Depuis leur première édition, le 1er juin 2012, les Seminari Ostiensi sont devenus un rendez-vous majeur pour quiconque s'intéresse à l'histoire antique du delta du Tibre. Chacune de ces rencontres est l'occasion de présenter à la communauté archéologique les recherches en cours, mais aussi d'approfondir des problématiques plus spécifiques. Le Terzo Seminario Ostiense, organisé les 21 et 22 octobre 2015 par l’École française de Rome, en collaboration avec le Parco Archeologico di Ostia Antica, s'inscrit pleinement dans cette démarche. Le titre des actes du séminaire, Ricerche su Ostia e il suo territorio, indique d'emblée le thème mis en exergue : le territoire d'Ostie. Ce dernier a souvent été négligé par le passé, au profit de l'agglomération et des installations portuaires : ainsi, il n'occupe qu'une place marginale dans des ouvrages aussi fondamentaux que la Topografia generale de Calza et Becatti ou que le Roman Ostia de Meiggs.Footnote 1 Par conséquent, il est bienvenu qu'une attention particulière soit enfin portée à ce vaste sujet, crucial pour appréhender l'histoire de la cité d'Ostie, qui ne saurait se résumer à son seul centre urbain. La première partie de ces actes s'attache aux établissements protohistoriques relevés sur le pourtour du Stagno di Maccarese, au nord de Portus, ainsi qu’à l’évolution de son environnement ; la deuxième aborde l'Isola Sacra et la Necropoli di Porto plus particulièrement ; la troisième enfin s'intéresse aux périphéries méridionale et orientale de l'agglomération d'Ostie. Une dernière partie, intitulée « Varia », propose diverses réflexions. Elles ont principalement trait à des questions d’épigraphie et d'archéologie tardo-antique. En dépit de l'intérêt de ces derniers articles, j'ai pris le parti de consacrer le compte-rendu qui va suivre aux seules contributions traitant des territoires qui s’étendent de part et d'autre du delta du Tibre.
Le Stagno di Maccarese : des huttes énéolithiques aux Campus Salinarum Romanarum
Les nombreux travaux d'agrandissement de la zone aéroportuaire de Fiumicino et l'extension de la Fiera di Roma offrirent l'opportunité d'explorer extensivement le territoire situé entre le Tibre au sud, la mer Tyrrhénienne à l'ouest, le Rio Galeria à l'est et l'Arrone au nord : ces interventions archéologiques préventives éclairent sous un jour nouveau l'occupation du Stagno di Maccarese, complètement oblitéré à partir des dernières décennies du 19e s., lors de vastes opérations d'assainissement de l'Agro Romano. Malgré ces bouleversements, plusieurs enquêtes paléoenvironnementales ont permis de reconstruire l’évolution de cet environnement particulier tout au long de l'Holocène.Footnote 2 De telles études s'avèrent en effet fondamentales pour mieux appréhender l'histoire des communautés humaines qui s'installèrent autour de cette étendue d'eau.
Les articles proposés par De Castro et al. (« La sponda destra del Tevere, presso la foce, prima di Romani ») et par Acconcia et al. (« I materiali ») forment les deux volets d'un même diptyque : le premier présente les structures relevées lors des fouilles et leur articulation avec le contexte environnemental, tandis que le second s'attache au mobilier archéologique associé. Les structures les plus anciennes sur le pourtour du Stagno di Maccarese remontent à l’époque énéolithique. Parmi celles-là figure le village de Le Cerquete-Fianello, qui a livré les vestiges de cinq cabanes.Footnote 3 Les fouilles préventives ont mis au jour d'autres traces d'occupation, sporadiques, appartenant à cette période. Les rives de l'ancien Stagno di Ostia ont elles aussi livré du matériel contemporain, qui atteste de la présence occasionnelle de communautés humaines au sud du Tibre (voir la contribution de Pannuzi dans ces actes).
Plusieurs structures appartenant à l’âge du Bronze ont été relevées, sur les rives orientale et sud-orientale du Stagno di Maccarese, dans le lieu-dit Le Vignole. Une berge du lac fut renforcée durant l’âge du Bronze Moyen, sans doute pour en faciliter l'accès. Les structures les plus intéressantes remontent à l’âge du Bronze Final : les archéologues relevèrent une série de petites buttes sableuses artificielles (« dossi artificiali »), organisées en cluster, qui s'articulaient autour d'une ou de deux buttes plus importantes. Elles étaient renforcées à leur base par des armatures en bois, bien conservées grâce à l'environnement humide dans lequel elles se trouvaient. Ces buttes semblent n'avoir été accessibles que saisonnièrement, quand le niveau du Stagno était au plus bas. Les niveaux de fréquentation liés à ces buttes furent régulièrement rehaussés par l'apport de sédiments sableux : ce rehaussement progressif facilita la conservation des vestiges des structures aménagées au fil du temps. En particulier, plusieurs fours et foyers furent découverts. Les différents niveaux de fréquentation livrèrent une quantité importante de céramique et d'ossements, parmi lesquels figurent de nombreux os de mammifères, notamment des ovicaprins. Les auteurs de l’étude conclurent que ce site était un établissement artisanal, occupé périodiquement, associé à l’élevage et à la transformation de produits dérivés.
Les vestiges précédents furent recouverts par une couche d'argile contenant une malacofaune dulcicole, que des analyses radiocarbone ont daté des 10e–9e s. av. J.-C. : au début du premier millénaire, le Stagno di Maccarese était encore une étendue d'eau douce. Entre le 9e et le 7e s. av. J.-C., il se transforma en lagune saumâtre, suite à l'ouverture d'une brèche dans les cordons littoraux. Ces transformations environnementales modifièrent progressivement les rapports qu'entretenaient les communautés humaines avec ce territoire. Elles cherchèrent dès lors à exploiter la nouvelle ressource mise à disposition par la nature, le sel, dont l'importance dans les sociétés antiques n'est plus à démontrer.Footnote 4 Les sources textuelles laissent penser que la cité étrusque de Véies contrôlait cette ressource au nord du Tibre (Plut., Rom., 25, 4 ; Dion. Hal., 2, 55, 5 ; 3, 41, 3 ; Liv. 1, 1, 15). Toutefois, aucune structure étrusque liée à l'exploitation du sel n'a été mise au jour dans le secteur de Maccarese. Le témoignage le plus proche d'une occupation d’époque étrusque ou, tout du moins, archaïque fut relevé à proximité de la confluence du Rio Galeria et du Tibre. Ce site a livré les fondations en pierres sèches de murs élevés en matériaux périssables. Des niveaux de circulation constitués de nombreux tessons de céramique furent également identifiés, permettant de dater ce site du 6e s. av. J.-C. Les auteurs considèrent ces structures comme les vestiges d'une exploitation agricole. Un tel établissement s'inscrit parfaitement dans le système d'occupation du territoire de Véies : les sites de hauteurs étaient fortifiés, tandis que les vallées, qui constituaient des axes de circulation privilégiés, étaient occupées par des fermes.
L’établissement agricole se trouvait aux limites du territoire étrusque, à quelques encablures de Ficana. Cette agglomération, sise au sommet du Monte Cugno, surplombait la confluence du Rio Galeria et du Tibre, qu'elle surveillait certainement. Au 6e s. av. J.-C., cette position stratégique se trouvait sous l'autorité de Rome, qui était alors rivale de la cité de Véies. Ficana aurait été conquise dès le siècle précédent, par Ancus Marcius, quand il chercha à asseoir la domination romaine jusqu’à la mer et sur les salines (Liv. 1, 23, 2). Les fouilles archéologiques menées par les Instituts scandinaves ont montré que l'agglomération archaïque était encore fréquentée après sa défaite contre les armées romaines, contrairement à ce qu'affirment les sources antiques.Footnote 5 Cela n'a rien de surprenant : ce promontoire permettait de contrôler l'embouchure du Rio Galeria, un axe de communication qui reliait Véies au Tibre et au Latium.
Après la conquête de la cité étrusque en 396 av. J.-C., le Stagno di Maccarese et les territoires au nord du Tibre tombèrent dans l'escarcelle de Rome. Bien que cette période ne soit pas abordée dans les actes, il me semble bienvenu de l’évoquer brièvement. Aucun établissement romain n'est attesté sur ce territoire avant la seconde moitié du 4e s. av. J.-C. Peut-être que les interventions militaires étrusques qui visaient à récupérer les salines perdues (Liv. 6, 2, 2 ; 7, 12, 6–7), puis les incursions des pirates grecques sur les côtes du Latium (Liv. 7, 25, 4), freinèrent le processus d'occupation du territoire conquis en 396. Des structures médio-républicaines furent identifiées dans la zone de la Fiera di Roma, non loin de la ferme archaïque. Elles étaient probablement destinées elles-aussi à l'exploitation agricole de ces terres. Il en allait de même pour les plus anciens établissements romains relevés de l'autre côté du Tibre, à Dragoncello, qui remontent à la fin du 4e av. J.-C., voire au début du siècle suivant.Footnote 6 Ce secteur revêtait donc une importance particulière à cette époque, ce qui conduisit les Romains à munir le site de Ficana d'une nouvelle enceinte défensive. Le terrain s'avérait propice à l'agriculture, contrairement aux territoires situés de part et d'autre de l'embouchure du Tibre, à proximité de lagunes saumâtres. Ces dernières étaient-elles déjà exploitées au 4e s. av. J.-C. ? Certains le pensent : les auteurs anciens ne l'affirment-ils pas ? Toutefois, aucune installation contemporaine, liée de près ou de loin à l'exploitation du sel, n'a été jusqu’à présent relevée ni au nord, ni au sud du fleuve. Le hasard des découvertes explique-t-il à lui seul cette lacune ? Les informations qui nous ont été transmises par les auteurs grecs et latins ne doivent-elles pas, au contraire, être reconsidérées à la lumière des données archéologiques ? Ce n'est pas ici le lieu d'apporter une réponse à ces questions : je me contenterai de présenter succinctement les témoignages archéologiques relevés jusqu’à présent.
Les plus anciennes structures aménagées pour extraire le sel datent du 2e s. av. J.-C. Elles furent découvertes lors de fouilles préventives et publiées par Morelli dans les actes des deux premiers Seminari Ostiensi.Footnote 7 Un réseau de canaux destiné à la circulation des eaux saumâtres fut construit à l’époque tardo-républicaine et utilisé tout au long du Haut-Empire. Une digue de plus d'un kilomètre de longueur, traversée par deux canaux maçonnés en opus reticulatum, contrôlait les échanges hydrauliques entre la lagune et la zone circonscrite par la digue. Des amphores caractéristiques des premières décennies de l'Empire en constituaient l'ossature. Plusieurs édifices liés au fonctionnement des salines ont également été relevés au sud du Stagno. Parmi ceux-là se trouve le bâtiment qui a livré l'inscription des conductores du Campus Salinarum Romanarum, publiée par Cébeillac-Gervasoni.Footnote 8 Ce texte confirme la localisation du campus proposée par Lanciani à la fin du 19e s.Footnote 9 et apporte de nouvelles données sur le fonctionnement de cet espace économique : ce dernier était mis en affermage par l’État romain, qui possédait les moyens de production et, probablement, les terrains alentour.
L'Isola Sacra : un trait d'union entre Portus et Ostie
Jusqu’à la construction du port de Claude, l'Isola Sacra se trouvait dans la continuité du territoire circonscrivant le Stagno di Maccarese. Le creusement de la « Fossa Traiana », en 46 ap. J.-C., lui conféra seulement alors une autonomie et une dynamique propre, abordées dans la deuxième partie des actes du Terzo Seminario Ostiense. L'Isola Sacra, connue pour la Necropoli di Porto, ne peut pas se résumer à ce seul ensemble funéraire, aussi remarquable soit-il : elle est avant tout un espace charnière entre Portus et Ostie, qui les lie au sein d'un vaste ensemble socio-économique. Cet aspect apparaît clairement dans l'importante contribution de Germoni et al. (« Ostia beyond the Tiber »), qui présente une vue globale de la topographie de ce territoire. Cette synthèse s'appuie à la fois sur les structures relevées lors de fouilles préventives ou programmées et sur les résultats des prospections magnétométriques menées entre 2007 et 2012 dans le cadre du Portus Project. De fait, il aurait été bienvenu de placer cette contribution en tête de la partie consacrée à l'Isola Sacra, bien qu'elle aborde principalement des questions d'archéologie funéraire. Notons qu'une monographie plus récente présente l'ensemble des résultats de cette enquête.Footnote 10
L'Isola Sacra constituait un espace de circulation privilégié entre le port maritime et l'aggolmération d'Ostie. La via Flavia facilitait les déplacements entre ces deux pôles à partir des dernières décennies du 1er s. ap. J.-C. Très tôt, au tournant des 1er et 2e s. ap. J.-C., des ensembles funéraires apparurent et se développèrent à ses abords : ils formèrent la Necropoli di Porto. Les prospections ont révélé l'existence d'un large canal, navigable, parallèle à la route : il reliait la « Fossa Traiana » et les installations limitrophes, dont la statio marmorum, à Ostie. Les auteurs envisagent qu'il fût aménagé lors de la construction du bassin de Trajan, en même temps que le Canale Romano, qui se trouve dans son prolongement. Un réseau de canaux plus petits fut également identifié : il quadrille l'Isola Sacra à l'est de la via Flavia. Le réseau est tangent au secteur oriental de la nécropole, ainsi qu’à la voie, si bien qu'il est, selon toute vraisemblance, postérieur à l'aménagement de la route et des premières tombes. Selon les auteurs, un tel réseau fut conçu pour drainer le sol et diviser ces terres en lots agricoles.
Les prospections menées sur la rive septentrionale du Tibre, au sud de l'Isola Sacra, ont livré les résultats les plus remarquables. D'une part, les vestiges de cinq vastes édifices, datés des 1er–2e s. ap. J.-C., ont été relevés : parmi ceux-ci, trois sont vraisemblablement des entrepôts aussi grands que les Grandi Horrea (II, ix, 7). Ces découvertes viennent enrichir notre connaissance du Trastevere ostiense, dont les vestiges n’étaient attestés auparavant que dans l'ancien méandre du fleuve (voir la contribution de Pannuzi dans ces actes). Une telle découverte nécessite de repenser profondément le rôle d'Ostie dans le stockage des marchandises : la capacité de stockage de la ville doit désormais être multipliée par deux, ou presque. D'autre part, le tronçon d'une enceinte défensive, inconnu jusqu’à présent, fut décelé. Les auteurs, avec prudence, estiment qu'il ne s'agit pas du prolongement de l'enceinte tardo-républicaine. La typologie des tours les conduit à la rapprocher de l'enceinte tardive de Portus, la Contramura Interna, construite vers 480 ap. J.-C. Si cette hypothèse se vérifiait, notre compréhension des phases tardo-antiques de la cité d'Ostie en serait profondément affectée, puisqu'il est admis que les quartiers situés le long du Tibre avaient déjà été délaissés à cette époque-ci.Footnote 11 Au terme de cet article, un constat s'impose : la Necropoli di Porto, mise au jour dans les années 1930 par Calza,Footnote 12 s'inscrit dans un environnement plus complexe qu'il n'y parut pendant longtemps.
Cet ensemble funéraire exceptionnel attira de nouveau l'attention des archéologues dans les années 1960–80, sous la direction de Baldassare. Ils cherchèrent alors à approfondir la connaissance anthropologique d'un contexte social particulier, le port de Rome, à partir de l'analyse de la documentation lacunaire héritée des fouilles de Calza. Les nombreuses zones d'ombre laissées par son prédécesseur incitèrent Baldassare à entreprendre des sondages de contrôle, dans les années 1967–68. Des fouilles préventives vinrent ensuite enrichir les réflexions des archéologues : les acquis les plus significatifs de ces investigations, menées entre 1973 et 1989, sont succinctement énoncés dans l'introduction de la deuxième partie des actes (« Necropoli dell'Isola Sacra. Le ricerche 1968–89 : ripercorrendo un'esperienza »). Elle s'accompagne d'une liste des publications produites au cours de ces travaux, qui constitue un outil pratique pour qui souhaite étudier cette nécropole plus en détails.
Les quatre articles qui suivent proposent des réflexions ponctuelles, liées à l'exploration des modestes espaces funéraires identifiés entre les tombes monumentales, à l'ouest de la via Flavia. En son temps, Calza se préoccupa peu de la stratigraphie de ce secteur et ne fit pas attention aux couches de sable successives au travers desquelles les humbles sépultures qu'il exhuma avaient été creusées. Il considéra qu'elles appartenaient toutes à un ensemble unique, le « Campo dei Poveri », réservé dès l'origine aux dépouilles des classes les moins favorisées de la société. Les investigations menées dans les années 1988–89, à l'occasion d'une intervention d'archéologie préventive, mirent au jour de nombreuses autres sépultures aménagées en pleine terre, entre les tombes monumentales. Une surface d'environ 2000 m2 fut alors explorée et 670 sépultures relevées. Elles étaient creusées dans un sédiment sableux, similaire à celui utilisé pour combler les fosses, si bien que leur fouille fut malaisée. Malgré tout, les informations récoltées ont permis de proposer de nouvelles réflexions sur la Necropoli di Porto.
Dans leur article, Olivanti et Spanu abordent des questions d'ordre topo-chronologiques (« Necropoli dell'Isola Sacra, scavo 1988–1989 »). Les premières investigations conduites par Baldassare avaient mis en évidence que les monuments funéraires les plus anciens furent élevés dans les premières décennies du 2e s. ap. J.-C. ; de nouveaux furent aménagés par la suite, sous les Antonins, puis sous les Sévères ; le plus récent fut construit dans les dernières années du 3e s. et présente encore des traces d'occupation au siècle suivant. Globalement, les sépultures aménagées en pleine terre sont postérieures aux tombes monumentales voisines : soit les sépultures creusées dans le sol s'appuient contre des monuments funéraires plus anciens, soit l'orientation des premières fut déterminée par l'orientation des seconds. Aucune planification initiale, ni aucun zonage social particulier ne présida donc à l'organisation de la nécropole. Cette dernière se développa au contraire par agglutinations successives. L'aménagement des sépultures les plus modestes ne se développa significativement que dans les années 150–80 ap. J.-C. Quelques-unes précèdent le milieu du siècle, mais aucune n'est antérieure à la construction des premières tombes monumentales.
La datation absolue des sépultures s'appuie principalement sur les monnaies et les bolli laterizi retrouvés à l'intérieur : ce mobilier fait l'objet des deux articles suivants, proposés conjointement par Camilli et Taglietti. Le premier (« Sepolture e monete »), qui porte sur une pratique funéraire bien connue, l'obole de Charon, souligne à quel point la présence de monnaies dans les tombes est réduite : sur les 670 tombes relevées, seules 79 en livrèrent. L'usage de ce viatique était donc loin d’être systématique dans la nécropole de l'Isola Sacra. Dans le second article (« Contributi per un'archeologia di cantiere »), les auteurs posent une problématique originale : ils proposent de mettre en lumière les processus qui présidèrent à la construction des tombes de la nécropole, qu'elles soient monumentales ou simplement aménagées dans le sous-sol. Parmi les sépultures modestes, les tombes en bâtière sont les plus propices à ce type d'analyse. Camilli et Taglietti s'intéressent plus particulièrement à l'approvisionnement en matériaux, qui s'avère varié : les briques et les tuiles employées provenaient d'entrepôts où elles avaient été déposées pêle-mêle, parfois pendant plusieurs décennies. Les auteurs ajoutent que certains lots de briques étaient probablement à disposition dans la nécropole, pour que les proches des défunts puissent aménager eux-mêmes les sépultures. Cette caractéristique ne facilite pas leur datation. Il semble difficile de pousser plus en avant la réflexion sur les sépultures aménagées en pleine terre. En revanche, une étude plus approfondie des caractéristiques architecturales des tombes les plus riches permettrait certainement de définir des ateliers particuliers, attachés à la Necropoli di Porto, comme DeLaine le fit à Ostie pour des édifices d'une toute autre envergure.Footnote 13 La construction de telles sépultures requérait en effet une main-d’œuvre spécialisée.
Le dernier article consacré aux fouilles menées en 1988–89, proposé par Borgia, analyse en détails une tabella defixionis, découverte dans la sépulture d'un jeune garçon, âgé de 3–4 ans.
Deux autres articles complètent l'aperçu des recherches menées sur l'Isola Sacra. L'un présente les résultats de l’étude anthropologique de la dépouille d'un enfant, exhumée dans le sarcofago delle Muse, découvert inopinément en 2008 (« L'infante e il sarcofago delle Muse nell'Isola Sacra »). Le second rend compte des résultats de fouilles préventives menées en 2012, qui mirent en évidence un ensemble de 19 sépultures des 3e–4e s. ap. J.-C. (« Lo scavo preventivo in via della basilica di San Ippolito »). Ces dernières furent creusées dans une couche sableuse, qui recouvrait les lambeaux d'un niveau de circulation (« massicciata ») plus ancien. Ce dernier livra du mobilier archéologique du 2e s. ap. J.-C., ainsi que de nombreux fragments de marbre, qui présentaient parfois des traces d'outils. Cette « massicciata » reposait à son tour sur un niveau en terre battue. Ce secteur était initialement un espace ouvert, dédié au travail du marbre, avant d’être transformé en un nouvel ensemble funéraire. Cela n'a rien de surprenant, puisqu'il se trouve à proximité de la statio marmorum.
En périphérie de la ville d'Ostie
Les ensembles funéraires de l'Isola Sacra ne sont pas les seuls abordés dans les actes du Terzo Seminario : la troisième partie présente une série d'articles relatifs au paysage suburbain d'Ostie, lui aussi marqué par la présence de nombreuses sépultures. Pannuzi ouvre la réflexion avec une solide contribution sur les périphéries orientale et méridionale du centre urbain (« Viabilità e utilizzo del territorio »). Cette étude synthétique est le fruit d'un travail de longue haleine, au cours duquel l'auteure a compilé les résultats de fouilles anciennes et récentes, souvent méconnus,Footnote 14 voire inédits. Au cours du 20e siècle, les archéologues mirent au jour plusieurs ensembles funéraires dans la périphérie d'Ostie, qu'ils considéraient indépendants les uns des autres.Footnote 15 Les résultats des fouilles préventives récentes conduisent l'auteure à proposer de « superare la tradizionale visione di aree funerarie distinte e separate…e riconoscere invece un'unica estesa area funeraria…, con differenti caratterizzazioni architettoniche e diverse modalità di utilizzo all'interno, a seconda del periodo d'uso e delle condizioni sociali di coloro che vi erano sepolti » (182). Les structures funéraires, le mobilier associé et les études anthropologiques indiquent en effet que l'organisation de ce vaste ensemble funéraire reposait, au moins en partie, sur des critères sociaux : il diffère en cela de la Necropoli di Porto (voir ci-dessus). Les sépultures relevées le long de la via Ostiensis, hors du parc archéologique, accueillirent les restes d'individus peu fortunés. Les plus modestes étaient ensevelis en retrait de la voie consulaire : les investigations menées dans le Parco dei Ravennati ont montré que leur cadavre était réduit en cendres et placé dans quelque pauvre olla en terre cuite ou, plus fréquemment, inhumé directement en pleine terre, sans attention particulière. Au contraire, les sépultures identifiées au sud de la ville abritaient les dépouilles d'individus aisés.
Des fouilles préventives, conduites récemment dans la périphérie méridionale d'Ostie, corroborent a priori l'hypothèse de Panuzzi. Les structures relevées lors de ces travaux sont présentées dans l'article de Germoni et al. (« Indagini archeologiche preventive nell'area della necropoli di Pianabella »). L'ensemble funéraire en question fut installé sur d'anciennes terres agricoles, à la fin du 1er s. ap. J.-C. Deux enclos funéraires furent construits avec des maçonneries en opus reticulatum, dans lesquelles des niches furent aménagées pour abriter des dépôts de crémation. Des inhumations contemporaines ou légèrement plus récentes furent également relevées entre les enclos et à l'intérieur. De nouveaux aménagements virent le jour entre le milieu du 2e s. et le 3e s. ap. J.-C. Ils restructurèrent cet espace funéraire, qui s'articula dès lors autour d'un corridor, au fond duquel fut identifié un bûcher (ustrinum). Au sud-ouest, les anciennes terres agricoles, qui n’étaient pourtant plus exploitées, restèrent vierges de toute construction : l'ensemble funéraire d'Ostie n’était pas continu, mais ponctué par des espaces vides, inoccupés.
Plusieurs inscriptions ont été recueillies au cours de ces fouilles. Elles sont publiées ici par Cébeillac-Gervasoni (« Il materiale epigrafico dall'area 12 »). Parmi ce corpus figurent les urnes funéraires en marbre de l'affranchi Caius Larcius Felix et de l'esclave Onesime, qui contenaient encore les restes osseux de leur occupant respectif. La seconde était même scellée par des agrafes en plomb. Ces ossuaires offrirent aux anthropologues des cas d’étude exceptionnels, dont les résultats sont présentés à la suite de l’étude épigraphique (Nava et al., « Lo studio antropologico delle sepolture di Larcius Felix ed Onesime ») : les conclusions de l'examen des restes osseux concordent avec les formulaires gravés sur les urnes. Plus généralement, les épitaphes et les fragments de sarcophage en marbre documentés dans ce contexte attestent que ces sépultures abritaient les corps d'hommes et de femmes issus de milieux aisés, bien que certains fussent esclaves ou affranchis. Par la suite cependant, au 4e s., des sépultures en pleine terre furent creusées sur les ruines de l'ensemble funéraire du Haut-Empire : à cette époque, la population qui reposait en ce lieu avait radicalement changé.
Cette dernière observation appelle à nuancer les propos de Pannuzi. Une analyse topo-chronologique plus fine du vaste ensemble funéraire qu'elle identifie me semble nécessaire, afin de préciser les dynamiques qui le modelèrent tout au long de son histoire. Les sépultures tardo-républicaines et augustéennes que nous connaissons se trouvent principalement dans les nécropoles de la Porta Romana et de la via Laurentina : ces dernières sont situées au sortir des portes urbaines de l'agglomération, en des lieux très fréquentés par les passants. À cette époque, l'ensemble funéraire aménagé à proximité de la Porta Romana comptait plusieurs mausolées en grand appareil, qui accueillaient les restes de quelques familles éminentes : le secteur oriental du suburbium d'Ostie n’était pas réservé alors aux plus humbles. Il ne semble donc pas qu'un zonage social ait existé lors de la formation des premiers ensembles funéraires. Les deux ensembles mentionnés constituèrent des premiers noyaux, qui s’étendirent ensuite le long des voies suburbaines, jusqu’à former un vaste ensemble funéraire au cours du Haut-Empire, occupé plus ou moins densément. C'est à cette époque seulement que nous pouvons observer une répartition des sépultures en fonction de critères sociaux. Qu'advint-il de cet ensemble funéraire durant l'Antiquité tardive, alors qu'apparaissaient les premières basiliques funéraires et que de nouvelles pratiques s'affirmaient ? Il ne fait aucun doute que le paysage funéraire se transforma profondément. L'hypothèse de Pannuzi apparaît donc valable pour le Haut-Empire, mais des recherches complémentaires s'avèrent nécessaires pour restituer plus finement l’évolution de cet ensemble funéraire, entre les époques républicaine et tardo-antique. Un fait demeure certain cependant : son développement profita d'un réseau de voies de circulation dense, qui structurait le suburbium d'Ostie.
La périphérie orientale d'Ostie s'articulait autour du tracé rectiligne de la via Ostiensis, aménagée à la fin du 4e s. av. J.-C.,Footnote 16 et du méandre du Tibre, qui migra au fil du temps. Des voies secondaires donnaient accès aux terrains situés de part et d'autre de ces deux axes de circulation, mais elles ne sont connues que partiellement : les construction modernes les ont en grand partie oblitérées. Pannuzi souligne à juste titre la nécessité de déterminer exactement le ou les cours antique(s) du fleuve, afin de savoir quand l’érosion de la via Ostiensis eut lieu : ce phénomène eut inévitablement des conséquences sur l'organisation des faubourgs orientaux de la ville. En outre, cette question s'avère cruciale pour comprendre comment l'accès au centre urbain se faisait depuis sa périphérie orientale. Pannuzi retient que « dopo l'età tiberiana la via Ostiense [ha] trovato il suo percorso verso la città sbarrato dall'alveo del fiume…con l'impossibilità di raggiungere Porta Romana tramite un percorso rettilineo » (195).
Une telle position me paraît difficilement soutenable : si la circulation le long de la via Ostiensis avait déjà été interrompue par le Tibre à proximité de la ville, dans la première moitié du 1er s. ap. J.-C., pourquoi rénover à grands frais la Porta Romana au tournant des 1er et 2e s. ap. J.-C. ?Footnote 17 Si une déviation avait été conçue alors pour contourner le nouveau cours du fleuve, comme l'envisage l'auteure, elle aurait débouché sur la via dei Sepolcri, aménagée dans les années 10–30 ap. J.-C.Footnote 18 Or, cette voie pénétrait probablement dans l'agglomération par la Porta Secondaria, déjà à cette époque. En effet, cette porte était revêtue d'un décor en travertin que Pensabene date de l’époque julio-claudienne.Footnote 19 Par ailleurs, la présence de sépultures, dès la première moitié du 1er s. ap. J.-C., entre la via dei Sepolcri et la via Ostiensis, dans le voisinage immédiat de l'agglomération, rend tout raccord entre la première et la seconde peu crédible. Dans ces conditions, la reconstruction de la Porta Romana, vers 100 ap. J.-C., est difficilement compréhensible. Dans les actes des précédents Seminari Ostiensi, Pellegrino et Raddi ont soutenu pour leur part que l’érosion de la via Ostiensis était postérieure au 2e s. ap. J.-C.Footnote 20 L'aqueduc construit à la fin du 2e s., ou dans la première moitié du siècle suivant, présente un tracé similaire à celui du méandre du fleuve : cette configuration suggère que sa construction est postérieure à la migration du cours d'eau.Footnote 21 Cette hypothèse laisse ainsi penser que le Tibre migra, au plus tard, durant la première moitié du 3e s. Pour ma part, je suis enclin à penser que la migration du Tibre et le rehaussement sévérien du tronçon oriental du decumanus sont étroitement liés.Footnote 22 Je ne développerai pas davantage cette question ici : elle mérite à elle seule une étude approfondie, qui dépasse le cadre de ce compte-rendu.Footnote 23
L'organisation du secteur situé au nord de la via Ostiensis est lui aussi difficile à appréhender, en raison du bourg moderne. Les données disponibles permettent d'entrevoir des différences avec le secteur qui se trouve au sud de la voie, occupé par de nombreuses sépultures (voir ci-dessus). Les résultats des opérations d'archéologie préventive suggèrent qu'il s'agissait, durant le Haut-Empire, d'une zone à vocation économique et, dans une moindre mesure, résidentielle. De nouveau, le Tibre constitue un élément structurant fondamental : à l'est, le « molo repubblicano » atteste de l'existence d'un quai dès l’époque républicaine ; à l'ouest, dans le méandre antique, se trouvaient les « Horrea Aldobrandini », qui témoignent de la fonction économique de ce secteur. Dans l'Antiquité, ils se situaient dans le même quartier – le Trastevere Ostiense – que les structures relevées lors des prospections magnétométriques effectuées par l’équipe de Keay (voir ci-dessus). Non loin de là, une hypothétique fullonica a été mise au jour, ainsi que des thermes d’époque julio-claudienne, reconstruits dans les premières décennies du 2e s.Footnote 24
Par ailleurs, l'article de Pannuzi rend compte des résultats des fouilles préventives menées le long du Stagno di Ostia. Diverses structures construites avec des amphores témoignent de travaux d'aménagement sur la rive occidentale de la lagune. Un système de drainage fut en particulier identifié en plusieurs endroits, au lieu-dit La Longarina : des structures composées d'amphores y furent aménagées dans les premières décennies du 1er s. ap. J.-C., sans doute pour drainer le sol des terrains jouxtant la lagune. Une autre structure réalisée avec des amphores a également été découverte lors des travaux du binario morto. Sur la rive orientale de la lagune, enfin, un four à briques ou à tuiles a été identifié, attestant ainsi la production de ces matériaux de construction à Ostie même, production que laissait déjà présumer les lateres ostienses.Footnote 25
Au sud du Stagno se trouvait la plaine de Pianabella, qui était structurée par un réseau de voies orthogonales, tracées au cours des premières décennies de l'Empire.Footnote 26 La via Severiana, qui reprend probablement le tracé d'une voie plus ancienne, longeait le littoral jusqu’à Ostie sans tenir compte de la géométrie du réseau orthogonal. L'article D'Andrea et al. (« Indagini archeologiche preventive nel settore sudorientale extraurbano di Ostia Antica ») apporte de nouvelles précisions sur le tracé de cette route. Les investigations menées entre la via Guido Calza et la via del Mare ont mis en évidence les deux couches de préparation de la via Severiana. Des pieux en bois étaient fichés dans le sol, au travers des couches de préparation, afin de renforcer la route. Cette dernière reposait en effet sur des sédiments sableux, fragilisés par les assauts répétés de la mer toute proche. Cette découverte a permis de mieux circonscrire le tracé de la voie : elle ne se prolongeait pas en ligne droite au-delà de la synagogue, mais bifurquait légèrement vers le sud.
Conclusions
Les actes du Terzo Seminario Ostiense offrent un premier aperçu de l'histoire des territoires situés de part et d'autre de l'embouchure du Tibre. Cette publication accorde une place importante aux résultats des fouilles préventives menées ces dernières décennies, qui restent souvent méconnus de la communauté archéologique internationale. Pourtant, la connaissance de l'occupation de ces territoires, durant les périodes anciennes, a incontestablement tiré parti du développement urbain que connaît le delta du Tibre depuis plusieurs décennies : les travaux engagés ont eu pour corollaire la multiplication des interventions d'archéologie préventive, réalisées la plupart du temps dans des conditions difficiles. Il convient de saluer le travail des archéologues impliqués dans ces opérations, qui renouvellent nos connaissances en profondeur.
La lecture de cet ouvrage démontre par ailleurs le rôle majeur que jouent dorénavant les études paléoenvironnementales : ces dernières sont fondamentales pour reconstruire l'histoire des établissements humains qui se succédèrent dans la plaine alluviale du Tibre. Les conclusions des enquêtes effectuées sur la formation du Stagno di Maccarese et du Stagno di Ostia doivent être désormais considérées avec la même attention que les textes rédigés par les Anciens. Il en va de même des recherches menées sur l’évolution du cours du fleuve, qui détermina en partie le développement de la ville d'Ostie et de sa périphérie. Le dialogue entre les différentes sources d'information est donc plus que jamais nécessaire pour saisir les dynamiques qui présidèrent au développement des territoires situés au nord et au sud du Tibre.
Bien que les articles publiés dans ces actes apportent de nombreux éléments de réflexion nouveaux, ils concernent seulement quelques aspects des problèmes liés à l'occupation du territoire. Malgré trois articles synthétiques de qualité, qui traitent respectivement du Stagno di Maccarese avant la conquête romaine, de l'occupation de l'Isola Sacra à l’époque impériale, ainsi que des périphéries orientale et méridionale d'Ostie, les actes du Terzo Seminario Ostiense n'offrent pas encore une synthèse complète sur les territoires qui s’étendent aux abords de l'embouchure du Tibre. Mais telle n'est pas la prétention de cet ouvrage. Ce dernier pose néanmoins des bases solides pour envisager dans un futur proche une réflexion approfondie sur l'ensemble de ces territoires, enquête que la communauté archéologique ne peut qu'appeler de ses vœux.