La collection Cahiers du Genre nous offre Religion et politique : Les femmes prises au piège. Jacqueline Heinen, professeure émérite de sociologie à l’Université Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, et Shara Razavi, chercheuse à l’Institut de recherche des Nations unies pour le développement social (UNRISD), nous y présentent les résultats d’une recherche transnationale qui a débuté en 2009. Vingt-deux auteurs(es) ont œuvré à partir d’expertises diversifiées, certains(es) sont professeurs(es) d’université, d’autres chercheurs(ses) indépendants(es), et quelques-uns(es) sont des acteurs(trices) de la société civile. Tous(es) ont demandé : « Quelles ont été les retombées de l’intrication entre religion et politique pour les femmes, dans chacun de ces pays ? Ont-elles, à titre individuel ou collectif, contesté (ou conforté) les normes et représentations hégémoniques en vigueur, souvent contraires à leurs intérêts de genre? » (p. 8) D’emblée, soulignons le formidable travail de traduction réalisé par J. Heinen pour rendre une majorité des textes accessibles au public francophone.
Au cœur de cet ouvrage existe une profonde volonté d’exposer les discriminations subies par les femmes et surtout de dénoncer les processus qui ont permis leur mise en place. Pour mettre en lumière la construction de ces mécanismes discriminatoires et briser les instincts fatalistes face aux violences subies par les femmes, chaque auteur(e) propose une solide remise en contexte historique pour situer le lecteur. Dans différents pays, les droits des femmes sont trop souvent bafoués et relégués comme de simples revendications de second ordre au nom d’impératifs religieux. Les réformes en droit familial exigées par plusieurs militantes féministes (Shaheed, Hoodfar et Sadr; Pereira et Ibrahim; Halperin-Kaddari et Yadgar) dans les pays de confession musulmane en sont un exemple criant. Pourtant, du point de vue de ces auteures, il serait trop rapide et simpliste d’accuser la nature même d’une religion ou d’une quelconque volonté divine. C’est plutôt l’instrumentalisation par les États des croyances religieuses et l’imbrication des pouvoirs religieux conservateurs patriarcaux à l’autorité étatique que ces féministes dénoncent.
Les différentes auteures soutiennent que les femmes ne sont pas des victimes passives et impuissantes devant le patriarcat religieux et qu’un État laïc n’est pas aussi neutre qu’on pourrait le penser. En effet, l’ouvrage dépasse ces prénotions de sens commun et présente les différentes positions adoptées par les femmes et les féministes face à la religion. Ainsi, la religion devient parfois une assise pour des revendications émancipatrices et permet d’être entendues sur la scène publique. Par exemple en Iran, l’avancement du droit des femmes, surtout en matière de droits humains et de droit de la famille, oblige une coopération entre les militantes laïques et islamiques. Ces dernières misent sur une relecture des textes religieux qui ouvrent la porte au respect du droit des femmes (Hoodfar et Sadr); ou encore, le curieux mélange de laïcité religieuse des États-Unis a donné l’occasion à des groupes féministes d’unir leur voix à celles de groupes conservateurs chrétiens pour s’opposer à la traite humaine.
Le projet de recherche, duquel les neuf articles de ce livre sont tirés, prend acte du fait qu’avec la fin de la Guerre froide, un renouveau dans le mouvement religieux s’harmonise avec la montée du néolibéralisme et une multiplication des appels à la démocratie et la protection des droits humains. D’ailleurs, Razavi, Jenichen, et Heinen s’interrogent, « [l]’incapacité de l’État moderne et laïque à satisfaire ses promesses de démocratie et de développement a-t-elle stimulé, comme beaucoup l’affirment, la quête de discours alternatifs à la domination occidentale? [. . .] On est donc en droit de se demander ce qu’il advient de l’égalité des sexes, dans un tel contexte, et jusqu’à quel point l’intrusion de la religion dans l’arène politique a ou non freiné la progression dans ce sens? » (p. 7)
Dans cette conjoncture, plusieurs des auteurs(es) constatent que la construction des identités nationales passe par une union entre certains États et groupes religieux en quête de pouvoir où le recul du droit des femmes est présenté comme une nécessité pour assurer la stabilité sociale. Par exemple, au Pakistan, le discours du pouvoir utilise l’islam et des discriminations sexuelles pour établir l’identité pakistanaise, entraînant une « impossibilité de séparer le social du politique, le public du privé » (Shaheed, p. 27). Cette construction identitaire devient un discours d’exclusion. Ainsi, pour les femmes israéliennes, leur identité est déchirée entre un attachement à l’identité nationale, associée à des valeurs religieuses et conservatrices, et un endossement des revendications féministes, attachées à une émancipation des femmes, entre autres, en matière familiale (Halperin-Kaddari et Yadgar).
Dans cet ouvrage, ces enjeux identitaires deviennent une clé pour comprendre les conflits interethniques et multi-religieux, au sein desquels les femmes voient leurs revendications étouffées. Hasan nous présente intelligemment une Inde où la construction identitaire s’y fait à partir de l’axe religieux, quoique l’État ait choisi la laïcité. Cette laïcité indienne, où l’on peut se faire entendre à partir de l’identité religieuse, devient la représentante de la religion dominante, l’hindouisme, et rend la défense des droits des femmes très difficile, d’autant plus pour celles de la minorité religieuse musulmane. De façon originale, Pereira et Ibrahim s’intéressent à un autre côté de la médaille multi-religieuse et mettent en relief la « convergence sur le plan idéologique » de l’islam et du christianisme au Nigeria. Dans les deux cas, le corps féminin et sa sexualité sont vus comme source d’immoralité et doivent donc être contrôlés.
Les nombreux exemples choisis par les auteurs(es) révèlent que la répression patriarcale polito-religieuse touche tous les aspects de la vie des femmes, dont leur corps, leur sexualité, et leur santé reproductive (contraception, avortement). Ainsi, Heinen et Portet s’appuient sur l’exemple de l’interdiction de l’avortement pour démontrer comment, même dans l’État laïque postcommuniste et membre de l’Union européenne qu’est la Pologne, le contrôle du corps féminin reste un sujet tabou pour lequel l’État s’efface devant les puissances religieuses catholiques.
Amuchastegui, Cruz, Aldaz et Mejia expliquent comment l’influence de la droite religieuse sur l’État provoque des reculs sur de nombreux acquis. Au Mexique, « la question de l’égalité des sexes est aujourd’hui intrinsèquement liée à leurs [ceux des femmes] droits reproductifs » (p. 162). L’exemple de la lutte pour l’accès à la pilule du lendemain et la précarité de l’accès à l’avortement (décriminalisé en 2008 à Mexico, mais recriminalisé dans plusieurs États mexicains en 2009) leur rappelle le concept de biopouvoir développé par Foucault et témoigne de la complexité d’une pluralité de positions même dans un État dit laïque.
D’autant plus que la définition de la laïcité est floue et changeante, rappellent Berstein et Jakobsen. Aux États-Unis, « [. . .] la culture laïque elle-même peut être considérée comme chrétienne par défaut » (p. 186). Cette constatation pousse les auteures à conclure que la solution aux problèmes des inégalités de genre n’est pas simplement la laïcité, puisqu’elle est elle-même complètement imprégnée des préjugés religieux en matière de genre et de sexualité, mais plutôt de « [c]ontester la domination à la fois religieuse et laïque du protestantisme sur la politique américaine » (p. 198).
De même, la Turquie, malgré sa Constitution et son Code civil laïques, est le terrain de luttes incessantes pour le droit des femmes, écrit Kamdiyoti. Quoique son entrée dans l’Union européenne donne du poids aux revendications féministes, « l’écart entre la législation progressiste de la Turquie et les réalités sur le terrain prend le tour d’un gouffre béant » (p. 113). De plus, l’auteure remarque que certaines pratiques, telles que le port du voile, divisent le mouvement féministe et occupent beaucoup d’espace sur la scène médiatique, au détriment de nombreuses violences subies par les femmes turques.
Ducos constate que le non-respect des droits des femmes, entre autres en matière familiale, transforme leur citoyenneté en une citoyenneté de second ordre. Elle explique comment par le jeu d’accords bilatéraux en droit de la famille entre la France et différents pays, dont plusieurs États du Maghreb, « des citoyennes françaises ou des femmes ayant une double nationalité peuvent se voir appliquer, sur le sol français, des lois étrangères au droit français » (p. 203). En lisant cet entretien à lumière des textes antérieurs, on constate que la citoyenneté française n’est pas la même pour toutes et que des composantes sexistes et racistes la diminuent pour certaines.
Malgré l’ensemble de ces tristes constats sur la condition féminine, Amuchastegui, Cruz, Aldaz, et Mejia réussissent à conclure sur une note positive « [a]vant les épisodes évoqués ici, l’approche essentialiste des rapports et des divisions de sexe aurait rendu un tel débat impensable. Cela montre que, de façon certes encore hésitante et chaotique, les droits des femmes sont devenus une question publique à part entière » (p. 180).
À une époque où le rôle de la religion est questionné et où la laïcité est souvent vue comme une clé pour l’émancipation féminine, un livre qui étudie la relation entre le politique et le religieux semble plus que pertinent. Religion et politique : Les femmes prises au piège intéressera tous ceux et celles qui s’inquiètent des violences subies par les femmes, mais qui souhaitent également lutter contre les trop faciles préjugés antireligieux et veulent nuancer leur position. C’est une belle opportunité d’ouvrir nos horizons critiques. Il piquera certainement la curiosité des sociologues, des politistes, des historiens(nes), et des spécialistes des études religieuses. Il devrait également attirer un public de juristes. Difficile d’oublier le rôle ambigu du droit étatique comme garant d’une justice sociale, mais aussi comme gardien de politiques patriarcales, conservatrices, et sexistes et, par conséquent, fondamentalement discriminatoires. Finalement, ces auteurs(es) lancent une invitation forte à une mise en commun des énergies féministes du monde pour améliorer le sort de chacune que la lecture de ce livre donne le goût d’accepter.