM. Il ressort de son enquête qu'au cours de l'histoire, beaucoup de verbes ont connu des emplois comme verbes supports, mais que l'inventaire s'est considérablement réduit, en particulier à partir du XVIIème siècle. En réalité, seuls des verbes les plus ‘abstraits’ (avoir (courage, envie, . . .), donner (conseil, envie, . . .), faire (don, envie, . . .), prendre (conseil, garde, . . .), être) semblent bien associés à une valeur d'aspect ou de phase particulière, sans qu'on puisse toutefois parler d'un vrai paradigme: d'une part, le paradigme n'est pas complet (il n'existe par exemple pas de verbes supports qui expriment la phase terminative ou progressive), et d'autre part, beaucoup de verbes sont introduits comme verbes supports, mais disparaissent de nouveau plus tard (p. ex. bailler ou donner garde). Bref, s'il existe bien une tendance à former un (sous-)paradigme d'aspect ou de phase, surtout vers la fin du moyen-âge, cette tendance n'a pas abouti et le choix de la plupart des verbes supports semble régi par le noyau lexical prédicatif des constructions.
La dernière contribution, de Kragh et Schøsler kirsten jeppessen kragh and lene schøsler, s'occupe d'une construction spécifique, appelée la ‘construction relative déictique’ qui est illustrée par: (je vois) Pierre qui chante. Comme l'annonce le titre Regrammation and paradigmatisation. Reanalyses of the deictic relative construction with progressive function in French, l'objectif est de montrer que cette construction est devenue un marqueur d'aspect progressif en français, de sorte qu'elle peut être conçue comme une variante marquée de la périphrase progressive être en train de + infinitif. Tout comme dans la contribution précédente, les auteures définissent la grammaticalisation comme un changement qui transforme une expression langagière en un membre d'un paradigme grammatical ou comme un changement à l'intérieur d'un paradigme ou entre paradigmes. Un paradigme est composé, à un état quelconque de la langue, d'un ensemble clos de membres employés dans un contexte syntaxique particulier (le ‘domaine’), le contenu de ces membres étant défini par leur opposition mutuelle au sein d'un cadre sémantique commun. Dans le contexte syntaxique, le choix d'un des membres du paradigme est obligatoire. En outre, certains membres sont marqués, alors que d'autres sont non marqués.
En étudiant les constructions qui ont été employées dans l'histoire du français pour exprimer la progressivité, définie comme la perception par le locuteur ou l'auteur d'un événement comme on-going, les auteures notent que la construction la plus ancienne et initialement non-marquée était composée d'une forme de être ou d'un verbe de mouvement comme aller ou (s'en) venir suivie d'un participe présent (comme par exemple dans il est / s'en va / va / vient / s'en vient chantant). Cette construction a disparu presque complètement à partir du XVIIème siècle (pour la forme avec être) ou après le XVIIème siècle (pour la forme avec aller), quoique surtout la forme avec être fût encore employée dans des essais. A partir du XVème siècle, elle a été de plus en plus en concurrence avec une construction composée d'une forme de l'auxiliaire être suivie d'une préposition ou SPrép + infinitif (par exemple Pierre est à / après chantant) et ensuite, au XVIIIème siècle, avec être en train de + infinitif, qui devient au XXème siècle la construction la plus fréquente et la construction non marquée (alors qu'elle était marquée auparavant). L'emploi de la construction relative déictique (je le vois qui/le voilà/le voici qui + V in finite form) se développe progressivement depuis le XVIIème siècle, de sorte qu'elle devient à partir du XIXème siècle une variante marquée de la construction progressive. Cette construction a un contenu spécifique: elle exprime la perception simultanée du reférént de l'objet et d'une activité perfective de ce reférént, coïncidant avec la présence de la personne qui perçoit. A cause de cette coïncidence du contenu exprimé avec la présence de la personne qui perçoit, la construction est dite déictique. Son emploi se généralise de la langue parlée à des genres plus marqués comme le roman (the novel), mais toujours dans des contextes conformes aux restrictions imposées par le contenu déictique précis de la construction décrit ci-dessus; dans d'autres contextes, la progressivité s'exprime par être en train de + infinitif. Dans certaines variantes non-standard du français, cette construction est devenue un marqueur du progressif intégré dans le paradigme de TAM.
Il est clair que le domaine de recherches constitué par la diachronie des marqueurs de temps, aspects et modes est loin d'être épuisé. Cela tient, tout d'abord, aux conceptions de l'évolution et de la grammaticalisation qui ne sont pas identiques d'un article à l'autre. Mais cela tient aussi à l'objet étudié même: il ressort clairement de ce qui précède que temps, modes et aspects sont reliés entre eux de façon indissoluble (et il faut peut-être y ajouter l'évidentialité qui n'a pas été mentionnée dans ce qui précède), tout simplement parce que les expressions étudiées expriment dans la très grande majorité des cas des valeurs dans plusieurs de ces trois (ou quatre ?) domaines à la fois. Cela tient aussi aux expressions étudiées: on aura noté qu'il ne s'agit pas seulement de morphèmes verbaux, mais aussi de verbes auxiliaires et/ou supports, de périphrases et de constructions entières. Il reste donc beaucoup de découvertes à faire, comme nous l'avons déjà dit au début de cette brève introduction, mais nous laissons d'abord volontiers la parole aux auteurs des contributions à ce numéro.