Forger le faux commence et se termine par une discussion sur les fake news. Si les tentatives des historiennes et des historiens du Moyen Âge de faire écho aux préoccupations contemporaines dans leurs recherches échouent la plupart du temps, c’est ici plutôt une réussite. Le sentiment de désorientation (ou, pour reprendre le dernier mot du livre, p. 427, l’« effroi ») éprouvé par beaucoup devant l’effondrement des normes épistémologiques est en effet une excellente façon de saisir l’instabilité des notions de vérité et de mensonge qui prévalait dans une grande partie de l’Europe médiévale et qui fait l’objet de l’ouvrage de Paul Bertrand. Ce présentisme va de pair avec un autre trope des historiens et historiennes du Moyen Âge, celui de réfuter les idées fausses qui persistent sur cette période. Le Moyen Âge est souvent caricaturé en empire du faux. Étudier sur la longue durée la forgerie et les faux au Moyen Âge ne paraît pas être le moyen le plus évident de convaincre le lectorat du contraire. Tout en explorant les conceptions médiévales de ces pratiques et, spécifiquement, leur évolution au fil du temps, l’auteur soutient pourtant que la forgerie n’était en réalité pas si courante à cette époque précise, entre le xe et le xiie siècle, où elle est supposée avoir atteint son apogée. C’est l’augmentation des polémiques autour des forgeries, due à un changement de nature des documents, qui a contribué à créer cette image erronée.
La référence aux fausses informations contemporaines s’avère également pertinente dans la mesure où l’auteur voit dans l’essor du World Wide Web et des réseaux sociaux du xxie siècle une transformation radicale de notre rapport à l’écrit. Son livre Les écritures ordinaires Footnote 1, paru en 2015, plaide pour une révolution similaire aux xiiie et xive siècles. Les fausses informations d’aujourd’hui soulèvent la question du rôle joué par le faux dans cette transition antérieure. « Comment mieux éclairer le moment, les manières, le contexte par lesquels l’écrit est devenu si important, interroge P. Bertrand, sinon en tentant de comprendre comment il est par ailleurs dévié, faussé, manipulé ? » (p. 10). Comme le laisse entendre son sous-titre, le présent ouvrage est bien plus qu’une étude sur la forgerie et les faux ; il s’agit d’une ambitieuse histoire culturelle de l’écrit dans l’Europe du Moyen Âge à travers le prisme du faux. L’importante thèse développée dans Les écritures ordinaires s’éclaire dès lors que replacée dans le contexte d’une histoire sur le long terme telle que racontée ici.
L’auteur est un spécialiste renommé de la diplomatique, de l’analyse critique des documents médiévaux. L’origine de la discipline remonte au xviie siècle, lorsque des érudits jésuites et bénédictins se mirent à débattre de l’authenticité des diplômes royaux français, alors millénaires. En étudiant les caractéristiques de fond et stylistiques de ces archives (le choix des mots, l’écriture, les sceaux, etc.), en établissant des schémas et en y confrontant des exemples concrets, les savants purent se livrer au discremen veri ac falsi, pour reprendre la formule lapidaire de Jean Mabillon tirée de son traité de 1681, De re diplomatica, soit distinguer le vrai du faux.
Le livre s’éloigne toutefois de la seule approche « diplomatique », et ce à deux égards. Les spécialistes de la discipline ont encore tendance à raisonner de façon binaire, précisément en termes de vrai ou de faux. La réalité est évidemment bien plus complexe. Si l’édition contemporaine des diplômes mérovingiens au centre des débats du xviie siècle qualifie de faux/forgerie (unecht) la majorité d’entre eux, d’autres sont désignés comme interpolés (interpolliert), avec des ajouts de textes, révisés (überrarbeitet) ou encore suspects (zweifelhaft)Footnote 2. Le contenu de la plupart des documents du haut Moyen Âge s’est diffusé via des copies plus tardives, s’exposant ainsi au risque d’erreurs et de manipulations importantes ; mais où se situe la limite ? En outre, la catégorie de « unecht » recouvre une multitude de cas. Un document qui est formellement faux – dans le sens où il n’a pas été produit quand et comment il le prétend – mais vrai sur le fond – en ce qu’il enregistre correctement un fait juridique tel que des droits de propriété – diffère fortement d’un document qui vise délibérément à déformer une situation factuelle. L’intention compte. L’utilisation au fil du temps de termes sémantiquement ambigus (forgerie, faux, falsification, etc.) de façon incohérente et d’une langue à l’autre n’aide pas. Il n’en reste pas moins que, même nuancée, l’alternative entre le vrai et le faux demeure fondamentale pour l’analyse diplomatique. P. Bertrand défend l’hypothèse que cette alternative n’a pas toujours été d’actualité, que nous l’avons héritée des humanistes du xviie siècle, eux-mêmes l’ayant reçue de la révolution documentaire médiévale. Une histoire très différente émerge si, au lieu de nous interroger sur la valeur d’un document donné afin de nous aider à reconstruire un fait juridique du passé (principale tâche de la diplomatique), nous nous posons la question de ce que ce document nous apprend sur le lien que les personnes qui l’avaient créé ou consulté faisaient entre écriture et vérité. Nous pouvons alors voir que l’appréciation de la relation entre écriture et vérité, aujourd’hui remise en question à bien des égards, s’est forgée, pour ainsi dire, il y a 1 000 ans.
Le second aspect par lequel le présent ouvrage s’éloigne de l’approche diplomatique concerne ses sources. La frontière entre archives documentaires et récits historiques est poreuse, et plusieurs travaux récents ont démontré de manière convaincante comment les deux ont contribué à la construction, au Moyen Âge, de la mémoire institutionnelle et familiale. L’auteur va plus loin, étudiant hagiographies, correspondances, textes juridiques, apocryphes bibliques, légendes, fictions, etc. Et plus loin encore, dans le domaine des faux matériels : pièces de monnaie, reliques de saints, textiles, etc. retiennent son attention. On trouve aussi quelques réflexions – qui auraient pu être plus nombreuses – sur les discours autour de la vérité, par exemple dans le De Mendacio de saint Augustin. L’auteur n’est pas le premier à élargir l’étude de la forgerie au-delà de son noyau documentaire. Le congrès de 1986 des Monumenta Germaniae Historica dédié aux Fälschungen médiévales, et dont les actes ont été publiés en cinq épais volumes (3 730 pages !), s’intéressait aux faux historiographies, juridiques, épistolaires et hagiographiques, parmi d’autres types de faux encore (vins, médicaments, pèlerins, etc.)Footnote 3. P. Bertrand est toutefois le premier à se lancer dans une synthèse aussi vaste en termes de thématiques et de chronologie pour le Moyen ÂgeFootnote 4.
Le livre se présente sous la forme d’un triptyque : 3 sections chronologiques encadrées d’une introduction et d’une conclusion, et 2 chapitres « charnières », ardus mais essentiels. Les sections présentent des dossiers (parfois un par chapitre, parfois plusieurs), autant d’études de cas qui illustrent la thèse principale. Le premier volet du triptyque traite de la période qui va de l’Antiquité tardive à la fin de l’époque carolingienne, au xie siècle : vies et testaments de saints ; textes bibliques apocryphes comme l’Évangile de Nicodème ; correspondance supposée entre Sénèque et saint Paul ; actes d’un synode à Cologne en 346 qui n’a jamais eu lieu ; écrits liés à Hincmar, archevêque de Reims (un notus falsarius pour les érudits du xixe siècle) ; collection multiforme de textes canoniques attribués à Isidore Mercator ; ensemble de documents provenant de la cathédrale du Mans. À cette époque, écriture et vérité entretiennent des rapports compliqués. Présent et passé se confondent. Les textes nouent un dialogue complice avec leurs lecteurs, et « les faits importent moins qu’un cadre de récit » (p. 38). Les apocryphes sont acceptés tant qu’ils sont tolérés (et tant qu’ils ne sont pas jugés hérétiques). Ainsi, l’objectif de la correspondance de Sénèque n’est pas de tromper les lecteurs, mais de réinterpréter la pensée païenne pour un public chrétien. La réécriture créative selon les intérêts et les besoins d’une communauté de lecteurs donnée est la norme. Dans le cas d’Hincmar, par exemple, « ce qui compte ce n’est pas de transmettre un texte figé, mais de créer de nouveaux écrits et de nouvelles formes, appuyés sur des autorités et sur un sens de la vérité juridique qui combine texte sacré et politique ecclésiale » (p. 89). Le point principal qu’il faut retenir est qu’à cette époque, tout en sachant probablement que certains de ces textes étaient en quelque sorte des faux, les lecteurs n’ont pas pour autant cessé de les lire en les cataloguant comme tels. Ce qui compte, c’est une « optique de véridicité » (p. 67) – voire de « véritude » (truthiness), pour reprendre le néologisme inventé par l’humoriste américain Stephen Colbert. L’écrit n’est pas sacré en lui-même, il est un médium, un outil.
Le deuxième volet, celui du centre, traite de la période entre les xie et xiie siècles. Il y est raconté la transition d’un monde vers un autre. Après la chute du pouvoir carolingien, le nombre global de documents conservés diminue au xe siècle, avant de remonter aux xie et xiie siècles. Toutefois, à l’exception des diplômes royaux, impériaux et pontificaux, qui restent des cibles pour la forgerie, les écrits perdent l’autorité juridique qu’ils avaient auparavant en tant que régime de preuve. Dans le même temps, de nouvelles formes documentaires apparaissent, relevant cependant du bricolage et visant moins la preuve que l’utilité. Terrain fertile pour la manipulation, elles sapent d’autant plus l’autorité de l’écrit. En s’appuyant sur des bases de données exhaustives de chartes françaises et belges, l’auteur montre que le nombre de forgeries avérées n’est alors pas considérable. Il s’agit de « documents hors norme, bricolés, remaniés avec une assez grande liberté, sans scrupule ou plutôt sans inquiétude, dans un contexte de création et d’adaptation à une nouvelle mémoire et des besoins juridiques » (p. 193). Cette liberté avait pourtant ses limites, et l’on observe, à la même période, un tournant critique, avec de plus en plus d’épisodes où les forgeries sont dénoncées comme telles. Plus importantes encore sont les transformations économiques et sociales qui redonnent à l’écrit son autorité. S’y ajoute la diffusion d’une culture documentaire (chirographes, juridictions gracieuses) où la forgerie devient moins acceptable et profitable. Quant aux forgeries non diplomatiques de ce moment, certaines rappellent la période antérieure : savoir si les lettres des croisades et la prétendue lettre du prêtre Jean sont vraies ou fausses est une question mal posée ; ce qui importe alors, c’est le rapport que les lecteurs entretiennent avec ces textes. D’autres dossiers vont dans ce sens. L’auteur évoque, par exemple, l’œuvre de Nicolas de Montiéramey, secrétaire de Bernard de Clairvaux, remercié parce qu’il avait forgé des lettres en empruntant le nom de son maître (la réaction de Bernard fut celle d’une « drama queen paranoïaque » [p. 359]), alors que participer à la rédaction des écrits de son maître était probablement une pratique courante. S’il a dépassé les limites, c’est peut-être justement parce que son maître avait acquis trop d’autorité et était devenu, à l’instar des rois et des papes, « inforgeable ». En réponse à la méfiance croissante à l’égard des fausses reliques, manifeste par exemple dans l’œuvre de Guibert de Nogent, les étiquettes apposées sur les reliques évoluent ; de simples identifiants elles deviennent des « authentiques », de véritables certificats d’authenticité.
Avec le troisième volet du triptyque, nous entrons dans le monde que nous habitions, par bien des aspects, il y a encore seulement une génération. L’écrit est devenu « ordinaire », son usage s’est répandu et il est essentiel à un large éventail de la société, retrouvant, si ce n’est dépassant, l’autorité qu’il avait auparavant. La frontière entre le vrai et le faux se consolide alors que la forgerie se voit criminalisée par l’État et rejetée par les intellectuels. Le symbole de ce tournant s’incarne dans la figure d’un autre homme colérique : le pape Innocent III. Sa réorganisation de la chancellerie papale ne répond pas seulement au volume d’activité, mais s’inscrit aussi dans la nécessité de sévir contre les faux. Sa décrétale Licet ad regimen (1198) qui explique comment repérer sept types différents de forgerie mériterait d’être considérée, au même titre que l’œuvre de Mabillon, comme l’origine de la diplomatique. Les experts savaient déjà ce qu’ils étaient en train de faire. La forgerie devient bien moins courante ; celle qui subsiste est plus sophistiquée et se concentre, une fois encore, sur les documents des plus puissants. Les histoires liées à la forgerie se font plus dramatiques. En témoigne l’affaire de Robert III d’Artois, qui secoue la cour de Philippe VI à la moitié du xive siècle. On peut reconstituer la tentative de Robert de reprendre l’Artois à sa tante grâce à pas moins de quatre faux documents, à l’analyse d’un expert qui les a dévoilés en ayant recours à de bons critères diplomatiques (par exemple, l’écriture d’un document prétendument rédigé par Philippe IV) et à une enquête détaillée révélant l’implication d’un réseau d’une douzaine de personnes dans un complot, dont deux femmes condamnées au bûcher. Citons encore les exemples récurrents de personnes brisant les scellés pour tenter de détecter des falsifications. Des institutions de « contre-faux » se développent : la juridiction gracieuse est restructurée ; des « chirographes de seconde génération » apparaissent, avec les copies des actes conservées par les pouvoirs publics ; enfin, des « micro-institutions », les cours des tenants, sont instaurées, avant d’être absorbées par une autorité supérieure. La même dynamique s’observe au-delà du monde des documents officiels. L’hagiographie se fait plus technique et historique, la sainteté étant désormais soumise à des processus juridiques. La législation royale contre la fausse monnaie se renforce et des rois eux-mêmes sont critiqués pour avoir dévalué la monnaie. La fiction, qui ne peut plus s’installer dans une ambiguïté confortable vis-à-vis des faits, commence à se développer en tant que genre indépendant ; si les lettres du diable brouillent alors encore les pistes, c’est toutefois « avec un accent sur la fiction, qui pèse de plus en plus » (p. 407). Lorsque notre lecture nous mène à l’attaque de Lorenzo Valla contre la donation de Constantin, l’on n’est guère surpris.
En bref, la thèse de l’ouvrage est la suivante : « Avant, un temps de création plus ou moins ouvert ; au xiie siècle, un moment de flottement, entre surcréation de faux et émergence de doutes critiques serrés ; après, à partir du début du xiiie siècle, la fin de l’innocence, la création juridique et judiciaire d’une notion de faux insupportable et inacceptable. Malheur aux faussaires » (p. 327).
La chronologie est parfois imprécise, comme l’on peut s’y attendre pour un argument fondé, à l’image de beaucoup des meilleurs arguments historiques, sur le principe selon lequel la quantité fait la qualité. Un graphique (p. 419) figurant les différentes tendances à travers le temps (production/conservation des écrits et des forgeries, fictionnalisation, fiction, bricolage, autorité de l’écrit) aide un peu. La révolution de l’écrit (qui n’apparaît pas sur le graphique !) a lieu aux xiiie et xive siècles ou plutôt, c’est durant cette période que s’observe une « violente accélération » (p. 8) des transformations en cours depuis le viiie siècle. Mais il y a aussi une autre chronologie, en deux périodes, l’une s’étendant du viiie au xiiie siècle, l’autre du xiiie siècle à 1995, la naissance d’Internet. Les tournants décisifs d’autres phénomènes et concepts semblent alors se déplacer ; de nombreuses preuves plus tardives figurent dans la première section ; tandis que les bornes extérieures de la deuxième section sont claires, les chronologies qui se recoupent en son sein peuvent être difficiles à suivre. L’auteur se montre à plusieurs reprises conscient de la question importante de savoir si les changements résultent de la production ou de la conservation, une question irrésolue qui hante le débat.
Du point de vue géographique, P. Bertrand se montre plus à l’aise avec les dossiers issus du centre du pouvoir carolingien, soit entre la Loire et le Rhin, bien qu’il s’appuie aussi largement sur des documents provenant d’Italie et de la papauté, y ajoutant quelques exemples pris en Angleterre. Son champ historiographique va, lui, bien au-delà. L’un des mérites de l’ouvrage est de prêter attention à la diversité régionale qui se cache derrière les affirmations générales. Ainsi, le relatif désert documentaire du xiiie siècle est parsemé d’oasis de production et de conservation de documents (Catalogne, Languedoc, Cluny, Saint-Gall, etc.). Néanmoins, une réflexion plus approfondie par exemple sur les particularités de la tradition notariale méditerranéenne ou sur les tribunaux seigneuriaux anglais aurait été la bienvenue. Un chapitre dans la section centrale sur le rôle de la preuve écrite dans le monde islamique et une brève discussion sur les matériaux diplomatiques hébraïques ouvrent des horizons plus larges (et de futurs projets). Comme relevé plus haut, la plupart des plus célèbres forgeries médiévales sont présentes dans l’ouvrage : les décrétales pseudo-isidorienne, les « faux du Mans », la donation de Constantin, la lettre du prêtre Jean, etc. ; elles sont néanmoins noyées dans un flot d’histoires moins connues. Le lectorat qui chercherait une définition ou une typologie de la forgerie médiévale pourrait rester sur sa faim ; ce n’est pas là l’objectif de l’auteur, qui s’attache fondamentalement à faire une histoire culturelle de l’écrit et de son rapport à la vérité à travers le Moyen Âge. Le sujet excède le propos du livre, l’auteur ouvrant de nombreuses pistes pour les jeunes chercheurs et chercheuses et renvoyant régulièrement, avec générosité, aux travaux de ses propres étudiants et étudiantes. Les lecteurs n’auront en effet aucune difficulté à dresser une liste de sujets potentiellement intéressants et qui n’ont pas été abordés dans l’ouvrage (les prétendants au trône ? l’épistémologie ? les serments ambigus ? l’astrologie ?). Cela ne fait pour autant pas du livre un faux : les ouvrages historiques importants soulèvent souvent autant de questions qu’ils n’en résolvent.