La question de la langue des publications scientifiques a fait l’objet en France, au cours des années 1980, d’un large débat parmi les chercheurs des sciences de la nature et de la vie qui en sont arrivés à la conclusion que l’anglais constituait, dans leur domaine, la lingua franca internationale. En conséquence, la majorité des revues scientifiques françaises publient aujourd’hui des articles principalement écrits en anglais, sans compter bien sûr les publications en anglais soumises aux revues internationales étrangères (Gingras Reference Gingras1984, Gingras Reference Gingras2002). Tranché depuis environ trente ans pour les « sciences dures », le débat sur la langue de publication ne fait qu’émerger en France dans le secteur des sciences sociales et humaines. Si l’homogénéisation linguistique a été plus rapide dans les sciences dures, on peut supposer que cela tient au caractère beaucoup plus local et souvent national des objets propres aux sciences sociales et humaines ainsi qu’à l’existence de traditions nationales spécifiques pour ces disciplines (Heilbron Reference Heilbron2008). Tant que la plus grande partie de la production dans ces domaines se faisait dans le contexte nationalFootnote 1, la question de l’usage d’une langue « internationale » ne se posait guère.
Toutefois, l’internationalisation des échanges scientifiques, ainsi que les politiques européennes de coopération scientifique (Patricio Reference Patricio2004), mais aussi les tentatives récentes pour créer des outils d’évaluation de la recherche à l’échelle européenne, ont fini par poser la question de l’usage de l’anglais par rapport aux langues nationales dans les publications de sciences sociales et humaines. En effet, la construction d’une « Europe des sciences sociales et humaines » semble pousser dans la direction d’une homogénéisation linguistique des sciences sociales européennes, dont l’anglais deviendrait le véhicule commun.
L’hypothèse est alors celle d’un déclin du plurilinguisme au profit de la langue anglaise comme unique vecteur de communication et de diffusion de la recherche en sciences socialesFootnote 2. Ce déclin du plurilinguisme aurait comme conséquence mécanique la perte de visibilité des grandes revues françaises de sciences sociales, du fait justement de leur ancrage linguistique minoritaire dans le champ scientifique international. Ajoutons à cela que, en prenant l’exemple de la sociologie, les revues plurilingues comme les Archives européennes de sociologie, créée en 1960 par Raymond Aron ou Social Science Information - Information sur les sciences sociales fondée en 1962, ne sont plus imitées par des revues plus récentes. Ainsi la European Sociological Review, fondée en 1985 dans le cadre du European Consortium for Sociological Research ou European Societies, publiée à partir de 1999 par la European Sociological Association sont uniquement en anglais. De plus, dans bon nombre de revues françaises de sciences sociales et humaines, la norme depuis une dizaine d’années est de publier de temps à autre des articles directement en anglais sans que cela ait vraiment fait débat au sein des disciplines concernéesFootnote 3.
C’est dans ce contexte général qu’il faut placer les choix éditoriaux de deux des revues parmi les plus éminentes des sciences sociales françaises, Population et la Revue française de sociologie. Ces deux revues ont décidé, la première à la fin des années 1980 et la seconde au début des années 2000, de traduire en anglais une partie ou la totalité de leurs articlesFootnote 4. Ainsi, Population a aujourd’hui deux éditions, l’une en français et l’autre en anglais. La Revue française de sociologie publie une fois par an une English Issue qui reprend en traduction anglaise des textes publiés initialement en français. L’objectif affiché de cette stratégie est de mieux diffuser ou exporter les sciences sociales françaises dans le champ scientifique international. Sur le plan sociologique, on a alors une situation expérimentale particulièrement intéressante qui permet de mesurer l’effet du seul choix de la langue puisque tous les autres paramètres de l’article sont inchangés : le véhicule (la revue) et la valeur intrinsèque de l’article.
L’objet de cet article est de discuter des effets probables de cette politique de traduction des sciences sociales françaises, en analysant le lien entre visibilité des revues et objets d’étudeFootnote 5. Auparavant, il convient d’examiner l’argumentaire mis en avant par les deux revues pour justifier leur stratégie. En conclusion, nous reviendrons à des considérations plus générales sur le rôle des revues nationales de sciences sociales.
Les stratégies linguistiques de Population et de la Revue française de sociologie
La revue Population a été créée en 1946 par Alfred Sauvy à l’Institut national d’études démographique (INED) dont il était le fondateur et constitue la principale revue française de démographieFootnote 6. À partir de 1989, et ce jusqu’en 2001, elle publie un ou deux numéros supplémentaires par an qui reprennent en anglais des articles de la version française. Un court avant-propos (« Foreword ») introduit le premier numéro de cette nouvelle série et présente les raisons de cette innovationFootnote 7. Si l’on suit ce texte, la décision se fonde en premier lieu sur la volonté de présenter aux lecteurs anglophones une image plus juste du travail des démographes français: « a true picture of the work of French demographers » (Calot Reference Calot1989, p. 1). Ce choix semble dicté par le constat que les démographes étrangers auraient du mal à lire leurs collègues français. Comme il était « absolument hors de question » de traduire la totalité des articles français parus dans le domaine, « une procédure délicate de sélection » fut mise en place pour refléter autant que possible la diversité des approches, tout en ciblant le caractère international des études et l’originalité des méthodes déployées. Enfin, le directeur de l’INED qui signait ce « Foreword » rappelait que la communication entre savants est grandement facilitée par un langage commun et que c’est l’anglais qui aujourd’hui fait office de lingua franca.
En 2002, les responsables de la revue décidaient de prendre un « tournant historique » et de rendre Population complètement bilingue, chaque numéro étant publié en français et en anglais, en deux numéros indépendants. À notre connaissance, il s’agit de la seule revue française de sciences sociales à agir ainsi. Dans le secteur des sciences dures par exemple, lorsque les revues de l’Institut Pasteur sont passées à l’anglais à la fin des années 1980, il n’a pas été question de dédoubler les revues en français (Gingras Reference Gingras2002, pp. 40-41).
Le directeur de l’INED et celui de la revue ont justifié dans un éditorial leur nouvelle décision par la nécessité d’atteindre les chercheurs non francophonesFootnote 8, y ajoutant cette fois, changement majeur, l’idée d’inciter les auteurs étrangers à publier davantage dans leur revue. Il s’agit désormais de placer la revue en meilleure position parmi les revues de démographie et plus seulement de mieux faire connaître les travaux français comme l’expliquait l’éditorial de 1989 : « Mais pour qu’une revue vive, au plan international, il faut aujourd’hui qu’elle puisse être lue par la majorité des chercheurs de la discipline, et que des auteurs de tous pays aient envie d’y publier. La formule de la sélection annuelle, publiée de façon décalée par rapport aux articles originaux, ne répondait que partiellement à ces préoccupations » (Héran et Leridon Reference Héran and Leridon2002, p. 9).
Au moment où Population franchit cette deuxième étape dans une stratégie de diffusion internationale, la Revue française de sociologie franchit la première et publie elle aussi, à compter de 2001, un numéro annuel en anglais, l’Annual English Selection ou English Issue, qui reprend cinq ou six articles de la version françaiseFootnote 9. Fondée en 1960 à un moment où les sciences sociales, et la sociologie en particulier, se consolident intellectuellement et institutionnellement en FranceFootnote 10, la Revue française de sociologie constitue l’un des piliers du champ français de la sociologie et fait partie des revues historiques créées après la Seconde Guerre mondiale comme les Cahiers internationaux de sociologie fondés en 1949 et Sociologie du travail en 1959. Les rédacteurs de la Revue française de sociologie justifient eux aussi leur décision de passer, au moins partiellement, à l’anglais en rappelant que : « English – whether we see this as a cause for rejoicing or lament – has become the language of scientific exchange everywhere in the world ». Et bien que certains concepts comme ceux de « cadre » ou de « sociabilité » ne soient pas vraiment traduisibles en anglais, l’impératif de mieux faire connaître « the current work of French sociologists – work with which they [les sociologues étrangers] are often unfamiliar », s’impose, ajoutent-ils, en raison d’une perception de la sociologie française à l’étranger, qui correspond très peu à la représentation que la plupart des sociologues français ont de leur disciplineFootnote 11.
Au-delà de la recherche d’une diffusion plus internationale, l’argument de fond des rédacteurs réside, comme pour Population, et de manière plus accentuée encore, dans leur volonté de présenter la « véritable » sociologie française qui serait selon eux largement inconnue dans le monde anglo-saxon où sont célébrés certains auteurs, qui ne sont même pas perçus en France comme sociologuesFootnote 12. Cette appréciation de la représentation de la sociologie française à l’étranger mériterait un débat plus ample qui dépasse le cadre de cette recherche, mais notons qu’il y a là matière à s’interroger, comme l’avait proposé Pierre Bourdieu (Reference Bourdieu2002), sur la circulation internationale des idées et sur les représentations associées.
Deux stratégies semblent alors se distinguer. La première correspond à celle de Population en 1989 et de la Revue française de sociologie en 2001. Elle se caractérise par cette intention affichée de mieux faire connaître les travaux respectivement des démographes et des sociologues français à l’étranger, i.e. dans le champ scientifique international où la langue de communication est l’anglais. Un autre trait distinctif renvoie à cette volonté de parler « au nom » de la discipline, ce qui peut sembler relativement logique dans le cas de Population, revue liée organiquement à l’INED et qui occupe une position centrale dans la démographie française, mais qui semble moins fondée dans le cas de la Revue française de sociologie au regard de la diversité de la sociologie française, à la fois en termes de revues et de courants théoriques. Dans ce cas, on peut parler d’une stratégie d’exportation de la démographie et de la sociologie, du moins des travaux considérés les plus légitimes par les rédacteurs des revues.
La seconde stratégie s’inscrit dans un autre paradigme : mieux placer la revue considérée dans le champ scientifique international. On peut donc dire que la stratégie développée à partir de 2002 par Population est celle d’une insertion directe dans le champ international de la démographie, cette insertion passant par l’usage de la langue anglaise, et donc par le biais de la traduction des articles acceptés, et par l’incitation des auteurs non francophones à y publier et à voir ainsi leurs articles traduits en français s’ils sont rédigés en anglais (et vice-versa). L’objectif est ici à la fois de conserver une position dominante pour la revue dans l’espace national par le maintien de la version française, tout en s’en émancipant par la version anglaise. La revue pourra ainsi accroître sa visibilité dans le champ international. Cette stratégie vise un double profit : l’internationalisation et la conservation d’un rôle national, sans qu’il soit évident que les deux objectifs soient compatibles.
Ces deux stratégies amènent à s’interroger sur le statut et le rôle dévolu à chacune de ces revues dans les différents espaces scientifiques, national et international – dans le cas français, il faudrait aussi ajouter l’espace européen comme espace intermédiaire. Il faut remarquer que les deux reposent largement sur l’idée implicite selon laquelle les sociologues ou les démographes français auraient besoin d’être traduits pour voir leurs travaux diffusés à l’étranger. Cela sous-entendrait qu’ils ne publient pas, ou peu, directement dans des revues de langue anglaise, ce qui demande vérification empirique. Nous étudierons ensuite les effets de cette stratégie de traduction sur la visibilité internationale des revues considérées.
La présence française dans le champ international
La stratégie de traduction des deux revues se fondant en partie sur l’idée de mieux faire connaître à l’étranger les travaux français, suppose que les chercheurs français utilisent d’abord et surtout ces deux supports pour diffuser leurs travaux, ce qui ne semble pas évident. En fait, comme le montre un indice simple mais probant, la tendance est celle d’une augmentation à la fois du nombre et de la proportion d’articles publiés dans des revues de sciences sociales de langue anglaiseFootnote 13. En effet, entre 1980 et 2005, le nombre d’articles écrits par des sociologues français qui ont été publiés dans des revues anglophones recensées par le Web of Science a fortement augmenté, passant de 20 à 70 par anFootnote 14. De même, la proportion des articles français parus en langue anglaise parmi l’ensemble de ces revues recensées par cette base de données a, elle aussi, plus que doublé, passant de 18 % à 45 %Footnote 15. Par ailleurs, la diversité des revues qui accueillent les travaux français s’accroît au cours de la période. Ainsi, entre 1980 et 1984, les sociologues français publient-ils en moyenne dans 8 revues anglophones par an. Vingt ans plus tard (soit sur la période 2000-2004), ce chiffre a doublé, passant à 16 revues, signe évident d’une plus grande présence française sur la scène internationale.
Les sociologues et les démographes français s’insèrent donc largement dans le champ scientifique international en publiant directement en anglais depuis les années 1990. Un certain nombre d’éléments peuvent faire comprendre cette tendance forte. L’augmentation des collaborations internationales, et en particulier européennes, en sciences sociales explique en partie cette croissance des publications françaises en langue anglaise. On peut aussi considérer l’émergence de nouvelles générations de chercheurs en sciences sociales, plus socialisés internationalement et plus enclins à publier directement en anglais que les générations précédentes. Il faut aussi insister sur les transformations du champ de la recherche, avec l’importance prise par l’évaluation des chercheurs, et, dans le cadre de cette évaluation, le rôle donné aux publications en anglais : il s’agit, pour nombre de chercheurs, de prendre le « publish or perish » au pied de la lettre du point de vue linguistique.
Ces résultats confirment que les deux revues étudiées ici ne peuvent sérieusement prétendre être des porte-parole légitimes de leur discipline respective sur le plan international. En fait, elles ne sont que deux revues parmi d’autres et sont ainsi objectivement en compétition pour saisir les meilleurs articles de leurs domaines respectifs, une des questions étant de savoir si cette compétition se passe au plan national ou au plan international. Reste à regarder si, comme le sous-entendaient les argumentaires évoqués, l’on constate un déclin de la visibilité et de l’impact de ces deux revues, Population et la Revue française de sociologie durant la période qui précède leur décision de passer, au moins partiellement, à l’anglais.
La stratégie linguistique mise en avant par Population et par la Revue française de sociologie repose, entre autres, sur l’idée selon laquelle la démographie et la sociologie françaises, c’est-à-dire les démographes et sociologues français, seraient mal connues à l’étranger, idée pour le moins discutable comme on l’a vu précédemment. L’explication en serait le déclin du rayonnement ou de la visibilité des principales revues françaises de sciences sociales, du fait de la langue. Une telle représentation et la prise de conscience de l’importance de la visibilité internationale ont sûrement aussi été influencées par la récente fièvre de l’évaluation, que l’on pense aux classements des revues par la European Science Foundation ou, en France, par l’AERES (Gingras Reference Gingras2008). Cela mérite aussi d’être discuté. En premier lieu, il faut remarquer que les deux revues n’ont pas vraiment le même potentiel d’internationalisation. L’étude de leur insertion dans l’espace des revues le confirme : la démographie est plus fortement orientée vers les principales revues de démographie anglophones, alors que la Revue française de sociologie reste davantage liée aux revues francophones. Le caractère plus local de la seconde semble d’abord dû à son objet d’étude qui porte généralement plus sur la société française et est moins généralisable dans son approche monographique, à moins de s’en tenir, encore une fois, aux essais théoriques qui circulent plus facilement dans le champ international. Cette plus grande intégration internationale de Population, de même que le caractère plus formel de la démographie, qui la rapproche des sciences plus « dures » contribuent d’ailleurs à expliquer que la question de la langue de publication s’y soit posée dix ans avant qu’elle n’émerge en sociologie et dans les sciences sociales et humaines, généralement plus locales.
L’hypothèse du déclin des revues francophones doit être analysée avec prudence car une augmentation du nombre absolu des citations peut, en fait, cacher une baisse relative due à une plus grande dispersion de ces citationsFootnote 16. Les données statistiques obtenues indiquent en effet cette double tendance, en particulier pour la revue Population. On constate ainsi une forte baisse de la proportion des citations des deux revues, considérées dans l’espace des sciences sociales tel que le représente le Web of Science, malgré une augmentation du nombre absolu de citations annuelles de la revue Population dans les années 1990. Toutefois, l’on ne peut exclure un effet langue couplé au facteur de dispersion des citations. De fait, l’augmentation générale de la production scientifique se fait largement en anglais, et ces publications ne citent que de manière marginale des articles dans une autre langueFootnote 17. L’on doit aussi considérer la possible baisse de la connaissance de la langue française chez les nouvelles générations de chercheursFootnote 18. De tels phénomènes viendraient alors justifier, au moins partiellement, la stratégie linguistique des revues. Ajoutons que d’autres facteurs peuvent être envisagés tels que la diffusion des revue françaises, l’accès aux versions électroniques dans les bibliothèques étrangères, etc. L’hypothèse faite par les rédacteurs des deux revues serait que la publication en anglais, même partielle, permettrait d’accroître sa visibilité internationale, c’est-à-dire le nombre de citations dans les revues de langue anglaise – ce qui justifie le choix d’une méthode bibliométrique pour tester le bien-fondé d’une telle hypothèse.
La revue Population : diffusion élargie et effet de substitution
Une analyse détaillée de l’évolution de la visibilité de la revue Population montre que depuis qu’elle publie en anglais, elle a rendu accessible aux chercheurs anglophones des travaux jusque-là réservés aux francophones et aux chercheurs étrangers maîtrisant le français, augmentant ainsi mécaniquement sa visibilité dans le monde. Cela se traduit par une augmentation substantielle du nombre de citations annuelles de la revue sur les dix dernières années. Il semble toutefois que l’arrivée d’un nouveau public qui cite Population dans son édition anglaise se combine à un effet de substitution non négligeable, qui entraîne la chute des citations de l’édition française. En somme, l’édition en anglais a permis à la revue de gagner plus de visibilité sur le plan international, mais au détriment de l’édition française. Si l’on continue, dans les revues anglophones, à citer largement les articles en français plus anciens de Population, il demeure que la tendance est toutefois, pour les numéros récents, de citer très majoritairement l’édition anglaise. Au vu de cette tendance, on peut se demander si, à terme, cela n’amènera pas la revue à réviser une nouvelle fois sa politique éditoriale pour prendre un autre « tournant historique » et abandonner une édition française.
On peut observer un autre effet de la nouvelle stratégie de la revue. L’un des objectifs affichés par les rédacteurs de Population pour justifier le « passage » à l’anglais – en particulier dans sa deuxième forme, après 2001 –, était aussi d’inciter des auteurs étrangers ou non francophones à y publier. Le constat qui se dégage de l’analyse des adresses des chercheurs publiant dans la revue sur la période 1980-2006 est une baisse tendancielle notable de la proportion de chercheurs français écrivant dans la revue. Si plus des trois quarts des articles publiés dans les années 1980 étaient écrits par au moins un chercheur français, cette proportion baisse, bien que de manière erratique, sur la période étudiée. Pour la période 2002-2006, la proportion d’articles écrits par au moins un auteur français est de 58 % alors qu’elle était de 75 % vingt ans plus tôt, pour la période 1982-1986.
Ces résultats amènent deux conclusions. La première est que l’objectif des rédacteurs de la revue d’accroître la présence d’auteurs étrangers et de dépasser ainsi un cadre strictement national a été atteint. La seconde, probablement moins attendue, est que cette « internationalisation » de la revue s’est faite au détriment de la présence des démographes français dans la revue. En effet, le nombre annuel de textes parus étant à peu près constant au cours de la période étudiée, toute croissance de la part des étrangers s’est faite aux dépens des auteurs français. La situation est en quelque sorte paradoxale et suggère que l’objectif de donner à la revue une meilleure position dans le champ international des revues de démographie n’était pas nécessairement compatible avec celui de faire connaître à l’étranger les travaux français (à moins d’augmenter le nombre d’articles par numéro ou d’accroître le nombre de numéros publiés par année). Une chose est certaine, ce paradoxe pose de nouveau la question du rôle d’une revue disciplinaire nationale, la revue Population étant la principale revue de démographie en France : véhicule privilégié des travaux français en démographie ou revue « internationale » comme le sont celles qui ne privilégient aucune production locale particulièreFootnote 19 ? Il semble qu’assumer les deux positions s’avère problématique, même si les analyses proposées précédemment démontrent une relative « efficacité » de la stratégie linguistique de la revue Population. Il faudrait aussi se demander si l’internationalisation accrue de la revue ne s’est pas accompagnée d’une baisse du traitement de problématiques françaises, au profit d’études davantage axées sur d’autres pays ou abordant des questions plus théoriques. Voyons maintenant si les mêmes tendances sont observables dans le cas de la Revue française de sociologie.
La Revue française de sociologie : une traduction aux effets marginaux
L’English Issue annuelle de la Revue française de sociologie reprend depuis 2001 une sélection d’articles publiés en français. Notons que l’édition française propose aussi parfois des articles directement en anglais (cinq entre 2001 et 2007), généralement parus dans des numéros thématiques, comme ceux consacrés à l’Europe sociale en 2002 ou à la théorie du choix rationnel en 2003. Contrairement à ce que l’on peut trouver dans les revues d’économie, il ne s’agit pas d’articles rédigés par des auteurs français en anglais mais d’articles d’auteurs étrangers que l’on ne prend plus la peine de traduireFootnote 20.
La question est donc celle de l’impact de cette English Issue sur la visibilité internationale de la revue. Une première analyse des citations faites de la Revue française de sociologie par les principales revues de sociologie de langue anglaise suggère une très faible différence de citations entre l’English Issue et l’édition française. Contrairement à ce que l’on a observé pour Population, les articles en français ou dans leur version anglaise obtiennent un nombre moyen de citations comparable. Or, considérant le poids respectif des articles de sociologie en anglais et en français, une visibilité égale des deux éditions devrait entraîner mécaniquement plus de citations de l’édition anglaise, ce qui n’est pas le cas. Ce résultat semble confirmer que la sociologie demeure une discipline plus nationale que la démographie.
Si l’on fait le bilan sur la période 2001-2007 en tenant compte des tendances observées pour la revue Population, on peut estimer que la stratégie éditoriale de traduction de la Revue française de sociologie a généré peu de nouvelles citations dans l’ensemble des revues recensées par le Web of Science. On a pu estimer à moins d’une quinzaine le nombre de citations d’articles de l’édition anglaise dans des revues de langue anglaise sur la période considérée, un nombre non négligeable de ces citations étant en fait des autocitations de chercheurs français se référant à la version anglaise de leur article. Il s’agit d’un résultat plus que mitigé. L’édition française reste, contrairement à Population, plus citée que l’English Issue. On peut remarquer ici que, dans le cas de Population, même lors de la période 1989-2001 où coexistaient un numéro en anglais et cinq ou six numéros en français par an, le poids de cette édition anglaise en matière de visibilité internationale, était plus fort que celui de la Revue française de sociologie, cette différence pouvant sans doute être reliée à la spécificité des objets de la démographie et de la sociologie et donc à la dimension plus internationalisée de la première.
En plus de la spécificité de l’objet sociologique, plus local et plus national, une autre voie peut être explorée pour expliquer les limites de la stratégie linguistique adoptée par la revue. En effet, le raisonnement qui a poussé les rédacteurs de la Revue française de sociologie à proposer une English Issue de la revue mérite d’être analysé de plus près. S’il s’agit de « mieux » diffuser la sociologie française à l’étranger – ou au moins les travaux publiés dans la revue – il convient de s’interroger d’abord empiriquement sur le type de travaux sociologiques français le plus propre à être cité dans les articles de sociologie ou de sciences sociales de langue anglaise. Il s’avère en fait que les articles les plus cités de la Revue française de sociologie dans les sciences sociales de langue anglaise sont issus des numéros consacrés à l’histoire de la sociologie française – en particulier à sa naissance autour de 1900 et à la figure de Durkheim –, ou de numéros spéciaux sur des thématiques sociologiques contemporaines (mobilité sociale, sociologie des réseaux), auxquels il faut ajouter d’autres articles devenus des classiques (comme l’article de Pierre Bourdieu de 1971 consacré au champ religieux). Le poids des citations des numéros (et des articles) traitant de l’histoire de la sociologie française indique immédiatement l’une des limites de la stratégie linguistique adoptée par la revue. Les sociologues et historiens qui publient en anglais sur l’histoire des sciences sociales françaises lisent le français directement. On pourrait aussi ajouter l’hypothèse que les sociologues qui travaillent sur la société française, et qui sont donc susceptibles de chercher des analyses dans les revues françaises de sociologie, ont de fortes chances aussi d’avoir développé leur capacité linguistique.
Ces derniers résultats soulignent les limites de l’effet traduction pour la Revue française de sociologie, limites qui ne renvoient pas seulement à un problème de diffusion et donc de visibilité de la revue dans son édition anglaise, mais aussi, plus largement, aux pratiques de citation de la revue dans les sciences sociales de langue anglaise. Ces pratiques à leur tour renvoient aux intérêts de connaissance animant les chercheurs anglo-saxons ou non francophones qui citent la revue. Contrairement à Population qui, en publiant une édition entièrement en anglais indépendante de l’édition française, est sans doute dorénavant perçue comme une revue anglophone, la Revue française de sociologie reste probablement d’abord perçue comme une revue francophone et française et les lecteurs potentiels étrangers sont peut-être plus susceptibles de lire le français puisqu’ils s’intéressent à la sociologie ou à la société françaises, objets premiers de cette revue.
Conclusion
Pour bien saisir le sens des politiques linguistiques de Population et de la Revue française de sociologie, et éventuellement de quelques autres revues françaises de sciences sociales, il peut être utile de rappeler brièvement ici que la question stratégique de l’accès aux travaux publiés en langue étrangère s’est d’abord posée au gouvernement et aux chercheurs américains au milieu des années 1950 quand ils ont découvert, au moment de la mise en orbite du satellite Spoutnik, la puissance scientifique de l’URSS. La politique adoptée par les Américains avait alors consisté à traduire à leurs frais les revues scientifiques publiées en russe. Ainsi, dans son rapport annuel pour l’année 1957, la National Science Foundation écrit-elle à propos des publications scientifiques que « les plus importants de ces travaux étrangers devraient être traduits intégralement en anglais » (Gingras Reference Gingras1984, p. 293). En 1960, par exemple, les Américains traduisent déjà soixante revues savantes sur un total environ de 1000, y compris des revues de sciences sociales comme le prouve la parution, entre 1962 et 1991, d’une revue intitulée Soviet Sociology qui reprend des articles issus de différents périodiques soviétiques de sciences sociales. Quoique probablement assez coûteux, ce plan était efficace pour s’approprier les travaux étrangers jugés importants.
La stratégie des revues analysées ici est en quelque sorte inverse : des ressources (relativement rares au regard de la situation des sciences sociales en France) sont investies dans la traduction des articles pour une diffusion dans l’espace scientifique de langue anglaise, mais sans qu’aient été estimés leur réception et leur impact, c’est-à-dire le marché et la demande réelle. Sur le plan strictement économique, on comprend que le rendement d’une telle opération soit beaucoup plus incertain que celle qui consiste à laisser aux utilisateurs le coût d’appropriation de ces savoirs. Il faut aussi distinguer cette stratégie coûteuse de traduction de la publication directement en langue anglaise dans des revues étrangères, comme le font déjà bon nombre de sociologues et de démographes français qui internalisent en quelque sorte les coûts en évitant la traduction. On doit toutefois se poser la question, le cas échéant, des coûts de traduction pour les institutions qui pratiquent une autre politique et traduisent en anglais des articles en français produits par leurs chercheurs. Il faudrait une étude plus détaillée des pratiques de traduction des chercheurs français et de leur coût. D’autant plus que commencer par traduire des articles qui risquent ensuite d’être refusés lors de l’évaluation par les pairs ne semble pas très rationnel.
Il faudrait aussi tenir compte de la spécificité des sciences sociales dont les objets diffèrent ontologiquement de ceux des sciences dures, par leur caractère plus local ou indexical. C’est sans doute ce caractère local des objets qui explique en bonne partie la nécessité de revues nationales en sciences sociales et humaines, dont l’objectif premier est de recueillir les résultats de recherche sur des objets qui, de façon générale, ne seraient pas étudiés par des chercheurs d’autres sociétés, ou du moins le seraient de façon très différente et à une échelle plus limitée. De ce point de vue, on peut se demander si les stratégies consistant à traduire tous les articles d’une revue francophone en anglais en dédoublant ainsi la revue ne se fondent pas implicitement sur un postulat erroné : celui de la circulation internationale des connaissances sans égard pour leur caractère plus ou moins local. Dans les sciences de la nature, l’homogénéisation linguistique s’est faite autour d’une lingua franca, car les électrons et les atomes sont les mêmes pour tous... On peut difficilement en dire autant de la politique française, des problèmes ethniques, de l’histoire régionale, à moins d’aborder ces questions de façon purement théorique et abstraite facilitant ainsi d’autant leur circulation internationale. À la lumière de ces indications il y a fort à parier que la traduction systématique des articles rendra non seulement redondante (et donc coûteuse) la version française mais surtout risquera fort de faire déplacer le centre d’intérêt des chercheurs vers des objets qui circuleront plus facilement hors frontières, c’est-à-dire plus intéressants pour les revues dominantes du champ, reléguant ainsi aux oubliettes les objets locaux, pour lesquels les revues nationales avaient justement été créées.
Il faut donc distinguer l’objectif de faire connaître une revue française et d’accroître sa visibilité internationale, fût-ce au prix de la publier en anglais – comme le fit l’Institut Pasteur dans les années 1980 avec ses propres revues qui sont devenues unilingues anglaises –, de celui de faire connaître les travaux des chercheurs français. Dans le premier cas, le risque est alors que ces revues ne soient plus françaises que par leur lieu de publication et s’éloignent des héritages historiques nationaux spécifiques et des problématiques locales ou nationales. Quant à faire connaître les travaux des chercheurs français, on l’a vu, cela se fait déjà en dehors des revues françaises, ce qui rappelle qu’une revue peut difficilement se poser en porte-parole de la communauté disciplinaire locale.
Si une politique doit être définie pour répondre aux exigences de l’heure, il nous semble que la piste la plus appropriée et la plus réaliste, et à moindre coût, serait la promotion des revues plurilingues de sciences sociales – comme il en existe d’ailleurs déjà – qui acceptent les articles dans leur langue d’origine. Cela suppose bien sûr un certain niveau d’exigence linguistique, sans doute aujourd’hui souhaitable dans un monde supposément « globalisé », mais qui devra surmonter l’obstacle de pratiques trop souvent limitées au bilinguisme anglais/langue locale. Sur le plan des objets, ces revues devraient aussi publier des travaux à la fois ancrés dans les problématiques locales ou nationales à côté de travaux à vocation plus théorique, comparatiste ou internationale.
En conclusion, la réflexion sur la stratégie linguistique d’une revue savante ne peut se faire sans que soit distingué le niveau collectif de la revue et de ses objectifs spécifiques du niveau de la discipline elle-même et des stratégies des agents qui la composent. Ces derniers peuvent en effet accéder directement au champ international sans passer par les revues locales en adoptant l’anglais comme langue de diffusion. Cette possibilité dépend cependant de la nature des objets étudiés et n’est pas également accessible à tous. Oublier ces contraintes risque de faire perdre de vue les diverses fonctions intellectuelles des revues savantes et même de faire disparaître dans certains cas la raison d’être des revues nationales, et par ricochet de leur objet d’étude spécifique, sans que le vide ainsi créé ne soit vraiment comblé.