Selon les estimations, nous tuons entre 1500 milliards et 3000 milliards d’animaux terrestres et aquatiques chaque année, seulement pour l’alimentation humaine (FAO, 2022 ; Mood et al., Reference Mood, Lara, Boyland and Brooke2023 ; Mood et Brooke, Reference Mood and Brooke2024). Nous tuons environ cinq fois plus d’animaux chaque année qu’il y a d’étoiles dans la Voie lactée — un nombre estimé entre 100 et 400 milliards. Cette catastrophe morale porte un nom, c’est le spécisme.
Peu de concepts philosophiques parviennent à dépasser le cercle académique. Le concept de spécisme en est un : il s’est imposé dans l’espace public au cours de la dernière décennie et a fleuri dans les sphères militantes. Mais ce succès s’accompagne d’un revers : son sens et les enjeux qu’il soulève restent souvent mal saisis par les personnes qui l’utilisent, qu’elles soient universitaires ou non. Le pire des maux. Éthique et ontologie du spécisme de François Jaquet publié aux éditions Éliott en mars 2024 vise donc à rétablir quelques vérités au sujet du spécisme, en deux parties équilibrées.
La première est consacrée à l’ontologie du spécisme. Deux questions émergent : qu’est-ce que le spécisme ? Existe-t-il ? La seconde est dédiée à son éthique. Le spécisme est-il moralement justifié ou faut-il au contraire le condamner ?
1. Les questions ontologiques : nature et existence du spécisme
Le chapitre 1 traite la question de la nature du spécisme. Une chose est certaine, selon Jaquet : une bonne définition du spécisme doit correspondre à une bonne définition du racisme. C’est à cette condition nommée « Correspondance », explique-t-il, que le concept pourra remplir sa fonction première : permettre d’importer en éthique animale des leçons tirées de l’éthique du racisme. D’après la conception du racisme que défend Jaquet, celui-ci consiste en un traitement inégal causé par la race réelle ou perçue. Le spécisme est donc, par analogie, un traitement inégal causé par l’espèce réelle ou perçue.
Jaquet répond ensuite à la seconde question ontologique, celle de l’existence du spécisme. Sur la base de sa définition, le spécisme existe à deux conditions : 1) que nous traitions les êtres humains systématiquement mieux que les autres animaux ; et 2) que ce traitement inégal résulte, en partie au moins, de l’espèce à laquelle ces derniers appartiennent ou qui leur a été assignée. Les chapitres 2 et 3 servent respectivement à montrer que ces deux conditions sont bel et bien remplies.
Au terme de cette première partie de l’ouvrage, nous savons ce qu’est le spécisme selon Jaquet et il ne reste plus de doute quant au fait qu’il existe. Il est même très répandu. C’est alors que peut se poser la question éthique : est-il moralement acceptable ?
2. Moralité du spécisme
Comme évoqué plus haut, selon Jaquet, l’éthique du spécisme doit s’inspirer de l’éthique du racisme : si le racisme est immoral parce qu’il possède une certaine caractéristique et que le spécisme possède lui aussi cette caractéristique, alors le spécisme est lui aussi immoral.
Quelle est alors cette caractéristique du racisme qui le rend immoral ? C’est tout l’enjeu du chapitre 4. Nous y découvrons notamment que le racisme est immoral parce qu’il viole le principe d’égal traitement, qui requiert de nous que nous traitions également les individus en l’absence d’une différence moralement pertinente. En clair, l’erreur dont les racistes se rendent coupables est de traiter, par exemple, les Blancs mieux que les Noirs alors qu’il n’existe entre eux aucune différence qui soit à même de justifier cette inégalité de traitement.
Il découle de ces considérations que le spécisme sera immoral s’il viole, lui aussi, le principe d’égal traitement. Mais est-ce bien le cas ? C’est ce que Jaquet entreprend de démontrer au chapitre 5 en utilisant l’argument suivant :
(1) La seule différence qui distingue les humains des autres animaux est l’espèce.
(2) Or l’espèce n’est pas moralement pertinente.
Par conséquent,
-
(3) Il n’existe pas de différence moralement pertinente entre les humains et les animaux.
Il s’ensuit que les spécistes accordent aux uns et aux autres un traitement inégal en l’absence d’une différence moralement pertinente. À l’instar des racistes, ils violent le principe d’égal traitement et adoptent un comportement immoral.
Face à cet argument, plusieurs objections sont possibles. Jaquet les détaille avec charité et rigueur et y répond avec tout autant de vertu. Dans le chapitre 6, il s’intéresse particulièrement à l’objection voulant que l’argument antispéciste soit suspect, contre-intuitif, et que l’une de ses prémisses soit nécessairement fausse, même s’il est impossible, du moins pour l’instant, de savoir laquelle. Jaquet la rejette en remettant en question l’intuition qui la motive et en expliquant que nous ferions probablement mieux de nous en méfier sérieusement.
3. Dépasser l’approche individualiste
Si les spécialistes du spécisme se sont avant tout intéressé·es à sa moralité, ce n’est pas le cas des contributeur·rices à cette tribune qui, d’ores et déjà convaincu·es de l’immoralité du spécisme, ont préféré concentrer l’essentiel de leur critique sur les questions ontologiques. Et nous pouvons noter ceci d’intéressant que les trois contributions estiment, de différentes manières, que l’approche individualiste de Jaquet gagnerait à être élargie pour inclure une dimension plus politique ou sociale qui mette en avant les dynamiques structurelles en jeu dans le phénomène spéciste.
Moi-même contributrice à ce numéro, je m’attache précisément à remettre en question des approches strictement individualisantes du spécisme. Dans un article intitulé « Aux racines du mal : le spécisme systémique ? », je propose de compléter l’approche individualisante par une analyse systémique qui s’intéresse aux structures qui sous-tendent le spécisme contemporain. En m’appuyant sur la théorie des systèmes sociaux de Talcott Parsons, j’entends montrer que le spécisme ne se situe pas seulement dans les mains et les cœurs des individus, mais aussi, et peut-être surtout, dans un système social. Ce dernier se maintient en partie grâce à une culture, des lois, une impunité institutionnelle, ainsi que des logiques économiques qui le nourrissent. Cette perspective entend mettre en lumière le caractère organisé et structurel du spécisme.
Dans son texte intitulé « Capacitisme, traitement inégal et discrimination positive : quelles implications pour le spécisme ? », Virginie Simoneau-Gilbert interroge la solidité de la définition de Jaquet par analogie avec celle du capacitisme. En mobilisant une expérience de pensée intéressante, « L’embauche de Forrest », elle entend montrer qu’un traitement inégal causé par les capacités n’est pas nécessairement injuste, ni donc capacitiste. Cela suggère, par analogie, qu’un traitement inégal causé par l’espèce n’est pas nécessairement spéciste. Ce cas limite semble révéler une tension entre une approche strictement individualiste du spécisme et une approche plus sociale. L’autrice explore alors plusieurs pistes pour amender ou compléter la définition : préciser la notion de « traitement », élargir la prise en compte des différences moralement pertinentes, ou intégrer explicitement les cas de discrimination positive.
Enfin, Nicolas Delon propose, lui aussi, une critique de la définition comportementale du spécisme défendue par Jaquet, en allant plus loin encore : il remet également en cause l’existence du spécisme tel que Jaquet le conçoit. Dans « La banalité du pire des maux », il pose un point d’interrogation sur la relation causale, au coeur de la définition de Jaquet, entre appartenance à l’espèce et traitement inégal. Delon entend montrer que Le pire des maux tend à mettre en avant une analyse psychologique (dissonance cognitive, tribalisme), alors que la définition promet une analyse centrée sur les comportements. En ce qui concerne la question de l’existence, ou non, du spécisme, l’auteur défend une approche matérialiste alternative, inspirée notamment des travaux de James C. Scott, où l’exploitation des animaux s’explique moins par une sorte de spécisme originel que par des structures économiques et sociales. Celles-ci, soutient Delon, normalisent, historiquement et matériellement, la domination de certains animaux, humains comme non humains.
4. La réponse de François Jaquet
Dans sa réponse, Jaquet maintient la ligne directrice de son édifice conceptuel et argumentaire. Il insiste sur une distinction qu’il juge cruciale : définir le spécisme n’est pas le même projet que le décrire. Sa définition, « traitement inégal basé sur l’espèce », est stipulative et doit être évaluée à l’aune de sa correspondance avec celle du racisme. C’est précisément parce qu’elle est indépendante des contingences psychologiques ou historiques qu’elle satisfait ce critère. Jaquet rappelle également que la question du capacitisme (ou spécisme) d’un acte est tout à fait distincte de celle de son acceptabilité morale. Enfin, s’il reconnaît l’intérêt des travaux en sociologie ou en philosophie sociale et politique sur la question, il n’est pas pour autant convaincu qu’ils aient leur place et leur pertinence dans un travail ontologique ou éthique autour du spécisme. Aux yeux de Jaquet, c’est en partant d’une base conceptuelle claire que l’on peut ensuite articuler, sans confusion, des descriptions plus complètes du spécisme.
Nous espérons que cette tribune permettra d’amorcer de futurs échanges et réflexions au sujet du spécisme. Pour l’heure, laissons à nos lecteur·rices le plaisir de lire ces textes et toute la liberté de se faire leur propre idée sur ces questions.
Conflits d’intérêts
L’auteure n’en déclare aucun.