« Que nous l’aimions ou non, sur beaucoup d’aspects, nous sommes tous nationalistes maintenant »Footnote 1, c’est par cette affirmation a priori étonnante que s’achève l’un des chapitres de l’ouvrage Nation-States and Nationalisms de Siniša Malešević. L’auteur reprend ainsi la thèse de Benedict Anderson qui faisait du nationalisme l’idéologie la plus légitime de notre temps, une force si puissante qu’elle sous-tendrait l’existence de l’État-nation moderne décrit comme le modèle aujourd’hui universel d’organisation politique. Siniša Malešević soutient que ce modèle n’en est pas moins très récent et c’est ce qui fournit la problématique de cet ouvrage : comment l’État-nation et le nationalisme ont-ils pu s’imposer aussi rapidement comme le modèle politique dominant ?
L’ouvrage présente une théorie de l’État-nation et du nationalisme centrée sur trois concepts : la bureaucratisation, l’idéologisation et la solidarité. La bureaucratisation décrit la construction de l’État-nation comme un processus cumulatif d’acquisition du pouvoir de coercition. Sa théorie est moderniste : les nations ne préexistent pas à l’État-nation, c’est l’État et la société civile qui construisent l’appartenance à la nation par un processus centrifuge d’idéologisation exposant continuellement les individus à l’idéologie nationaliste. Le succès du nationalisme vient de sa capacité à avoir transcrit la solidarité qui s’exprimait préalablement dans les groupes locaux et familiaux à un ensemble d’individus beaucoup plus large : l’État-nation. Ce sont ces trois processus qui ont permis au nationalisme de devenir si rapidement l’idéologie légitime d’organisation de la vie politique et ainsi de faire de tous les États des États-nations. C’est ainsi que le nationalisme aurait pris l’ascendant sur les grandes idéologies que sont le socialisme, le libéralisme et le conservatisme.
L’auteur détaille d’abord les trois mécanismes au centre de sa théorie : la bureaucratisation, l’idéologisation et la solidarité (chapitre 1). Il examine ensuite ce qui existait avant l’État-nation pour mettre en évidence son caractère récent (chapitre 2) puis décrit sa naissance et son extension (chapitre 3). Il réfute ensuite l’idée selon laquelle le nationalisme serait intrinsèquement violent (chapitre 4) puis fonde sa théorie sur l’idée de Michael Billig de nationalisme banal (chapitre 5). Enfin, il récuse le concept d’identité nationale (chapitre 6) puis les thèses de la fin du nationalisme (chapitre 7).
Des tribus nomades à l’État-nation
Si, d’après l’auteur, l’État-nation est aujourd’hui la forme universelle d’organisation politique, cela n’a pas été le cas pendant 99,9 % de l’existence de l’humanité, période pendant laquelle prévalurent d’autres formes politiques comme les tribus de chasseurs cueilleurs, les cité-États, les monarchies, les empires, etc. Il soutient que ces formes politiques diffèrent de l’État-nation qu’il définit comme une organisation sociale centralisée détenant l’autorité politique sur un territoire fixe et défini. Le concept de nation est d’après Malešević un concept de sens commun n’ayant aucun référent empirique. En revanche, cette organisation sociale est sous-tendue par le nationalisme, idéologie selon laquelle chaque être humain appartient à une nation et pour laquelle l’État-nation est le lieu naturel d’exercice de la souveraineté nationale ainsi que l’unité principale de solidarité. Le nationalisme repose en outre sur la croyance d’une égalité morale de tous les membres de la nation. Le développement d’une telle idéologie nécessite un taux d’alphabétisation important, un système d’éducation obligatoire, le développement de l’imprimerie, un service militaire obligatoire, une sphère publique, etc. L’État-nation et le nationalisme n’ont donc pu se développer que récemment dans un contexte social spécifique qui est celui de la modernité. Il s’inscrit néanmoins dans la continuité de formes politiques qui le précèdent et qui ont entamé le processus de centralisation bureaucratique de la violence coercitive.
Le nationalisme et la violence
L’auteur s’oppose aux interprétations communes qui font du nationalisme un phénomène intrinsèquement violent et à la corrélation souvent supposée entre nationalisme et guerre. Il affirme que la transformation d’une doctrine nationaliste en une action violente et organisée est une tache colossale qui ne réussit dans les faits que rarement. La violence n’est alors pas l’expression naturelle de l’appartenance à un groupe et elle n’est en aucun cas inscrite dans nos gènes comme le soutiendrait les sociobiologistes. Malešević prend le contre-pied de la philosophie hobbesienne : l’homme prémoderne n’était pas en état de guerre permanente pendant la plus grande partie de son existence. C’est bien plutôt avec la modernité que se sont développées les guerres à grande échelle. La violence est ainsi un produit de la prolifération d’organisations sociales capables de contraindre et de mobiliser des individus pour se battre, tuer et mourir, mais pas de la diversité culturelle ou de l’idéologie nationaliste.
Siniša Malešević propose ensuite la thèse de l’omnipotence de la trivialité. Le nationalisme est, comme l’avait montré Michael Billig, d’abord un phénomène trivial ou banalFootnote 2. Il insiste sur le fait que cette banalité n’a rien de nouvelle et qu’elle est la forme qu’a toujours prise le nationalisme. Il récuse ainsi l’opposition entre un nationalisme « chaud » qui serait caractéristique de la création des États-nations et un nationalisme banal qui serait « moderne ». Ce sont les actes du quotidien, promus par l’État comme par la société civile, qui contribuent à faire exister les nations pour les individus. C’est le cas par exemple de la production de cartes géographiques mettant la nation au centre, mais aussi de cartes postales valorisant le territoire ou encore de jeux de société dans lesquels on utilise des images et des vignettes à l'effigie de la nation, exposant ainsi continuellement la population à ce que signifie être un membre de la nation. Cette appartenance devenant normale et naturelle, elle ne suscite pas de questionnement, elle est incorporée comme le sont toutes les idéologies les plus importantes.
Dans le dernier chapitre consacré au futur du nationalisme, l’auteur réfute les arguments selon lesquels le nationalisme s’affaiblirait. Il s’attaque plus particulièrement à deux interprétations : la première qui voit dans le cosmopolitisme le futur de l’organisation politique, la seconde qui met l’accent sur le retour du religieux. Il soutient que le développement de la mondialisation économique et du libre-échange ont été permis par l’approfondissement des États-nations. La mondialisation requiert des États-nations forts assurant une stabilité politique et elle est très largement contrôlée par ces États-nations dont les dirigeants restent en dernier ressort les décideurs clés. La religion ne s’est pas non plus révélée capable de fournir un modèle permettant de dépasser l’État-nation : elle fait le plus souvent partie intégrante des mouvements nationalistes.
L’universalité du nationalisme
L’ouvrage de Malešević fournit une théorie originale qui tout en déployant une perspective moderniste sur le nationalisme reprend des idées venues de ses adversaires traditionnels comme l’ethno-symbolisme. Il dépasse ainsi certaines contradictions de la littérature et ses trois concepts-clés fournissent une théorie précise pour discuter de l’origine comme de la modernité du nationalisme. Les définitions de l’État-nation et du nationalisme ne sont néanmoins pas suffisamment discutées et analysées. On peut notamment s’interroger sur l’affirmation selon laquelle l’État-nation serait la forme universelle d’organisation politique et sociale et qu’elle aurait supplanté toute autre forme d’organisation politique. On se demande par exemple si son concept d’État-nation rend bien compte de formes politiques aussi diverses que la Chine, les États-Unis, le Royaume-Uni, le Qatar, l’Afghanistan, le Brésil, les Émirats arabes unis, Grenade, la République Islamique d’Iran, la Suisse ou encore l’État plurinational de Bolivie. Certes, dans tous ces pays, il est probable que les individus célèbrent leur appartenance, et c’est là sans nul doute une force puissante, mais est-ce suffisant pour caractériser une forme politique ? Les définitions que donne l’auteur paraissent peu à même de décrire la diversité des formes politiques et de rendre compte de traits qui leur seraient communs. Malešević affirme par exemple que l’État-nation est la seule forme politique qui dérive sa légitimité de l’idée de souveraineté populaire. L’État-nation est donc défini comme égalitaire, alors même que de nombreux pays dans le monde sont bien loin de satisfaire à la plupart de ces idéaux. Cela n’invalide pas nécessairement sa définition de l’État-nation, mais cela met à mal la supposée universalité du nationalisme et de l’État-nation.
Définir l’État-nation par l’idéologie égalitaire est d’autant plus problématique que l’adoption de cette idéologie est bien souvent une proclamation dont il est difficile de savoir si elle se traduit par de véritables politiques égalitaires. Ainsi, même le caractère démocratique de nombreux pays présentés comme tels, les pays occidentaux, pourrait être très largement discuté. L’auteur précise bien que jusqu’à tard dans le XXe siècle, la France, l’Angleterre et l’Allemagne étaient simultanément des empires et des États-nations. Et en effet, avant 1945, les femmes n’avaient pas le droit de vote en France, ce qui excluait la moitié de la population de cette idéologie égalitaire censée être constitutive de l’État-nation. Jusqu’en 1962, une grande partie de la population d’Algérie française était soumis à un système juridique qui l’infériorisait. Faut-il alors attendre 1962 pour parler de la France comme d’un État-nation? D’une part, c’est situer bien tard l’apparition des États-nations, d’autre part, c’est toujours accepter bien facilement le discours des États sur eux-mêmes. On pourrait en effet contester encore aujourd’hui cette affirmation de l’égalité supposé des citoyens, notamment du fait que le droit de la nationalité sépare les habitants du pays entre ceux qui détiennent la nationalité et les autres, distinguant par ce biais des « vrais membres » et des « étrangers » et leur attribuant des droits différents. Les membres de la nation sont donc peut-être égaux, mais tous les habitants n’en sont pas membres.
Malešević affirme que l’État-nation est un modèle d’organisation politique désormais universel, mais il donne une définition de la nation qui est fortement liée à l’expérience occidentale, c'est-à-dire à des États qui se revendiquent comme démocratiques et qui, pour la plupart, ont développé un État-providence important, ce qui pourrait expliquer l’importance qu’il attribue à la solidarité. Si l’on accepte cette définition de l’État-nation, il faudrait néanmoins renoncer à son universalisme supposé. Sinon, l’on se retrouve rapidement avec un concept vide de sens. Ce concept ne fait que décrire des États centralisés et on ne sait pas pourquoi ces États seraient des États-nations, surtout si l’on a comme Malešević affirmé que la nation était un concept sans référent empirique. Si l’on se contente de dire, à minima, que l’égalité et la solidarité nationale sont revendiquées par tous les États, alors il faudrait préciser que ce concept d’État-nation n’est pas tant une catégorie analytique qui distinguerait une forme politique, mais plutôt une catégorie de la pratique utilisée par les États pour légitimer leur domination sur un territoire. Le nationalisme et la souveraineté populaire peuvent alors certes être revendiqués par de nombreux États, mais comme le sont par exemple les droits de l’homme dont on peut affirmer l’importance fondamentale tout en les bafouant allègrement.
Le nationalisme et les autres idéologies
Une autre limite de la théorie présentée par l’auteur est l’importance qu’elle accorde au nationalisme et le fait qu’elle attribue à cette idéologie beaucoup de réalisations qui relèvent sans doute d’autres idéologies. Que l’on soit ou non en accord avec sa thèse, il faudrait au moins une discussion plus approfondie avant d’attribuer une supériorité évidente au nationalisme sur le libéralisme, le socialisme et le conservatisme. L’auteur nous dit par exemple que l’idée selon laquelle l’humanité est divisée en nations est tellement dominante qu’elle est même inscrite dans la charte des nations unies comme un droit de l’homme. C’est néanmoins d’abord le droit à l’appartenance à un État qui est donné par cette « nationalité ». L’enjeu juridique n’est pas tant de célébrer l’appartenance nationale comme une caractéristique universelle que d’éviter de créer des apatrides qui ne relèveraient d’aucune organisation politique. Les enjeux d’un droit à la nationalité vont ainsi bien au-delà de l’appartenance nationale et du nationalisme et s’articulent à un idéal universalisteFootnote 3 (Decaux, 2011) dans une situation politique dans laquelle les droits restent garantis par des institutions politiques diverses.
Plus généralement, le fait que les États doivent se réclamer de la souveraineté populaire découle sans doute tout autant, voire plus, des réussites des philosophies libérales ou républicaines. Dans la tradition européenne, la réflexion sur les droits naturels, la philosophie libérale de John Locke, la séparation des pouvoirs prônée par Montesquieu, la volonté générale de Rousseau ou encore la critique sociale marxiste et plus généralement le socialisme ont participé à la construction des États modernes, sans doute bien plus que l’idéologie nationaliste. C’est l’influence de ces diverses pensées politiques qu’ignore très largement l’ouvrage de Malešević en proclamant la victoire du nationalisme sur le socialisme, le libéralisme et le conservatisme. L’ouvrage ne confronte à aucun moment leurs réappropriations politiques respectives pour examiner quelles seraient celles qui auraient eu le plus d’influence sur la modernité.
On peut reprendre la même critique à propos de la construction de la solidarité. Malešević affirme que, grâce au nationalisme, la solidarité nationale se construit dans la continuité de la solidarité familiale. C’est là néanmoins une thèse que l’auteur n’appuie pas du tout par une histoire de la construction de l’État-providence qui, dans les États occidentaux, représentent justement la réalisation effective de la solidarité. Or, ce sont des siècles de pensées sur les modes de régulation économique, sur le marché du travail, sur l’intervention de l’État lors de crises économiques qui ont contribué à façonné les politiques de solidarité. De même, les critiques sociales du marxisme, les pensées issues des mouvements communistes, socialistes et sociaux-démocrates, les diverses branches du syndicalisme ou certaines formes du conservatisme et de la démocratie chrétienne ont joué un rôle dans la construction de l’État-providence. C’est ainsi toute la diversité des idéologies solidaires et de la réflexion économique qui est là encore ignorée pour réduire l’histoire de la construction de l’État-providence au produit d’une idéologie pensant la société comme une grande famille.
C’est sans doute là une limite claire des interprétations qui déjà chez Benedict Anderson ou Anthony Smith décrivaient la nation comme unie par une camaraderie profonde ou une solidarité quasi familiale. Le nationalisme n’a néanmoins pas empêché et n’empêche toujours pas l’exploitation économique la plus brutale au sein d’un même pays. Il ne protège pas non plus nécessairement les individus des massacres perpétrés souvent par des membres de leur propre population, comme il en arrive régulièrement dans les guerres civiles. Dans le cas de pays dominés par des régimes politiques répressifs, l’idéologie du nationalisme se révèle bien incapable de protéger les opposants et plus généralement ceux qui seraient fantasmés comme les membres d’une même fratrie. Dès lors, croire que la nation est une communauté imaginée comme une fraternité, c’est confondre les mythes nationalistes et la réalité économique, sociale et politique qui comporte de nombreux affrontements entre groupes sociaux défendant leurs intérêts respectifs et se comportant les uns à l’égard des autres bien différemment d’une fratrie solidaire.
Mais une telle perspective donne encore une place bien trop grande à l’idéologie, et plus singulièrement à l’idéologie nationaliste. Dans son récent ouvrage qui a fait grand bruit, l’économiste Thomas Piketty décrit une France qui, au tout début du XXe siècle, se proclame patrie de l’égalité et de la fraternité, mais qui est dans les faits extrêmement inégalitaire et qui ne fait rien pour résorber ces inégalités. Il montre que seules les guerres mondiales ont été l’occasion de mettre en place un impôt sur le revenu et de faire diminuer les inégalités. L’idéologie de la fraternité et de l’égalité affichée au fronton des mairies et écoles françaises, à côté du fameux drapeau abaissé de Michael Billig, ne suffisait donc pas à l’époque pour mettre en place un véritable système redistributif. Encore aujourd’hui aux États-Unis, l’impossibilité que le président Barack Obama a rencontré pour développer un système de santé public illustre que même au sein d’un pays agitant souvent et si fièrement son drapeau, on est bien loin de la fraternité idyllique de la communauté imaginée décrite par Benedict Anderson.
Cet ouvrage fournit une synthèse importante pour discuter des effets du nationalisme, de son origine, et présente de nombreux arguments originaux. Son défaut est de partir d’emblée de l’idée du succès du nationalisme sans en discuter d’éventuels échecs. Si, comme le montre bien Malešević, le nationalisme n’est sans doute pas la cause de la plupart des conflits et violences du XXe siècle, il n’est sans doute pas non plus à l’origine de la solidarité ou de la division politique moderne. Il est très certainement une idéologie puissante qui a contribué à façonner notre modernité, mais comme l’ont été le socialisme, le libéralisme, le conservatisme et bien d’autres idéologies. Si, contrairement à ce qu’Hobsbawm avait fameusement affirmé, le nationalisme n’en est pas à son crépuscule, c’est peut-être qu’il n’a jamais connu et ne connaîtra jamais de zénith.