INTRODUCTION
En lisant la phrase Nous avons pris des bières dans le coffre, la bière était chaude (exemple de Haviland et Clark, Reference Haviland and Clark1974), une lectrice ou un lecteur se représentera mentalement certains éléments explicites du texte (par ex., bières et coffre) et des éléments implicites, comme une journée ensoleillée. Cette représentation lui permettra de reconstituer une mémoire du texte, si par exemple, une semaine plus tard, quelqu'un venait à l'interroger sur celui-ci. De manière générale, les éléments implicites qui composent une représentation mentale construite durant la lecture ont été sujets à de vives controverses (p.ex. Graesser, Singer et Trabasso, 1994; Marmolejo-Ramos, Elosúa de Juan, Gygax, Madden et Mosquero, Reference Marmolejo-Ramos, Elosúa de Juan, Gygax, Madden and Mosquero2010). Si une présentation détaillée du débat dépasse l'étendue du présent article, nous y reviendrons par moments pour étayer les apports théoriques concernant le point qui nous intéresse ici: le genre des personnages du texte.
Notre but principal dans cet article est de présenter les recherches, relativement récentes, sur l'intégration du genre dans la représentation mentale d'une lectrice ou d'un lecteur, en mettant l'accent sur leurs controverses ainsi que sur des pistes encore peu ou pas explorées. Nous espérons ainsi susciter l'intérêt de la communauté francophone sur ce sujet, jusqu'ici relativement discrète. Nous tenons à préciser que cette discrétion est principalement associée à la psychologie, ou à la psycholinguistique, l'étude du genre grammatical en français ayant fait l'objet de nombreuses études et de nombreux débats en linguistique (p. ex. Baudino, Reference Baudino2001; Houdebine-Gravaud, Reference Houdebine-Gravaud1998). L'intérêt de cet article réside donc également dans la présentation d'une autre approche théorique et méthodologique pour étudier un sujet abordant les représentations mentales. Nous souhaitons également souligner les retombées sociétales des recherches sur ce sujet, principalement au travers de l'identification de processus langagiers discriminants.
Dans cette optique, nous présenterons les différentes sources d'information dont les lectrices et lecteurs disposent et qu'elles et ils utilisent pour se former une représentation mentale du genre. Si la recherche a jusqu'ici principalement ciblé des adultes dits monolingues entre 19 et 25 ans, nous présenterons également les quelques études qui ont été menées sur les enfants entre 6 et 15 ans, un projet en cours sur des enfants entre 2 et 3 ans et quelques résultats d'une étude récente examinant l'influence du bilinguisme sur la représentation du genre. Les données développementales ainsi que celles issues de la recherche sur le bilinguisme devraient, comme nous allons le voir, nous permettre de mieux cerner les mécanismes sous-jacents à une représentation du genre.
1. L'AMBIGUÏTÉ DES NOMS DE RÔLE
Dans certains contextes, comme dans la phrase Guillaume faisait du vélo, le genre du personnageFootnote 1 est explicite et non ambigu, étant donnée l'utilisation d'un prénom masculin. Il existe certes des prénoms ambigus, ou épicènes, comme Dominique, mais les prénoms épicènes s'écrivant et se prononçant de la même manière (donc d'un intérêt particulier pour la recherche) et dont la fréquence d'utilisation est la même pour les femmes et les hommes sont rares et, à notre connaissance, n'ont jamais fait l'objet d'études.
Par contre, dans des contextes où aucun prénom n'est mentionné, une certaine ambiguïté, centrale dans cet article, peut exister: c'est le cas lorsque le sujet est décrit par un nom de rôle, qualifiant la personne par son travail, loisir ou autre occupation. Par exemple, la phrase Les caissiers avaient terminé leur journée de travail est ambiguë en termes de représentation mentale du genre du sujet. Le genre grammatical du sujet est masculin (interprétable de plusieurs manières comme nous le verrons plus tard), mais l'activité représentée est porteuse d'un certain stéréotype, suggérant qu'elle est majoritairement assumée par des femmes (selon les normes établies par Gabriel et al., Reference Gabriel, Gygax, Sarrasin, Garnham and Oakhill2008). Nous pouvons d'emblée admettre que la représentation du genre durant la lecture (précision importante car, à notre connaissance, peu d'études se sont penchées sur le langage oral) peut reposer sur deux sources d'informations: (a) la stéréotypie de l'activité en question et (b) la marque grammaticale du sujet.
2. STÉRÉOTYPES ET REPRÉSENTATION DU GENRE
Nombre d'études se sont penchées sur le traitement des noms de rôle (p.ex. Banaji et Hardin, Reference Banaji and Hardin1996; Cacciari et Padovani, Reference Cacciari and Padovani2007), porteurs de stéréotypes importants (Allport, 1954; Baudino, Reference Baudino2001), et sur leur intégration à la représentation mentale d'un texte (p. ex. Carreiras, Garnham, Oakhill et Cain, Reference Carreiras, Garnham, Oakhill and Cain1996; Garnham, Oakhill et Reynolds, Reference Garnham, Oakhill and Reynolds2002; Oakhill, Garnham et Reynolds, Reference Oakhill, Garnham and Reynolds2005; Reynolds, Garnham et Oakhill, Reference Reynolds, Garnham and Oakhill2006). Une majorité de ces études a été conduite en anglais, langue qui, par son absence de marque grammaticale pour les noms de métiers, offre un terrain intéressant pour l'étude de l'influence des stéréotypes sur la représentation du genre. Nous reviendrons sur les rares cas où l'anglais présente une marque grammaticale de genre.
De manière générale, ces études s'accordent sur le fait que l'inclusion du genre dans la représentation mentale d'un nom de rôle est relativement automatique et qu'elle est influencée par le stéréotype qui lui est associé, même lorsque l'on encourage les participantes et participants à répondre sans tenir compte des stéréotypes (Oakhill et al., Reference Oakhill, Garnham and Reynolds2005). Il convient de préciser à ce sujet que le terme automatique a été âprement discuté dans la littérature (voir p. ex. Moors et De Houwer, Reference Moors and De Houwer2006) et que, même si celui-ci a été utilisé de manière ambivalente dans certains articles sur la représentation du genre,Footnote 2 il reflète tout de même l'idée que quoi qu'il arrive, les lectrices et lecteurs incluent le genre dans leurs représentations mentales d'un nom de rôle, et que l'influence des stéréotypes lors de cette inclusion est difficile à éviter.
Garnham et al. (Reference Garnham, Oakhill and Reynolds2002, Expérience 1), par exemple, ont exposé des participantes et participants à des textes découpés en trois parties qui leur étaient présentées l'une après l'autre (voir exemple ci-dessous). La partie (a) contenait un nom de rôle stéréotypé (selon leur pré-test), la partie (b) une information neutre et la partie (c) une information rendant explicite le genre de la personne décrite par le nom de rôle. Cette information explicite portait sur un lien de parenté (p.ex. papa) ou un habit spécifique (p.ex. une jupe).
(a) The soldier drove to the playground after work
[Après le travail, le soldat se rendit au jardin d'enfants]Footnote 3
(b) and picked up one of the children
[et passa chercher un des enfants]
(c) who said ‘Look what I did today mummy/daddy!’
[qui lui dit ‘Regarde ce que j'ai fait aujourd'hui maman/papa!’]
Suite à la lecture d'un texte de ce type, les participantes et participants devaient juger, le plus rapidement possible, si la troisième partie leur semblait une continuation possible (sensible en anglais) des deux premières. Comme il est coutume dans ce type de paradigme, étaient analysées non seulement les réponses données (c.à.d. oui ou non), mais également les temps de réponse (des réponses positives habituellement), ces derniers étant plus difficiles à contrôler par les participantes et participants, offrant ainsi un accès à des processus plus automatiques, ou spontanés.
Lorsque le stéréotype du nom de rôle concordait avec l'information comprise dans la dernière partie (p.ex. le soldat – papa), le nombre de réponses positives était plus élevé que lorsqu'il ne concordait pas (p.ex. le soldat – maman). Cette concordance était également associée à des temps de réponses plus rapides, indiquant un certain niveau d'automaticité des processus activés. Les résultats de cette étude – en anglais – sont relativement peu discutés, mais il n'en est pas de même pour les études portant sur des langues possédant une marque grammaticale, cette dernière constituant une source d'information supplémentaire pour la construction d'une représentation du genre.
3. LA REPRÉSENTATION DU GENRE ET LA MARQUE GRAMMATICALE DU MASCULIN
En français, langue à laquelle nous nous intéressons dans cet article, comme dans d'autres langues possédant une marque grammaticale de genre (p.ex. l'allemand, l'italien ou l'espagnol), le genre grammatical d'un nom se référant à une personne n'est généralement pas aléatoire (Grevisse et Goosse, Reference Grevisse and Goosse1993): un nom se rapportant à une femme est féminin (une musicienne), un nom se rapportant à un homme est masculin (un musicien). Néanmoins, cette règle se complique lorsque le sexe de la personne n'est pas connu (ou considéré comme sans importance) ou que le mot se réfère à un groupe mixte (c.à.d. composé d'hommes – ou d'un seul homme – et de femmes). Le genre grammatical masculin est alors utilisé, et les lectrices et lecteurs sont censés se détacher de son sens dit spécifique (c.à.d. masculin
un référent homme) et le comprendre comme une forme dite générique. Cette règle engendre inévitablement une ambiguïté sémantique (Irmen et Kurovskaja, Reference Irmen and Kurovskaja2010), les lectrices et les lecteurs devant identifier les éléments de contexte leur permettant de déterminer de quel usage du masculin il s'agit.
A l'heure actuelle, les études portant spécifiquement sur cette ambiguïté en français (p. ex. Gygax et Gabriel, Reference Gabriel2008; Gygax, Gabriel, Sarrasin, Oakhill et Garnham, Reference Gygax and Gabriel2008), en allemand (p. ex. Gygax et al., Reference Gygax, Gabriel, Sarrasin, Oakhill and Garnham2008; Irmen, Reference Irmen2007; Irmen et Schumann, Reference Irmen and Schumann2011; Rothermund, Reference Rothermund1998; Stahlberg, Braun, Irmen et Sczesny, Reference Irmen2007), en espagnol (p. ex. Flaherty, Reference Flaherty2001) et en norvégien (p. ex. Gabriel, Reference Gabriel2008; Gabriel et Gygax, Reference Gabriel and Gygax2008) indiquent que, sans instructions particulières, l'interprétation spécifique du masculin l'emporte sur l'interprétation générique.
Gygax et al. (Reference Gygax, Gabriel, Sarrasin, Oakhill and Garnham2008), par exemple, ont examiné l'influence de la marque grammaticale masculine, ainsi que celle de la stéréotypie, en français, allemand et anglais (langue contrôle), en appliquant le paradigme de la continuation possible décrit plus haut. Dans leur étude, 36 noms de rôle (provenant d'une étude normative de Gabriel et al., Reference Gabriel, Gygax, Sarrasin, Garnham and Oakhill2008) avaient été choisis en fonction de leur stéréotypie (similaire dans les trois langues): douze perçus comme masculins (p.ex. politiciens, aviateurs),Footnote 4 douze perçus comme féminins (p.ex. coiffeurs, esthéticiens) et douze perçus comme ‘sans stéréotype de genre’ (p.ex. spectateurs, voisins). Comme dans l'expérience de Garnham et al. (Reference Garnham, Oakhill and Reynolds2002), les participantes et participants devaient lire une suite de phrases présentées une après l'autre, cette fois au nombre de deux. La phrase (a) de chaque paire contenait un nom de rôle au masculin pluriel, dans l'expérience en français et dans celle en allemand, ou un nom de rôle sans marque grammaticale, dans l'expérience en anglais (voir exemple ci-dessous); la phrase (b) soulignait que le groupe décrit contenait des hommes ou des femmes. Les participantes et participants devaient évaluer si la deuxième phrase était une continuation possible de la première. Notons que, dans cette expérience, il y avait des exemples de remplissage dont la réponse était invariablement non car sémantiquement incongrue (p.ex. (a) Les oncles. . . (b) une des femmes).
(a) Les assistants sociaux marchaient dans la gare.
(b) Du beau temps étant prévu plusieurs femmes n'avaient pas de veste.
(a – en anglais) The social workers were walking through the station.
(b - en anglais) Since sunny weather was forecast several of the women weren't wearing a coat.
(a - en allemand) Die Sozialarbeiter liefen durch den Bahnhof.
(b - en allemand) Wegen der schönen Wetterprognose trugen mehrere der Frauen keine Jacke.
En anglais, et corroborant les résultats de Garnham et al. (Reference Garnham, Oakhill and Reynolds2002), les réponses positives dépendaient fortement de la congruence entre le stéréotype de genre du nom de rôle et le sexe des personnes explicitées dans la deuxième partie. En français et en allemand, en revanche, le nombre de réponses positives était toujours plus élevé lorsque la deuxième phrase présentait des hommes, et ceci indépendamment du stéréotype de genre du nom de rôle présenté (p. ex. assistants sociaux, stéréotypé femme). Si on adopte l'hypothèse que le paradigme de la continuation possible permet d'accéder à la représentation mentale des lectrices et des lecteurs, ce dernier résultat semble indiquer que la forme grammaticale masculine est majoritairement interprétée de manière spécifique, induisant une représentation mentale constituée principalement d'hommes. Si d'autres chercheuses et chercheurs ont confirmé ce résultat, Irmen et Schumann (Reference Irmen and Schumann2011), en allemand, y ont apporté un élément supplémentaire en montrant qu'une représentation spécifique du masculin ne se formait pas dès la lecture du nom de rôle au masculin, mais seulement à une étape d'intégration plus tardive. Leurs participantes et participants montraient des ralentissements oculaires en rencontrant un nom de rôle au féminin dans la phrase Mon frère est chanteuse dans un groupe, ralentissement accentué lorsque le nom de rôle portait un stéréotype féminin (p. ex. Mon frère est caissière). Par contre, dans le cas des phrases Ma sœur est chanteur dans un groupe et Ma sœur est mécanicien, le ralentissement était plus global (c.à.d. reflétant une activation tardive) pour la deuxième, la somme totale des retours oculaires au nom de rôle signalant un manque de congruence entre le nom de rôle et le personnage introduisant la phrase.
Si cette dernière étude alimente le débat (peu fourni) sur la séquence d'activation stéréotype-grammaire, elle confirme l'idée que, quel que soit le niveau d'activation du stéréotype lié à un nom de rôle écrit sous la forme grammaticale masculine, la valeur spécifique de cette dernière tend à s'imposer lors de la construction d'une représentation mentale du genre.Footnote 5 En termes cognitifs, Gygax, Gabriel, Lévy, Pool, Grivel et Pedrazzini (Reference Gygax, Gabriel, Lévy, Pool, Grivel and Pedrazzini2012) suggèrent que l'interprétation spécifique du masculin est vraisemblablement activée par un processus dit passif et ascendant, difficile à éviter (même lorsqu'on demande aux participantes et participants de le faire), à l'instar des processus de récupération des informations en mémoire par résonance proposés notamment par Gerrig et McKoon (Reference Gerrig and McKoon1998) ou Cook et Guéraud (Reference Cook and Guéraud2005). Par contre, l'interprétation générique du masculin, plus difficile, demanderait une activation plus stratégique, telle que celles proposées par les modèles constructionnistes (Graesser et al., Reference Graesser, Singer and Trabasso1994). En termes sociologiques, un tel processus peut être perçu comme problématique, étant donné qu'il invisibilise les femmes dans la langue, et par extension, dans la société (p.ex. Braun, Reference Braun1996; Bussmann, 1995; Peyer et Wyss, 1998). En sociolinguistique, cette valeur discriminante du langage envers les femmes était déjà avancée dans les années 1970 en anglais (p.ex. Lakoff, Reference Lakoff1975), les investigations portant principalement sur la valeur (soi-disant) générique des pronoms he (il) et his (son ou sa) et des noms de métier tels que policeman (Moulton, Robinson et Elias, Reference Moulton, Robinson and Elias1978; Bem et Bem, Reference Bem and Bem1973). Ces études, dénonçant la valeur non générique du masculin, ont même peut-être eu un impact au niveau légal, étant donné que certaines lois ont commencé à inclure le langage comme facteur discriminant. Par exemple, la Sex Discrimination Act (1975) préconisait l'utilisation de termes génériques comme police officer et l'utilisation de they à la place de he (changements toujours en vigueur à notre époque). Ces changements, ou les propositions de changements dans d'autres langues, n'ont pas toujours été reçus de manière positive, par les politiques, la population en général ou les instances de normalisation de la langue comme l'Académie Française, la notion du genre grammatical véhiculant une certaine forme de sexisme ayant été parfois discutée (Béguelin et Elmiger, Reference Béguelin, Elmiger, Almeida and Maillard1999; Markowitz, Reference Markowitz1984; Mucchi-Faina, Reference Mucchi-Faina2005). Le débat est d'autant plus compliqué qu'il est étroitement lié au rapport ambigu entre la langue, le sexisme (p. ex. bienveillant, hostile ou moderne) et la reconnaissance du langage sexiste (Sarrasin, Gabriel et Gygax, Reference Sarrasin, Gabriel and Gygax2012). L'Académie Française, par exemple, a pris position à ce sujet en 2002, en niant les aspects discriminants de l'utilisation du masculin, entérinant ainsi sa valeur générique. Pourtant, plusieurs travaux réfutent la position de l'Académie Française. Brauer et Landry (Reference Brauer and Landry2008), par exemple, ont démontré les limites de la compréhension générique du masculin. Pour ce faire, ils ont demandé à des passantes et passants de nommer différentes personnes qu'elles et ils estimaient. Les questions étaient formulées de deux manières: soit avec un nom masculin (p.ex. Quels sont vos acteurs préférés?), soit avec une forme dite inclusive (appelée par les auteurs générique épicène; p.ex. Quel-le-s sont vos acteurs ou actrices préféré-e-s?). La formulation des questions n'était pas sans effet, le nombre de réponses invoquant des femmes étant plus bas pour le premier type de questions que pour le deuxième. Dans cette recherche, les participantes ont également donné plus de réponses évoquant des femmes que les participants, suite aux deux types de questions.
Chatard, Guimond et Martinot (Reference Chatard, Guimond and Martinot2005), quant à eux, ont montré qu'une offre d'emploi présentée au masculin (c.à.d. la profession écrite au masculin) à des adolescentes entre 14 et 15 ans induisait une perception d'auto-efficacité, une confiance et une motivation moins importantes à entreprendre les études leur permettant d'y accéder que dans le cas où l'annonce était rédigée au masculin et au féminin, ou dans une forme épicène (c.à.d. incluant une forme linguistique se référant aux deux sexes, comme mécanicien-n-e). Chatard et ses collègues émettent également l'hypothèse, confirmée, qu'une féminisation lexicale des professions permet de contrecarrer une représentation ‘sacralisée’ de l'homme, bénéfique non seulement aux adolescentes, mais également aux adolescents, ceux-ci se sentant rassurés par une comparaison se détachant d'un androcentrisme oppressant. De fait, une offre d'emploi présentée au masculin à des adolescents entre 14 et 15 ans induisait également une perception d'auto-efficacité moins importante que dans le cas où l'annonce était rédigée au masculin et au féminin, ou dans une forme épicène.
Si l'étude de Chatard et al., brièvement exposée ici, porte sur les mécanismes d'inférence de genre et sur leur développement, de manière générale, l'origine et le développement des mécanismes mentaux discutés jusqu'ici n'ont été que peu investigués (Gygax, Gabriel, Sarrasin, Garnham, et Oakhill, Reference Gygax, Gabriel, Sarrasin, Garnham and Oakhill2009).
4. LA REPRÉSENTATION DU GENRE: ORIGINES ET DÉVELOPPEMENT
Si en français, à notre connaissance, l'étude de Chatard et al. (Reference Chatard, Guimond and Martinot2005) est la seule à avoir examiné une population non adulte, quelques études ont été conduites dans d'autres langues sur cette population, deux sur une population anglophone (Hyde, Reference Hyde1984; Liben, Bigler et Krogh, Reference Liben, Bigler and Krogh2002) et une sur une population espagnole (Flaherty, Reference Flaherty2001).
Liben et al. (Reference Liben, Bigler and Krogh2002) ont présenté des descriptions de métiers soit comportant une marque de genre (p.ex. policeman [policier], saleswoman [vendeuse]), soit n'en comportant aucune (p.ex. doctor [docteur], nurse [infirmier]), mais à des enfants entre 6 et 11 ans. Les métiers présentés étaient également divisés en groupes différemment stéréotypés. Dans leur première expérience, la tâche des enfants était simplement de dire si les métiers pouvaient s'appliquer autant aux femmes qu'aux hommes. Si le métier comportait une marque de genre (masculine ou féminine), les enfants semblaient s'y fier pour baser leur réponse, alors que si le métier n'en comportait aucune, le stéréotype du métier était à la base de leur réponse.
Flaherty (Reference Flaherty2001), quant à elle, s'est intéressée à l'effet du genre grammatical en espagnol sur la façon dont les enfants perçoivent le monde. Dans une première expérience comparant l'espagnol (avec genre grammatical) à l'anglais (sans genre grammatical), des enfants d'âges différents (un groupe d'enfants de 5 à 7 ans et un groupe d'enfants de 8 à 10 ans) et un groupe d'adultes devaient attribuer des prénoms à des objets précis apparaissant dans des bandes dessinées. Si les enfants hispanophones et anglophones en bas âge (5 à 7 ans) attribuaient des prénoms en fonction de leur propre sexe, les enfants hispanophones entre 8 et10 ans (ainsi que les adultes) attribuaient des prénoms en fonction du genre grammatical de l'objet, alors que les enfants anglophones attribuaient des prénoms en fonction d'attributs stéréotypés perçus (p.ex. tigre – Georges). Ces résultats, confirmés par une deuxième expérience dans laquelle les enfants devaient générer des attributs de genre (p.ex., dans l'étude, beautiful [joli] était considéré comme un attribut féminin) à des êtres animés et inanimés, ont montré qu'en espagnol, la marque grammaticale influait sur la perception du monde, en tout cas chez les enfants plus âgés et chez des adultes. L'auteure explique les résultats des plus jeunes par le fait qu'à cet âge-là, les enfants hispanophones n'ont pas encore complètement intégré la notion de genre grammatical.
Néanmoins, une fois intégrée, c'est-à-dire une fois comprise, et quelle que soit la langue, nous pouvons tout de même douter que les enfants assimilent totalement la notion complexe d'une valeur générique associée au masculin pour l'utiliser le cas échéant (comme soulevé par Gygax et al., Reference Gygax, Gabriel, Sarrasin, Garnham and Oakhill2009). Hyde (Reference Hyde1984) a d'ailleurs montré que si les enfants en bas âge (5 à 8 ans) peuvent exprimer la règle du masculin interprétable comme un générique, elles et ils n'arrivent pas à l'appliquer. La maîtrise de la règle du masculin comme générique augmente toutefois avec l'âge (pour arriver à 84% des universitaires comprenant parfaitement la règle) sans pour autant être systématiquement activée lorsque le masculin est utilisé (Hyde, Reference Hyde1984). Par exemple, dans l'expérience de Hyde (Reference Hyde1984), les participantes et participants universitaires devaient rédiger une histoire dont l'introduction était donnée et comportait le pronom he (à cette époque également utilisé comme générique). Seule 21% des histoires des participantes et participants comportaient un personnage féminin.
A notre connaissance, personne ne s'est intéressé aux processus d'apprentissage du langage à la base de l'acquisition de la représentation du genre chez les jeunes enfants en âge préscolaire. Certaines études se sont tout de même penchées sur l'émergence de mécanismes mentaux à la base de la construction du genre et de sa représentation, alors que d'autres se sont penchées sur l'acquisition du concept grammatical de genre. Hill et Flom (Reference Hill and Flom2007), par exemple, ont montré que l'enfant reconnaissait les stéréotypes de genre d'activités comme se mettre du rouge à lèvre ou taper avec un marteau à 24 mois, mais pas encore à 18 mois. Royle et Valois (Reference Royle and Valois2010) ont quant à eux montré que l'enfant comprenait correctement le genre grammatical dès 3 ans. Nous pouvons dès lors émettre l'hypothèse que lorsque nous présentons un nom de rôle à un enfant (p.ex. “Regarde les mécaniciens!”), le stéréotype du nom de rôle est activé dès 2 ans, et qu'à partir de 3 ans, à l'instar de personnes plus âgées, la marque grammaticale prend le dessus.
Si notre laboratoire s'intéresse actuellement à cette hypothèse, les mécanismes qui la sous-tendent sont multiples et complexes, allant de mécanismes cognitifs (p.ex. mémoire, acquisition du langage) à des mécanismes sociaux (p.ex. construits sociaux, dynamiques familiales). Il est important également de souligner que le manque relatif d'études sur l'apprentissage ou le développement des mécanismes de construction d'une représentation du genre, plus spécifiquement sur cette population, incombe notamment à des difficultés méthodologiques récurrentes liées aux limites des moyens technologiques de mesure. Par exemple, même si cela peut paraître trivial, l'évaluation de l'impact de la forme masculine sur une population en âge préscolaire ne peut se faire qu'au travers du langage oral, impliquant toute une série de complications méthodologiques. Certaines améliorations technologiques récentes à ce niveau – par exemple un appareillage pour l'analyse des mouvements oculaires adapté aux jeunes enfants (p.ex. pour examiner l'analyse visuelle de stimuli stéréotypés) – devraient permettre d'y remédier et d'entrevoir l'étude des enfants sous un angle original et différent.
L'enjeu de ce type d'étude sur une population non adulte est de taille: il peut permettre par exemple, dans une perspective éducative, de sensibiliser les professionnel-le-s de la petite enfance et bien sûr les parents à la construction de la représentation du genre chez les enfants et aux différents biais qu'elle engendre. De fait, il peut permettre de sensibiliser les uns et les autres sur l'impact de l'apprentissage du langage (en interaction avec l'impact parental) sur les attitudes des enfants. Ces démarches préventives ne peuvent à l'heure actuelle pas être définies, étant donné le manque de données sur les enfants.
Si l'étude sur la construction de la représentation du genre chez les enfants devrait nous permettre de mieux comprendre certains mécanismes de développement liés au lien étroit entre le langage, les attitudes et les représentations sociales (de manière plus générale entre langage et pensée), les études sur les personnes parlant plusieurs langues devraient également nous éclairer sur ce lien, la question principale étant d'examiner les changements d'attitudes ou de représentations mentales pour une même personne en fonction de la langue activée.
5. LA REPRÉSENTATION DU GENRE CHEZ LES BILINGUES
La plupart des études mentionnées jusqu'ici soutiennent de manière relativement claire que les lectrices et lecteurs de langues différentes se représentent différemment le genre d'un nom de rôle sans marque grammaticale ou au masculin. Ce constat nous amène à l'hypothèse que les lectrices et lecteurs maîtrisant plusieurs langues (dont la structure diffère) devraient percevoir le genre différemment en fonction de la langue activée. Inspirée par les théories du déterminisme linguistique introduites dans les années 1950 (p. ex. Whorf, Reference Whorf and Carroll1956), cette hypothèse n'a toutefois que très peu été testée.
Quelques études se sont penchées sur le traitement du genre grammatical dans une deuxième langue (L2), en se focalisant toutefois sur des processus syntaxiques, comme l'accord et la détection des violations grammaticales (Sabourin, Stowe et Haan, Reference Sabourin, Stowe and de Haan2006; Sagarra et Herschensohn, Reference Sagarra and Herschensohn2010), ou sur des processus lexicaux (p.ex. Boroditsky, Schmidt et Phillips, Reference Boroditsky, Schmidt, Philips, Gentner and Goldin-Meadow2003). Ainsi, Boroditsky et collègues (Boroditsky, Schmidt et Phillips, 2002; cités dans Boroditsky, Schmidt et Phillips, Reference Boroditsky, Schmidt, Philips, Gentner and Goldin-Meadow2003) ont présenté à des personnes bilingues espagnol-anglais et allemand-anglais des mots anglais décrivant des objets inanimés (p.ex. an apple [une pomme]) accompagnés de noms propres (par ex., Patrick). Les participantes et participants devaient simplement mémoriser les paires objet-nom qui leur étaient présentées. Les deux groupes ont pu restituer un maximum de paires en L2 lorsque, dans leur langue (L1), le genre grammatical de l'objet correspondait au genre du nom propre qui lui était associé (p.ex. an apple-Patricia en anglais (L2) car en espagnol (L1), manzana est féminin). Lors d'une deuxième tâche, durant laquelle les participant-e-s devaient décrire les objets en question par un adjectif qualificatif (en L2), elles et ils ont majoritairement proposé des adjectifs stéréotypés correspondant au genre grammatical des objets (en L1), suggérant que la marque grammaticale accentuait certains attributs stéréotypiques. Ces résultats sont importants car ils indiquent que les deux langues (L1 et L2) interagissent et que les propriétés grammaticales d'une L1 peuvent influencer certains traitements cognitifs d'une L2.
Dans le même ordre d'idées, Scheutz et Eberhard (Reference Sato, Gygax and Gabriel2004) ont examiné chez des personnes bilingues allemand-anglais l'influence de la terminaison morphosyntaxique –er en allemand, associée au masculin, comme Sprecher (orateur), sur l'interprétation des mots en anglais se terminant également par –er comme speaker (orateur ou oratrice). Lorsque ces participant-e-s bilingues étaient confrontés aux phrases en anglais comprenant un nom de rôle se terminant par –er (p. ex. speaker [orateur ou oratrice]), suivi par un pronom réfléchi (herself [elle-même], himself [lui-même]), elles et ils semblaient traiter le pronom réfléchi masculin avec plus de facilité (ce qui n'était pas le cas pour des participant-e-s anglophones). Toutefois, il est important de souligner que, selon les auteurs, l'effet de L1 sur L2 est tributaire des compétences des participant-e-s en L2, une moins bonne compétence forçant le passage en L1 lors du traitement de L2.
Plus récemment, Sato, Gygax et Gabriel (sous presse) ont examiné l'effet du passage d'une langue avec marque grammaticale à une langue sans marque grammaticale (et vice versa) chez des bilingues français-anglais et anglais-français. Dans leur étude, répliquant le paradigme de la continuation possible de l'expérience susmentionnée de Gygax et al. (Reference Gygax, Gabriel, Sarrasin, Oakhill and Garnham2008), les participant-e-s complétaient la moitié de l'expérience en L1 et l'autre moitié en L2. Les résultats ont montré que la représentation du genre chez ces participant-e-s dépendait de la langue dans laquelle elles et ils passaient l'expérience. Les participant-e-s étaient influencés par la marque grammaticale masculine en français, mais par les stéréotypes des noms de rôle en anglais. Si ce résultat montre un changement de représentation lors du passage d'une langue à l'autre, ce dernier n'était jamais complet, les participant-e-s des deux langues montrant tout de même une influence résiduelle de L1 en L2, à l'instar de Scheutz et Eberhard (Reference Scheutz and Eberhard2004). En d'autres termes, pour les deux groupes, la représentation en L2 semblait être le produit de l'influence conjointe de la marque grammaticale et des stéréotypes des noms de rôle. Par ailleurs, les résultats suggèrent que le degré de changement de représentation dépend partiellement des compétences des participant-e-s en L2. Plus ces compétences sont élevées – mesurées par le C-test (Eckes et Grotjahn, Reference Eckes and Grotjahn2006) – plus le changement de représentations de L1 à L2 est grand. En d'autres termes, plus les compétences sont bonnes, moins le passage dans L1 est important lors du traitement de L2.
Si les résultats de Sato et al. (sous presse) mettent en exergue, comme d'autres, l'influence de la compétence linguistique, l'importance de son effet est tout de même relativement faible. Bien sûr, cette faiblesse peut être due à un lien discutable entre la compétence linguistique et les processus mentaux examinés, mais il peut également être imputable à la difficulté de définir de manière précise la notion de compétence linguistique. Sato et collègues, par exemple, évaluent, et par conséquent définissent, la compétence linguistique par le biais du C-test, considéré par beaucoup comme une mesure objective (Eckes et Grotjahn, Reference Eckes and Grotjahn2006). D'autres auteur-e-s considèrent plutôt la durée du séjour dans un pays parlant L2 (Athanasopoulos et Kasai, Reference Athanasopoulos and Kasai2008; Athanasopoulos, Damjanovic, Krajciova et Sasaki, Reference Athanasopoulos, Damjanovic, Krajciova and Sasaki2011), l'auto-évaluation (Malt et Sloman, Reference Malt and Sloman2003), les nombres d'années d'expérience de L2 (Kroll, Michael, Tokowicz et Dufour, Reference Kroll, Michael, Tokowicz and Dufour2002) ou encore l'âge d'acquisition de L2 (Weber-Fox et Neville, Reference Weber-Fox and Neville1996). Malgré ces divergences quant à la notion de compétence linguistique, personne ne semble nier l'impact possible de la compétence linguistique sur les processus mentaux en œuvre en L2.
De manière générale, les études s'intéressant aux effets du bilinguisme sur la représentation du genre s'inscrivent dans un champ plus large, celui de l'influence du langage sur la pensée, et constituent une plateforme intéressante pour examiner l'idée que nous percevons le monde différemment en fonction de la langue que nous utilisons. Si cette dernière idée rappelle le déterminisme langagier introduit précédemment, certain-e-s auteur-e-s (p. ex. Sato et al., sous presse) restent tout de même prudents quant au soutien que leurs études présentent au déterminisme langagier. Ainsi, Sato et al. préfèrent reprendre la notion de thinking for speaking introduite par Slobin (1996), qui stipule que certaines caractéristiques langagières (comme la marque grammaticale) dirigent l'attention de locutrices et locuteurs vers des particularités influençant ainsi leur manière de catégoriser le monde.
En termes de travaux futurs, si ce domaine regorge de possibilités, il serait intéressant de se pencher sur le traitement différencié du genre grammatical et du genre perçu des objets du discours, en L1 et en L2, surtout si le genre grammatical diffère entre L1 et L2 (par ex., la table est féminin en français alors qu'en allemand der Tisch [la table] est masculin). Bien sûr, cette question n'a de sens que si l'on considère que la table active une représentation du genre conceptuel (Colé et Segui, Reference Colé and Segui1994; voir également les travaux de Flaherty, Reference Flaherty2001 présentés en introduction).
6 CONCLUSIONS GÉNÉRALES
S'il existe encore certaines controverses sur les mécanismes d'activation des différentes sources à la base d'une construction d'une représentation du genre, il est relativement admis à l'heure actuelle que deux sources semblent dominer cette représentation, (a) la stéréotypie et (b) certaines composantes grammaticales, et que ces deux facteurs affectent les représentations mentales de manière différente selon les langues. En français, à la lecture d'un métier, bien qu'il soit associé à certains stéréotypes, sa marque grammaticale semble être déterminante à la construction d'une représentation du genre.
Notons que ces deux sources de représentation ont un impact sociétal que nous pouvons considérer comme négatif: l'une (la marque grammaticale) génère une représentation du monde essentiellement masculine, l'autre une représentation basée sur des rôles préétablis. Ceci implique avant tout que les mesures concrètes visant à réduire l'impact de la marque grammaticale sur la représentation du genre – comme par exemple l'utilisation d'un langage épicène – doivent indubitablement être accompagnées par d'autres mesures visant à réduire le recours aux stéréotypes (en partant du principe que cela est possible). D'autres facteurs, comme le patriarcat, ou même le sexisme, méritent une attention particulière, les études portant à la fois sur ceux-ci et sur la représentation du genre étant encore très éparses.
Au travers des diverses études présentées, nous espérons avoir suscité un certain intérêt chez celles et ceux qui travaillent dans les divers domaines associés à la représentation du genre. Ce sujet est d'autant plus intéressant qu'il est interdisciplinaire, tant il touche à la linguistique, la psychologie sociale, la psychologie cognitive et la psycholinguistique.