La médiévistique apparaît comme le domaine où la biographie historique a fait l’objet des réflexions les plus audacieuses, symbolisées par la célèbre provocation de Jacques Le Goff lorsqu’il intitula la deuxième partie de son maître-livre « Saint Louis a-t-il existé ? » Footnote 1. Longtemps délaissée par les structuralistes et critiquée par Pierre Bourdieu, cette approche est revenue en force dans les années 1990, grâce à l’attention accordée par la microstoria aux manifestations de la singularité et à l’intérêt renouvelé pour l’« événement » en histoire. Elle constitue, aujourd’hui encore, l’angle d’attaque de nombreux ouvrages parce qu’elle offre un accès privilégié à la compréhension du fonctionnement d’une société donnée entrevue à travers la trajectoire d’un individu Footnote 2. Au cours des années 2000, ce regain d’intérêt pour la biographie historique a parfois rejoint un autre phénomène : la diffusion large de la notion de « réseau » dans l’ensemble des sciences humaines et sociales Footnote 3. Généralement utilisé de manière métaphorique dans le contexte de l’irruption sur internet des premiers « réseaux sociaux Footnote 4 », le terme s’imposa pour caractériser le fonctionnement du monde médiéval. Pour autant, à quelques exceptions près, ce nouveau lexique ne donna pas véritablement lieu à une réflexion épistémologique sur l’importation, dans le cadre de la description de sociétés d’un passé parfois très lointain, d’une notion forgée par des sociologues pour analyser le monde contemporain. Plus encore, la dimension quantitative de l’approche (network analysis ou analyse de réseaux, fondée sur l’usage de matrices et de logiciels spécifiques), pourtant au cœur de la plupart des travaux sociologiques sur les réseaux Footnote 5, fut laissée de côté par une majorité de médiévistes, comme par l’ensemble des historiens. Ceux-ci firent néanmoins usage d’une partie du vocabulaire et des grilles d’analyse des « réseauistes » et proposèrent parfois des schémas de relations s’apparentant à des graphes simplifiés, notamment dans leurs travaux sur des personnages historiques précis Footnote 6.
De fait, l’analyse de réseaux apparaît comme une piste de renouvellement de la biographie historique, d’autant que l’étude de « réseaux personnels » (ou « égocentrés »), focalisés sur un individu (Ego) et sur ses relations avec ses proches (alter), correspond à un domaine précis de la network analysis Footnote 7. À l’articulation du haut Moyen Âge et du Moyen Âge central, nous proposons ainsi d’explorer le cas de la reine Emma (v. 890-934), nièce et fille des rois robertiens de Francie occidentale Eudes (m. 898) et Robert (m. 923), et épouse du successeur de ces derniers, le Bosonide de Bourgogne Raoul (m. 936). Cet exemple est intéressant sur le plan méthodologique car il s’agit d’un cas-limite, à plusieurs titres. Emma étant une femme, elle est très peu mentionnée dans la documentation et ne permet pas de réunir autour de sa personne un corpus suffisant Footnote 8 : les sources documentent seulement son sacre, sa participation à des expéditions militaires et la teneur de ses donations Footnote 9. Cela oblige à élargir la perspective pour la situer au cœur des réseaux auxquels elle participe et, de ce fait, à reconstituer ses propres relations ainsi que celles des personnes qui lui sont liées. Il s’agit, en outre, d’une figure mal identifiée, dans le sens où l’on ne dispose pas de récit centré sur elle, qui éclairerait ses années de jeunesse ou son existence d’épouse comme le ferait, par exemple, un texte hagiographique. Qui plus est, Emma n’endossa pas véritablement les rôles successifs attendus d’une reine : elle se maria relativement tard (ce qui signifie qu’elle se coula difficilement dans le statut de fiancée) ; on ne lui connaît pas d’enfants (c’est-à-dire qu’elle ne fut jamais mère) ; elle mourut avant son mari et ne devint donc pas veuve Footnote 10. Pour autant, le contexte semble particulièrement propice aux interprétations réticulaires puisque, après la mort du carolingien Charles le Gros en 888, le choix du roi se fit au sein de la noblesse en vertu du principe électif, c’est-à-dire de l’aptitude de certains aristocrates puissants (en particulier parmi les membres de la famille d’Emma) à rassembler, puis à conserver, des partisans Footnote 11. L’élection du souverain par les grands princes permit ainsi une ouverture relative des possibles et se caractérisa par des dynamiques collectives assez imprévisibles, dans la mesure où les intérêts du groupe aristocratique pouvaient diverger (choisir un roi « faible » pour avoir le champ libre ou soutenir un roi relativement « puissant » pour être récompensé ; s’unir ou se diviser).
Comme souvent dans les travaux quantitatifs, notre recherche initiale est devenue un véritable work in progress Footnote 12. L’idée originelle était en effet d’utiliser l’analyse de réseaux comme un outil heuristique pour étoffer une biographie très lacunaire, en menant l’enquête à partir des seuls documents diplomatiques (les sources juridiques qui attestent les cessions de terres), généralement peu utilisés dans l’étude des parcours de vie féminins. Ce premier travail a permis d’enrichir les connaissances sur la biographie d’Emma, en redatant son mariage vers 915 (plutôt qu’aux environs de 921) et en identifiant des phases de recomposition des réseaux autour de sa personne. À partir de ce cas précis, l’enquête a confirmé et parfois nuancé des conclusions plus larges sur le statut des épouses royales, fondées essentiellement sur des sources narratives : le rôle important des femmes – mais moins structurant qu’attendu – dans les relations de parenté ; l’influence d’Emma au service de sa parentèle d’origine, plus qu’à celui de son époux ; la lente émergence d’une sphère d’action autonome des reines, indice de l’affirmation d’un nouveau statut pour l’épouse royale Footnote 13.
Nous proposons ici d’approfondir et de dépasser cette première enquête en élargissant le corpus aux Annales d’un chanoine de Reims, Flodoard (m. 966), un texte narratif rédigé entre 922 et 966. Intégrer cette source pose une multitude de questions, autant sur le plan technique et méthodologique qu’en termes de validité des conclusions initiales. Plus qu’un simple ajout de données issues d’un autre type documentaire, cette démarche aboutit à une relecture historiographique profonde de la situation politique et de la pratique du pouvoir royal au xe siècle. Le quantitatif ouvre ainsi des perspectives à la fois documentaires (confrontation de deux corpus), techniques (mise en œuvre de l’analyse de réseaux) et conceptuelles (réflexions de la network analysis combinées à celles de la gender history). Les méthodes informatiques constituent ici un outil réflexif permettant d’articuler histoire documentaire, histoire du genre et histoire du pouvoir.
Une documentation duale, un double corpus
Sous l’influence de la notion de Personenverbandsstaat (forme de gouvernement reposant sur des relations entre personnes) conceptualisée par l’historiographie allemande Footnote 14, les premiers siècles de la période médiévale sont depuis longtemps considérés comme une séquence où les liens personnels − plus que les institutions − structuraient la société, en particulier au sein de l’aristocratie, dont les membres entretenaient des relations diverses dans le but d’asseoir leur domination. Dans un monde où les communications restaient sommaires et où la mobilité allait de pair avec l’exercice du pouvoir Footnote 15, ces liens se concrétisaient avant tout grâce au déplacement des individus. Lorsqu’il s’agit de reconstituer des réseaux, le problème majeur est de trouver, dans la documentation, des attestations de liens.
Des documents diplomatiques aux Annales : élargir la typologie des sources et l’éventail des liens
Pour les périodes où les sources sont aussi nombreuses que disertes, les analyses de réseaux égocentrés ont souvent privilégié le point de vue d’un document unique, généralement autobiographique, pour reconstituer la sociabilité de leur auteur situé au centre de l’étude Footnote 16. La nature des sources et celle des réalités sociales médiévales rendent impossible une telle approche et obligent à élargir les perspectives documentaires. Dès nos premiers travaux sur les réseaux, nous avons privilégié les documents diplomatiques (chartes et diplômes) parce qu’ils attestent de manière visible des liens sociaux – ils s’achèvent par des listes de signataires, une douzaine en moyenne Footnote 17. Contrairement à la mention de témoins de mariage dans les actes d’état civil au xixe siècle, qui ne reflétait pas nécessairement une proximité familiale ou amicale avec les mariés Footnote 18, le fait de souscrire une charte aux ixe et xe siècles signifiait l’entretien de relations avec le donateur et donc aussi, via la cession, avec le bénéficiaire Footnote 19. Nous pouvons ainsi considérer que toutes les personnes qui souscrivaient un acte donné étaient liées les unes aux autres à un instant t : chacune jouait un rôle et était généralement présente lors de la cérémonie publique à laquelle donnaient lieu les cessions de terres. Dans ce cas, les liens sont déduits de la cooccurrence sur un même document ; celle-ci reflète aussi, et surtout, une réalité sociale, l’appartenance à l’entourage nobiliaire du donateur (en tant que parent, vassal ou ami), laquelle induit de se porter garant des opérations foncières de ce dernier auprès du bénéficiaire. Par ailleurs, ces actes mentionnent souvent le lieu de la cession ainsi qu’une date généralement assez précise – elle était obligatoire selon un usage antique qui s’étiole au cours du xe siècle Footnote 20. Jusqu’au xie siècle, où les normes diplomatiques changent, ce type documentaire permet donc a priori de passer assez facilement de la liste des personnes citées à la reconstitution de liens ponctuels, datés et localisés, entre celles-ci Footnote 21.
Le cas particulier d’Emma met toutefois en lumière les biais induits par la documentation diplomatique à différents niveaux. Ces sources n’enregistrent tout d’abord qu’une partie des acteurs de la procédure de cession foncière : les femmes n’y étaient généralement mentionnées que lorsqu’elles étaient abbesses ou veuves et si leur douaire était en jeu Footnote 22. Les reconstitutions sont ensuite extrêmement tributaires de l’état de conservation des documents ; ce constat général pour la période s’aggrave lorsque l’on travaille sur des laïcs : ceux-ci n’apparaissaient que s’ils patronnaient un grand établissement monastique ou canonial et si ce dernier avait bien conservé ses archives Footnote 23. Ainsi, les liens qui se concrétisent autour de la parentèle d’origine d’Emma, les Robertiens (essentiellement retracés à partir de la documentation de la puissante abbaye de Saint-Martin de Tours qu’ils contrôlaient), sont à la fois beaucoup plus intenses et beaucoup plus nombreux que ceux qui se nouent autour de la famille de son époux, les Bosonides de Bourgogne, abbés-laïcs d’établissements de moindre importance (Saint-Germain d’Auxerre et Sainte-Colombe de Sens) qui n’avaient pas la même tradition archivistique Footnote 24. Cette différence reflète aussi, sans doute, un écart de puissance sociale entre les deux parentèles, mais le degré de perte documentaire – qui influe sur les reconstitutions – peut difficilement être évalué. Enfin, un autre biais des actes de la pratique réside dans le nombre parfois très inégal de souscripteurs d’un document à l’autre, ce qui affecte automatiquement la structure des réseaux restitués. Ce trait résulte, de manière structurelle, de la nature du corpus composé à la fois de chartes (où les témoins sont parfois très nombreux) et de diplômes royaux (où n’en sont cités généralement que trois) : un comte – émetteur d’actes privés – a donc systématiquement, dans ses documents, plus de liens qu’un roi – auteur de diplômes – et il est entouré d’alter plus nombreux. Les modalités de transmission des documents pèsent parfois aussi sur la longueur de la liste des témoins cités : les copistes de cartulaires, les rédacteurs de chroniques médiévales (qui intègrent souvent des analyses de chartes) ou les éditeurs d’actes à l’époque moderne ont pu abréger les souscriptions de sources originales, qui ont ensuite été perdues Footnote 25. Si les documents diplomatiques tels qu’ils nous sont parvenus portent la trace de certains liens sociaux tissés entre les membres de la noblesse à l’occasion de cessions de droits, ils sont loin d’en constituer des enregistrements fidèles et exhaustifs, soumis tout autant à des règles d’élaboration précises qu’aux aléas de leur transmission : avec une approche quantitative, on visualise cette source (d’une façon nouvelle), mais pas la réalité qu’elle filtre et met en forme Footnote 26.
L’étude d’un autre texte a bouleversé nos perspectives initiales : les Annales du chanoine de Reims Flodoard, qui couvrent les années 919 à 966, constituent un récit abondamment exploité par les spécialistes du xe siècle, souvent faute de documentation alternative Footnote 27. Comme son titre l’indique, ce texte relève du genre historique et compile, année après année, des événements jugés marquants, souvent de manière sèche et assez lacunaire Footnote 28. Fondé sur les archives de Reims et les souvenirs de son auteur, il a été rédigé à partir de 922 (donc a posteriori pour le début) puis de façon concomitante aux événements Footnote 29 ; la densité des faits mentionnés varie toutefois beaucoup selon les années et s’amenuise notamment entre 926 et 931, lorsque Flodoard fut écarté de sa fonction de chanoine de Reims. Dans un contexte de rivalités importantes entre les parentèles aristocratiques, ce retrait forcé s’explique par sa participation à l’un des cercles décisionnels de l’époque, le parti hostile au roi carolingien Charles le Simple Footnote 30. En dépit de la sécheresse de son style et de la quasi-absence de ton polémique, le chanoine de Reims ne fut pas un simple témoin des événements relatés ; il apparaît, dans ses actes et par sa plume, comme un acteur des affrontements nobiliaires Footnote 31.
Le récit de Flodoard, qui énumère les alliances et les conflits ayant agité la sphère aristocratique, se prête assez bien aux reconstitutions de réseaux. Plus précisément, par comparaison avec la documentation diplomatique, le chanoine semble démultiplier la typologie des liens possibles entre les membres de la noblesse, à la fois dans leur nature (alliance militaire, envoi de lettres et d’ambassades, rencontre, cérémonie d’entrée en vassalité, conflit armé, bataille rangée, parjure, mention d’une relation de parenté ou de liens hiérarchiques de tout type), leur sens (union ou opposition) et leur durée (extrêmement variable). Cette diversité documentaire ne risque-t-elle pas de retentir sur la qualité des données informatiques qui en sont tirées ? Même si leurs modalités de transmission ont parfois tronqué les listes de souscripteurs, les sources diplomatiques livrent des données abondantes, relativement précises mais univoques : elles font seulement apparaître un groupe de personnes liées en un endroit et à un instant déterminés par un intérêt précis. Si les informations issues de Flodoard semblent, de prime abord, plus diversifiées et donc plus riches, elles sont souvent très allusives et parfois même erronées en termes de lieu et de datation, ou même eu égard à l’identité des personnes entre lesquelles les liens se tissent Footnote 32 : elles présentent, structurellement, des lacunes plus importantes par rapport aux documents diplomatiques. En outre, les réseaux n’ont parfois qu’une dimension virtuelle dans les Annales, car le texte mentionne des tentatives de nouer des liens qui finissent par échouer et qui sont, à ce titre, difficiles à exploiter de manière quantitative Footnote 33. Flodoard présente néanmoins l’atout majeur de clarifier les configurations et, surtout, les oppositions entre réseaux ; il explicite ainsi certaines recompositions réticulaires.
Des sources aux data : construire des données comparables à partir d’un double corpus
Pour reconstituer les réseaux autour d’Emma, on dispose d’une documentation double, issue de sources distinctes, qui atteste de surcroît un éventail de liens radicalement différents. Le problème est, dès lors, de parvenir à en extraire des données comparables, c’est-à-dire traitables ensemble par un logiciel de réseaux, et de définir les limites précises du « réseau personnel » que l’on est amené à reconstituer, à la fois sur le plan social, chronologique et conceptuel.
L’impératif de travailler sur des données comparables pose la question du périmètre social du réseau. En effet, comme dans la plupart des sociétés, les individus médiévaux se définissent – et sont perceptibles dans la documentation – avant tout grâce à des socialisations plurielles déterminées par les groupes dans lesquels ils s’insèrent au cours de leur existence, qui peuvent être successifs ou concomitants (parentèle charnelle ou spirituelle, suite nobiliaire, sociabilité monastique ou canoniale, entrée en vassalité, etc.) Footnote 34. Au-delà d’une étude égocentrée classique (qui se limiterait aux seuls liens de la personne centrale), nous proposons ici d’élargir le périmètre de l’analyse assez loin autour d’Ego, en l’occurrence d’Emma, pour observer la manière dont celle-ci participe à des réseaux intermédiaires successifs, c’est-à-dire à des « sous-réseaux » formés de liens plus denses entre certains nœuds qui structurent ponctuellement le champ social, le plus souvent autour d’un aristocrate puissant ou d’une institution religieuse Footnote 35. Le rôle des femmes étant alors largement cantonné à la sphère familiale, le réseau de la reine a été reconstitué et amplifié en la réinsérant dans sa parentèle. Ce choix se justifie par la perspective biographique − qui entend embrasser aussi les années au cours desquelles Emma n’apparaît pas du tout dans la documentation − et par la dimension fortement conjugale des trajectoires féminines médiévales. Ce milieu familial a été délimité selon des critères relevant de l’anthropologie de la parenté Footnote 36 : d’une part, le fait que les femmes apparaissent comme des pièces-maîtresses des stratégies d’alliance nobiliaires (il faut donc les intégrer en tant qu’épouse et prendre en considération le réseau de leur mari) ; d’autre part, le renforcement de la dimension patrilinéaire des parentèles aristocratiques au cours du ixe siècle. Ce double paramètre conduit à tenir compte de tous les liens connus de chacun des membres de la parentèle d’Emma, en ligne masculine, et à procéder de même avec celle de son époux : en termes de structure, on aboutit à une agrégation de plusieurs réseaux égocentrés étroitement liés par des liens familiaux.
Une autre interrogation porte sur le périmètre chronologique de l’enquête. Le cadre biographique invite intuitivement à se limiter à la vie d’Emma, entre 890 environ et 934 – ce que nous avions fait jusqu’alors Footnote 37. Toutefois, dans la mesure où les Annales de Flodoard ne couvrent que les années 919 à 934, toute analyse comparative doit se cantonner à cette fourchette pour pouvoir se fonder sur des sources différentes de manière équivalente. Ce séquençage chronologique n’induit pas pour autant un écrasement de la diachronie : dans la perspective biographique, il est fondamental de dater les liens qui se nouent avec et autour d’Ego, afin de cerner des évolutions, de saisir la manière dont une personne construit une position de pouvoir, la perd ou la retrouve – des problématiques animant plusieurs travaux actuels de sociologie des relations sociales Footnote 38. En plus du « réseau égocentré/personnel » (qui compile chronologiquement les liens d’un individu pour percevoir l’ampleur de son intervention dans la société), nous proposons d’utiliser la notion dynamique d’« itinéraire réticulaire Footnote 39 ». Celle-ci s’attache à restituer des stratégies en analysant la façon dont une personne s’insère au sein de réseaux intermédiaires (eux-mêmes labiles) et dont elle évolue dans ces cercles année après année Footnote 40. Il s’agit ainsi de dépasser le postulat de linéarité dénoncé par Bourdieu dans les approches biographiques, puisque l’itinéraire réticulaire s’attache précisément à cerner la manière dont une personne, au gré d’« événements biographiques », se place et se déplace dans un espace social en transformation constante Footnote 41.
Ces critères ont guidé la délimitation de notre corpus du côté des documents diplomatiques pour inclure trois cercles : tous les actes où Emma apparaît ; tous ceux où se trouve au moins l’un des membres robertiens de sa parenté par le sang en ligne masculine (ses parents, Robert Ier et Béatrice de Vermandois, son oncle paternel Eudes et son épouse, sa sœur Adèle, son frère Hugues le Grand et ses épouses successives) Footnote 42 ; tous ceux où apparaît son époux, Raoul de Bourgogne, ou au moins l’un de ses parents bosonides en ligne paternelle (ses parents Richard le Justicier et Adélaïde de Bourgogne, son oncle Boson de Provence, une sœur restée anonyme, ses frères Hugues le Noir et le comte Boson, ainsi que leurs épouses) Footnote 43. À partir de la source unique qu’est Flodoard, il n’y a pas de corpus à constituer, mais la nécessité de disposer de données comparables conduit à ne tenir compte que des liens concernant la parenté d’Emma et celle de son époux en ligne masculine. Un tel choix induit une perte d’informations par rapport à la matière des Annales, y compris pour expliquer certaines configurations réticulaires. Au final, le corpus défini en ces termes permet de reconstituer le réseau personnel et l’itinéraire réticulaire d’Emma au sein du réseau complet formé par sa parenté en ligne masculine, selon le prisme de la documentation diplomatique et d’une source narrative.
Codage et modélisation des sources : une mise en lumière de la nature des liens et des biais documentaires
Pour mettre en œuvre ces perspectives théoriques, l’analyse de réseaux suppose de saisir informatiquement les informations attestées par les sources. Nous avons expérimenté un tableur au format Excel, relativement complexe en raison du double corpus. Celui-ci fonctionne comme un répertoire de liens dyadiques (des relations simples d’entité à entité) entre deux personnes, « Nom 1 » dans la colonne A et « Nom 2 » dans la colonne B (qui sont les sommets ou entités), recensés sur une première feuille (fig. 1) Footnote 44. Dans la mesure où les sociétés médiévales sont largement fondées sur la circulation et l’échange de services et de biens, nous n’avons pas orienté le réseau, c’est-à-dire que les liens n’y ont pas de sens strict ; en revanche, la réflexion sur leurs attributs s’est trouvée au cœur du travail de saisie.
Extrait de la base de données « Emma », feuille « Liens »

La base de données, un outil réflexif sur la typologie des liens sociaux
Dans la figure 1, chaque lien comporte plusieurs attributs, répertoriés dans les colonnes à partir de C Footnote 45. « Type lien » (colonne D) renvoie à la nature des liens, qui apparaît ensuite dans les graphes par la couleur des traits, selon une typologie fondée sur leur durée et sur la coopération qu’ils supposent entre les entités (lien « positif » pour la coopération ou « négatif » pour l’antagonisme Footnote 46). Première catégorie très englobante, les interactions se distinguent par leur caractère ponctuel et leur dimension « positive » : certaines sont mentionnées par Flodoard (rencontre, alliance militaire ponctuelle, envoi de lettres ou d’ambassades), d’autres sont déduites de la cooccurrence des témoins dans les actes diplomatiques. Une deuxième catégorie, les oppositions, n’est présente que dans les Annales : il s’agit de liens « négatifs », déterminant un antagonisme entre personnes (expédition armée, élimination d’un adversaire, parjure) dont la durée varie. Une troisième catégorie, les relations, choisies, durables et coopératives, est représentée essentiellement par la fidélité ou par les différentes formes de parenté Footnote 47. Le texte de Flodoard conduit à affiner cette dernière catégorie, en distinguant la relation elle-même de la stratégie sociale ponctuelle (matrimoniale, vassalique, baptismale) dont elle découle et qui relève de l’interaction par son caractère daté et éphémère Footnote 48.
Les liens sont aussi datés, avec un « début » et une « fin » (colonnes F et G), afin de tenir compte de tous les types de durée possibles Footnote 49. Les relations commencent par le début du lien instauré (naissance, union matrimoniale, entrée en vassalité, baptême, etc.) et s’achèvent avec la mort de l’un des protagonistes. Les oppositions correspondent souvent à des expéditions militaires ponctuelles – elles débutent et finissent la même année. La question des interactions est plus délicate à trancher parce que la catégorie englobe des actes sociaux très divers : nous avons posé le postulat qu’elles duraient strictement un an.
Il paraît en outre fondamental de ne pas confondre les liens issus de sources différentes, ou tout au moins de laisser la possibilité de les traiter différemment ou d’afficher leur origine (« Type document », colonne E), y compris lorsqu’ils sont de même type et s’ils livrent la même information. Dans la mesure où cette distinction ne concerne que les interactions, celles-ci sont différenciées visuellement sur les graphes en fonction de leur source (sur tous les graphes, elles apparaissent en noir pour la documentation diplomatique et en bleu foncé pour les Annales). Au total, notre tableur comptabilise 2 816 liens de toutes sortes pour l’ensemble de la durée de vie d’Emma. Sur la période 919-934, couverte conjointement par les Annales et la documentation diplomatique, on aboutit à 576 liens issus des actes de la pratique et à 266 liens provenant de Flodoard Footnote 50. La grande majorité d’entre eux sont des interactions, éphémères, sur lesquelles nous concentrons l’analyse : elles concrétisent en effet, année après année, les recompositions des réseaux intermédiaires qui structurent la sphère aristocratique.
Répertoriées sur une deuxième feuille Excel (fig. 2), les personnes (« Nom », colonne A) entre lesquelles les liens se tissent ont fait l’objet d’une identification prosopographique parfois difficile, car elles ne portent qu’un prénom dans les sources, au mieux associé à un titre qui peut varier dans la noblesse laïque (vassus, comes, dux, rex, etc.) et l’aristocratie cléricale ou monastique (monachus, abbas, episcopus) Footnote 51. Ces personnes ont ensuite été caractérisées par plusieurs attributs utilisés dans les calculs ou pour colorer et donner une forme particulière aux nœuds qui les représentent sur les graphes : leur « Sexe » (colonne B), leur fonction sociale (« Statut », colonne C, soit clerc, moine ou laïc, correspondant à des formes dans les graphes) et leur espace d’intervention géographique privilégié (« Zone géographique d’action », colonne D, représentée par une couleur dans le graphe). Ces deux derniers critères sont fixes : ils ne tiennent compte ni des changements de statut social, ni des déplacements des acteurs au cours de leur vie Footnote 52.
Extrait de la base de données « Emma », feuille « Nœuds »

La catégorie « Nom » contient aussi des entités collectives, notamment les monastères et les chapitres canoniaux, ce qui permet de cerner leur rôle de polarisation dans la structuration des réseaux intermédiaires, d’autant plus qu’ils étaient bien ancrés dans l’espace, contrairement à l’élite aristocratique en déplacement constant. Ce choix prend en compte l’une des spécificités de la société médiévale qui identifie les institutions religieuses à leur(s) saint(s) tutélaire(s), avec lesquels les donateurs entretiennent des relations privilégiées grâce aux cessions de terres Footnote 53. De même, il s’agit d’intégrer – sans interpolation – les données de certains documents diplomatiques qui évoquent parfois seulement, comme destinataire des cessions, l’entité morale que représente l’institution religieuse. Dans la saisie des acteurs, le discours de la source a donc été privilégié, ce qui laisse de côté certains éléments explicatifs des liens Footnote 54. Au total, on dénombre 305 « personnes » pour l’ensemble de la vie d’Emma, mais seulement 146 pour les années 919-934.
Le quantitatif, un médium de déconstruction des logiques documentaires par une visualisation des sources
Ce tableur est par la suite transformé en matrice traitable par un logiciel de réseaux (Netdraw), qui présente le double avantage de procéder à des calculs (notamment sur la centralité des acteurs, c’est-à-dire leur place ou leur rôle plus ou moins importants dans la structure du réseau en fonction de différents critères) Footnote 55, ainsi qu’à de multiples visualisations graphiques faisant varier tous les attributs des liens (leur type, leur évolution diachronique ou la source qui les atteste). Nous pouvons ainsi privilégier une approche globale, le réseau personnel d’Emma, qui compilerait l’ensemble des données sans tenir compte du facteur temporel – en distinguant, ou pas, les types de liens ou l’origine documentaire. Il est également possible de comparer, pour une année donnée, les configurations réticulaires construites à partir de divers types de sources ou de liens. L’itinéraire réticulaire d’Emma peut aussi être mis en œuvre visuellement en figeant les nœuds et en mettant bout à bout des graphes annuels (éventuellement par genre documentaire ou par type de liens), qui sont ensuite animés sous la forme d’un « film » Footnote 56.
La vertu première de ces représentations, qui permettent de visualiser les documents quasiment sous la forme d’une modélisation, est de mettre immédiatement en évidence la manière dont la nature des sources affecte la physionomie des réseaux reconstitués. En témoignent les différences évidentes des graphes représentant les interactions (les liens concrétisés de manière éphémère) du réseau personnel d’Emma, selon les actes de la pratique (graphe 1 (fig. 3)) ou selon Flodoard (graphe 2 (fig. 4)), pour la période 919-934 Footnote 57. Du point de vue des acteurs du réseau, représentés par les nœuds, on observe tout d’abord que le graphe 2 est plus monochrome que celui constitué à partir des documents diplomatiques, ce qui signifie que le chanoine évoque les protagonistes d’un espace géographique plus restreint. Les Annales ne mentionnent en effet que des personnes du nord de la Loire − à quelques exceptions près − et surreprésentent celles de la province ecclésiastique de Reims (en rouge sur le graphe) Footnote 58. Ce n’est certes pas surprenant, mais le passage par la modélisation est l’occasion de mesurer à quel point certaines sources manifestent un tropisme fort – ici rémois. Un tel constat n’est pas propre aux textes narratifs (on aboutirait à un graphe similaire, très régional, en codant les liens d’un cartulaire) ; il dépend de l’institution qui se trouve à l’origine du document. Le point de vue de Flodoard est ainsi très clairement celui d’un homme du nord-est de la Gaule, y compris dans son appréhension de la politique royale, alors que les nœuds reliés par la documentation diplomatique sont plus éclectiques, parce qu’ils résultent de la constitution d’un corpus : ils sont pour beaucoup neustriens (en bleu), aquitains (en vert), mais aussi du quart nord-est (rouge et rose) Footnote 59. Le graphe 2 permet ensuite de déduire que les liens issus de la diplomatique se tissent avant tout entre voisins géographiques puisque l’algorithme a majoritairement groupé les nœuds par couleurs. Enfin, ce graphe ne mentionne aucune institution ecclésiastique, n’évoque aucun moine et surreprésente les hommes laïcs, quasiment à front renversé avec le graphe 1, où les réseaux intermédiaires se structurent autour des établissements monastiques ou canoniaux. Les deux graphes renvoient ainsi l’image de réseaux tissés entre des acteurs très différents en raison des objets des documents qui les attestent : d’un côté, un monde où des laïcs s’illustrent grâce à leurs exploits militaires et à leurs alliances, de l’autre, un univers documenté par des chartes où l’aristocratie guerrière semble être au service des hommes d’Église.
Graphe 1 des interactions du réseau personnel d’Emma, selon les actes de la pratique (919-934)

Graphe 2 des interactions du réseau personnel d’Emma, selon Flodoard (919-934)

Au niveau des liens, le graphe 2 est nettement moins « touffu » que celui issu des données diplomatiques. Ce trait traduit un déséquilibre autant dans la quantité d’interactions évoquées par chacune des sources (576 dans le corpus diplomatique contre 183 dans les Annales) que dans le nombre d’acteurs (101 contre 54). On mesure à quel point les actes de la pratique, notamment les chartes, « génèrent du réseau », parce qu’ils recensent parfois de très nombreux souscripteurs tous reliés entre eux. En réalité, ce constat vaut surtout jusqu’aux années 910 (non prises en compte ici) ; pour la période étudiée, les actes, plus rares que dans les décennies précédentes, sont avant tout des diplômes qui engendrent moins de liens car ils comptent moins de signataires. Flodoard, de son côté, évoque surtout des liens de personne à personne ; son codage entraîne automatiquement des structures moins denses, mais aussi moins prévisibles, reposant avant tout sur des dyades. La comparaison des deux graphes souligne également que les Annales ne couvrent pas la même échelle sociale que certains documents diplomatiques (en particulier les chartes), que souscrivent nombre de petits vassaux, qui ne sont pas attestés ailleurs et dont on ne sait quasiment rien. Plus encore, l’identification des personnes citées par Flodoard montre une différence de traitement entre l’aristocratie de la province ecclésiastique de Reims (pour laquelle il nomme des individus de second rang) et les personnages d’autres régions, qui appartiennent tous à l’élite de la noblesse. Il s’agit là d’une conséquence du tropisme rémois de la source : son auteur connaît mieux l’aristocratie qui l’entoure. Ce trait a, cette fois, une incidence sur le degré de restitution de la hiérarchie nobiliaire, qui diffère selon les espaces.
L’approche quantitative démontre aussi à quel point le récit de Flodoard est, en soi, une narration réticulaire, centrée sur les liens qui animent la très haute aristocratie dans son rapport au roi. Cette caractéristique souligne la singularité profonde des Annales : celles-ci témoignent d’une certaine conception de ce que nous appelons aujourd’hui un « réseau » et d’une conscience aiguë du fait que la pratique du pouvoir, dans la première moitié du xe siècle, se jouait dans le tissage et le dénouement incessants des liens entre les membres éminents de la noblesse qui entouraient ou affrontaient le souverain. En définitive, la divergence entre les graphes permet de mesurer combien ils ne modélisent qu’une infime partie des liens sociaux. Ces derniers sont, de surcroît, médiatisés par des canaux documentaires obéissant tout autant à des règles précises de mise en forme ou de discours qu’à des impératifs propres à leur genre : les Annales donnent à voir les relations de soumission ou de rébellion face à la personne royale et à l’ordre que celle-ci incarne, tandis que la documentation diplomatique véhicule l’expression d’un lien fort et véhiculé par la terre entre le donateur, son entourage et les bénéficiaires des actes. Concentrons-nous à présent sur la période couverte par les deux types de source (919-934) afin d’éclairer la situation du pouvoir royal dans la première moitié du xe siècle, ainsi que le rôle joué par la reine Emma.
À la croisée de l’analyse de réseaux et du genre : une vision renouvelée du pouvoir royal au début du xe siècle
Les années 880-940 en Francie occidentale sont généralement perçues comme une période d’instabilité dynastique, marquée par l’alternance de rois carolingiens et robertiens, mais aussi comme une rupture importante pour un pouvoir royal fragilisé, qui parvenait difficilement à affirmer ses prérogatives face aux grandes familles aristocratiques. Ces dernières, en effet, renforcèrent leur autonomie et tirèrent avantage du rôle qu’elles jouaient depuis 888 dans le choix du souverain, désormais élu en vertu de deux critères : le principe dynastique (symbolisé par les Carolingiens) et la légitimité militaire (incarnée par les Robertiens) Footnote 60. Le retour en force de l’élection du roi explique que les relations de ce dernier avec ses électeurs (les « princes territoriaux ») aient fait l’objet de davantage de négociations, en particulier autour du serment de fidélité, et que certains souverains – notamment Raoul, l’époux d’Emma – aient sans cesse dû se déplacer pour imposer physiquement leur autorité et leur suzeraineté Footnote 61. Cette perception des deux premiers tiers du xe siècle repose en grande partie sur la littérature annalistique ou chronistique, et notamment sur la survalorisation de Flodoard Footnote 62. C’est pourquoi les analyses de la politique royale par les historiens sont souvent centrées sur les acteurs masculins ; elles reproduisent le point de vue des documents narratifs, pour lesquels la pratique du pouvoir est exclusivement une affaire d’hommes, même si certains travaux ont souligné depuis, en utilisant ces mêmes sources, une montée en puissance inédite des reines et des comtesses à cette époque Footnote 63.
La démarche quantitative est à même de renouveler en profondeur la vision du règne de Raoul, perçu comme particulièrement chaotique en raison des difficultés de ce dernier à se voir reconnaître comme souverain par plusieurs vassaux. Cette approche autorise, tout d’abord, à mettre à profit les réflexions propres à l’histoire documentaire : le codage met à distance les sources en faisant ressortir leurs traits saillants et permet de les confronter et de les articuler facilement. Elle se nourrit ensuite des cadres conceptuels du genre qui incitent à décentrer le regard et à utiliser des calculs pour mesurer les rapports entre les sexes. Enfin, la network analysis apparaît comme un outil numérique et conceptuel, dans la mesure où, si elle repose bien sur des algorithmes, elle véhicule une puissante réflexion sur les liens qui structurent les sociétés, invitant par là même à poser des questions inédites sur les stratégies ou les parcours biographiques.
Un roi au centre de réseaux aristocratiques en recomposition
L’historiographie n’a pas réellement tranché les raisons pour lesquelles le Bosonide Raoul, l’époux d’Emma, devint roi à la fin de l’année 923. Celui-ci apparaît en effet comme un cas-limite : il ne descendait d’aucune des deux familles qui avaient dirigé le royaume de Francie occidentale et il n’avait remporté aucune victoire militaire décisive. Qui plus est, Charles le Simple, roi carolingien renversé un an auparavant par une coalition de nobles – à laquelle Raoul ne semble s’être joint que tardivement –, était encore en vie, tandis qu’il existait un héritier robertien, Hugues le Grand, frère d’Emma, en âge d’accéder au trône. Certains historiens, en se fondant parfois sur des sources du xie siècle, expliquèrent l’arrivée au pouvoir de Raoul par son mariage, gage à la fois de nombreux soutiens aristocratiques et d’une certaine caution symbolique, car Emma – en tant que fille du roi Robert qui venait de mourir – descendait d’un souverain Footnote 64. D’autres considérèrent que la force de Raoul reposait sur l’existence d’un parent, son frère Hugues le Noir, qui pouvait gérer ses honores bourguignons au nom de la parentèle pendant qu’il assumait la fonction royale, contrairement à Hugues le Grand qui aurait dû céder les siens hors de sa famille Footnote 65. D’autres encore décrivirent son ascension comme l’effet d’un simple « hasard » ou comme la conséquence d’une opposition des princes francs au principe dynastique qu’ils ne souhaitaient pas voir renaître en choisissant le fils de Robert, Hugues le Grand Footnote 66. Seul Helmut Schwager analysa cette élection en termes de stratégies aristocratiques : elle aurait résulté, selon lui, à la fois de la bonne entente de Raoul avec les grandes familles nobles et du fait que celui-ci, en tant que bourguignon éloigné du cœur du royaume, n’aurait pas entravé le pouvoir d’Hugues le Grand et d’Herbert II de Vermandois, qui lui accordèrent donc leur soutien Footnote 67. Cette question complexe peut être réexaminée à l’aune de la position que Raoul occupe dans les réseaux et qui éclaire son rôle et ses moyens d’action en tant que roi.
Au regard des graphes 1 et 2, le trait le plus surprenant est que, malgré un mode apparemment similaire de sélection des données, la structure même du cœur du réseau égocentré diffère en fonction du type de sources utilisé. D’après les informations de Flodoard, les liens les plus forts se tissent entre le roi Raoul, l’époux d’Emma, et le frère de cette dernière, Hugues le Grand (dix-neuf interactions en tout), alors que les données des actes de la pratique ne mettent presque pas en contact les deux hommes, chacun polarisant son propre réseau intermédiaire, quasiment hermétique l’un à l’autre. Dans le graphe 1, Raoul se trouve au centre d’un sous-réseau relativement dense ; il relie des nœuds assez éclectiques sur le plan géographique, même si son ancrage se situe essentiellement dans le quart nord-est du royaume (majorité de sommets bourguignons en rose foncé et clair) ou de la province ecclésiastique de Reims (en rouge). Si Emma se trouve visuellement au milieu des interactions des deux versants de sa parenté qu’elle articule, Raoul occupe néanmoins une position d’exception dans le réseau, parce qu’il cumule les indices de centralité les plus élevés : il est celui qui a le plus de voisins (degré), il atteint très facilement tous les autres acteurs (proximité) et, surtout, il faut nécessairement passer par lui pour entrer en relation avec un autre nœud (intermédiarité) Footnote 68.
Le graphe 2, construit à partir de Flodoard, révèle une structure en étoile autour d’une « clique », c’est-à-dire un petit groupe de nœuds fortement reliés entre eux, où dominent, dès 924, Raoul, l’époux d’Emma, Hugues le Grand, frère de cette dernière, et le comte Herbert II de Vermandois. La configuration étoilée résulte tout à la fois de la nature majoritairement dyadique des liens mentionnés, du fait que le chanoine de Reims se concentre sur un petit nombre d’acteurs fortement liés entre eux (comme le montre le graphe 3 (fig. 5) où les liens sont valués) et de sa focalisation extrême sur la personne du souverain Footnote 69. Cette dernière caractéristique se déduit des indicateurs de centralité de Raoul : ils sont particulièrement élevés et le définissent, de très loin, comme la personne la plus « centrale », ce qui fait apparaître les Annales comme une chronique royale Footnote 70. Dans les graphes 2 et 3, Herbert II de Vermandois occupe également une place importante – en particulier au sein de la clique principale, grâce à ses liens redondants avec Raoul et Hugues le Grand −, alors qu’il est totalement absent dans les chartes Footnote 71. Ce constat global doit toutefois être nuancé grâce à l’itinéraire réticulaire reconstitué à partir de Flodoard, car ces interactions, très denses jusqu’en 926, s’étiolent ensuite pour se muer en conflits permanents avec le roi. La place majeure occupée par Herbert II de Vermandois dans le réseau reconstitué à partir de Flodoard découle, en premier lieu, du tropisme rémois de l’auteur qui survalorisa l’homme fort de sa région. Elle pourrait s’expliquer, en second lieu, par le fait que Flodoard, qui insista sur les liens étroits du comte avec le roi pour mieux démontrer ensuite sa félonie, se situait dans le parti adverse de celui d’Herbert II de Vermandois – ce dernier l’avait chassé de Reims et emprisonné. La divergence entre les réseaux restitués à partir de documents différents peut donc aussi, dans une certaine mesure, alimenter la critique des Annales.
Graphe 3 valué des interactions attestées par Flodoard (919-934)

Malgré leurs divergences, ces graphes présentent des points communs qui éclairent structurellement le règne de Raoul. Quel que soit le type documentaire, le roi cumule les indices de centralité les plus forts ; cela atteste le rôle structurant du souverain dans l’articulation des liens sociaux au sein du monde aristocratique dans la première moitié du xe siècle. Certes, les liens ne convergent pas vers lui seul, mais il joue toujours le rôle de médiateur potentiel principal entre les représentants de la noblesse. Par ailleurs, la structure de base du réseau est systématiquement polynucléaire, même si les nœuds centraux ne sont pas tout à fait les mêmes, et elle se caractérise par des liens forts – directs ou indirects – entre Raoul et Hugues le Grand, mais aussi avec d’autres grands nobles, comme Emma et surtout Herbert II de Vermandois. L’arrivée du Bosonide à la tête du royaume, de même que sa gestion du pouvoir reposaient donc sur une articulation assez complexe de réseaux aristocratiques, au sein d’un équilibre fragile où plusieurs princes participaient de près aux décisions royales.
Si l’on s’attache à présent à la pratique du pouvoir qu’avait Raoul, les deux itinéraires réticulaires parallèles montrent que les liens véhiculés par la documentation diplomatique et ceux attestés par Flodoard ne se nouaient souvent pas avec les acteurs d’une même région, pour une année donnée. Cette divergence pose le problème de l’articulation entre des actes sociaux différents, médiatisés par les sources : d’une part, le contrôle de la terre (dont la trace passe par la documentation diplomatique), d’autre part, le contrôle de la violence au sein du monde aristocratique (que l’on connaît par Flodoard et qui peut prendre une forme militaire ou vassalique).
Un très petit nombre d’acteurs sont communs aux deux types documentaires sur la période 919-934 : la famille robertienne (le roi Robert, Emma et Hugues le Grand), la parentèle bosonide (le roi Raoul, puis ses frères Hugues le Noir et le comte Boson), mais aussi le roi Charles le Simple et quelques dignitaires ecclésiastiques (Heriveus, archevêque de Reims, et Abbon, évêque de Soissons) ou laïcs (le duc d’Aquitaine Guillaume le Jeune, le comte de Laon Rotgerus Ier, le comte de Chalon Gislebertus, le comte de Troyes Richardus et le comte Walon). L’identité de ces derniers reflète la manière dont le corpus a été constitué (les parents en ligne masculine d’Emma) et révèle des points de convergence entre les intérêts du groupe robertien-bosonide de ces années-là, notamment sur le plan de la participation à l’entourage du souverain. Ainsi, les deux ecclésiastiques interviennent dans le corpus diplomatique en tant que membres importants de la chancellerie. Cette fonction, qui induit une proximité avec la personne du roi, est évoquée à ce titre par Flodoard, d’autant qu’elle concerne des clercs de la province ecclésiastique de Reims Footnote 72. De la même manière, le comte Walon est un fidèle important de Raoul entre 922 et 924, en tant que souscripteur mais aussi parce qu’il remplit, d’après les Annales, des missions pour le roi. Les comtes Richardus et Gislebertus apparaissent comme des fidèles du souverain ; ils interviennent dans ses actes au cours des années 925-926 mais se rebellent contre lui en 931-932, selon Flodoard.
C’est sans doute la fidélité et l’enjeu qu’elle représentait pour le roi, émetteur de diplômes, autant que pour l’observateur Flodoard, qui expliquent la convergence des liens vers certaines personnes à des moments clés, quel que soit le canal documentaire observé. Ainsi, en 924, le duc d’Aquitaine Guillaume le Jeune, qui avait d’abord refusé de reconnaître Raoul comme souverain, lui prêta hommage et apparut comme partie prenante d’un diplôme redéfinissant plusieurs de ses droits. D’autres cas semblent prouver que des liens étroits avec le roi furent parfois récompensés : l’unique privilège que Raoul concéda à son beau-frère Hugues le Grand pour son chapitre de Saint-Martin de Tours date de 931, l’année où les liens entre les deux hommes furent les plus intenses, selon Flodoard (cinq interactions). De même, le comte de Laon Rotgerus Ier, allié important d’Hugues le Grand en 923, obtint deux ans plus tard un privilège de la part de Raoul pour l’abbaye de Saint-Amand, dont il était abbé laïque. Cette logique ne semble cependant pas avoir été toujours suivie d’effets : Herbert II de Vermandois, pourtant décrit par Flodoard comme un proche de Raoul entre 923 et 926, n’obtint de lui aucun document diplomatique Footnote 73. On peut en déduire que la rétribution de relations étroites au moyen de privilèges n’intervenait que dans des contextes critiques, lorsque le souverain ne pouvait se permettre de perdre des fidèles – ce fut le cas avec Hugues le Grand en 931, tandis qu’Herbert II de Vermandois abandonnait définitivement le parti royal Footnote 74. Ainsi les itinéraires réticulaires convergent-ils pour confirmer un fait social bien connu de l’historiographie : la question de la fidélité au roi, qui n’allait alors plus de soi, revêtit une importance stratégique au sein du monde aristocratique.
Images fragmentées de la reine Emma en ses réseaux
Dans notre perspective biographique, Emma est passée à la postérité en tant que virago peu amène, une conséquence du rôle militaire de premier plan, alors inhabituel, qu’elle avait joué Footnote 75. Plusieurs historiens ont souligné sa participation directe au pouvoir royal, de même que son autonomie, manifestée notamment par le sacre dont elle bénéficia en 924, à Reims. Ces indices témoignent d’une évolution qui voit, au xe siècle, les reines de Francie occidentale sortir de la fonction peu ou prou domestique à laquelle elles étaient jusque-là assignées Footnote 76. Qu’apporte sur ce plan l’analyse de réseaux ? Entre 919 et 934, la place d’Emma au sein du réseau complet diffère assez radicalement en fonction des sources utilisées : elle se situe en position d’articulation entre les deux versants de sa parenté dans le graphe 1 ; elle apparaît en périphérie relative dans le graphe 2. Ce constat inattendu s’explique, au moins en partie, par la perspective égocentrée ayant présidé à la sélection du corpus d’actes de la pratique, qui place Ego, de manière presque automatique, dans une position de centralité. Dans la mesure où les données annalistiques proviennent d’une source unique − ensuite filtrée selon des critères similaires à ceux du corpus diplomatique −, la situation périphérique d’Emma s’explique par les types de liens sur lesquels Flodoard se focalise et qui ne peuvent que reléguer au second plan une figure féminine de cette époque, fût-elle reine : les relations guerrières (sièges, paix, éventuellement conflits), les alliances au sein de la noblesse et, surtout, la fidélité au roi.
En dépit de ces biais, Emma occupe une position d’exception par rapport aux autres nœuds. Dans le réseau issu des interactions diplomatiques (graphe 1), la singularité de la reine résulte du fait qu’elle est l’unique femme ; elle est la seule de sa famille, sur cette séquence chronologique, à jouer un rôle dans la documentation diplomatique qui ne se justifie ni par un veuvage, ni par la direction d’un établissement monastique. Sa particularité découle aussi de sa centralité relative : si elle compte assez peu de voisins directs (degré), passer par elle permet d’atteindre n’importe qui dans le réseau (intermédiarité) et elle joint elle-même facilement les autres nœuds (proximité) Footnote 77. Emma apparaît ainsi comme une femme-pont entre les deux principaux nœuds qui polarisent chacun un réseau secondaire, son mari et son frère, avec lesquels elle entretient des liens récurrents.
Si la reine se trouve en périphérie du réseau d’interactions reconstitué à partir des Annales (graphe 2), elle y occupe néanmoins une position spécifique. Emma est en effet l’une des deux seules femmes évoquées par Flodoard sur la séquence chronologique étudiée, du fait du rôle militaire inhabituel qu’elle assuma, notamment en assiégeant certains vassaux de son époux Footnote 78. Même si elle se situe très loin derrière les membres de la clique centrale, certains de ses indices de centralité sont non négligeables, surtout en termes de degré et, dans une moindre mesure, de proximité : dans une structure globale reposant essentiellement sur des dyades, Emma compte plusieurs voisins et participe à un petit réseau intermédiaire, tandis que les chemins qu’elle doit emprunter pour atteindre les autres nœuds sont modérément longs Footnote 79.
Certains indicateurs de centralité attestent que la situation d’Emma n’est pas du tout la même dans les réseaux reconstitués à partir de corpus documentaires différents. D’autres calculs, relatifs à la centralité de vecteur propre, convergent en revanche pour souligner son importance dans chacune des structures réticulaires, c’est-à-dire son aptitude à être reliée à des acteurs majeurs de la structure globale Footnote 80. Dans le réseau diplomatique, elle apparaît comme une personne influente grâce à ses liens avec son époux, d’une part, et avec le chapitre de Saint-Martin de Tours et son frère, d’autre part, alors que dans le graphe reconstitué à partir de Flodoard, c’est grâce à ses interactions multiples avec son seul mari, qui cumule tous les indicateurs de centralité. En dernier lieu, les données convergent lorsque l’on privilégie une approche diachronique : les deux types documentaires font émerger Emma dans les réseaux d’interactions en 923-924, lorsqu’elle devint reine, ce qui confirme autrement le rôle nouveau joué par l’épouse royale dans la première moitié du xe siècle. La centralité de vecteur propre d’Emma, son irruption brutale et concomitante dans divers types de sources, ainsi que le fait de bénéficier d’un sacre propre soulignent la dimension exceptionnelle de cette figure. Elle fut non seulement l’atout majeur de son époux Raoul pour accéder au titre royal, mais aussi une auxiliaire indispensable à l’exercice du pouvoir souverain.
Emma, actrice majeure du couple souverain
Dans un diplôme de Raoul daté de 927, Emma se vit attribuer le titre de « nostri imperii consors », une expression de sa participation directe au pouvoir souverain Footnote 81. Plusieurs historiens ont en effet souligné que le xe siècle avait connu, dans le royaume de Francie occidentale, une montée en puissance des reines, non plus seulement auxiliaires du souverain mais aussi parties prenantes de la politique royale Footnote 82. L’analyse de réseaux constitue, là encore, un outil technique et conceptuel pour examiner la façon dont s’est concrétisée la participation d’Emma au pouvoir de son époux.
Une première piste de compréhension des modalités de collaboration d’Emma au pouvoir royal consiste à identifier ses « voisins » dans les réseaux reconstitués, autrement dit les personnes avec lesquelles elle entretenait des liens directs, qui diffèrent fortement selon les sources. Sur le plan des fonctions sociales, Flodoard (qui la décrit essentiellement dans des conflits armés) évoque surtout des laïcs, en insistant sur ses interactions privilégiées et nombreuses avec son époux, tandis que la documentation diplomatique (généralement destinée à des institutions religieuses) la met avant tout en contact avec des abbés et des évêques. Du point de vue de leur ancrage géographique, les voisins d’Emma présentent également de nettes différences : s’ils sont exclusivement ancrés au nord-est de la Gaule dans les données issues de Flodoard (nœuds rouges et roses), ils sont localisés aussi en Neustrie, la région d’origine de la reine (nœuds bleus), dans les documents diplomatiques, et ils s’identifient à l’entourage clérical de son frère Hugues le Grand, abbé laïque du chapitre canonial de Saint-Martin de Tours Footnote 83. Les réseaux reconstruits à partir des actes de la pratique attestent ainsi qu’Emma jouissait d’une sphère d’action propre, en direction de sa parenté. Plus encore, l’itinéraire réticulaire reconstitué à partir de la documentation diplomatique indique que Raoul n’entretint pas de liens directs avec Hugues le Grand (sauf en 931), contrairement à Emma, qui intervint deux fois dans des chartes de son frère (en 926 et 932). Au miroir des actes de la pratique, les liens de Raoul avec Hugues le Grand, qui polarisent chacun des réseaux intermédiaires relativement hermétiques, semblent donc passer par l’intermédiaire de la reine, dont les interactions alternaient entre les deux milieux Footnote 84.
Il est d’autant plus étonnant de constater que les données issues des Annales ramènent Emma exclusivement à des acteurs extérieurs à sa région d’origine, la mettant ainsi « au service des intérêts de son époux Footnote 85 ». Ces liens avec le Nord-Est s’expliquent par un double effet de source : d’une part, à cause du tropisme géographique, Flodoard décrit d’abord ce qui concerne sa région et semble ignorer quasiment tout ce qui se déroule en Neustrie ; d’autre part, il adopte un prisme genré qui n’appréhende l’épouse que dans sa subordination aux intérêts de son mari et la tient donc éloignée de ceux de sa parentèle d’origine. Ces liens pourraient toutefois aussi relever d’un héritage puisque, en tant que fille de Béatrice de Vermandois, Emma n’était pas étrangère à la région, d’autant que son père Robert y était devenu abbé laïque de certains établissements prestigieux dans les années 900-910 (Saint-Amand-les-Eaux, Morienval, Saint-Vaast d’Arras) Footnote 86. Les deux types de source conduisent donc à une analyse contrastée : d’après Flodoard, les liens matrimoniaux d’Emma se concrétisèrent par des interactions ponctuelles ; selon les documents diplomatiques, sa parenté par le sang se matérialisa à travers des liens éphémères. La comparaison de ces réseaux est, dès lors, très instructive quant aux structures de la parenté aristocratique : elle suggère, d’une part, que la puissance liée à la terre reste avant tout une affaire de parenté par le sang (le mariage ne paraît pas être un fort vecteur de transferts patrimoniaux) et que, d’autre part, la puissance liée au prestige, aux honneurs et à la guerre semble découler davantage des alliances matrimoniales. Comme dans les sociétés contemporaines Footnote 87, on mesure ici à quel point les structures familiales constituent des matrices de relations et d’interactions multiples, en particulier pour les femmes.
Le double itinéraire réticulaire d’Emma – qui confronte ses interactions au fil des années, selon les genres documentaires – permet d’approfondir les modalités de gestion du pouvoir par le couple royal, en décomposant ses logiques. Hormis une coïncidence en 923-924, la reconstitution démontre des configurations annuelles assez divergentes, en particulier parce qu’Emma n’apparaît jamais la même année dans les deux types de source. Tout se passe comme si, en effet, les activités stratégiques et militaires de la reine, attestées par Flodoard, n’étaient pas compatibles avec celles relevant de la documentation diplomatique. C’est en articulant les différents liens qu’une certaine logique émerge, soulignant le rôle de la reine comme actrice majeure de la politique du couple royal, en ce sens qu’elle tissait des liens précisément là où, ou bien au moment où son époux ne le faisait pas. Les années 926 et 932, au cours desquelles Emma intervint dans la documentation diplomatique d’Hugues le Grand, apparaissent ainsi comme des séquences où ce dernier n’entretint quasiment pas d’interactions avec Raoul, selon les Annales, qui soulignent par ailleurs constamment la proximité des deux hommes Footnote 88 : à ce moment-là, ce fut donc bien par Emma et par la documentation diplomatique que passèrent les liens entre l’époux et le frère de la reine. De la même manière, en 927, année où les configurations réticulaires sont très divergentes entre les actes de la pratique et les Annales, c’est Emma qui, selon Flodoard, tissa l’essentiel des interactions avec la province ecclésiastique de Reims, tandis que Raoul (en conflit avec l’homme fort de la région, Herbert II de Vermandois) se tournait, dans ses diplômes, vers des acteurs aquitains et bourguignons. En 933, Raoul conserva des liens avec des élites de Bourgogne via ses actes diplomatiques, mais les échanges tournés vers cette région passaient, selon Flodoard, par Emma.
On mesure ici, à nouveau, combien les interactions de chacun des membres du couple royal se rattachaient à des réseaux intermédiaires hermétiques, qui s’articulaient souvent dans leurs pratiques de pouvoir. Cette stratégie leur permit d’agir en parallèle sur des terrains géographiquement éloignés, de matérialiser à deux la plus large amplitude possible d’interactions, ou de concrétiser des liens de nature différente avec les membres de l’aristocratie régionale, les interactions entretenues par l’un(e) compensant parfois les conflits suscités par l’autre. Ces différentes analyses conduisent à formuler l’hypothèse selon laquelle la montée en puissance du statut de reine dans la première moitié du xe siècle, notamment la délimitation d’une sphère autonome d’action, fut l’une des stratégies mises au point pour compenser les difficultés que rencontrait désormais le souverain pour se faire reconnaître comme tel par l’ensemble de ses vassaux. À cet égard, les modalités d’exercice du pouvoir par le couple Emma-Raoul sont novatrices, dans la mesure où son itinérance souveraine ne s’inscrivait plus exclusivement dans une perspective carolingienne de déplacement de domaine en domaine pour en capter les ressources : comme ce fut le cas, un peu plus tard, en Germanie ou en Italie, il s’agissait surtout de matérialiser une forme de présence royale en divers endroits du royaume, en particulier dans les places urbaines Footnote 89. En Francie occidentale, cette présence royale eut l’originalité de s’incarner doublement et simultanément en des lieux différents, à travers Raoul autant que par Emma.
Si l’histoire quantitative a suscité un certain engouement chez plusieurs médiévistes français il y a quelques décennies, au point de déboucher sur la création d’une nouvelle revue (Le médiéviste et l’ordinateur, fondée en 1979 et suspendue en 2009), l’étude des réseaux telle que la conçoivent les sociologues de la network analysis apparaît aujourd’hui comme une piste fructueuse pour relancer ce type d’approche que certaines sources, notamment diplomatiques, rendent possibles, même à propos d’une femme du xe siècle – une période plutôt connue pour la rareté de sa documentation.
Cette analyse débouche toutefois sur des perspectives plus larges, en rencontrant notamment des travaux sur la fabrique documentaire, qu’elle éclaire de manière inédite. Le quantitatif constitue en effet un moyen de visualisation, voire de modélisation des documents, offrant par là une mise en évidence, et donc des clés de compréhension, de leurs logiques et de leurs biais. En outre, parce qu’elle nécessite des données numériques homogènes pour être traitées sur le même plan, la démarche quantitative oblige − plus que n’importe quelle autre approche − à réfléchir à la nature des sources et donc à celle des informations qu’elles procurent. Cette démarche n’est évidemment pas propre aux techniques informatiques puisque, dès 1954, le médiéviste Arsenio Frugoni, en étudiant le cas controversé d’Arnaud de Brescia, avait souligné à quel point les sources offraient des discours divergents en fonction de leur genre et du point de vue qu’elles défendaient. Évoquant une « impossible biographie », celui-ci avait rejeté la méthode positiviste classique (qualifiée de « philologico-combinatoire »), consistant à compiler les sources, et avait centré son analyse sur ces dernières et sur les milieux qui les avaient rédigées Footnote 90.
Selon une perspective comparable et dans le domaine des analyses de réseaux, notre travail plaide en faveur de lectures et de formes de visualisation multiples, au profit d’un jeu – à partir de calculs et de graphes − sur des échelles de temps distinctes, sur la multiplexité des liens et, surtout, sur une typologie complexe de sources. Dans le cas d’Emma, l’addition de données issues de sources différentes, confondues dans un même méga-réseau, n’aurait ainsi pas grand sens et ferait même disparaître le reflet divergent que des genres documentaires distincts, parfois complémentaires, renvoient d’une même situation historique et des liens sociaux qui la traversent. C’est dans l’articulation de ces différents angles de vue, entre réseau égocentré et itinéraire réticulaire, ainsi que dans la comparaison entre des Annales construites par un auteur médiéval et des actes de la pratique résultant d’un corpus constitué, que nous saisissons les enjeux et le fonctionnement d’une société en mouvement et que nous évitons les problèmes de focalisation sur un individu.
C’est en cela, sans doute, que ce type d’analyse constitue une piste de renouvellement de la biographie historique. En affichant l’origine des données grâce aux analyses de réseaux, nous pouvons refuser la méthode « philologico-combinatoire » tout en dépassant les apories de l’« impossible biographie » : il s’agit de mettre en œuvre une biographie kaléidoscopique, appréhendée à travers des cristallisations de liens qui diffèrent en fonction des types documentaires qui les attestent, mais qui peuvent et doivent aussi être articulées pour éclairer le fonctionnement de la société et l’inscription du sujet dans le jeu social.




