En 1994, dans Il corpo del Papa, un livre majeur qui dialoguait avec l’héritage de The King’s Two Bodies d’Ernst Kantorowicz, Agostino Paravicini Bagliani rappelait que « l’histoire du corps d’un souverain [devait] avoir pour point de référence constant la nature de son pouvoir Footnote 1 ». Cette réflexion lui permettait de proposer une anthropologie historique de la papauté à partir de l’étude du corps du pape, en particulier au moment de sa mort, à laquelle une part essentielle du livre est consacrée. Cet ouvrage collectif s’inscrit dans le droit fil de ces recherches, tout en les élargissant. En effet, si l’idée qu’il existe un lien particulier entre statut du corps et statut de la personne dans les grandes cours européennes de la fin du Moyen Âge, à commencer par la cour des papes, guide la démarche, le projet est d’étudier la mort, non du prince, mais des membres de la cour. Le corps mort des courtisans n’est pas moins révélateur que celui des souverains pour comprendre la cour comme un espace institutionnel et culturel.
La mort constitue une épreuve, sans doute au sens affectif, mais aussi au sens sociologique, pour les sociétés de cour. Le traitement du corps des courtisans, leurs funérailles, leur sépulture, ainsi que leur héritage et leur mémoire sont des moments pendant lesquels s’expriment les liens entre l’ici-bas et l’au-delà, et aussi entre les vivants. Diverses formes de tension et de conflictualité surgissent. Dans l’Europe chrétienne, où le contrôle des morts par l’Église a été la pierre angulaire de la construction d’un nouvel ordre social, la prise en charge de la mort par la cour devient un enjeu. Les institutions curiales s’édifient comme des sociétés autonomes qui tendent à se distinguer de l’ensemble du corps social. Ce processus d’autonomisation, qui est lié à un statut juridique dérogatoire, à la proximité physique du prince et à des avantages autant socio-économiques que symboliques, se poursuit-il jusqu’après la mort des courtisans ? C’est ce que tendent à montrer les textes réunis dans le livre.
Ils permettent tout d’abord d’établir que, bien souvent, les corps des courtisans continuent d’appartenir à la cour, même après le décès. Armand Jamme, en étudiant le cas de Bernard de Caulason, un auditeur du Sacré Palais mort à la cour pontificale d’Avignon en 1354, expose bien l’affrontement autour des dernières volontés du défunt sur son lit de mort, dès lors que le droit de dépouille du pape s’exerce sur les clercs intestats morts en Curie. La Chambre apostolique intervient pour récupérer les biens du défunt, manifestant le fait que le mort ne s’appartient plus, pas plus qu’il n’appartient à sa famille. La parenté de sang s’efface, dans ce contexte, devant la familia que constitue le monde des officiers de la Curie. La papauté, en superposant parenté spirituelle et statut curial, est peut-être l’institution qui a poussé le plus loin cette appropriation de la mort des courtisans.
Mais la même question se pose lorsque des serviteurs du prince, tels les ambassadeurs, meurent loin de la cour, comme le montrent Eva Pibiri pour la cour de Savoie ou Isabelle Lazzarini pour l’Italie septentrionale. Le rapatriement du corps peut alors devenir un enjeu politique et symbolique, signe de la force du lien curial et de l’ambiguïté qui, peu à peu, se fait jour entre le service du prince et celui d’une institution abstraite qui ne s’appelle pas encore l’État mais qui en remplit certaines des fonctions. À l’inverse, ce processus, lorsqu’il est fragile, met en lumière les limites de certaines cours. En témoigne l’étude de Luisa Clotilde Gentile sur les petites cours de Saluzzo et d’Acaia, dans le Piémont occidental, dans lesquelles les rituels funéraires existent mais où la différenciation avec le monde urbain est moindre, signe d’une conscience curiale moins forte. D’autres modèles tel celui des confréries jouent parfois un rôle, comme le signale l’analyse proposée par Jacques Paviot pour les ordres chevaleresques.
La même question transparaît dans la contribution de Nicolas Bock sur les monuments funéraires de la noblesse angevine, à Naples, où les courtisans se trouvent face au choix de se faire ensevelir sur leurs terres ou dans la capitale, près de la cour. La prédilection pour une sépulture urbaine permet cependant de marquer l’importance du phénomène curial et sa prolongation dans l’au-delà. Les églises napolitaines constituent un miroir de la ville. Bock en propose une typologie fine (dalles, sarcophages antiques ou médiévaux, grands monuments de pierre) et montre que ces choix, ajoutés à une étude micro-topographique de la répartition des morts au sein des églises, confrontent les contemporains à une cour pétrifiée par la mort, porteuse de la mémoire des générations de curialistes disparus.
La cohérence du monde curial se manifeste ainsi, tout comme sa hiérarchisation, ce qui est le second point important mis en évidence par l’ouvrage. Car si la « curialisation » des corps morts vient recouvrir, dans une certaine mesure, leur christianisation, en créant une différence profonde entre l’intérieur et l’extérieur de la cour, elle n’efface pas les hiérarchies sociales au sein de la cour elle-même. Tous ses membres ne sont pas traités sur un pied d’égalité et la mort est le moment où des différences de statut peuvent se réaffirmer. Paravicini Bagliani, dans sa contribution sur la cour des papes, montre que si les rituels funéraires des cardinaux se calquent sur celui du pontife, les autres curialistes n’ont pas le droit de suivre le même modèle. De même, à la cour de Philippe le Bon analysée par Sophie Jolivet, la mort est conçue dans une perspective à la fois familiale et hiérarchique : le cérémonial s’adapte au statut des défunts. L’étude de Bertrand Schnerb permet, à partir d’un cas exceptionnel, de poursuivre dans la même direction. L’historien souligne le fait que les curialistes de rang inférieur sont souvent oubliés par les chercheurs alors que leur situation n’est pas moins révélatrice de la signification des rituels funéraires de cour et qu’ils sont parfois identifiables dans la documentation. À partir de la mort d’un tournebroche de Philippe le Hardi, il précise que même les serviteurs modestes entrent dans le cérémonial de cour du duché de Bourgogne. Le service du prince rehausse l’importance du mort, comme s’il appartenait à l’élite sociale. Alain Marchandisse, qui travaille également sur la cour de Bourgogne, en particulier sur les funérailles des nobles, fait écho à ces pratiques. Il souligne une évolution vers la spectacularisation des funérailles, liée à l’imitation du prince par les grandes familles de la noblesse.
Un même phénomène de tension entre imitation et distinction est à l’œuvre dans la belle interprétation proposée par Thalia Brero des funérailles des chevaliers de l’ordre du Collier puis de l’Annonciade à la cour de Savoie. Les contraintes imposées par le prince à leurs membres étaient grandes : obligation de combattre avec lui, interdiction de voyager sans son autorisation ni de s’engager dans aucun autre conflit, ou encore interdiction de toute dissension en son sein. L’engouement de la noblesse pour y figurer tout de même ne pouvait dès lors s’expliquer que par le puissant effet de distinction qu’offrait l’appartenance à un groupe restreint à une vingtaine de personnes, dont l’une des caractéristiques était justement d’avoir droit à des funérailles particulières, comparables à celles de la dynastie princière.
La diversité interne des modèles funéraires curiaux et le degré plus ou moins grand d’imitation des funérailles du prince permettaient donc le déploiement d’une hiérarchie subtile qui n’en marquait pas moins la distance entre le monde de la cour et le reste de la société. Ce double processus, à l’œuvre pendant plusieurs siècles, comme on le constate dans le chapitre d’Andrea Merlotti consacré à l’héritage de ces rituels à la cour de Savoie au xviiie et au début du xixe siècle, rappelle que la cour a bien été l’une des principales institutions grâce auxquelles les sociétés européennes se sont façonnées dans la longue durée. En effet, au-delà de la mise en scène du statut social, la mort curiale est un lieu d’expérimentation du rapport d’appartenance d’un individu à une institution. L’allongement de la durée du temps écoulé entre le décès et l’ensevelissement favorisait par exemple le recours à l’embaumement, sur le modèle des papes et des cardinaux mis en évidence par Paravicini Bagliani. S’y développait également la pratique de « secondes funérailles » lorsqu’il fallait enterrer rapidement le corps sur le lieu du décès, comme le démontrent Pibiri ou Brero. De cette manière, et c’est une autre façon d’élargir le dialogue critique avec Kantorowicz, cette mort est l’occasion d’une réflexion sur le rapport entre des corps individuels et une institution abstraite qui ne se projette pas seulement sur la figure de son souverain, mais aussi sur celle des personnes qui la composent, leur conférant une identité sociale nouvelle et distinctive.