Ce livre est un recueil d'articles parus entre 2001 et 2010, auxquels s'ajoutent deux conférences non publiées; son fil rouge est l'idée d'hybridité – une hybridité qui prend les formes de la polyphonie et de l'articulation d’espaces mentaux. Ces notions traversent les trois parties du livre, de taille inégale, la première étant consacrée au discours indirect libre (DIL), la deuxième proposant une étude du connecteur si, étude trouvant une manière de prolongement dans la dernière partie, qui se centre sur comme si.
La section portant sur si forme véritablement le cœur de l'ouvrage. Ces chapitres (4 à 16), bien que brefs (ce qui a pour conséquence par moments de fragmenter le propos et de rendre redondants certains rappels ou commentaires repris d'une page à l'autre), se veulent ambitieux: il s'agit en effet d'interroger la polysémie et la polyfonctionnalité de si, en ayant pour objectif de trouver au sein de cette diversité (qui tend à diluer les contours du connecteur) un principe pouvant servir de dénominateur commun. Pour cela, l'auteur choisit de s'intéresser notamment à des emplois relativement marginaux (mais néanmoins fréquents) de si comme introducteur d'une circonstancielle, qui ne réalisent pas la valeur conditionnelle prototypique du connecteur. Cette option méthodologique conduit à mettre légèrement en retrait le critère de vériconditionnalité (base de la description logique des conditionnelles). En reprenant entre autres les analyses de Charolles sur les marqueurs de cadres discursifs, et plus encore celles de Haiman pointant la topicalité fondamentale des conditionnelles, l'auteur met au jour une continuité entre les divers emplois de si, fondée sur le critère de véridictionnalité, en vertu duquel le connecteur a pour rôle d'ouvrir ‘un espace de débat pour la validation d'une assertion (présentée comme) supposée’ (p. 107). Une des conséquences de cette compréhension du fonctionnement de si intéresse particulièrement la linguistique textuelle, car elle touche à la portée du connecteur, qui s'avère dès lors double: vers l'aval, comme cadratif, mais également vers l'amont, par sa dimension topicale.
Dans les derniers chapitres de cette deuxième partie, la quête d'une saisie unifiée de si se poursuit par l'observation des emplois de la conjonction comme introducteur soit d'une complétive, soit d'une hypothétique interrogative; ici, pour établir un pont entre circonstancielles, complétives et interrogatives, le critère retenu est la ‘continuité logicosémantique qui existe entre interrogation et hypothèse’, c'est-à-dire – là encore – ‘la suspension de la valeur de vérité de la proposition’ (p. 192).
Quoique portant sur des objets très différents, les parties qui ouvrent et ferment le recueil se font écho dans la mesure où les analyses proposées ici s'ancrent dans la sémantique cognitive ‘californienne’, à travers la mobilisation des notions d'espaces mentaux, de mélange et d'intégration conceptuelle. L'approche cognitive de comme si dans la dernière partie paraît assez évidente, puisque le fonctionnement du connecteur met en jeu notamment le mécanisme de l'analogie contrefactuelle, bien cerné par les cognitivistes comme un mélange de traits par intégration dans un espace commun (une phrase par exemple). L'apport de l'auteur est de souligner tout à la fois l'importance de distinguer deux opérations – la comparaison et la condition – et leur conjugaison dans l'émergence d'un ‘sens analogique en même temps que contrefactuel, et plus exactement encore: contrefactuel parce qu’analogique’ (p. 229).
La description du DIL, dans la première partie, à partir de concepts forgés par la sémantique cognitive est, elle, moins habituelle. Elle s'explique cependant par l'exemple qui sert d'objet d'analyse à l'auteur, deux vers de La Fontaine qui ont retenu naguère l'attention de plusieurs linguistes: ‘Si quelque chat faisait du bruit / Le chat prenait l'argent’. C'est la discordance sémantique d'une proposition telle que ‘Le chat prenait l'argent’ qui, selon l'auteur, indique ici un DIL: elle est, à la surface du texte, le signal du mélange de deux espaces mentaux contradictoires (celui du narrateur et celui du personnage), qui intègrent un espace commun – le vers en question – et demandent à être démêlés par un geste interprétatif identifiant un DIL. Visant à esquisser une réponse à la question (souvent posée) de savoir si le DIL est (à l'instar des discours direct et indirect) un phénomène disposant ou non de marques propres, l'auteur suit une piste qui n'est pas dénuée d'intérêt (invitant notamment à réfléchir sur la dimension instructionnelle de l'anaphore ‘le chat’ comme marqueur de la continuité d'un point de vue); il faut toutefois convenir (comme le fait l'auteur) que cet éclairage ne porte pas sur l'ensemble du phénomène car, par cette discordance particulière, les vers de La Fontaine offrent une configuration qui, si elle se rencontre ailleurs, est loin d'être emblématique des faits de DIL. Cette première manifestation (dans le livre) d'une attention portée aux ‘marges’ montre que ce choix peut avoir pour contrepartie de restreindre la portée des constats posés, sans perdre pour autant de sa légitimité – dans la mesure où il conduit utilement à revoir certaines positions parfois trop tranchées, car trop centrées sur la prise en compte d'usages prototypiques.