On n’emploie guère plus le terme de «race» en langue française, et après ces étiquettes faciles, trop souvent répétées — et à tout propos — de «fou» ou «d’idiot», l’accusation gratuite de «raciste» est assénée de plus en plus fréquemment, parfois de guerre lasse, pour tenter de discréditer tout de point de vue opposé au sien dans une discussion trop animée sur des problèmes touchant de près ou de loin l’ethnicité, lorsque les interlocuteurs sont à bout de ressources pour se disqualifier mutuellement. Autrement dit, on ne saurait pas toujours définir ce qu’est le racisme, mais on s’entend pour dire que celui-ci est moralement condamnable et répréhensible. Traditionnellement, le concept de race devait appartenir à la biologie, à l’ethnologie et à la sociologie, mais comme il s’agit d’une idée controversée et que les injustices qui découlent du racisme contredisent les valeurs fondamentales garanties par la Déclaration universelle des droits de l’Homme, il devient naturel que des philosophes s’y intéressent également, tout comme les juristes et les anthropologues. Rattachée à l’Université de l’Oregon, Naomi Zack réaffirme à maints endroits que «la race sur le plan biologique n’existe pas, mais que plusieurs personnes assument toujours que les races existent» (p. 382). C’est l’un des points de départ de ce vaste problème, illustré à maints endroits par différents auteurs. Comme c’est fréquemment le cas dans les ouvrages anglo-saxons, plusieurs chapitres empruntent une approche originale et souvent interdisciplinaire. Ainsi, dans le chapitre 22 du présent ouvrage, Stephen Ferguson II distingue, à la suite des travaux menés par Doxey A. Wilkerson (1905-1993) durant les années 1950, «le fait biologique de la race et le mythe social de l’inégalité des races» (p. 263). La différentiation quelquefois ambiguë entre «race», «ethnicité» et «identité ethnique» est examinée à plusieurs endroits, et notamment au quinzième chapitre; selon différents auteurs (Jorge Gracia, Kwame Anthony Appiah, J. Angelo Corlett), le terme moins péjoratif d’ethnicité serait considéré comme préférable à celui de race (p. 185).
Cette anthologie substantielle est divisée en dix sections thématiques et comprend 51 chapitres originaux. Les 52 contributeurs abordent pour la plupart des dimensions liées à la conceptualisation de la race et, par extension, aux dimensions philosophiques du racisme. Dans son introduction, Naomi Zack centre son étude du racisme sur la société étatsunienne, en insistant sur la dimension du multiculturalisme, compris ici comme «un projet intellectuel et pédagogique visant à redécouvrir les histoires et les voix des opprimés et de ceux [et celles] qui ont été exclus» (p. 6)Footnote 1. Cette manière étatsunienne de concevoir le multiculturalisme diffère considérablement de la tradition canadienne. Or, les chapitres du présent ouvrage mentionnent peu le CanadaFootnote 2. À quatre exceptions près (Albert Alkin, Chike Jeffers, Annabelle Lever et Silvia Sebastiani), la cinquantaine de contributeurs de ce collectif sont rattachés à des universités des États-Unis.
Ce qui distingue ce livre engagé des ouvrages similaires en sociologie du racisme, et je pense aux ouvrages classiques de W.E.B. du Bois (1868-1963; voir du Bois, Reference du Bois and Chandler2014 [1897]) — souvent cités ici (voir pp. 198, 204-212 et 241) —, ou encore aux études qualitatives du sociologue africain-américain Charles S. Johnson (1893-1956; voir Johnson, Reference Johnson1970 [1943]), c’est que la plupart des auteurs du Oxford Handbook of Philosophy and Race évitent les études de cas, les sondages et les statistiques pour conceptualiser et approfondir certaines idées fondamentales comme la distinction entre «race», «ethnicité» et «identité ethnique» (p. 185). Néanmoins, plusieurs causes célèbres et procès marquants sont aussi cités à titre d’illustration dans les chapitres abordant des questions de justice sociale (voir pp. 382, 388-389, 507, 538-539). Des exemples de philosophie pratique sont aussi proposés : le chapitre 42 suggère des mécanismes de réparation (sous forme de «Cash payments») pour les descendants des Africains-Américains victimes de l’esclavage et des lois discriminatoires de l’ère Jim Crow (p. 505).
Comme on peut le deviner, les textes les plus originaux jettent un éclairage philosophique sur des questions liées au racisme, en observant par exemple la façon dont les travaux de Michel Foucault ou de Milton Friedman ont pavé la voie pour faciliter des études subséquentes sur les effets du néolibéralisme (et des processus d’individualisation et d’identification qui en découlent), mais aussi sur l’avènement de nouvelles formes de racisme, plus subtiles et moins aisément détectables (p. 290). L’apport de Foucault se situerait au niveau de la conceptualisation de notions comme la généalogie, la normalisation et le biopouvoir (p. 287). Parmi une multitude de sous-thèmes et de concepts réélaborés, nous trouvons au chapitre 33 (Ron Mallon, «Racial Identity, Racial Ontology, and Racial Norms») une conceptualisation audacieuse de l’idée d’une «identité raciale» (p. 393), comprise ici comme étant une instance d’une identité collective, «organisée autour de stéréotypes (qui peuvent s’avérer vrais ou faux) quant à leur comportement» (p. 393). À cette dimension collective et externe s’ajoutent sur le plan individuel «une internalisation de ces caractéristiques» et la reconnaissance par d’autres de ces comportements comme étant typiques (p. 393). Ce modèle est ici utilisé sans détours pour décrire des classifications; on donne ici les exemples employés pour décrire les catégories «Juif», «Irlandais», «Noir» (p. 393). Ces questions touchant les identités raciales réapparaissent ailleurs, et notamment aux chapitres 30 et 31 (p. 377).
Étonnamment, en dépit du titre même de l’ouvrage, tous les chapitres ne touchent pas directement la philosophie; parmi ceux qui le font, le chapitre 16 met en évidence la philosophie de la race selon Alain Locke. Celle-ci semble très proche des sciences sociales. Ailleurs, le chapitre 23 (Jonathan Judaken, «Race and Existentialism: The Dialectic from Mailer’s The White Negro to Memmi’s Racism») réactualise un débat d’idées opposant Jean-Paul Sartre et Franz Fanon sur la question algérienne au cours des années 1950; c’est l’un des rares chapitres de ce livre à déborder des questions strictement étatsuniennes.
Dans le monde anglo-saxon, un Handbook se définit implicitement comme un recueil de textes récents, rédigés expressément par différents experts afin d’indiquer un état des lieux et les tendances actuelles dans un domaine précis de recherche; en ce sens, le présent ouvrage répond entièrement à cette commande et offre une diversité impressionnante de perspectives. Le travail éditorial des Presses universitaires d’Oxford mérite d’être souligné : aucune coquille ne tache cet ouvrage pourtant substantiel. On recommandera la lecture de ce livre multidisciplinaire aux doctorants en éthique ou en Études américaines voulant trouver des prolongements actuels sur les questions de race et de diversité, en particulier en ce qui concerne les conditions de vie actuelles des Africains-Américains. Néanmoins, en dehors du cadre strict des États-Unis, le lecteur non Américain devra probablement tenter de transposer ou d’adapter à son propre contexte certaines des propositions contenues ici. Cependant, en raison de la concentration géographique des contributeurs (provenant pour la plupart d’un seul pays) et du regard centré presque exclusivement sur les États-Unis, on aurait sans doute dû intituler ce livre «The Oxford Handbook of Philosophy and Race in the USA».